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Mathieu Jestin, De Cousinery à Cousinery. Histoire du consulat français de Salonique de 1781 à 1817

De Cousinery à Cousinery. Histoire du consulat français de Salonique de 1781 à 1817

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

Mathieu Jestin

 

 

En 1783, Esprit-Marie Cousinery est nommé gérant du poste consulaire de Salonique[1] à la place du titulaire, Saint-Marcel. Les consulats viennent à peine d’être réorganisés – selon une ordonnance de mars 1781[2] – pour faire suite à la mission du baron de Tott au Levant à la fin des années 1770. 1783 marque aussi l’apogée du commerce français en Méditerranée et la fin de la guerre d’Indépendance américaine, les Anglais pouvant alors se retourner vers la Méditerranée[3]. Enfin, c’est pendant cette année que la peste sévit dans la ville et que Cousinery doit recomposer entièrement son équipe de drogmans[4]. Mais en 1817 Cousinery est définitivement démis de ses fonctions de consul de Salonique. La Convention l’avait déjà remercié une première fois en 1793 et la Restauration lui avait brièvement rendu son poste en 1814. Cette année 1817 est à nouveau marquée par la peste qui décime la communauté française[5]. Un personnage emblématique de la période disparaît : le prêtre lazariste, Carapelli. Enfin, 1817 correspond à la mission d’un ancien consul ayant remplacé Cousinery à la fin des années 1790 à Salonique, Felix-Beaujour qui, 40 ans après le baron de Tott, explore les Échelles du Levant afin de rédiger une nouvelle ordonnance, destinée à se substituer à celle de 1781[6].

 

Ainsi se déroulent quarante ans d’histoire consulaire bornés par un seul consul et deux missions de réorganisation, marqués surtout par le rythme effréné des périodes révolutionnaire et impériale. Le consulat de Salonique devient incontournable dans l’organisation française au Levant ; en 1802, Malivoire est promu « consul général »[7]. Au cours de ce demi-siècle toutes les problématiques de la diplomatie sont exacerbées : la guerre et la relation aux autres – alternativement amis et ennemis, les relations aux autorités locales musulmanes – le commerce, rôle premier des consuls, qui se transforme aux dépens des Français ; la législation mouvante et ses adaptations, héritages, nouveautés des régimes successifs… ainsi les consuls font-ils sans cesse référence à l’ordonnance de 1781, en plein cœur de la Terreur, et encore en 1817. L’histoire du consulat de Salonique s’inscrit aussi en plein dans les problématiques et articulations multiples de la question d’Orient : histoire des relations internationales à partir d’un point de vue local, histoire sociale des relations internationales, histoire économique, et enfin histoire de l’émergence des questions nationales au cœur des Balkans, permettant des va-et-vient permanents entre local, régional et international.

Salonique au cœur de la question d’Orient

 

Par son rayonnement économique et sa situation au cœur de la « Turquie d’Europe », Salonique occupe une place essentielle dans le développement de la question d’Orient qui, selon la chronologie classique, débute en 1774 avec le traité de Küçük Kaynardji[8]. Elle en devient à la fois un enjeu de taille et un poste d’observation privilégié. La période révolutionnaire et impériale entraîne de profondes modifications dans l’action extérieure de la France. La Grande Nation est aux portes de la Macédoine dont Salonique est le port principal ; elle occupe un temps les Îles Ioniennes, soutient Ali Pacha l’ayan de Janina[9]. Salonique est témoin de l’Empire triomphant quand Clairambault voit fuir son homologue anglais en 1805 ; elle est témoin de la chute brutale de l’Empire napoléonien quand des grognards parviennent en loques d’Albanie ou d’ailleurs encore, en 1816. Cette action extérieure entraîne des positionnements différents de la part des puissances européennes – positionnements qui évoluent d’ailleurs jusqu’à provoquer l’unanimité des puissances contre l’Empire – mais a également des conséquences à plusieurs niveaux sur l’Empire ottoman et les populations qui le composent. Le consul est témoin des difficultés de l’Empire, rumeurs lointaines d’une ville sauvée par Sébastiani, rumeurs régionales des mobilisations de troupes contre tel ou tel pacha déchu et jusqu’au sein de la ville avec les révoltes multiples de Janissaires, en 1807 et 1811 notamment. Il témoigne aussi des mouvements de population, brigands bulgares ou albanais, dans les campagnes ; rumeurs, placards, ou gazettes portés par les marins grecs débarquant dans l’Échelle. C’est ainsi que les noms de Rhigas ou Kara-Georgevitch, premiers chantres des identités grecque et serbe dans la mouvance de la Révolution française, parviennent à Salonique.

 

Le poste de Salonique constitue en effet un consulat stratégique pour la France, royale, révolutionnaire ou impériale. C’est un carrefour commercial de premier ordre, comme l’a déjà montré Svoronos[10], carrefour qui connaît des évolutions majeures dans les années charnières de la fin du xviiie et du début du xixe siècle. La France, première puissance européenne et chrétienne à passer des accords avec la Porte – les Capitulations – en demeure le principal partenaire commercial jusqu’à la Révolution. Salonique dispose en effet d’un hinterland attractif en Macédoine et en Thessalie : soie, coton de Serrès, blé de Volos, laine de Cavalla ; l’Échelle permet également une dernière escale avant le franchissement des détroits. Néanmoins, la concurrence des puissances européennes s’exacerbe – retour des Anglais, des Espagnols, arrivée des Russes à partir de 1774 – mais surtout un nouveau groupe de commerçants connaît un essor sans précédent, les Grecs, dont le réseau en diaspora et la protection des consulats européens permettent le développement rapide. Les voies de communication évoluent également avec le blocus continental. Le port de Marseille perd de son importance au profit de Trieste. Le pavillon français n’est plus respecté, pirates ottomans ou corsaires britanniques sillonnent les eaux égéennes alors que la flotte militaire française en est quasiment absente. Le système traditionnel de la caravane maritime[11] ne peut plus être pratiqué. Seul le pavillon ottoman est considéré comme neutre ; les Grecs ottomans profitent de leur statut de rayas[12] pour arborer ce pavillon tout en demandant la protection des puissances européennes – France en tête – afin de bénéficier des avantages douaniers des Capitulations[13]. En outre, une alternative est envisagée à la voie maritime, la route terrestre traversant la péninsule balkanique jusqu’à Vienne. Clairambault soutient cette solution auprès des autorités françaises, proposant même la création d’une agence à Orsova, à mi-chemin de Salonique et de Vienne. Clairambault, gérant du consulat durant toute la durée du blocus, est le témoin privilégié de ces bouleversements commerciaux puisqu’il signe les certificats d’origine, accueille les Grecs sous sa protection, transmet les doléances des commerçants français handicapés par la nécessité de maintenir le cautionnement malgré le blocus.

 

Enfin le consul de Salonique est un témoin privilégié du quotidien d’une ville de Macédoine. La peste y est fréquente. La période est d’ailleurs marquée par deux épidémies terribles, et plusieurs cas sont évoqués par Magallon en 1804, Clairambault l’évoquant à cinq reprises entre 1806 et 1813. Celle de 1817 ravage la ville et emporte des personnages emblématiques : Tavernier, longtemps député, un temps gérant du consulat, Carapelli, le curé lazariste. Le consul témoigne aussi des conséquences matérielles et financières des guerres, de la chute du commerce, de la hausse des prix notamment celles des logements, de la difficulté de l’approvisionnement. Enfin il constate les incessants changements de physionomie de la ville et des prémices des véritables mutations urbaines dont la cause première est le feu qui ravage périodiquement une ville, construite en bois, entourée de huit kilomètres de murailles et sans véritable plan d’urbanisme. Cousinery achète notamment en 1792 une pompe à incendie, utilisable par l’ensemble de la communauté française.

 

 

Le consulat français de Salonique : une inscription territoriale

 

Le poste de Salonique, fondé en 1685[14], ne connaît aucune interruption majeure jusqu’à nos jours. Cette permanence est significative de l’intérêt porté par la France à cette Échelle. L’expédition d’Égypte en 1798 entraîne des représailles sur l’ensemble des protégés de la France dans l’Empire et provoque une interruption d’environ quatre ans dans la plupart des consulats de l’Empire[15]. À Salonique, trois marqueurs de cette rupture sont visibles. L’ensemble de la communauté française se place sous la protection d’autres consulats, la chancellerie est entièrement saisie par le pacha de la ville et le poste consulaire n’a plus de titulaire après le départ de Felix-Beaujour en 1798. Cependant les députés de la nation – Masse et Tavernier notamment – en assurent la gestion et tentent de maintenir des relations avec le ministère des Affaires étrangères. En 1802, après la signature de la paix entre Selim III et Bonaparte, le consulat est promu consulat général ; il le reste jusqu’en 1817, année du départ de Cousinery.

La circonscription du consulat varie en fonction des besoins des consuls et de leurs protégés. En 1783, le consulat de Salonique dispose de plusieurs agences : Cavalla, Scopoli, Volos et Serrès. Toutes les quatre sont en Roumélie. Scopoli est une île qui contrôle l’entrée du golfe Thermaïque, Serrès se situe dans l’hinterland macédonien, Volos est un port de Thessalie, et Kavala est une ville portuaire entre la Macédoine et la Thrace. Toutes sont situées à distance moyenne de Salonique – une centaine de kilomètres par la route, quelques heures de cheval ou de voiles[16] – pour permettre au consul de se rendre d’une agence à l’autre relativement rapidement, en cas de besoin urgent ou pour des visites régulières. Tant qu’il s’agit d’agences, leur création ainsi que la nomination de l’agent reviennent au consul, même s’il en réfère à l’ambassade de France à Constantinople et à Paris. Le nombre d’agences diminue au cours de la période. Seules Serrès et Scopoli conservent des agents tout au long de la période. À Serrès, Michel Sponty est nommé par Cousinery en 1783, et n’est remplacé qu’en 1813 par Payan, venu avec Fourcade. Payan est démis de ses fonctions en 1814, à la suite d’une affaire de corruption. Scopoli est gérée par Romanza. À son départ, en 1811, l’agence n’est pas ré-ouverte. Celle d’Orsova est créée sur demande de Clairambault en 1810. Située sur la route de Vienne, Orsova est un point d’observation du commerce terrestre qui se développe après le blocus continental, mais c’est aussi un point de contrôle des postes. Le choix du gérant s’avère néanmoins une erreur, puisque Matatias Abram trahit en effet rapidement Clairambault au profit des Anglais. Il est brièvement remplacé par Kinedri puis l’agence disparaît à la fin du blocus continental. Abram avait pourtant été conseillé par Pouqueville, détenteur du vice-consulat de Janina en Épire, lui aussi placé jusqu’en 1805 dans la circonscription de Salonique[17].

Les consuls de Salonique sont placés au cœur du territoire ottoman. Ils doivent composer avec les autorités ottomanes et les autres consuls. Les interlocuteurs ottomans sont nombreux : le pacha ou gouverneur de la ville ; le commandant militaire ; le douanier ; le chef de la communauté religieuse, ou encore les janissaires. Si le pacha est l’homme clé de la ville et l’interlocuteur principal du consul, cette place est néanmoins instable du fait du contexte ottoman et macédonien. Tous les ans, le Sultan se prononce sur son maintien et les changements sont fréquents. Le consul doit en tenir compte et redoubler d’efforts en permanence. Faire respecter les Capitulations est certes sa mission première ; faire de la nation française « la nation la plus favorisée » est son objectif permanent. En effet, outre le consul français, huit consuls européens sont présents à Salonique. Ils représentent l’Angleterre, la Russie, l’Autriche-Hongrie, l’Espagne, la Hollande, la Suède, le Danemark et la Prusse. Les rapports du consul avec ces deux types d’autorité varient en fonction des alliances diplomatiques, mais aussi selon des affinités personnelles. Deux cas sont particulièrement frappants. Le consul anglais quitte Salonique en 1802 pour Serrès afin d’être aux côtés d’Ismaël Pacha dans sa lutte avec Ali Pacha de Janina, alors allié des Français ; le consul autrichien se charge ainsi des intérêts anglais dans l’Échelle. Au contraire, le consul de Hollande, Chasseaud, dont le pays est dirigé par Louis Bonaparte entre 1806 et 1810 puis annexé à l’Empire français, refuse de traiter avec Clairambault. Le personnel ottoman change énormément au cours de la période, ce qui coûte extrêmement cher aux consuls, la coutume étant d’offrir des cadeaux de bienvenue, voire de départ. Seul Fourcade, nommé en 1813, arrive à Salonique avec des présents : tabatière, pistolet, montre en or ou en argent. Avoir de bons rapports avec les autorités locales, c’est aussi se démarquer des autres consuls et représenter au mieux les intérêts français. Ainsi, en mars 1813, alors que Fourcade est le consul titulaire, le pacha fait appel au vice-consul Clairambault – qu’il connaît depuis bien plus longtemps – afin de répondre à l’ultimatum lancé par les Russes, dont les navires stationnent dans la rade. Si le pacha ne livre pas la nation française et son consul, les Russes bombarderont la ville. Clairambault lui dit de répondre aux Russes par la violence, bombes contre bombes. Les Russes finissent par retirer leur flotte de la rade.

 

Le consulat de Salonique s’inscrit enfin physiquement dans le territoire de Salonique. Le consul ne possède pas en propre la maison consulaire. Elle est propriété de la France jusqu’en 1793, date à laquelle elle est revendue à Tavernier, député de la nation. Jugée trop luxueuse, elle est, pour les contemporains, la plus belle maison de Salonique[18]. Comme le consul, elle représente son pays, c’est un lieu de travail, de logement mais aussi de réception. Ainsi, un mât est-il nécessaire pour arborer les couleurs françaises. Par la suite, le consul est obligé de louer la maison à ses frais, ce qui entraîne différents problèmes. Financiers d’abord : la baisse du commerce a entraîné une forte inflation dans la ville ; en outre le personnel consulaire est irrégulièrement payé. Du coup, les plaintes sont récurrentes quant aux conditions de logement. Les dépenses liées au bon exercice de la fonction consulaire sont nombreuses : trois janissaires doivent être payés pour la protection du consulat. La chancellerie coûte cher également pour deux raisons : l’acquisition du matériel (encre, papiers, etc.) et le stockage des documents dans les chambres à feu (sans maison fixe, les actes sont entreposés dans des magasins à feu loués ou disponibles chez les commerçants nationaux). Les problèmes sont ensuite d’ordre matériel, notamment lors du changement de consul avec la question récurrente du mât du pavillon. Avant 1793, les consuls quittaient la maison consulaire en même temps que leur poste, et c’est la nation qui gérait l’entretien du mât. Clairambault loue, par exemple, une maison où il a fait installer à ses frais le mât et le pavillon, mais il refuse de le céder à Malivoire qui le remplace. Le lieu le plus sensible reste la chancellerie qui contient l’ensemble des papiers du consulat, dont les actes se trouvent chez les commerçants. Le pacha saisit l’ensemble de la chancellerie en 1798 ce qui provoque sa désorganisation jusque dans les années 1820, malgré son entière restitution en 1802[19].

 

Comme dans les autres Échelles, le consul de Salonique y est le chef de la communauté française. Régie comme les autres communautés franques par le cadre des Capitulations, elle est composée de Français mais aussi de protégés ottomans, les rayas, voire de ressortissants d’autres pays européens. La période révolutionnaire et impériale est très intéressante à cet égard. À l’origine, la communauté française dans l’Échelle de Salonique est composée essentiellement de commerçants d’origine marseillaise, venus faire des affaires à court ou moyen terme en Orient. Le premier changement de la période résulte de la situation en France après 1793[20]. La communauté française se sédentarise et évolue peu ; une première véritable génération stable de Français apparaît alors dans l’Échelle. La composition de cette communauté est le deuxième changement de la période. En effet, le nombre de Français cautionnés – une garantie est déposée auprès de la chambre de commerce de Marseille pour les commerçants français installés en Levant et Barbarie – passe de onze à deux en 1811 et remonte légèrement à quatre en 1814. Ce chiffre se stabilise ensuite, ce qui montre la difficulté du commerce français à repartir, malgré la fin du blocus continental, et donc, son réel dépassement par la concurrence. La situation de ces individus pose problème à la Restauration puisque, selon les Capitulations, seuls les commerçants cautionnés peuvent résider à l’étranger. Ils obtiennent finalement l’autorisation de rester le temps de retrouver des garants. Les autres Français à qui l’on accorde la permission de se trouver à Salonique sont le médecin-chirurgien – la famille Lafont, elle-même installée depuis longtemps dans l’Échelle, le fils reprenant le poste de son père en 1815 – les boulangers – Bernard – mais aussi Ricard l’architecte, Antoine le forgeron, Blanc l’armurier au service du gouverneur, Carbonier le perruquier ; et même, jusqu’en 1800, le prêtre de la paroisse Saint Louis, seule église catholique de Salonique, M. Damade[21]. Les consuls voient aussi transiter d’autres Français, quelques immigrés avant 1802 qui se placent sous protection anglaise ou autrichienne ; mais surtout après 1815, bon nombre de soldats de l’armée napoléonienne arrivent sur l’Échelle après avoir déserté pour éviter la Restauration et s’être réfugiés dans les Balkans, souvent en Albanie.

 

Jusqu’en 1793, seuls les rayas au service du consulat ou des marchands français pouvaient prétendre à être protégés. L’absence de consignes claires sous la Révolution et l’Empire fait grossir la communauté française puisque de nombreux Juifs, mais surtout des Grecs, se placent sous la protection des Européens pendant cette période. Commerçants pour l’essentiel, ils bénéficient, par exemple, des privilèges douaniers mais continuent à battre pavillon ottoman, le seul considéré comme neutre. Le consulat français compte aussi de nombreux Européens sous sa protection, suite à la politique extérieure développée par le Directoire, le Consulat puis l’Empire : Espagnols, Italiens ou Hollandais sont rattachés pour un temps plus ou moins long au consulat de France. Le nombre de ces deux catégories de protégés varie, en outre, en fonction de la conjoncture ottomane et internationale. La Restauration met un terme définitif à ce flou et la communauté française se voit réduite aux stricts protégés nationaux. Ainsi Gulbich, associé de Fouquier en 1811, se voit refuser le renouvellement de sa protection en 1815 car Ragusais d’origine ; or, son cas est délicat car sans Gulbich, Fouquier perd sa garantie et donc son cautionnement. Le ministère des Affaires étrangères reste néanmoins implacable.

Le consul français est vu comme un élément extérieur à une communauté de Français qui se pétrifie à cette époque. Or, il est censé en être le chef. Le cas du curé de la paroisse Saint Louis est particulièrement représentatif des atermoiements de la période. La France est la protectrice traditionnelle des catholiques dans le Levant. L’église est d’ailleurs située sur le terrain de l’ancienne maison consulaire, vendue en 1793. Le curé est donc le protégé naturel de la France. La Constitution civile du clergé de 1791 et ses conséquences – réquisition des biens notamment – refroidissent les relations entre la paroisse et Cousinery. La situation se dégrade encore à la suite de l’arrivée des consuls républicains et à la mort du curé français Damade, en 1800. Il ne reste alors plus que le Lazariste Carapelli, Italien d’origine, avec lequel Clairambault est en conflit permanent : célébrations des victoires napoléoniennes, usage de l’italien aux dépens du français, ou bien sur la question du Concordat. Il entraîne avec lui et contre le consul une partie de la communauté française. Il est finalement remplacé en 1808 par un Français, Gentilhomme, mais Cousinery le rappelle en 1814. Il meurt en 1817 de la peste, peu après le départ définitif du consul français.  

 

Personnel et fonctions consulaires : permanences et évolutions

 

En 1783, le consulat de Salonique se compose du gérant du poste, d’un chancelier, d’un ou plusieurs drogmans, enfin du personnel des agences. C’est la composition classique du personnel d’un consulat dans le Levant. Le terme d’agent est préférable à celui de consul car au cours de la période 1783-1817, les gestions ont été plus longues que la présence des titulaires. Entre 1783 et 1817, six titulaires se succèdent et au moins autant de personnes gèrent le consulat, de quelques jours – comme Masse en 1794 – à plusieurs années, comme Clairambault. Cousinery assure la gestion de Pierre Mazières de Saint-Marcel entre 1783 et 1786, puis est titularisé jusqu’en 1793. Masse, Reboul, Lazare Focou et Tavernier, tous députés de la nation, assurent l’intérim jusqu’à l’arrivée de Louis Auguste Felix-Beaujour de 1794 à 1798[22]. Les années 1798-1802 sont marquées par la guerre avec l’Empire ottoman, la France n’est plus officiellement représentée même si le consulat reste ouvert, les députés de la nation s’en chargent, comme à nouveau Masse et Tavernier. Charles Magallon est ensuite nommé consul général entre 1802 et 1806. Très vite, il est suppléé par Charles Bienvenue Clairambault qui assure la gestion la plus longue du consulat, de 1804 à1812, sans jamais être titularisé. Il devient ensuite le vice-consul de Salonique à la nomination de Pascal Thomas Fourcade, en 1812. Ce dernier meurt un an plus tard. Malivoire, venu du vice-consulat d’Andrinople, qui vient d’être supprimé, est préféré à Clairambault pour assurer l’intérim avant l’arrivée de Cousinery, dernier consul général de la période, lui-même remplacé en 1817 par François Marie Bottu.

 

De ce grand nombre d’intervenants, on peut faire ressortir deux éléments. La stabilité du poste est assurée par deux hommes, Cousinery de part et d’autre de la période, et Clairambault au cœur de l’Empire. En outre, ce dernier a eu beaucoup de mal à assurer sa légitimité, du fait notamment de sa non-titularisation, auprès de ses compatriotes, des autorités locales et de ses homologues. Or, les fonctions du consul sont extrêmement nombreuses et gagnent en importance au cours de la période. La légitimité du consul est généralement garante de la qualité de son intervention. Ses fonctions sont structurelles. Énoncées par les instructions ministérielles, elles concernent essentiellement la protection du commerce français, celle des ressortissants mais aussi la représentation de la France, dans ses aspects symboliques : drapeau, costume[23], banquet. Ses fonctions peuvent aussi évoluer selon la conjoncture. Enfin, le consul a un rôle informatif de premier ordre, manifesté, par exemple, dans l’aménagement du passage, en 1793, de la tutelle de la Marine à celles des Affaires étrangères. Par intermittence, apparaît la distinction entre correspondance commerciale et bulletin politique, mais sans que celle-ci soit formalisée[24]. Enfin, ses moyens d’action sont limités. Les consuls demandent sans cesse l’augmentation de leur traitement car c’est une charge onéreuse : réception, cadeaux aux autorités, location de la maison. En outre, leur autorité est souvent bafouée par les nationaux qui profitent notamment de l’irrégularité des relations épistolaires avec la France. Les correspondances avec la France sont en effet rares – 18 mois s’écoulent en moyenne pour qu’une dépêche ministérielle parvienne à Salonique – guère plus nombreuses avec l’ambassade à Constantinople du fait de l’insécurité maritime et terrestre.

 

Aux dires des consuls, l’évolution de la chancellerie aurait dû être concomitante de celle de la fonction consulaire. Elle est néanmoins beaucoup plus lente. Déterminer un lieu fixe a été impossible entre la vente de la maison consulaire en 1793, et son rachat, en 1822. Pourtant les circulaires, dépêches, lois, ordonnances ont été pléthoriques au cours de la période, modifiant en profondeur les statuts du consul et de sa communauté. Ne serait-ce que le Code civil. En outre, la fonction est assumée par intermittence et par un personnel varié : Masse ancien commerçant ruiné, Clairambault vice-consul, au temps de Malivoire, des drogmans. Ce manque de continuité dans la tenue de la chancellerie, des archives et des actes explique que les consuls se réfèrent constamment à l’ordonnance de 1781 et ne tiennent pas toujours compte des modifications apportées par les différents régimes.

Le véritable bras droit du consul au cours de cette période est le drogman ou l’interprète. Recruté parmi les rayas, il assure la liaison entre le consul et les différentes autorités ottomanes. C’est un poste clé et la Porte, en 1811, envoie un firman interdisant aux rayas de devenir drogmans, afin de nuire aux intérêts européens. Les drogmans sont d’autant plus importants qu’ils légitiment le consul, puisque contrairement à ce dernier, ils sont saloniciens d’origine. Ils restent en poste plusieurs années, voire des décennies. En 1797, Beaujour se plaint de Fornetty, le qualifiant de vieux et d’infirme ; il est pourtant encore là en 1806. En outre, on assiste à l’apparition de Français à ce poste, les drogmans-chanceliers, formés à l’école des jeunes de langue, mais, à l’exemple de Meusnier[25], ils sont beaucoup moins efficaces. 

 

Enfin, dans les agences on trouve généralement des rayas, il n’y a pas d’obligation de citoyenneté française, et les agents sont des notables de la ville, généralement des commerçants mais qui ne disposent pas des prérogatives des consuls. Ils s’occupent de la communauté française sur place et informent le consul de la situation locale. Les agents Sponty et Romanza sont les plus stables. Sponty occupe l’agence de Serrès depuis 1783. Il devient l’agent anglais en 1813, suite à son remplacement par Payan. Romanza à Scopoli a été nommé par Cousinery et occupe encore son poste en 1811. En 1816, Cousinery constate que « les agents de Serrès, Volo, de Scopoli et de Cavalla ne sont pas encore nommés »[26]. Son départ précipité en 1817 laisse cette question en suspens.

Les enjeux d’une mission

 

En 1817, les États – France, puissances européennes et Empire ottoman –, leurs représentants locaux comme les hommes – les nations franques sur l’Échelle de Salonique – souhaitent « un retour à la normale »[27]. Salonique perd d’ailleurs son statut de consulat général. Mais un retour à la situation pré-révolutionnaire est-il envisageable ? Peut-on réellement espérer une « normalité » ? Les deux premières années 1815-1816 tentent de faire revivre le passé. On assiste au retour de Cousinery victime de la Révolution. Pourtant il repart très vite. Carapelli, victime de l’Empire et revenu en 1814, meurt la même année. Les certificats d’origine sont supprimés, pourtant le port de Marseille peine à repartir. La France est, quant à elle, marginalisée sur l’échiquier européen et elle doit tout reconstruire. Le consul n’a plus de résidence. Les Serbes ont obtenu leur autonomie stabilisant un temps la question d’Orient ouverte en 1774. En 1817, tout reste à construire ou reconstruire, comme le révèle la mission de Felix-Beaujour. Tels sont les enjeux de la mission de Bottu qui remplace Cousinery en 1817.

 



[1]    Mathieu Jestin est doctorant à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en partenariat avec l’École française d’Athènes. Cet article rend compte de son mémoire de Master 2 « Histoire du consulat de Salonique, 1781-1817 » réalisé sous la direction de Robert Frank et d’Anne Couderc (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) en juin 2010.

[2]    La circulaire est enregistrée dans la chancellerie de Salonique le 7 février 1782 (Archives nationales. AEB I, 1003).

[3]    Pierre-Emmanuel Mazières de Saint-Marcel, alors consul, écrit, le 29 mars 1783, qu’il vient de recevoir l’annonce de la paix qu’il « communiquera aux nationaux ». Pour tous les aspects commerciaux voir N. G. Svoronos, Le Commerce de Salonique au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1956.

[4]    Daniel Panzac, La Peste dans l’Empire ottoman, 1700-1850, Paris-Louvain, Peeters Publishers, 1985.

[5]    Méropi Anastassiadou-Dumont, Salonique, 1830-1912 : une ville ottomane à l'âge des Réformes, Leiden, E. J. Brill, 1997.

[6]    L’ordonnance qui remplace celle de 1781 tout en s’y référant largement, n’arrive finalement qu’en 1833.

[7]    Le terme « consul » disparaît brièvement pendant le Consulat de Bonaparte. On parle alors de « commissaire général des relations commerciales de la République à Salonique ». 

[8]    Cf., par exemple, M. S. Anderson, The Eastern Question, 1774-1923, Londres, MacMillan/New York, St Martin’s Press, 1966.

[9]    Pour la nomenclature, je suivrai celle appliquée par les Archives du ministère des Affaires étrangères. Ainsi, j’écrirai Janina sauf si je cite des consuls qui, eux, peuvent utiliser différentes orthographes (Jannina, Ianina,…)

[10]   N. G. Svoronos, Le Commerce de Salonique…, op. cit.

[11]   Daniel Panzac, La Caravane maritime, marins européens et marchands ottomans en Méditerranée (1680-1880), Paris, CNRS éditions, 2004.

[12]   Les protégés rayas sont des sujets du Sultan qui bénéficient des Capitulations.

[13]   N. G. Svoronos, op. cit.

[14]   Colbert « étatise » les consulats et leur donne en 1686 une forme fixe.

[15]   Jacques Frémeaux, « La France, la Révolution et l’Orient », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n° 52-53, 1989.

[16]   Pour formuler ces hypothèses de travail, je me suis appuyé sur l’étude de Marie-Victoire Ozouf-Marignier, La formation des départements. La représentation du territoire français à la fin du xviiie siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1989.

[17]   Sont créées ou recréées après les années 1830, les agences de Volo par Guys, Skopje (Usküb) et Andrinople. Le vice-consulat de Monastir est placé dans la juridiction de Salonique en 1897 par décret du ministère. Je les étudierai au cours de ma thèse.

[18]   Daniel Philippidès et Grégoire Constantas, « Géographie nouvelle de la Grèce », 1791, cité dans Gilles Veinstein (dir.), Salonique 1850-1918, « la ville des Juifs » et l’éveil des Balkans, Paris, Autrement, série Mémoires, n° 12, 1992, p. 20.

[19]   Les appels de Beaujour et Bottu seront entendus au début des années 1830. La maison consulaire de Cousinery est rachetée au début des années 1820, au terme de cinq années de pourparlers (1817-1822).

[20]   Voire même dès les premiers événements révolutionnaires à Marseille, au printemps 1789.

[21]   Comme le chancelier ou le drogman, il est rémunéré par la chambre de commerce de Marseille sous la surveillance des députés de la nation. À sa mort, il ne reste plus de prêtre français. Pour le personnel consulaire au xviiie siècle, voir Anne Mézin, Les Consuls de France au siècle des Lumières (1715-1792), Paris, Direction des archives et de la documentation, ministère des Affaires étrangères, 1997.

 

[22]   Felix-Beaujour est le consul le plus emblématique de Salonique notamment par sa rédaction de son Tableau du commerce de la Grèce, Paris, A. A. Raynouard, 1800 [cf. ce livre en ligne :

http://books.google.fr/books?id=wMhLAAAAYAAJ&printsec=frontcover&dq=Tableau+du+commerce+de+la+Gr%C3%A8ce+en+1800&source=bl&ots=u0Sd7ifdFq&sig=VWX0XawHPlkb78GzcqLi8877wKs&hl=fr&ei=pSAiTfDkGoG38QOf3IS4BQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CBwQ6AEwAA#v=onepage&q&f=false. Cependant, son œuvre en tant que consul est extrêmement limitée. C’est l’un des axes de réflexion qui sera développé dans ma thèse.

[23]   La première mesure prise par la Restauration avant les Cent jours, est le remplacement de tous les costumes consulaires.

[24]   Il faut attendre pour cela 1826.

[25]   Clairambault parvient à le faire renvoyer en 1809, après plusieurs années de plaintes concernant son travail mais surtout ses mœurs privées.

[26]   MAE, CCC, Salonique, tome 17, 27 janvier 1816, p. 228 n° 13, liste des Français sur l’Échelle.

[27]   Ibid., 28 février 1816, n° 15, p. 233.