X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 33, Chantiers, 2011 » Eugénia Palieraki, Une gauche nouvelle? Histoire critique de l’extrême gauche chilienne des années 1960

Eugénia Palieraki, Une gauche nouvelle? Histoire critique de l’extrême gauche chilienne des années 1960

Une gauche nouvelle? Histoire critique de l’extrême gauche chilienne des années 1960

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

EugÉnia Palieraki

 

 

Depuis l’ascension de Salvador Allende au pouvoir en 1970, l’histoire politique du Chili passionne une partie de l’opinion française[1]. En témoignent la réédition d’ouvrages publiés dans les années 1970 sur le sujet, et le succès de documentaires comme ceux de Carmen Castillo et de Patricio Guzman[2]. Pourtant, ces œuvres et ouvrages mettent toujours en scène la parole de témoins. À quelques exceptions près[3], les travaux scientifiques et récents publiés en France sur la gauche chilienne des années 1960-1970 sont rares ; un manque que cette recherche a eu l’ambition de pallier.

C’est donc le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) qui a été étudié. Ce mouvement d’extrême gauche, fondé à Santiago du Chili en 1965, est connu en raison de la personnalité charismatique de son leader, Miguel Enríquez, de ses relations troublées avec le gouvernement de Salvador Allende et de la persécution dont il a fait l’objet après le coup d’État de 1973.

Le point de départ de cette démarche concerne les visions manichéennes, fortement influencées par l’idéologie, qui existent dans la bibliographie chilienne traitant de l’histoire du MIR. D’une part, celles des historiens sympathisants du MIR qui le présentent comme une organisation radicalement nouvelle et authentiquement révolutionnaire, créée par la fine fleur de la jeunesse étudiante chilienne. Et, d’autre part, la vision de l’historiographie de droite concevant le MIR comme une créature du régime castriste qui, en prenant les armes, a rompu avec la tradition nationale, démocratique et pacifique, respectée jusqu’alors par l’ensemble du spectre politique, y compris les partis de gauche.

Qu’elles idéalisent ou diabolisent le MIR, ces interprétations ont une caractéristique commune : elles présentent la fondation et l’histoire du Mouvement comme une rupture radicale, de sorte que le MIR est détaché du contexte historique dans lequel il a été créé et a agi. Mon approche, en revanche, a cherché à historiciser et placer la trajectoire du Mouvement dans son contexte (les années 1960, mais aussi la tradition de la gauche chilienne depuis les années 1920). Pour cela, ont été consultées des sources inédites (archives judiciaires, archives de l’Université de Concepción, sources orales), ou peu utilisées auparavant (la presse de toutes les tendances politiques et pas uniquement celle, officielle, du MIR).

Cette volonté de mise en contexte de la trajectoire du MIR s’explique également par la démarche générale de ce travail. En effet, cette recherche n’a pas été uniquement conçue comme la monographie d’un mouvement politique dont le rôle peut sembler aujourd’hui secondaire, mais aussi comme une entrée privilégiée pour aborder des objets historiques plus vastes, telles que l’histoire des gauches chiliennes depuis les années 1920 et l’histoire politique et socioculturelle des années 1960 latino-américaines. Enfin, une approche historique a été proposée pour étudier une organisation politique, jusqu’à présent objet « canonique » de la science politique.

 

L’objectif de la première partie est de remettre en cause les deux principales thèses formulées dans la bibliographie sur l’histoire du MIR : celle qui présente sa fondation comme une rupture radicale ; et celle qui pointe les liens de dépendance censés exister entre le MIR et le régime castriste. Ainsi, dans un premier temps et à travers la présentation de la trajectoire des principaux fondateurs du MIR, pour la plupart actifs depuis les années 1920-1930, est démontré l’ancrage du MIR dans la tradition politique des gauches chiliennes. L’étude des trajectoires des fondateurs du MIR – communistes, socialistes, trotskistes, syndicalistes et sociaux-chrétiens – permet d’ailleurs d’envisager la fondation du MIR comme reflet et produit des divisions du mouvement communiste mondial et des différents projets révolutionnaires formulés depuis le début du xxe siècle. Dans un second temps, c’est la nature des relations entre le MIR et Cuba qui est interrogée. Il ne s’agit là que de relations marginales. En effet, La Havane a privilégié ses échanges avec le PS et le PC chiliens, sans manifester le moindre intérêt pour le MIR et ce, jusqu’à la fin des années 1960. Le chapitre consacré aux rapports entre le MIR et Cuba est, par ailleurs, l’occasion d’aborder ce sujet central de l’histoire des gauches latino-américaines des années 1960, à savoir leur lien à la Révolution cubaine. Analysé non pas en termes d’influence ou de dépendance, il apparaît comme un processus de réception active, à la fois soumis à l’évolution des relations internationales, à la politique de Cuba vers les organisations qui se réclament de sa révolution, et au contexte national.

La deuxième partie de ma recherche traite d’un autre sujet central de l’histoire politique des années 1960 latino-américaines : le rôle de la jeunesse éduquée et de l’université dans le processus de radicalisation politique caractéristique de cette période, le MIR ayant connu son plus grand essor dans le milieu étudiant. Le développement étudiant du MIR a été replacé dans le contexte politique et culturel des années 1960 chiliennes, période marquée par le gouvernement de la Démocratie chrétienne (1964-1970), qui attribue un rôle politique central à la jeunesse scolarisée et met en place la réforme universitaire. La prise en compte de ce contexte permet de signaler les accointances entre politique universitaire et politique nationale dans les années 1960, et l’émergence de la jeunesse universitaire comme élément déterminant de la même période. En effet, c’est grâce à la réforme universitaire et à l’intérêt national qu’elle suscite pour la politique étudiante, que la victoire du MIR aux élections de l’Université de Concepción, en 1967, place le Mouvement sur la scène politique nationale.

La deuxième partie de mon travail étudie également l’influence exercée par la pensée démocrate-chrétienne sur la pensée et l’action politique et sociale du MIR. En effet, les jeunes dirigeants du MIR, qui portent l’empreinte de la pensée démocrate-chrétienne dans leur façon d’analyser la société chilienne et de définir les secteurs les plus révolutionnaires, opèrent une fusion entre le marxisme et le social-christianisme. Les concordances entre le discours moral et le modèle de militant « miriste » sont une preuve supplémentaire de l’influence exercée par la DC sur l’extrême gauche. De prime abord, cette influence peut sembler étonnante. Mais elle s’explique, d’une part, par la forte présence de membres du MIR provenant du christianisme social ou de la jeunesse démocrate-chrétienne et, d’autre part, par la réforme universitaire qui véhicule la pensée démocrate-chrétienne et diffuse son modèle d’action politique et sociale (notamment avec l’engagement des étudiants auprès des secteurs marginaux de la société chilienne).

La troisième partie questionne l’un des aspects les plus problématiques et polémiques de l’histoire de la gauche radicale : celle du recours à la violence politique. Couplée avec une reconstitution des événements à l’aide de sources inédites, une démarche particulière a été adoptée pour traiter ce sujet, encore au centre des « enjeux mémoriels » puisqu’il sert, entre autres, à justifier la répression dont le MIR est victime après le coup d’État de 1973. Ainsi, dans un premier temps, sont présentées les différentes théories de la guerre révolutionnaire, pour mieux faire apparaître la circulation de ces idées, leur réception par le MIR, ainsi que l’interaction entre les théories de la guerre révolutionnaire et leur mise en pratique par le MIR. Il faut insister sur le fait que le passage à l’action mène à une redéfinition de la théorie et des représentations ainsi qu’à une adaptation de l’action et de la théorie à la culture politique nationale. Dans un second temps, est étudiée la coexistence de deux stratégies en apparence opposées, à partir de 1969. Alors que la direction du MIR abandonne officiellement les actions armées et soutient la candidature de S. Allende aux élections présidentielles de 1970, et que la majeure partie des militants du MIR s’investit dans la campagne électorale, un appareil clandestin est mis en place. Sont alors démontrées les limites des analyses présentes dans une grande partie de la bibliographie sur la gauche armée des années 1960, consistant à établir une opposition radicale entre la politique conventionnelle et non conventionnelle.

 

La démarche globale de ma thèse a ainsi articulé divers registres : des acteurs individuels et collectifs ; un ensemble constitué par les représentations et les idéologies ; le temps long et le temps court ; des contextes à différentes échelles (nationale, continentale, mondiale). En s’inscrivant pleinement dans le renouvellement historiographique des mouvements de gauche armée, ce travail de recherche propose un éclairage scientifique sur un sujet abordé, jusqu’à présent, par des témoins engagés.

 



[1]    Cet article est un compte rendu de la thèse (cotutelle entre l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et la Pontificia Universidad Católica de Chile) : « Histoire critique de la "nouvelle gauche" latino-américaine : Le Movimiento de Izquierda Revolucionaria dans le Chili des années 1960 », réalisée sous la direction d’Annick Lempérière (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et d’Alfredo Riquelme (Pontificia Universidad Católica), soutenue le 31 octobre 2009. L’auteur est actuellement maître de conférences en Civilisation latino-américaine à l’Université de Cergy-Pontoise.

[2]    Rue Santa Fe, film documentaire de Carmen Castillo, distribué en 2007 (durée 2h43) ; Le cas Pinochet, film documentaire de Patricio Guzmán, sur les écrans en 2001 (durée 1h54) ; et du même réalisateur, le film documentaire Salvador Allende sorti en 2004 (durée 1h40).

[3]    Ingrid Seguel-Boccara, Les passions politiques au Chili durant l’Unité Populaire, 1970-1973 : essai d’analyse socio-historique, Paris, Éditions de L’Harmattan, 1997 ; Franck Gaudichaud, « Étude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien : "pouvoir populaire" et cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973) », thèse réalisée sous la direction de Michael Löwy (Université Paris VIII), soutenue en 2008.