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Audrey Kichelewski, Les survivants. La place des Juifs dans la société polonaise, 1944-1949

Les survivants. La place des Juifs dans la société polonaise, 1944-1949

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

Audrey Kichelewski

 

 

L’histoire des Juifs de Pologne ne s’est pas arrêtée après l’extermination de trois millions d’entre eux lors de la Seconde Guerre mondiale[1]. En 1945, demeure une population juive de plus d’une centaine de milliers de membres, et surtout, une « question juive » qui se noue autour des perceptions des Juifs par la société polonaise et leurs utilisations politiques. Cette étude interroge la place des rescapés juifs dans une société polonaise en transition, au sortir de la guerre et à l’aube d’un régime socialiste inédit, sous domination soviétique.

Dans une perspective d’ensemble, qui privilégie les interactions entre les politiques de l’État polonais et les réponses des différents groupes sociaux, nous avons examiné le retour en Pologne des survivants juifs en termes d’ajustements et de réactions aux manifestations d’antisémitisme rencontrées, mais aussi face aux nouvelles conditions économiques et sociales régissant leur environnement. Comment les relations polono-juives au quotidien, mais aussi la position même des rescapés dans le nouvel État, sont-elles affectées par l’ordre politique et social qui se met en place au lendemain de la guerre ?

 

Les acteurs de la nouvelle Pologne

 

Quelle place les rescapés juifs peuvent-ils avoir dans la nouvelle Pologne ? Dans quels termes la conçoivent-ils, et comment articuler ces conceptions aux questions qui se posent aux autres acteurs de cette scène, les autorités polonaises, les intellectuels, l’Église catholique ou encore l’opinion publique ? Répondre à ces questions a supposé en premier lieu de définir les acteurs principaux et d’analyser leurs priorités respectives, après avoir dressé le tableau de la situation de la Pologne au sortir de la guerre.

La population polonaise est d’abord une société qui panse les plaies de l’occupation, s’inquiète de sa survie physique et de son avenir politique. Dans ce contexte, il reste peu de place à la compassion aux souffrances du voisin juif. L’indifférence domine, combinée selon des degrés très variables en fonction des expériences vécues durant la guerre, de l’origine sociale ou géographique des personnes, à une image sociale généralement négative. Cette image remonte loin dans le temps de l’avant-guerre, encore qu’elle puisse être tempérée par d’autres stéréotypes plus positifs du Juif, nés du contact quotidien entre les deux populations, dans les campagnes notamment. Elle est profondément affectée par l’expérience de la guerre avec la vision quotidienne de l’exclusion des Juifs de la communauté nationale, locale et même humaine. Cette image dominante peut donc, au sortir de la guerre, potentiellement tendre vers le rejet d’un Juif perçu comme ethniquement sinon ontologiquement différent, à moins que des représentations concurrentes ne viennent la bousculer.

Les représentants du nouveau régime sont aussi producteurs d’images du groupe juif, aussi bien à travers les pratiques administratives d’identification des Juifs, que par le critère de la nationalité assumée par ceux qui se font enregistrer auprès des comités locaux. Or ces images ne vont pas dans le sens d’une inclusion naturelle dans la nouvelle communauté nationale. Ou plutôt, un double discours s’établit dans la définition de celui qui est polonais et dans l’application de cette identification. En vue de la légitimation de nouvelles autorités qui doivent s’affirmer dans une société – loin de leur être acquise –, la place dans la cité est pensée par rapport à son rôle durant la guerre. La citoyenneté construite par le gouvernement de Lublin[2] inclut donc, théoriquement, les Juifs en tant que victimes et résistants au fascisme et exclut les « réactionnaires » polonais, autrement dit tout résistant potentiel au nouvel ordre qui s’établit. Ainsi les autorités s’assurent plus facilement d’une meilleure image auprès de la communauté internationale, de la diaspora juive et, bien sûr, auprès du petit nombre de rescapés juifs qui voient dans le gouvernement de Lublin l’espoir d’être enfin considérés comme des citoyens à part entière.

Mais ce discours et l’image de la citoyenneté prônée par le régime entrent en contradiction avec la façon dont une grande part de la société polonaise – sans même parler des résistants au régime – conçoit sa propre appartenance à la nation. Ils contredisent également ceux qui tendent à mettre en doute l’appartenance à la Nation de ceux qu’ils considèrent comme Juifs, en particulier quand ces Juifs sont assimilés aux suppôts d’un nouveau gouvernement perçu comme étranger à la Nation. Conscientes de ce renversement idéologique, les autorités doivent proposer une définition identitaire qui puisse néanmoins être acceptable. Un discours où la minorité juive est implicitement exclue également de la « polonité »[3], ou du moins signifiant que le nouveau régime ne franchirait pas certaines limites pour défendre ses concitoyens juifs.

Ainsi, l’apparente situation favorable de la minorité juive, en termes de droits et d’attention accordés, est surtout le fruit d’une politique stratégique et opportuniste. Les conséquences de ce double discours – tout à la fois bienveillant et excluant – sont décisives dans l’évolution des relations entre les rescapés juifs et les autorités d’une part et l’ensemble de la société polonaise d’autre part. Elles s’illustrent avec la plus grande clarté à travers trois grands phénomènes concomitants dans la vie de la majorité des survivants : la confrontation à la violence, sinon physique du moins psychologique, de leur nouvel environnement ; la possibilité de quitter la Pologne ; ou au contraire d’y demeurer à condition d’accepter un nouveau paradigme.

 

Les relations polono-juives : face à la violence

 

La confrontation directe ou indirecte des survivants juifs à l’hostilité, sinon à la violence ouverte de nombreuses sphères de la société est, sans conteste, l’événement le plus tragique et le plus spécifique à la Pologne de l’immédiat après-guerre. Certes, en chiffres absolus, le nombre de victimes juives demeure relativement modéré. Selon les estimations, 3% à 10% des survivants tout au plus sont directement affectés par les violences. C’est « moindre », comparé aux violences bien plus généralisées commises contre les autres minorités, allemande et ukrainienne surtout, sans oublier la répression subie par la résistance au nouveau régime qui se traduit par de nombreuses arrestations et déportations en Sibérie. Mais ces violences plongent l’ensemble des survivants juifs dans un climat où ils ressentent autant l’hostilité à leur encontre que la relative impuissance de l’État à les protéger efficacement. Les tentatives menées pour comprendre et interpréter cette vague de violences ont commencé dès leur irruption et se poursuivent encore de nos jours, dans un débat toujours ouvert. Dans une analyse – qui ne se limite pas au seul cas emblématique et pourtant exceptionnel au sens littéral du terme –, du pogrome de Kielce, qui fit 42 victimes le 4 juillet 1946, j’ai montré que l’origine des violences est à chercher dans un faisceau de facteurs combinés plutôt que dans une explication monocausale. Entrent ainsi en ligne de compte aussi bien les circonstances politiques – un pays en quasi-guerre civile depuis l’annonce des résultats truqués du référendum du 30 juin 1946 –, que les circonstances économiques – l’extrême dénuement de la population favorisant le banditisme. Mais ces facteurs seuls ne seraient rien sans la puissance des représentations négatives de la société polonaise à l’égard des rescapés juifs, qui génèrent un climat de haine conforté par l’effondrement des barrières morales durant la guerre et un désordre social toujours actif au sortir du conflit.

Si l’interprétation de ces violences demeure complexe, leurs conséquences sont sans appel tant pour la place des Juifs dans la société polonaise qu’au niveau de la structuration des rapports polono-juifs. L’étude des réactions contemporaines à cette vague de violences révèle un décalage entre les analyses et les prises de position d’une part, et la réalité de la situation et des actions entreprises, d'autre part. En effet, tant du point de vue des autorités que de ses opposants politiques ou de l’Église catholique, ces violences doivent être comprises dans le cadre des problèmes politiques qui se posent alors en Pologne. Pour le régime, la minorité juive est visée par un ensemble d’opposants englobés dans le terme de « réaction ». L’opposition et l’Église tendent plutôt à y voir une provocation des communistes visant à déstabiliser et décrédibiliser leurs efforts pour s’opposer à l’instauration d’un nouvel ordre politique et social. Rares et inaudibles sont les analyses plaidant pour une prise en compte de l’état d’esprit de la société polonaise et pour une lutte en profondeur à la fois contre les préjugés antijuifs et contre la réalité de l’accroissement de la vision ethnique des relations sociales. Or ces violences témoignent des divisions entre Juifs et non-Juifs. C’est en effet le plus souvent et avant tout parce qu’elles sont perçues comme juives que les victimes sont visées et c’est selon cette ligne de représentations que sont posés diagnostic et réponses.

Pour les Juifs polonais, cet épisode de violences marque également un réel tournant dans la détermination de leur place dans leur pays natal. L’examen des situations individuelles comme des réponses collectives empêche de conclure à l’inéluctabilité du départ ou de l’assimilation à la suite de ces seules violences. Il est exact d’affirmer que près de 100 000 Juifs quittent le pays dans les neuf mois qui suivent le pogrome de Kielce. Mais un nombre identique demeure en Pologne, dont la moitié en Silésie, où ils revendiquent leur appartenance identitaire au sein de communautés organisées. Pour autant, la vague de violences à laquelle sont directement, mais surtout indirectement confrontés les rescapés juifs, et plus particulièrement les réactions des autorités aussi bien que de la société, déterminent en grande partie leur position dans le nouvel État.

 

Oublier pour survivre

 

L’émigration juive polonaise commence avant les violences et se poursuit après celles-ci. Le climat des violences influe certes sur ce processus, mais certainement moins que les perceptions de celles-ci, les oppositions qu’elles construisent au sein de la société et, pour certains, la perte de confiance dans un régime auprès duquel il semblait nécessaire de jouer la carte de la loyauté – ce que firent de concert la plupart des partis politiques juifs rassemblés au sein du Comité central des Juifs de Pologne. Mais plus encore, les décisions demeurent personnelles, conditionnées par des facteurs psychologiques, économiques, soit souvent par pragmatisme ou opportunité et plus rarement par idéologie ou conviction.

À l’inverse, rester en Pologne suppose être capable de supporter le double discours et de s’adapter à la nouvelle idéologie, même s’il demeure possible de mener une vie juive dans certaines régions du pays, en acceptant certains paradigmes. C’est ce que fait une petite moitié de rescapés. La reconstruction d’une vie juive doit ainsi s’opérer sur de nouvelles bases. Cette vie juive se concentre dans les grandes villes – à l’exception de la Silésie qui accueille des communautés importantes dans des cités de taille moyenne. Ce regroupement est rendu nécessaire par le climat de violences autant que par les changements de la structure socioprofessionnelle de la population juive, qui passe d’une surreprésentation dans les secteurs de l’artisanat et du petit commerce dans les petites villes à une surreprésentation du fonctionnariat dans les principales villes du pays, et au premier chef dans la capitale. Une vie juive où les institutions remplissent un rôle social et remplacent plus que jamais les structures familiales, voire religieuses, qui constituent le pilier des communautés traditionnelles d’avant-guerre en Europe centrale. Une vie juive enfin où la langue polonaise remplace le yiddish comme langue dominante et où l’acculturation, favorisée par les contacts quotidiens avec la population non-juive, progresse à grand pas. Mais une vie juive qui dispose de ses structures – un réseau d’écoles, de médias, d’institutions sociales, culturelles et artistiques et qui fait montre d’un réel essor en quelques années.

À partir de 1947, qui voit la victoire définitive sur le plan national des partis politiques soutenant le nouveau régime, cette vie juive adopte de façon croissante de nouveaux paradigmes idéologiques dans son fonctionnement. Ces paradigmes impliquent le façonnement d’un homme juif nouveau, fidèle à ses racines mais adapté à une nouvelle société socialiste. C’est sur la base de ce consensus minimum, incarné en particulier par les partis communistes et sionistes, les plus actifs dans la « rue juive » et au sein des organisations de masse, que s’organise progressivement l’ensemble de la vie juive en Pologne dans l’immédiat après-guerre. Pour ceux qui n’entrent pas dans ce nouveau paradigme, la seule issue est le départ ou l’exil intérieur.

Les Juifs qui décident (momentanément) de demeurer en Pologne sont donc placés devant l’alternative de prendre part ou non à une vie communautaire de plus en plus imprégnée par la politique et l’idéologie – éléments que l’on retrouve également dans l’ensemble des structures sociales polonaises. Pour autant, même le consensus auquel aboutissent les acteurs de la vie communautaire entre 1945 et 1948 demeure extrêmement fragile.

 

C’est ainsi que se dessine peu à peu l’éventail des possibles pour un retour à la « normale » des survivants juifs polonais au lendemain de la guerre. Certains vont chercher cette normalité hors de Pologne, d’autres dans un exil intérieur, d’autres encore en tentant de se fondre dans cette société en abandonnant tout sentiment d’appartenance à un groupe juif quel qu’il soit. La vie communautaire quant à elle se politise au rythme de l’ensemble de la vie sociale du pays. L’année 1949 marque un tournant au sens où le consensus entre sionistes et communistes – pour de multiples raisons liées à la fois à la naissance de l’État d’Israël, à l’amplification de la Guerre froide entre le bloc occidental et le bloc socialiste et enfin aux changements stratégiques de la politique intérieure polonaise – n’a plus lieu d’être. Exposée comme vitrine d’une politique de tolérance de l’État polonais, la communauté juive devra dorénavant se conformer strictement à l’idéologie du régime et à ses fluctuations, après une ultime possibilité de départ donnée à ceux pour qui une vie juive – même socialiste – n’a de véritable sens que dans un État juif. Quant à ceux qui ne participent pas à ce nouveau modèle d’organisation communautaire contrôlé étroitement par l’État, leur volonté d’invisibilité demeure soumise aux représentations du Juif construites au sein de la société, et à leurs manipulations au gré de la politique des autorités communistes.



[1]    Cet article est le compte rendu de la thèse du même titre, rédigée sous la direction d’André Kaspi et soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne le 31 mai 2010, devant un jury composé de : Jan T. Gross, (Université de Princeton), Anne Grynberg (présidente, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Jean-Yves Potel (Mémorial de la Shoah), Jean-Charles Szurek (CNRS-Université Nanterre-Paris X) et du directeur de thèse. Ancienne élève de l’ENS-Ulm et agrégée d’histoire, l’auteur est actuellement post-doctorante au Polish Center for Holocaust Research de l’Académie des Sciences polonaises, à Varsovie.

[2]    Le gouvernement de Lublin ou Comité polonais de libération nationale est formé le 23 juillet 1944 et gouverne depuis cette ville à partir du 1er août. Largement dominé par les communistes, il fait office de gouvernement provisoire jusqu’au 31 décembre 1944, remplacé par le Gouvernement provisoire de la République de Pologne, qui s’installe à Varsovie le 18 janvier 1945.

[3]    Au sens ethnique, et non citoyen, du terme.