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Lena Korma, Émigrer de l’Empire ottoman en France, 1916-1939 : problématiques, historiographie, sources, nouvelles données

Émigrer de l’Empire ottoman en France, 1916-1939 : problématiques, historiographie, sources, nouvelles données

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

 

Lena Korma

 

 

L’histoire de la mobilité des réfugiés grecs orthodoxes d’Asie Mineure en France[1], pendant la Première Guerre mondiale, dans le cadre de l’immigration organisée par les pouvoirs publics français (de 1916 à 1918), et après la fin de la guerre gréco-turque en septembre 1922, la « Catastrophe d’Asie Mineure »[2], a constitué l’objet d’étude de ma thèse. Après une courte description des deux vagues qui ont caractérisé cette migration, cet article présente les principales questions abordées dans mon travail, l’historiographie existante sur ce sujet, les sources et les instruments méthodologiques et, pour finir, les résultats de cette étude. L’histoire des réfugiés grecs d’Asie Mineure est un vaste sujet, du moins dans l’historiographie grecque, et le danger de répétition est toujours présent. C’est donc un aspect particulier de cette question, moins connu, qui a été traité, celui des réfugiés venus non pas en Grèce mais en France. Son lien direct avec l’histoire européenne, et plus précisément avec celle de la France, dépasse ainsi les frontières de l’histoire grecque, lui donnant une dimension globale.

 

Deux vagues migratoires

 

Victimes de la nouvelle situation dans l’Empire ottoman après la révolution des Jeunes-Turcs en 1908, et après l’entrée de l’Empire dans la guerre en 1914, une première vague d’immigrés alimente un contingent d’ouvriers arrivant en France pour pallier la pénurie de main-d’œuvre dans l’industrie de guerre, entre 1916-1918, à la suite d’une procédure administrative et juridique particulière[3]. En effet, pour éviter les persécutions contre les communautés non musulmanes de l’Empire, un grand nombre de personnes s’enfuit vers la Grèce et le Dodécanèse, ce dernier sous domination italienne à l’époque. Mais en Orient la situation s’aggrave, l’exode massif se poursuit et les conditions de survie en Grèce et dans les îles deviennent très difficiles. Ainsi la possibilité d’une nouvelle émigration apparaît à certains comme une solution, qui rencontre d’ailleurs la politique migratoire menée par la France au même moment, profitant de l’application de la politique de recrutement de main-d’œuvre étrangère pour l’industrie. Le fait qu’il s’agisse de réfugiés grecs d’Asie Mineure, installés en Grèce et dans le Dodécanèse, mais officiellement sujets ottomans ou italiens, interdit à l’État grec, lui-même en guerre et demandeur de bras, d’empêcher leur recrutement.

 

Les raisons de l’arrivée de la deuxième vague de réfugiés, après la guerre gréco-turque en 1922, varient selon les sous-groupes étudiés, au nombre de cinq.

 

Le premier correspond à un assez grand nombre de personnes qui se trouvent en France de manière fortuite, leur objectif initial étant de partir pour l’Amérique, vers les États-Unis surtout ; projet difficilement réalisable en raison des mesures restrictives imposées et de longues démarches. Pour certains, la France n’est alors qu’une alternative au rêve inaccompli de l’Amérique. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à ce sujet, Jean-Charles Bonnet parle d’une période où la France semble devenir « l’Amérique de l’Europe »[4].

D’autres réfugiés, le second sous-groupe, victimes des événements de 1922 en Asie Mineure, voulant éviter la situation très difficile et chaotique qui existe en Grèce après l’afflux massif des réfugiés, décident de s’installer définitivement en France où se trouvent des parents ou amis, arrivés dans le cadre de l’immigration organisée de la première vague et restés dans le pays après la fin de la guerre. La présence de proches est un élément déterminant pour une installation définitive dans un pays étranger, renforcée, dans le cas de la Grèce, par la situation socio-économique de ce pays et le comportement des habitants eux-mêmes. La société grecque n’étant pas prête à accueillir tant de réfugiés, agitation, difficultés et problèmes étaient inévitables. Ainsi parle Calliope Papiris, installée à Grenoble[5] :

« Quand on est arrivé à Mytilène, les gens n’étaient pas accueillants : ‘‘Les réfugiés, ils vont venir manger mon pain…Ils sont sales’’. […] J’allais demander de l’eau, ils ne nous en donnaient pas, ils ne voulaient pas. Le pain, le boulanger, en faisait, il n’en donnait qu’aux gens du pays et pas aux réfugiés »

 

Le troisième sous-groupe de migrants est également issu de la politique migratoire française. La Grèce donne en effet la possibilité à la Société générale d’immigration (SGI)[6] de recruter des réfugiés grecs pour l’industrie française. À nouveau, les autorités françaises tirent profit de la situation et l’État grec permet, s’il ne l’encourage pas, l’action de la SGI sur son territoire.

Une quatrième catégorie concerne les personnes arrivées en France lors de la première vague migratoire, puis reparties après la fin de la Grande Guerre, et qui y reviennent à la suite de la Grande Catastrophe. Pour ces migrants-là, le choix de la France est préférable à tout autre, ils la connaissaient probablement mieux que la Grèce qui, dans le cadre du Traité de Lausanne (24 juillet 1923), a signé la convention mettant en place l’échange obligatoire de populations entre la Grèce et la Turquie (30 janvier 1923).

Le cinquième sous-groupe arrive directement d’Asie Mineure en France, sans être passé par la Grèce. Le statut légal de ces personnes pose question à l’État grec, l’oblige à installer une procédure particulière pour leur octroyer la nationalité grecque, faisant d’elles des citoyens grecs par l’intermédiaire des consulats grecs en France.

Problématiques et questions posées

 

Alors, pourquoi tous ces migrants ont-ils fait le choix de la France ? Dans la veine des réflexions d’Abdelmalek Sayad[7] sur le cas des Algériens en France, et selon le « modèle linéaire » proposé par Nancy Green[8], j’ai suivi leurs itinéraires et leurs choix, tenant compte de la conjoncture de l’époque, au regard des nouvelles réalités et nécessités de la fin de la guerre.

 

Ces personnes proviennent d’un Empire multinational qui se transforme graduellement en État-nation homogène et exclusif, avec toutes les conséquences d’un tel processus. Mais quel est leur statut juridique ? S’agit-il de réfugiés ou d’immigrés économiques en France ? Comment associer les réalités de la guerre aux règlements internationaux de la paix qui s’ensuivent pour attribuer un statut à ce groupe ? Comment les besoins et la situation économique du pays d’accueil à un moment donné jouent-ils un rôle primordial dans l’octroi d’un certain statut juridique ? Afin de comprendre le contexte historique dans lequel cette immigration s’est inscrite et d’examiner le statut de ces personnes – en particulier du point de vue de la France, leur pays d’accueil –, une analyse de la relation et des limites entre l’immigration économique et l’immigration politique est devenue indispensable. Cette problématique, très importante pour cette étude, lui a d’ailleurs donné son titre : émigrer de l’Empire ottoman  pour des raisons politiques, et immigrer en France pour des raisons économiques.

 

Il a fallu examiner ces questions par rapport au pays d’émigration et au pays d’origine, qui ne sont pas nécessairement identiques. Pour tous les réfugiés pris en compte dans cette étude, le pays d’origine est-il le lieu d’où ils partent pour la France ? Ou bien l’Empire ottoman a-t-il été pour tous le pays de départ ? Quel est l’impact du pays de départ et du pays d’origine dans l’attribution de leur statut juridique ? Quelle est aussi la position de la Grèce face à ces personnes pendant la Grande Guerre et, après 1922, quand à cette date elle devient pour eux leur État-nation de rattachement officiel ? Pour aborder ces questions, les réflexions de Nancy Green et de François Weil ont été déterminantes[9]. Leurs études migratoires montrent la façon dont « les nations se sont aussi définies par leurs attitudes à l’égard de celles et ceux qui les ont quittées »[10]. Les auteurs s’interrogent sur les pratiques et le comportement des États envers ceux qui ont émigré, en étudiant, par exemple, les lois qui règlent les départs ou les liens formels des émigrés avec le pays d’origine (service militaire, consulats)[11]. Ainsi, mes recherches dans les archives se sont portées sur l’étude de la position et la politique tracée par la Grèce face à cette émigration.

 

Enfin, les réfugiés sont-ils dotés de particularités qui peuvent influencer les conditions de leur intégration, les différenciant des autres Grecs ? Les connaissances de ces réfugiés en France, leur démographie, leur activité professionnelle, leurs relations avec les autres Grecs et la façon dont ils se sont intégrés à la société française, ou du moins dont ils ont essayé, sont autant de points qui ont été étudiés.

 

 

Historiographie et sources

 

Cet événement historique, avec ses inévitables conséquences au niveau politique, social, économique, diplomatique, culturel, a donné lieu, du moins en ce qui concerne l’historiographie grecque, à des recherches approfondies ; un grand nombre de thèses et d’ouvrages sont régulièrement publiés sur ce sujet[12]. Bien qu’il existe un certain nombre de travaux sur l’immigration grecque en général, l’immigration des réfugiés de l’Empire ottoman, en tant que groupe distinct, est devenue récemment l’objet d’une étude particulière. En témoignent, notamment, l’article de Maria Damilakou sur l’immigration des réfugiés en Argentine[13] et la thèse de Giannis Papadopoulos sur l’émigration de l’Empire ottoman en Amérique, depuis le xixe siècle jusqu’en 1923[14].

Sur la façon dont l’historiographie étudie la place de ces réfugiés dans le « creuset français »[15], plusieurs approches ont été faites. Ainsi, dans une optique différente de mes recherches, Marie-Eve Théodoridès soutient, au début des années 1980, une thèse sur les immigrés grecs d’Asie Mineure. Elle utilise, de manière quantitative, les résultats de témoignages oraux pour décrire le statut socioprofessionnel de ces personnes et consacre la deuxième partie de sa thèse à une histoire de l’Église orthodoxe en France[16]. Une autre approche a été réalisée à travers quelques études et articles sur l’immigration des Grecs en général en France : mais la plupart n’examinent pas séparément et en détail la présence de ces réfugiés au sein de la société française, et ne prennent pas en compte les particularités de leur parcours[17]. Enfin, beaucoup d’ouvrages collectifs et de revues concernent l’immigration en France pendant l’entre-deux-guerres, où la référence aux réfugiés grecs d’Asie Mineure, si elle existe, est généralement très brève.

La particularité de mon travail a donc été de combiner une partie de l’histoire des réfugiés grecs d’Asie Mineure, très peu exploitée, à celle de l’immigration en France pendant l’entre-deux-guerres, période pendant laquelle la France est le premier pays d’accueil des immigrants politiques. La recherche, l’exploitation et le croisement d’un grand nombre de sources ont été indispensables, tant en France qu’en Grèce. Car, il faut le souligner, ni la communauté grecque de Paris, ni l’Union hellénique de Marseille, ni le Centre d’études d’Asie Mineure à Athènes – fondé en 1930 avec pour but la diffusion et la sauvegarde de la mémoire et de la culture des communautés grecques orthodoxes d’Asie Mineure –, ne possèdent d’archives directement liées à cette question des réfugiés.

En Grèce, une grande partie de la recherche s’est déroulée aux archives historiques du ministère des Affaires étrangères. Les archives de l’Administration centrale ont été dépouillées ainsi que celles de l’ambassade de Grèce à Paris et du consulat général de Grèce à Marseille, qui venaient tout juste d’y être déposées. Grâce aux archives de l’administration centrale, un très grand nombre de dépêches et notes diplomatiques décrivant la situation politique, économique et sociale des communautés grecques orthodoxes de l’Empire ottoman ont été examinées, fournissant, entre autres, des informations utiles sur l’origine de la première vague migratoire. Des documents jusqu’alors totalement inconnus y ont été trouvés. Parmi eux, les sources relatives à des réfugiés passés par Malte ou à des réfugiés qui se sont retrouvés en Syrie et au Liban après l’évacuation de la Cilicie par les minorités chrétiennes en 1921. De nouvelles pistes de réflexion se sont ainsi ouvertes, permettant de considérer le cas de la France de façon globale et de s’interroger sur la politique de l’État grec face aux réfugiés résidant à l’étranger, peu avant et après la dislocation finale de l’Empire ottoman. Ont été également étudiés, aux archives de la Banque nationale de Grèce, un fonds concernant l’indemnisation des réfugiés installés à l’étranger, et, au musée Bénaki, les archives personnelles d’Athos Romanos, ambassadeur de Grèce à Paris et très proche collaborateur d’Elefthérios Venizélos.

En France, ce sont les registres des mariages, des baptêmes et des décès de l’église orthodoxe grecque Saint-Stéphane de Paris qui ont été dépouillés. Malgré leurs lacunes et les difficultés de déchiffrement, ils donnent essentiellement des informations sur l’activité professionnelle, les mariages mixtes et les lieux d’origine des réfugiés. Le registre du consulat général de Grèce de Paris a été examiné, à partir de 1904 jusqu’en 1975, mais du fait du caractère facultatif de l’inscription, il ne reflète pas la totalité de la présence des réfugiés. À cela, se sont ajoutés le repérage et l’étude des associations de Grecs aux archives de la Préfecture de police de Paris et, à la Bibliothèque nationale de France, la consultation des journaux de la communauté grecque de France pendant l’entre-deux-guerres – deux aspects qui nous ont permis d’obtenir de nombreuses informations sur l’installation des réfugiés dans la capitale française.

Aux archives du ministère des Affaires étrangères au Quai d’Orsay, a été étudiée la participation politique des réfugiés grecs installés à l’étranger à la préparation du Congrès de la Paix après la fin de la guerre (1919). Le dossier personnel d’Edgar Etienne Dussap, consul de France à Athènes et au Pirée après 1922, a permis de repérer la demande d’organisation, formulée par les autorités françaises, d’une deuxième immigration de réfugiés-travailleurs. Les dépêches et les documents provenant des postes consulaires et diplomatiques de France en Grèce, dans les îles du Dodécanèse, et à Ankara ont été analysés aux archives diplomatiques de Nantes. Et, pour la première fois, les archives de la Commission interministérielle permanente de l’immigration et celles de l’Union internationale ont pu être consultées, éclairant les conditions dans lesquelles la France s’est adressée de nouveau aux réfugiés grecs, pour recruter de la main-d’œuvre.

Aux Archives nationales de France, j’ai regardé les archives du ministère de la Justice (dossiers personnels de demandes de naturalisations) et à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) de Nanterre, les documents concernant la Société des Nations et les réfugiés grecs d’Asie Mineure. Mis à part le dépouillement des registres du consulat général de Grèce, les archives départementales des Bouches-du-Rhône, à Marseille, ont donné accès à des documents importants sur la présence des réfugiés dans ce département.

Autre source fondamentale pour notre étude, le recueil de témoignages oraux de personnes de la deuxième génération. Leur contribution a été essentielle. Non seulement elle a permis de retracer des histoires personnelles, mais elle a mis à notre disposition des documents provenant de leurs parents. Enfin, des biographies écrites par les générations suivantes, ainsi qu’une série de sources imprimées, telles que des données statistiques, lois, décrets, traités, ont complété notre matériel archivistique.

La recherche et l’exploitation de toutes ces sources, notamment les sources orales, permettent de saisir, dans sa forme la plus concrète, l’expérience vécue de la guerre. Mais aussi les conséquences, à l’échelle des individus, du règlement international de la Paix et de l’échange obligatoire de populations. Le cas de Michel Colynos[18], comme d’ailleurs beaucoup d’autres histoires personnelles, illustre tout à fait ces aspects. Seule personne interviewée de la première génération, originaire de Marmara, il est déporté à Kasaba pendant la Grande Guerre et, à la fin de celle-ci, il retourne chez lui. Obligé de repartir définitivement après 1922, en vertu de l’échange obligatoire, il s’établit avec sa famille d’abord à Limni, dans l’île d’Eubée, puis dans le campement de réfugiés Néos Marmaras, près de Thessalonique. Son frère aîné, parti au début de la guerre greco-turque, de Constantinople vers l’Amérique, reste finalement à Paris où il trouve du travail, après avoir renoncé au voyage vers l’Amérique. La situation hostile en Grèce et la présence du frère en France ont donc poussé la famille de Colynos à émigrer de nouveau pour s’installer définitivement à Paris.

 

Résultats

 

Cette étude contribue à la connaissance générale de la période de la Première Guerre mondiale et de l’entre-deux-guerres. Elle examine l’immigration vers la France et l’émigration depuis le pays de départ comme une conséquence directe de la guerre. Comme cela a été constaté pour le cas de la deuxième vague migratoire, la particularité des deux pays de départ – soit l’Empire ottoman soit la Grèce –, est un fait qui détermine de façon différente le statut juridique des migrants. Mon étude tente de montrer comment l’émigration des réfugiés grecs de l’Empire ottoman dépasse les frontières de l’histoire grecque pour devenir une question d’ordre européen, éclairant ainsi de nombreux aspects de l’histoire sociale et politique de la France et de la Grèce pendant l’entre-deux-guerres.

L’immigration des réfugiés grecs en France n’est pas seulement politique ou économique, elle combine ces deux éléments. La distinction entre les deux types d’immigration n’est pas toujours aisée et très souvent le caractère attribué à l’un ou à l’autre est directement associé à chacun des aspects de la vague migratoire, étudiée à un moment donné. C’est là l’occasion de comprendre un mouvement migratoire dans sa complexité juridique, politique, économique, sociale. Les personnes, par exemple, qui composent la première vague migratoire, arrivent en France avec un contrat de travail précis pour l’industrie de la guerre – c’est le cas pour d’autres groupes provenant d’Espagne, d’Italie, du Portugal, de Chine, etc. ; après la fin de la guerre, elles peuvent, théoriquement, retourner chez elles. Malgré tout, il ne s’agit pas d’une immigration strictement économique puisqu’elle puise ses racines dans la situation chaotique des communautés chrétiennes de l’Empire ottoman pour qui, seule la fuite constitue l’unique solution de survie. De plus, afin d’appliquer une politique de recrutement de main-d’œuvre – comme cela a été mentionné au début de cet article –, les autorités françaises ont exploité cette situation et profité de l’impossibilité, pour la Grèce, d’intervenir en faveur de ces personnes.

Il a été établi que la désignation du statut juridique de ces personnes dépendait à chaque fois de la conjoncture économique et politique. L’examen des itinéraires de certains sous-groupes de personnes étudiées a démontré la multiplicité et la variété de ce phénomène. D’ailleurs, ces itinéraires entraînent, pour reprendre le mot de Nancy Green, la « déhomogénéisation » du groupe migratoire, rendant nécessaires des instruments méthodologiques séparés et différentes réponses aux questions qui se posent[19]. Il faut rappeler, à titre indicatif, que la deuxième vague migratoire est une mosaïque composée d’immigrants économiques, comme ceux recrutés par la SGI, et par des immigrants politiques, comme ceux qui arrivent directement en cherchant, en France, leur terre d’asile. Ces personnes ne sont jamais reconnues en France en tant que réfugiés politiques bien que les conséquences de la guerre soient, directement ou non, manifestes dans leur décision de s’y installer. La question de l’identification juridique de ces individus permet de constater comment leur identité particulière est directement associée aux besoins en main-d’œuvre étrangère ou à la situation du marché du travail à un moment précis. Quand les autorités françaises ont besoin d’une main-d’œuvre pour l’industrie, la situation spécifique de ces personnes leur convient parfaitement, tandis que leur position se modifie radicalement après les premiers résultats de la crise économique des années trente.

L’État grec, lui, se voit progressivement contraint de définir une politique particulière pour ces personnes installées définitivement à l’étranger afin d’affronter les problèmes et les besoins de ces nouveaux citoyens, différents des autres citoyens grecs. Il faut rappeler, par exemple, l’application de la loi 3 098 en 1924, concernant l’acquisition de la nationalité grecque, par les autorités consulaires de Grèce à l’étranger, et l’application, de 1927 à 1933, de lois et décrets sur l’indemnisation des personnes sujettes à l’échange installées définitivement à l’étranger.

Leurs particularités et l’impossibilité du retour paraissent influencer leur intégration au sein de la société française : l’impossible  retour semble jouer un rôle décisif dans leur décision de demander la nationalité française, comme le prouve l’analyse des données sur l’acquisition de la nationalité française par les étrangers, pendant la période 1900-1950[20]. A contrario, elle n’apparaît pas dans le choix de la célébration ou non d’un mariage mixte, qui est plutôt lié à une question de différence culturelle et de mentalité entre les deux sexes. Concrètement, l’analyse des registres de mariages de l’église orthodoxe de Paris a montré que les femmes du groupe étudié se marient de préférence avec un homme lui aussi originaire d’Asie Mineure ou de Thrace orientale, et plus rarement venant de Grèce. En revanche, un grand nombre d’hommes du groupe étudié conclut un mariage avec une femme d’origine française ou d’autre nationalité étrangère.

Enfin, à cause des sources utilisées, surtout les sources chiffrées, le groupe étudié n’a pu être délimité de façon précise ; il s’est avéré impossible de connaître le nombre exact des personnes originaires de l’Empire ottoman résidant en France pendant l’entre-deux-guerres. Et il est difficile de savoir si les conclusions tirées sont valables seulement pour les Grecs d’Asie Mineure ou si elles concernent aussi, peu ou prou, les autres Grecs et autres groupes d’étrangers et de réfugiés. D’ailleurs, malgré les enjeux politiques, une confusion entre les réfugiés grecs d’Asie Mineure et les apatrides arméniens et russes a très souvent existé dans les sources françaises officielles.

 

En somme, ce sujet permet de réfléchir sur « le temps et l’espace »[21] et s’intègre dans une période qui peut être caractérisée comme le « temps de la nationalisation du territoire ». Divers aspects de la fin de la guerre gréco-turque et de l’échange obligatoire de populations sont approchés de manière croisée et pluridisciplinaire. Les itinéraires par l’Empire ottoman vers la France et la Grèce ne sont pas examinés de façon linéaire mais comme une « triangulation dialectique » entre ces trois lieux. Ainsi, à part l’histoire sociale et politique de la Grèce et de la France, cette étude contribue à mettre en lumière certains aspects de l’Empire ottoman à l’heure de sa dislocation, comme la situation des communautés non musulmanes, le rôle déterminant joué par les Grandes Puissances, la fin de la période des capitulations, la naissance du mouvement kémaliste.



[1]    Cet article est un compte rendu de ma thèse de doctorat, réalisée sous la direction de Robert Frank et la co-direction d’Anne Couderc : « Les réfugiés grecs d’Asie Mineure en France entre émigration politique et immigration économique, 1916-1939 », soutenue en juillet 2009 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le jury était composé de Robert Frank (directeur de thèse – Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne), Anne Couderc (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – École Francaise d'Athènes), Nancy Green (École des hautes études en sciences sociales, Paris), Kostas Kostis (président du jury - École des hautes études en sciences sociales, Paris), Soctrate Petmezas (Université de Crète, Grèce).

[2]    La défaite de l’armée grecque dans l’expédition d’Asie Mineure, l’incendie de Smyrne et le déracinement d’un million et demi de Grecs sont passés dans l’historiographie grecque sous le nom de la « Grande Catastrophe » et la « Catastrophe d’Asie Mineure ». 

[3]    Pour le recrutement des Grecs en général en France pendant la Grande Guerre, voir à titre indicatif : André Pairault, L’immigration organisée et l’emploi de la main-d’œuvre étrangère en France, Paris, PUF, 1927 ; Georges Mauco, Les étrangers en France. Leur rôle dans l’activité économique, Paris, Armand Colin, 1932 ; Nicolas Manitakis, « Travailleurs immigrés grecs en France, 1916-1931 : massification et enracinement d’un mouvement migratoire », in Gilles Grivaud (dir.), La diaspora hellénique en France, Athènes, École française d’Athènes, 2000, p. 83-109.  

 

 

[4]    Jean-Charles Bonnet, Les pouvoirs publics français et l’immigration dans l’entre-deux-guerres, Lyon, Centre d’histoire économique et sociale de la région lyonnaise, 1976, p. 114.

[5]    Caliope Papiris, 83 ans (85 ans pour l’état civil), témoignage publié dans Jean-Claude Duclos (dir.), Des Grecs. Les Grecs de Grenoble. Les costumes de la Grèce traditionnelle, Grenoble, Musée Dauphinois, 1993, p. 36.

[6]    Société anonyme française fondée en 1924 et chargée de sélectionner les responsables de l’embauche et du transport des travailleurs étrangers.

[7]    Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Préface de Pierre Bourdieu, Paris, Seuil, 1999.

[8]    Nancy L. Green, Repenser les migrations, Paris, PUF, 2002, p. 27.

[9]    Nancy L. Green et François Weil (dir.), Citoyenneté et émigration. Les politiques du départ, Paris, Éditions de l’EHESS, 2006.

[10]   Ibid., p. 7.

[11]   Ibid., p. 9.

[12]   Pour plus d’informations sur cet aspect, voir l’introduction de ma thèse. 

[13]   Maria Damilakou, « Réfugiés d’Asie Mineure en Argentine. Itinéraires migratoires et éléments d’identité » [Μαρία Δαμηλάκου, « Μικρασιάτες πρόσφυγες στην Αργεντινή. Μεταναστευτικές διαδρομές και στοιχεία ταυτότητας », Τα Ιστορικά], Ta Historica, vol. 42, Athènes, Éditions Mélissa, 2005, p. 177-202.

[14]   Giannis Papadopoulos, « L’immigration en Amérique au départ de l’Empire ottoman (XIXe siècle-1923) : Les communautés grecques d’Amérique et la politique irrédimée de la Grèce », [Γιάννης Παπαδόπουλος, « Η Μετανάστευση από την Οθωμανική Αυτοκρατορία στην Αμερική (19ος αιώνας-192) : Οι ελληνικές κοινότητες της Αμερικής και η αλυτρωτική πολιτική της Ελλάδας »], thèse de doctorat non publiée, Athènes, Université des sciences sociales et politiques, 2008.

[15]   Gérard Noiriel, Le creuset français. Histoire de l’immigration XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1988.

[16]   Marie-Eve Théodoridès, « Les immigrés grecs d’Asie Mineure et leur idéologie nationale », thèse de 3e cycle en sociologie, Université de Paris VII, 1980.

[17]   Voir à titre indicatif : Nikos Polyzos, Essai sur l’immigration grecque : étude démographique, économique et sociale, Paris, recueil Sirey, 1947 ; Dominique Kanonidis, « Essai sur l’immigration grecque en France au XXe siècle », mémoire de maîtrise, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 1992 ; Cécile Zervudacki, La communauté grecque de Pont-de-Chéruy, Rapport de recherche, Mission du patrimoine ethnologique, Paris, ministère de la Culture, 1988 ; Despoina Papadopoulou, « Les Grecs à Paris à la fin du XIXe siècle : la construction d’une communauté immigrant », thèse en histoire soutenue à l’EHESS, à Paris en 2004.

 

[18]   Michel Colynos, 90 ans, date d’enregistrement : 23 mars 2005.

[19]   Nancy L. Green., « Les juifs étrangers à Paris », in André Kaspi et Antoine Marès (dir.), Le Paris des étrangers depuis un siècle, Paris, Imprimerie nationale, 1989, p. 105-118.

[20]   Les naturalisations entre 1900-1950, www.genehisto.com.

[21]   Comme l’a souligné Robert Frank pendant la soutenance de ma thèse.