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Benjamin Gutmann, Relais et réseaux de la Charte 77 en France, entre 1977 et 1989

Relais et réseaux de la Charte 77 en France, entre 1977 et 1989

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

 

Benjamin Gutmann

 

 

« La dissidence dans le bloc soviétique subit une expérience spécifique à l’époque moderne, l’expérience de la vie sur le récif le plus avancé du pouvoir déshumanisé. En cette qualité, la dissidence a non seulement la possibilité, mais encore le devoir […] d’en rendre témoignage et de la communiquer à ceux qui ont la chance de se la voir épargner ».

Václav Havel[1]

 

 

Après l’effervescence du Printemps de Prague, la Tchécoslovaquie plonge sous la chape de plomb de la normalisation[2]. Provoqué par l’invasion des Cinq du pacte de Varsovie le 21 août 1968 et l’accession au pouvoir de Gustáv Husák en avril 1969, le « nouveau cours » engendre un profond traumatisme au sein de la population tchécoslovaque. Ce régime, caractérisé par son conservatisme, s’attaque aux contestataires et cherche à réduire la société civile au silence. L’exclusion d’un demi-million de communistes-réformistes du PCT, les procès du début des années 1970, le musellement de la culture par le pouvoir sont autant de facteurs qui ruinent les espoirs suscités par le Printemps de Prague, en Tchécoslovaquie comme à l’étranger. Ce pays, qui était au cœur d’un processus original, la « troisième voie », s’éclipse. Il s’enfonce lentement dans une léthargie qui le caractérisera pendant une trentaine d’années aux yeux de l’opinion publique internationale.

 

Toutefois, un événement marquant se produit en janvier 1977 et met fin au silence de la presse française qui durait depuis 1972[3]. Un groupe restreint et marginal de 243 hommes et femmes crée la Charte 77, à la suite du procès intenté contre les musiciens du groupe Plastic People of Universe. Cette « communauté libre et informelle »[4] constitue une rupture essentielle face à l’immobilisme et à l’apathie des Tchécoslovaques. Composée principalement d’intellectuels, de communistes-réformistes et de catholiques, la Charte 77 se définit comme une « initiative civique »[5], fondée sur le respect des droits de l’homme et refusant toute allégeance. Très vite, tout signataire est considéré comme un dissident. Utilisé par les médias occidentaux, et souvent par commodité, ce terme générique désigne tout individu appartenant à un mouvement de contestation pendant la période communiste. Le dissident est en fait celui qui veut agir dans un cadre légal, tout en revendiquant le droit à la critique et la liberté de s’exprimer. De ce fait, il rompt avec la pensée monolithique du régime totalitaire. En reprenant la définition que propose Claude Roy dans le Nouvel Observateur, « un dissident [est donc] celui dont l’État décide qu’il l’est » [6].

 

La visibilité internationale de la Charte 77

 

Dès sa création, la Charte 77 obtient une reconnaissance internationale. D’une part, sa structure, avec la mise en place de trois porte-parole, permet d’accroître la visibilité de personnalités marquantes et charismatiques : le premier trio est composé du dramaturge Václav Havel, du philosophe Jan Patočka et de l’ancien ministre des Affaires étrangères en 1968, Jiří Hájek. D’autre part, dans la production matérielle, la Charte 77 et le VONS[7] ont publié en Tchécoslovaquie plusieurs milliers de communiqués, de déclarations, d’analyses et de samizdats[8].

 

Une partie de ces documents a été transmise à l’étranger grâce aux appuis et relais dont bénéficie la Charte 77. Ainsi, les dissidents brisent le monopole gouvernemental de la parole, tout en devenant pour les médias internationaux une nouvelle source d’information. Enfin du point de vue de la situation internationale, la Charte 77 bénéficie et profite d’un climat international propice à son combat. En se référant alors à la troisième corbeille d’Helsinki[9] qui concerne les droits de l’homme[10], elle est légitimée et reconnue internationalement. Ainsi, selon Nicole Guesetto dans Esprit, ce sont les dissidents qui proclament « la référence : la Charte des droits de l’homme, Helsinki, le respect du droit international […]. Minuscule, il dit l’universel. Il est la faille d’un système et la mémoire – ou l’avenir – d’un autre : totalitarisme contre démocratie »[11]. Cette conférence d’Helsinki contribue alors à une visibilité plus grande de la Charte 77 qui permet à la presse et à l’opinion occidentale de recourir, d’une certaine manière, au principe d’ingérence humanitaire.

 

Cet ensemble de facteurs lui assure pleinement le droit à l’existence et à l’expression. En s’attirant la sympathie du monde occidental et en l’utilisant comme moyen de pression, la Charte 77 fait en sorte de ne pas être réduite au silence par le régime tchécoslovaque. Elle est aidée par l’activité des exilés tchécoslovaques et des comités de soutien ainsi que par les prises de position de la presse. En effet, le soutien des médias étrangers est vital pour la survie de la Charte 77 qui a su créer, autour d’elle et à travers son activité, un réseau dans lequel la presse française a pu jouer un rôle central.

 

 

<h1 style="margin-bottom:6.0pt;line-height:120%">La mobilisation de la presse autour de la Charte 77</h1>

 

Amenuisée par les procès et les campagnes anti-chartistes menées par le régime de Husák, l’initiative civique a besoin d’appuis extérieurs pour pouvoir survivre. Dans les jours qui suivent sa création, la Déclaration de la Charte 77 est envoyée aux rédactions de plusieurs quotidiens occidentaux, dont Le Monde (le 7 janvier 1977). Elle compte ainsi sur la réactivité et le soutien de la presse. Pari gagné puisque les périodiques s’emparent de l’événement.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la mobilisation des journalistes. D’une part, l’impact initial de la Charte 77 à l’étranger est immense[12] étant donné qu’elle est la première manifestation collective en Tchécoslovaquie depuis l’invasion. Selon la revue personnaliste Esprit, elle permet à Prague de sortir de sa léthargie provoquée par « les tranquillisants de la normalisation »[13] tandis que K.S. Karol, dans Le Nouvel Observateur, proclame qu’une « nouvelle force vient d’apparaître sur la scène internationale »[14]. D’autre part, la presse crée une image singulière du chartiste. Depuis la publication en 1973 de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne et la formation d’un discours antitotalitaire, la dissidence devient une nouvelle référence. Les périodiques recourent à des images entraînant la construction d’un « imaginaire social » autour de la Charte 77. Il s’agit souvent de symboles qui affirment des valeurs et des convictions et qui stimulent la mobilisation[15]. Seule la Charte 77 restaure la dignité du peuple tchécoslovaque[16] et elle est, de ce fait, le porte-drapeau de la résistance dans une société totalitaire et muselée. Élevés au statut d’exemple, ils donnent à tous « une formidable leçon d’optimisme. [Ils] montrent l’extraordinaire capacité de l’homme à résister à cette volonté de le normaliser et de l’uniformiser »[17]. En outre, certains titres se distinguent par leur sensibilité et leur mobilisation pour les mouvements dissidents d’Europe de l’Est. C’est le cas de Libération qui souhaite être le porte-parole de la dissidence au sein de la gauche française. Le quotidien de Serge July crée ainsi une rubrique spécifique à ce sujet, intitulée « Chronique de la dissidence » ou « Les nouvelles de la dissidence ». Il est aussi le premier à mener une série de reportages à Prague, sur le thème de « La Tchécoslovaquie après la publication de la Charte 77 »[18]. Enfin, les titres catholiques (La Croix, Témoignage chrétien) et de droite (Le Figaro) se réjouissent aussi de la création de l’initiative civique tchèque qui compte parmi ses rangs des hommes qui se réclament de ces courants de pensée, comme Václav Malý et Václav Benda.

 

Malgré tout, l’initiative civique pâtit de sa marginalisation, de l’immobilisme des Tchécoslovaques et du conservatisme du régime. En dehors des périodes de répression et de procès, ce pays se caractérise par l’absence d’événement marquant et un manque chronique d’actualité, surtout entre 1980 et 1987. L’intérêt des journalistes et sa couverture médiatique sont donc d’une intensité variable. Véronique Soulé, journaliste de Libération chargée de l’Europe centrale entre 1981 et 1989, affirme qu’elle accordait, au début, une place assez minime à la Tchécoslovaquie : « C’est un pays assoupi pour un journaliste, même s’il y avait des gens remarquables. L’Histoire s’y était arrêtée depuis 1968 »[19]. Ainsi, dans son éditorial dans L’Alternative « Tous à la trappe ! », François Maspero se soucie du peu de nouvelles provenant de Tchécoslovaquie, tout en indiquant une solution à ce problème : c’est en restant attaché à un travail constant d’information et de mobilisation de l’opinion qu’il est possible de sauver la Charte 77[20].

 

La mise en place et le développement

d’un réseau autour de la Charte 77

 

Il s’agit, sans conteste, d’un des points forts de la Charte 77 : sa capacité à créer, autour d’elle, un réseau transnational et des circuits de solidarité comprenant des journalistes engagés, des exilés et des comités de soutien. Liés par un même combat, la défense des libertés en Tchécoslovaquie, ils sont à la tête d’initiatives visant à mobiliser l’opinion publique. Procurant une information quasi constante sur la situation de la Charte 77, ils jouent le rôle de courroies de transmission entre les dissidents et les Français. Les périodiques sont au cœur de ce dispositif en étant les réceptacles, les interfaces et les relais de l’information sur la Tchécoslovaquie.

 

La transmission de la parole dissidente :

l’exemple de la revue L’Alternative

 

La découverte et la compréhension de la parole dissidente sont rendues possibles grâce à des initiatives personnelles, comme celles de François Maspero. Il fonde sa maison d’édition en 1959. Partisan de toutes les voix d’extrême-gauche et tiers-mondistes, il se tourne dans les années 1970 vers la contestation en Europe de l’Est. Ainsi, il publie en 1979 L’Alternative[21] qui est l’aboutissement de son intérêt « pour les droits et les libertés en Europe de l’Est »[22]. La réputation de F. Maspero dans le milieu de l’édition et la qualité de sa revue mettent en valeur les discours de la dissidence. D’une part, elle attire un lectorat relativement nombreux pour ce genre de publication militante (5 000 exemplaires par numéro et 1 200 abonnés). D’autre part, elle est considérée comme une référence en la matière et elle dispose d’un écho favorable dans la presse. Les journalistes la recommandent à leurs lecteurs, comme Amber Bousoglou[23] : « Cette revue est devenue l’indispensable instrument d’information pour le lecteur français qui veut en savoir davantage qu’il ne peut en lire dans son quotidien ».

L’Alternative vise à rassembler les informations, les documents, les opinions émanant des dissidents[24]. En publiant 94 articles sur la Tchécoslovaquie, elle s’ouvre alors aux différents courants culturels et politiques de la Charte 77. Il s’agit des déclarations de la Charte 77, des communiqués du VONS ainsi que des extraits d’œuvres littéraires, d’essais philosophiques, de tableaux de la vie ordinaire ou de débats au sein de l’initiative civique[25]. Traduits en français, ces textes inédits sont des sources de première main facilement accessibles pour les journalistes français[26]. Enfin, F. Maspero devient, avec les Éditions Combats, le principal éditeur des dissidents. Il constitue, dès lors, un réseau complet de la diffusion de la parole dissidente. Il édite, ainsi, les textes les plus marquants de L’Alternative, comme Douze femmes à Prague d’Eva Kantůrková ou Le rétablissement de l’ordre de Milan Šimečka. Ce dernier devient un ouvrage de référence pour certains journalistes comme Claude Roy[27]. L’Alternative et les éditions Maspero peuvent donc être perçues comme la tribune de la Charte 77 en France. Elles sont à la fois le sismographe de la dissidence et les médiatrices entre la Charte 77 et le public français.

 

L’activité des exilés tchécoslovaques en France

 

Les exilés, en poursuivant leurs activités militantes, sont des médiateurs entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil. Il s’agit d’un acte d’engagement, de responsabilité et de solidarité pour leurs compagnons restés en Tchécoslovaquie. Dans le texte « Vivre à Prague »[28] publié dans L’Alternative, deux chartistes estiment que l’exil n’est pas un divorce. Selon eux, « la possibilité qu’ont les émigrés d’informer l’Occident de la situation chez nous est d’une grande importance dans la lutte contre l’arbitraire ». Afin d’atteindre cet objectif, les exilés créent des organes de presse, destinés à la dissidence intérieure mais aussi au public français et ils interviennent régulièrement dans la presse.

Le bulletin d’information Listy (« Journal ») de Jiří Pelikán[29] collecte les textes des dissidents restés au pays. La plupart des exemplaires sont distribués en Tchécoslovaquie mais, en 1976, une édition française est créée. Elle reprend et traduit les textes qui sont publiés dans la version originale de Listy afin de permettre « au lecteur français d’écouter les voix tchèques que les autorités prétendent étouffer »[30]. Elle est malgré tout destinée à un public restreint, composé de membres des comités de soutien à la Charte 77[31]. Néanmoins, certains documents sont repris dans les périodiques français, comme un texte de Zdeněk Mlynář paru dans Les Temps Modernes[32]. Le travail de compilation des exilés est une source importante d’information pour la presse.

Les périodiques sont un espace à investir pour les exilés. Ils leur offrent un contact privilégié avec l’opinion publique ainsi que la possibilité de s’exprimer librement. La mise en œuvre de cette initiative est facilitée par l’ouverture des colonnes des périodiques aux exilés, due à plusieurs raisons. D’une part, leur parole est labellisée et dotée de légitimité. Les exilés sont considérés comme des témoins ou des experts, ayant la compétence d’analyser la situation tchécoslovaque. D’autre part, la presse les perçoit comme les représentants de la Charte 77 en France. Ils deviennent ainsi les témoins, les réceptacles et les interfaces entre la Charte 77, la presse française et l’opinion publique.

Parmi ces périodiques, Le Monde est leur tribune privilégiée disposant d’une forte autorité morale et d’un lectorat nombreux. Ils bénéficient, en outre, d’un soutien non négligeable avec Amber Bousoglou, qui leur ouvre les colonnes du quotidien. Pavel Tigrid[33] est celui qui intervient le plus régulièrement dans Le Monde. Il devient l’interlocuteur privilégié du quotidien en y rédigeant plus des deux tiers des articles écrits par l’ensemble des exilés tchécoslovaques. Présenté comme un « journaliste d’origine tchèque », il apporte, dès lors, son éclairage sur certaines questions : la situation politique[34], l’histoire tchécoslovaque[35] et surtout la dissidence[36]. Ses tribunes libres ou ses articles lui permettent ainsi de valoriser la Charte 77. Il montre à son lectorat la nécessité de la soutenir et de la sortir de son isolement :

« Il a été prouvé maintes fois que, au contraire, ce sont justement ces contacts et actions qui protègent le plus efficacement du pire les partisans actifs du mouvement d’initiative civique. Tous l’ont confirmé : plus leurs sorts ont provoqué en Occident d’émotion et de publicité […], et plus ils se sont sentis en sécurité. Ce faisceau lumineux […] a sauvé certains dissidents de la prison ; pour d’autres, il a atténué les souffrances quotidiennes »[37].

 

L’activité des comités de soutien à la Charte 77

 

Les comités de soutien à la Charte 77 sont à la fois des relais de l’information sur la situation tchécoslovaque, un organe de défense des chartistes, une force de mobilisation et un vecteur d’influence de l’opinion française. Ils souhaitent, avant tout, rompre avec le silence imposé et médiatiser le cas tchécoslovaque. C’est ainsi que le Comité du 5 janvier définit les objectifs, dont l’un d’eux est la solidarité active :

« Ce que nous voulons pour maintenant et les temps qui viennent : Affirmer, renfoncer, déployer [notre] solidarité […]. Assurer le maximum d’échos à leurs revendications et de sauvegarde à leurs militants. Nous devons poursuivre notre effort pour que se dissipent les malentendus et les ignorances. En un mot, […] lutter contre la résignation »[38].

 

Ces associations rassemblent des intellectuels, des universitaires, des journalistes, des exilés et tous ceux qui sont sensibles à la question tchécoslovaque. Elles montrent ainsi les liens qui unissent ces différents acteurs. De plus, la diversité de la Charte 77 permet à chacun de se reconnaître ou d’être sensible à cette initiative civique. La dissidence tchécoslovaque se compose en effet de communistes réformistes (Jiří Hajek), de socialistes (Rudolf Battěk), de trotskystes (Petr Uhl), ainsi que de nombreux intellectuels, artistes et catholiques. Les comités de soutien traduisent cette pluralité, comme le Comité international pour le soutien de la Charte 77. Parmi ses trente-trois membres, il compte sept anciens communistes ou compagnons de route tels que Pierre Daix ou Vercors et des socialistes comme Gilles Martinet[39]. Les intellectuels sont également représentés : Jean-Marie Domenach qui est l’ancien directeur d’Esprit et Pierre Emmanuel qui préside ce comité. Les trotskystes, quant à eux, se démarquent par leur dynamisme, que cela soit la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) avec Catherine Samary et Hubert Krivine[40] ou l’Organisation communiste internationale (OCI) avec l’historien Pierre Broué. Pour ces derniers, deux raisons principales expliquent leurs interventions en faveur des dissidents : leur opposition au PCF et aux régimes socialistes de l’Est et leur volonté d’exporter la révolution trotskyste à l’Est.

Paradoxalement, du fait de l’hétérogénéité des comités, il n’existe pas de confrontation entre ces groupes. Dès lors, ces organisations peuvent collaborer ensemble. Ainsi, en 1979, un accord entre trois organisations[41] vise à protester contre les procès à Prague. Une manifestation est alors préparée devant le tribunal où sont jugés les chartistes. Cet événement donne lieu à la parution chez Maspero de Procès à Prague en 1980, mais aussi à une coordination internationale des comités. Le 24 novembre 1979 a lieu à Paris une réunion européenne des comités de soutien à l’initiative du Comité du 5 janvier. Dix associations provenant de cinq pays différents (France, Grande-Bretagne, Allemagne de l’Ouest, Suisse et Belgique) y sont alors représentées.

La presse constitue aussi l’un des outils de leur action. Dans un fax rédigé par Pierre Broué pour l’organisation d’une manifestation devant l’ambassade tchécoslovaque à Paris, il recommande aux participants de « faire un effort particulier envers les journalistes avec lesquels [ils sont] en rapport, afin que [leur] délégation ne passe pas inaperçue de l’opinion publique française. La publicité est un élément important pour l’efficacité de [leur] lutte en faveur de nos amis tchécoslovaques »[42]. La presse fait donc partie des supports logistiques afin de médiatiser leur lutte.

 

De plus, en lançant des appels ou en publiant des manifestes dans les périodiques, ils interpellent directement le lectorat. Ces textes de dénonciation et d’indignation contre la répression tchécoslovaque évoquent les valeurs universelles de liberté et de justice, mises en valeur par la Charte 77. L’Alternative et Le Monde sont les principaux relais des comités de soutien dans la presse. L’Alternative leur ouvre la rubrique « Défense ». Il s’agit d’un « espace à la disposition d’un comité de solidarité, afin qu’il puisse lui-même y présenter son activité »[43]. Le Comité du 5 janvier, l’Association Jan Hus et le Comité y ont eu recours. En quête d’audience pour leur lutte, ils interviennent aussi dans Le Monde puisqu’il est traditionnellement le réservoir des manifestes et des publicités politiques. Leurs appels sont publiés sous forme d’entrefilets ou d’encadrés publicitaires[44], suivis de l’adresse et du numéro de téléphone du comité. Entre 1977 et 1985, les comités de soutien interviennent trente-deux fois dans Le Monde. Ils annoncent ainsi l’organisation de manifestations et de meetings. Alors que le traitement de la Tchécoslovaquie dans la presse a tendance à se réduire à partir de 1980, les comités essayent de réévaluer la couverture médiatique de ce pays. Néanmoins, à partir de 1982, leurs activités commencent à s’essouffler, quelque peu désemparés par l’affaiblissement de la Charte 77 et par l’apparition de nouveaux sujets de préoccupation internationale comme la situation au Liban.

Selon Véronique Soulé, les journalistes « ont peu parlé de la Tchécoslovaquie, mais plus que ce qu’il s’y passait réellement »[45]. La Tchécoslovaquie reste en effet présente dans la conscience collective grâce au souvenir du Printemps de Prague. Surtout, la médiatisation de ce pays en France est due à l’activité constante de certains quotidiens, des exilés et des comités de soutien. Ils engendrent, dès lors, un mouvement de solidarité internationale autour de la Charte 77. La presse devient ainsi un relais, voire un médiateur efficace de la dissidence tchécoslovaque en France. Elle rend alors ses activités et ses objectifs compréhensibles aux yeux du lecteur, tout en fondant un espace de liberté en dehors de la Tchécoslovaquie.

 

 

En se concentrant sur la question tchécoslovaque, la presse participe au débat sur le respect des droits de l’homme et de la démocratie à l’Est. Plusieurs articles estiment que les relations entre États doivent intégrer cette problématique. Ils critiquent la nature du régime communiste praguois, ainsi que la politique étrangère française, fondée sur la détente et le développement des échanges commerciaux. Pays de la Déclaration des droits de l’homme, ils considèrent, au contraire, que la France dispose d’une conscience et d’une autorité morale qu’elle pourrait appliquer dans ses relations internationales. Pierre Hassner l’affirme dans un article publié quelques jours avant la visite de François Mitterrand à Prague : « Certes ce n’est pas la France qui peut ébranler le bunker praguois. Mais elle peut, dans le domaine où elle excelle, celui de la parole et du symbole, apporter un message de solidarité et de vérité »[46]. Il s’agit, certes, d’un point de vue idéal mais qui a été entendu : le 9 décembre 1988, le président français organise au Palais Buquoy un petit-déjeuner en compagnie d’une dizaine de contestataires tchécoslovaques, dont Václav Havel. Ainsi, la presse ne tente pas seulement de mobiliser l’opinion publique autour de la Charte 77 ; elle essaye aussi d’infléchir la politique étrangère française.



[1]    Citation tirée d’un article de Pavel Tigrid, « Message sur l’état de la dissidence à l’Est », Le Monde, 3 avril 1986.

[2]    Cet article est tiré du mémoire réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction d’Antoine Marès, « La presse de gauche française face à la Tchécoslovaquie socialiste et à la parole de ses dissidents et exilés. En Tchécoslovaquie, rien de nouveau ? », soutenu en 2009 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[3]    La Tchécoslovaquie subit en 1972 une importante vague de répression (une série d’arrestations en février, suivie de procès en juillet-août). Elle touche les opposants politiques au régime, comme le trotskyste Petr Uhl. À titre d’exemple, François Mitterrand s’associe au « cri de colère et de dégout de Vercors », dans son éditorial dans L’Unité, le 11 février 1972. Entre temps, Roland Leroy effectue un voyage à Prague afin de vérifier que le niveau de répression ne dépasse pas un seuil tolérable.

[4]    Déclaration de la Charte 77, le 1er janvier 1977.

[5]    Document de la Charte n° 11, 13 juin 1977.

[6]    Claude Roy, « Les fous de Venise », Le Nouvel Observateur, 19-25 décembre 1977.

[7]    VONS est l’abréviation de : Výbor na obranu nespravedlivě stíhaných [Comité pour la défense des personnes injustement persécutées]. Il est une émanation de la Charte 77 et d’un groupe de surveillance des droits de l’homme. Son but a été de suivre et de publier des communiqués sur les condamnations qu’il jugeait arbitraires.

[8]    En l’espace de treize ans, la Charte 77 a produit 6 000 documents analysant non seulement les violations des droits de l’homme, mais aussi le bilan du gouvernement dans des domaines comme ceux de l’éducation ou de l’environnement.

[9]    Il s’agit de la troisième corbeille de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE), signée en 1975.

[10]   La Charte 77 s’appuie également sur d’autres conventions signées par la Tchécoslovaquie afin de légitimer son action. Il s’agit de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies, la Convention internationale sur les droits civiques et politiques et la Convention internationale sur les droits économiques, sociaux et culturels. Elles figurent dans le recueil des lois de la République socialiste tchécoslovaque depuis le 23 octobre 1976.

[11]   Nicole Guesetto, « L’intellectuel et le diplomate », Esprit, juillet 1985, p. 96.

[12]   Harold Gordon Skilling, Charter 77 and human rights in Czechoslovakia, Londres, Boston, Allen & Unwin, 1981, p. 151.

[13]   R.G., « Pour le salut de nos âmes », Esprit, février 1977, p. 265.

[14]   « Cette grande rumeur », Le Nouvel Observateur, le 7 février 1977.

[15]   Françoise Mayer, Les Tchèques et leur communisme, Paris, Éditions de l’EHESS, 2004, p. 21

[16]   Antoine Dornier, « Prague parmi nous », Esprit, janvier 1979, p. 101.

[17]   Thierry Wolton, « Une leçon d’optimisme », Les Temps Modernes, novembre-décembre 1979, p. 578-582.

[18]   Michel Thierry, « L’aveu au quotidien », 28 mars 1977 ; Michel Thierry, « Le manifeste du ras le bol », 29 mars 1977 ; Jiří Hajek, « Droits de l’homme, coexistence pacifique et socialisme », 30 mars 1977 ; Michel Thierry, « Plastic people contre Dr Husák », 31 mars 1977.

[19]   Entretien avec Véronique Soulé le 16 février 2009.

[20]   François Maspéro, « Tous à la trappe ! », L’Alternative, novembre-décembre 1982, p. 3.

[21]   Le nom de la revue provient de l’ouvrage du dissident est-allemand Rudolf Bahro, L’Alternative : pour une critique du socialisme existant réellement, publié  en 1977 en Allemagne de l’Ouest et en 1979 en France, aux éditions « Stock ». Il y prône un changement du communisme de l’intérieur. L’Alternative arrête de paraître après trente et un numéros, en février 1985.

[22]   Il s’agit du sous-titre de L’Alternative.

[23]   Amber Bousoglou a passé sa jeunesse à Prague avant de partir à Paris en 1948. Journaliste, elle rejoint la rédaction du Monde au service « Étranger ». Elle se lie également aux membres de l’exil tchécoslovaque comme Pavel Tigrid, Jiří Pelikán, Antonín Liehm et Karel Bartošek.

[24]   Déclaration des fondateurs de L’Alternative.

[25]   « Index des articles publiés par L’Alternation du n° 1 à 30 », janvier-février 1985, p. 70-72. Nous avons pu dénombrer six articles de Karel Bartošek jusqu’à son arrivée en France, dix déclarations de la Charte 77, sept communiqués du VONS, deux textes de Václav Havel, quatre de Milan Šimečka.

[26]   Entretien avec Véronique Soulé le 16 février 2009.

[27]   Claude Roy, « L’enfer n’est pas vide »,  Le Nouvel Observateur, 22-28 octobre 1979.

[28]   Jiří Nemec, Martin Hebler, « Vivre à Prague », L’Alternative, janvier-février 1981, p. 30.

[29]   Jiří Pelikán est un communiste réformateur. Il est jusqu’en 1968 le directeur de la télévision tchécoslovaque. Après l’invasion, il s’installe à Rome. Il est élu député européen du Parti socialiste italien de 1977 à 1989. Il devient donc le porte-parole des dissidents est-européens au Parlement européen. Se rendant régulièrement à Strasbourg, il entretient aussi des échanges épistolaires avec Robert Pontillon, chargé des relations internationales au PS, et avec François Mitterrand concernant la situation en Tchécoslovaquie. Jiří Pelikán fonde un réseau de solidarité autour de la Charte 77 à l’échelle européenne.

[30]   Tchécoslovaquie 1979 – 1980, supplément au n° 14 de Listy, édition française, « Témoignage de Jean-Jacques Marie », p. 39.

[31]   C’est en effet le Comité international contre la répression qui publie Listy-version française.

[32]   « Premier bilan de la Charte 77 », juin 1977, p. 2170-2177.

[33]   Pavel Tigrid est une figure de l’exil anticommuniste et quitte la Tchécoslovaquie après le coup de Prague en 1948. Il s’installe d’abord aux États-Unis puis en France. Il crée Svědectví (Témoignages, en français) en 1956.

[34]   « Perplexité et tiraillements internes », Le Monde, 19 février 1987.

[35]   « Le prix de la capitulation », Le Monde, 21 août 1981 ; « Et si le communisme n’était plus le danger principal ? », Le Monde, 21 août 1984. Dans ces articles, Pavel Tigrid critique la nature des Tchèques à se courber trop facilement durant les périodes difficiles de leur Histoire.

[36]   « D’un révisionnisme stérile à la défense des droits civiques et humains », Le Monde, 19 août 1978 ; « Message sur l’état de la dissidence à l’Est », Le Monde, 3 avril 1986.

[37]   « Comment aider les dissidents », Le Monde, 19 décembre 1979.

[38]   Jean Pronteau, Bulletin du Comité du 5 janvier, « Le meeting de solidarité avec les militants de l’opposition socialiste emprisonnés en Tchécoslovaquie », p. 8.

[39]   Gilles Martinet démontre un vif intérêt pour l’Europe de l’Est, et notamment la Tchécoslovaquie. Il s’intéresse notamment sur la portée du Printemps de Prague. Au sein du parti socialiste, toutes les questions relatives à l’Est européen convergent vers lui.

[40]   Hubert Krivine, frère d’Alain Krivine, s’occupe des pays d’Europe de l’Est au sein de la LCR.

[41]   Il s’agit du Comité du 5 janvier avec Jean-Yves Potel, qui est aussi journaliste dans L’Alternative, Jean-Pierre Faye, de l’Association internationale de défense des artistes (AIDA) avec Patrice Chéreau et du Comité des Mathématiciens avec Jean Dieudonné.

[42]   Il s’agit d’une manifestation organisée par le Comité des Mathématiciens, le Comité du 5 janvier, l’AIDA etc. après une vague d’arrestations au sein de la Charte 77 (notamment Olga Havlova, Jan Ruml…) en mai 1981. Fax envoyé à Jean-Yves Potel, non daté. Archives personnelles de Jean-Yves Potel.

[43]   « Tribune des comités », janvier-février 1980.

[44]   Les encadrés publicitaires sont financés par l’argent des cotisations versées aux comités de soutien. Il permet également de financer les traductions ainsi que l’impression et l’édition des bulletins.

[45]   Entretien avec Véronique Soulé le 16 février 2009.

[46]   « L’ouverture vers une Tchécoslovaquie fermée », Libération, 28 novembre 1988.