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Farid Ameur, « La France n’en voudrait pas en cadeau… ». Le Texas, enjeu de la diplomatie franco-américaine pendant la guerre de Sécession

« La France n’en voudrait pas en cadeau… ». Le Texas, enjeu de la diplomatie franco-américaine pendant la guerre de Sécession

 

 

Bulletin n° 32, automne 2010

 

Farid Ameur *

 

 

Les visées françaises sur le Texas au cours de la guerre de Sécession restent fort peu connues dans l’histoire des relations transatlantiques. Réelles ou supposées, elles n’en ont pas moins altéré les rapports déjà tendus qu’entretiennent, alors, la France et les États-Unis suite à l’affaire du Mexique et aux velléités d’intervention de Napoléon III en faveur du Sud. D’un simple malentendu, l’affaire a pris les proportions d’un scandale diplomatique et entraîné d’importants réajustements stratégiques dans les deux dernières années du conflit. À Washington, surtout, comme à Richmond, elle a alimenté la polémique, éveillé les susceptibilités et divisé les partis. Et si l’idée d’un « coup français au Texas », que l’accession de Maximilien à la couronne impériale paraît un moment conforter[1], n’était au fond qu’une étape de plus pour accomplir le « grand dessein » du Second Empire ? Dans cette éventualité, l’intervention des forces impériales au nord du Rio Grande n’est-elle pas, comme l’écrivit un dignitaire texan, le « dernier espoir de la Confédération » ?[2]

 

Une démarche inconsidérée

 

Les origines du scandale remontent à l’été 1862. Pour obscures qu’elles soient, elles découlent de l’étrange initiative d’un agent consulaire français dénommé Benjamin Théron. Âgé de 56 ans, ce négociant excentrique, qui a connu d’importants revers de fortune depuis son arrivée aux États-Unis, représente les intérêts de la France et de l’Espagne dans la cité portuaire de Galveston, dans le sud-est du Texas. Farouche esclavagiste, il n’a pas caché ses sympathies pour la Confédération lorsqu’a éclaté la guerre civile. D’emblée, tout en défendant avec ardeur le principe de la sécession, il a prédit la victoire du Sud, condamné la politique du président Lincoln et fait l’apologie des principaux dirigeants rebelles. Ses opinions, toutefois, ne l’ont jamais empêché d’exercer consciencieusement ses fonctions. À partir du printemps 1862, il s’est opposé au service militaire obligatoire que les autorités texanes ont prétendu imposer aux ressortissants étrangers. Lorsqu’une flottille de l’Union a commencé à bloquer le port de Galveston, il a mis un point d’honneur à protéger les intérêts des neutres, n’hésitant jamais à brandir la menace de représailles. En conformité avec la déclaration impériale du 10 juin 1861, Théron s’est solennellement engagé à veiller à ce que ses compatriotes observent « la plus stricte neutralité dans le conflit existant entre les deux partis du Nord et du Sud de l’Amérique »[3].  

Or, la tournure des événements lui fait bientôt perdre son optimisme. Au printemps 1862, les graves revers qu’enregistrent les armées du Sud sur le front de l’Ouest détruisent ses illusions. À ses yeux, les percées notables des forces fédérales dans le Tennessee, la Louisiane et l’Arkansas portent dans leur germe la défaite future de la Confédération. Les coups d’éclat du général Lee en Virginie ne font que retarder l’échéance. Depuis la chute de La Nouvelle-Orléans, en avril 1862, Théron prévoit une guerre de dévastation d’autant plus effroyable que les effets du blocus commencent à se faire sentir et que la pression qu’exercent les troupes de l’Union le long du Mississippi menace de couper le Sud en deux dès l’été suivant. Seul agent consulaire français en poste dans les États confédérés à l’ouest du grand fleuve, lui-même éprouve les pires difficultés à correspondre avec sa hiérarchie. En sa qualité de marchand il se trouve, en outre, ruiné par le ralentissement des activités commerciales. Aussi, au milieu de l’effervescence populaire, il se convainc de l’aubaine que représente la présence du corps expéditionnaire français sur le proche territoire mexicain. Comme nombre de résidents du Lone Star State, Théron est un nostalgique de la république du Texas (1836-1845), où il a fait autrefois ses premiers pas dans le Nouveau Monde. Il n’ignore pas qu’en 1845, l’annexion de ce vaste territoire par les États-Unis s’était faite au grand mécontentement de la France et de l’Espagne. Aussi livre-t-il ses impressions dans une lettre confidentielle adressée à Édouard Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, insistant bien sur le parti que l’Empereur pourrait prendre de la scission quasi effective de la Confédération. Le Texas, écrit-il, est « une terre riche qui ne doit pas risquer son avenir et être ruinée par la guerre ». Cette immense contrée, ajoute-t-il, doit « rétablir ses droits à figurer au nombre des nations indépendantes » et, de là, œuvrer à « la résurgence de la race latine » que Napoléon III appelle de ses vœux en Amérique du Nord[4]. En somme, voilà les conditions réunies pour accomplir l’inimaginable : l’affaiblissement de la Confédération, l’incapacité du gouvernement fédéral à appliquer la doctrine Monroe – qui interdit théoriquement aux puissances européennes de prendre pied dans les Amériques –, et le déploiement massif de troupes impériales à proximité du Rio Grande représentent l’occasion rêvée de conquérir une position stratégique et commerciale de premier ordre sur ce continent.

Naturellement, la proposition de Théron n’engage que lui et aurait dû rester lettre morte. Or, de son propre chef, sans avoir consulté personne, il prend la liberté de s’adresser aux plus hautes autorités texanes. Le 18 août 1862, il écrit une lettre pleine de sous-entendus à Francis Lubbock, gouverneur de l’État, et à son prédécesseur Sam Houston, ancien président de la république du Texas et figure emblématique de la révolution de 1836. Dans celle-ci, il pose une série de trois questions, dont les réponses, déclare-t-il maladroitement, auront « un titre purement confidentiel » et lui serviront de « guide dans sa correspondance politique ». Le document se présente sous cette forme :

1°/ L’annexion de la république du Texas aux États-Unis a-t-elle été ou non une bonne mesure politique ?

2°/ L’acte de désunion et le rattachement de l’État du Texas aux États confédérés a-t-il été ou non une autre bonne mesure politique ?

3°/ Le rétablissement de l’ancienne république du Texas serait-elle bénéfique ou non à notre cher État d’adoption[5] ?

 

Si Sam Houston se garde de répondre, les questions ambiguës de l’agent français, en revanche, attirent rapidement l’attention du gouverneur Lubbock, ne serait-ce que parce qu’elles dérogent à la déontologie diplomatique. Le 9 septembre 1862, il répond sèchement à chacune des trois interrogations. Le Texas, conclut-il fièrement, a choisi de lier son destin à celui de ses « sœurs du Sud » ; la politique du Lone Star State dans la présente lutte, assure-t-il, sera « fidèle, loyale et victorieuse »[6]. L’affaire n’en reste pas là. Courroucé par la prétention d’un agent consulaire étranger de s’immiscer dans les affaires du pays en dehors de ses attributions, le gouverneur Lubbock envoie aussitôt des copies de la lettre de Théron au président de la Confédération, Jefferson Davis, à qui il fait part de ses soupçons. La démarche, lui confie-t-il sans ambages, porte le cachet d’une « intrigue naissante »[7]. À Richmond, le document est immédiatement porté à la connaissance de Judah Benjamin, secrétaire d’État de la Confédération, ainsi qu’aux sénateurs texans Williamson S. Oldham et Louis T. Wigfall.

Une démarche toute personnelle ? Voilà la première conclusion à laquelle aboutit le cabinet du président Davis[8]. La France, répètent les dirigeants confédérés, est une puissance « amie » vers laquelle tous les espoirs se tournent. Personne n’ignore que Napoléon III, par inclination personnelle et calcul politique, aimerait voir le Sud l’emporter et qu’il tente de convaincre le gouvernement britannique de s’associer à lui pour admettre la Confédération dans le concert des nations. Et pourtant, l’affaire rebondit quelques semaines plus tard à la suite d’une fâcheuse coïncidence survenue à Richmond. Cette complication intervient le 13 octobre 1862 à la suite d’un échange entre René Tabouelle, chancelier du consulat de France, et le sénateur Oldham. Faisant quelques relevés statistiques pour évaluer les ressources respectives des États confédérés, l’agent français aurait émis un certain nombre de remarques de nature à confirmer les premiers soupçons du gouverneur Lubbock. Dans une lettre adressée à Davis, Oldham rapporte les propos de l’agent français, à qui il a transmis des renseignements sur « le territoire, la population, la dette, les taxes et les capacités de production agricole du Texas ». Tabouelle, s’indigne-t-il, a non seulement affirmé que « les ressources de l’État [le Texas] étaient formidables et tout à fait capables de soutenir un peuple puissant et indépendant », mais s’est, en outre, hasardé à demander s’il ne serait pas « dans son intérêt de s’attribuer une nationalité indépendante »[9].

Cette fois-ci, la réaction du cabinet confédéré est immédiate. Pour Benjamin, le doute n’est pas permis. La France impériale ourdit un complot en vue de prendre pied de ce côté du Rio Grande. Les représentants du corps diplomatique et consulaire français sont tous dans la confidence des desseins de Napoléon III. Ce projet explique la politique équivoque du cabinet des Tuileries. Le Sud, se persuade Benjamin, n’aurait pas dû fermer les yeux sur les menées françaises au Mexique. Bien qu’elle entretienne le rêve d’une alliance militaire, la présence des troupes impériales près de la frontière du Rio Grande n’est qu’un leurre. En politicien avisé, le secrétaire d’État redoute le démembrement de la Confédération, processus qui serait fatal à la rébellion[10]. Une incursion française ? Rien de plus crédible à ses yeux. L’Empereur a tout intérêt à créer un État tampon, une barrière supplémentaire entre le Mexique et les deux confédérations rivales anglo-saxonnes, voire d’établir une sorte de protectorat sur les riches terres à coton du Texas. Après tout, Alphonse Dubois de Saligny – qui occupe les fonctions de ministre plénipotentiaire à Mexico –, n’avait-il pas publiquement désavoué, en 1844, le principe même d’une annexion par les États-Unis alors qu’il dirigeait la légation française à Austin ? N’avait-il pas été à l’origine d’un audacieux plan de colonisation française au Texas en 1841 ? Sous la Monarchie de Juillet, François Guizot n’avait-il pas répété que le Texas pouvait être une formidable zone d’expansion au commerce ?[11]

Le 17 octobre 1862, Benjamin Théron et René Tabouelle sont expulsés du territoire de la Confédération pour avoir « abusé des règles de l’hospitalité » et entamé des « manœuvres hostiles » contre le gouvernement et le peuple du Sud[12]. Le lendemain, le second est mis hors de cause après s’être expliqué devant le cabinet confédéré et avoir présenté ses excuses pour cette « coïncidence regrettable »[13]. En revanche, l’ordre d’expulsion est maintenu pour Théron comme en témoignent les instructions données au général John B. Magruder, commandant en chef du district du Texas, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona[14]. Sur place, l’agent consulaire français bénéficie cependant d’un sursis en raison de circonstances particulières. Le 8 octobre 1862, le port de Galveston est tombé aux mains des Nordistes. En février 1863, les Sudistes ayant repris le contrôle de la ville, Judah Benjamin renouvelle son ordre d’expulsion[15]. Encore une fois, Théron parvient à gagner du temps. Apprécié des autorités locales, il se confond en excuses, invoque des problèmes de santé, se retranche derrière sa hiérarchie, bien qu’il ait été rayé des cadres du corps consulaire, et insiste sur les difficultés que provoquerait son départ pour la sécurité des citoyens français et espagnols, aucun successeur n’ayant été désigné. Sa missive pour Lubbock, se défend-il, était « de nature confidentielle » et devait servir à « la préparation d’un ouvrage » qu’il se proposait de publier sur le Texas. Ses questions n’avaient qu’un « intérêt historique » pour objet[16]. Persona non grata, il continue ainsi à exercer ses fonctions, se payant le luxe d’étendre sa protection aux sujets portugais et italiens menacés par la conscription.

Le général Magruder, convaincu de ses sympathies pour la cause du Sud, lui accorde de sa propre autorité un nouveau sursis, qu’un certificat médical, prouvant qu’il souffre bien d’une maladie cardiaque, prolonge au printemps 1863. À Galveston, d’ailleurs, il acquiert peu à peu une certaine popularité en menaçant de représailles les officiers de la marine fédérale qui bombarderaient la ville. « Je serai bien content lorsque ce lieu sera enfin débarrassé de cette peste ! » écrit le commandant Bell à son sujet[17]. Ce vœu ne sera exaucé que le 13 mai 1864, lorsque Théron succombe à une attaque cardiaque, mettant ainsi fin à une carrière brève et contestée au sein des services consulaires français.

Dans l’intervalle, l’affaire prend une ampleur nationale. Au début de janvier 1863, des documents confédérés sont capturés à bord d’un forceur de blocus au large de Charleston. Parmi ceux-ci, les autorités fédérales découvrent des lettres de Judah Benjamin destinées à John Slidell, commissaire des États du Sud à Paris. Dans plusieurs d’entre elles, le secrétaire d’État, qui avait ordonné une enquête auprès de la cour des Tuileries, relate tous les détails de l’affaire et fait allusion aux possibles visées expansionnistes de Napoléon III au Texas :

« L’Empereur des Français a résolu de conquérir le Mexique et de s’y établir à terme. Son intérêt, à la vérité, est d’interposer un pouvoir faible entre sa colonie et la Confédération. […] Comme le gouvernement français entend s’assurer une source d’approvisionnements en coton, il prendrait bien volontiers le Texas sous sa protection après l’avoir reconnu comme république indépendante. L’indépendance du Texas intéresse au plus haut point la France. […] En somme, la France impériale semble encline à profiter de notre crise pour promouvoir ses intérêts particuliers… »[18].

Dès le 17 janvier 1863, ces lettres sont publiées par la presse nordiste avec l’assentiment du gouvernement fédéral, dont le but était de jeter un brandon de discorde entre le cabinet de Richmond et celui des Tuileries[19]. Les journaux du Sud les reproduisent à leur tour, mais en doutant de leur authenticité[20]. Il faut tout le tact de Slidell pour obtenir un démenti formel des intentions françaises au Texas[21]. Le mal est pourtant fait. Car si le président Lincoln se tient pour l’instant sur la réserve, l’idée d’un « complot texan » finit par germer dans les esprits des dirigeants sudistes, interloqués au même moment par la publication des instructions données au général Forey pour justifier l’expédition du Mexique. En Europe, où la nouvelle s’est répandue, les diplomates américains sont divisés. Parmi ceux qui accordent foi à la rumeur, les uns accusent Napoléon III de vouloir rétablir le Mexique dans ses limites territoriales d’avant 1848, les autres de vouloir récupérer la Louisiane, ou simplement de vouloir sécuriser la frontière du Rio Grande[22]. Toujours est-il que la suspicion est désormais à l’ordre du jour. « Dans les circonstances exceptionnelles où nous vivons depuis près de deux années, résume le chancelier du consulat de La Nouvelle-Orléans en parlant de Théron, ces sortes d’agents ont été généralement plutôt un embarras qu’une aide… »[23].

 

La mission secrète de M. Supervièle

 

L’affaire aurait pu être enterrée si l’hypothèse d’un « coup français » au Texas n’avait pas reçu une autre publicité au printemps 1863. Cette fois-ci, le scandale arrive par un certain A. Supervièle, un notable français d’Austin qui réside dans le Lone Star State depuis 1846. En décembre 1862, le général Hamilton Bee, avec l’assentiment de Magruder, le charge d’entrer en contact avec des officiers supérieurs français au Mexique. Il arrive à Tampico peu de temps après le départ d’une escadre impériale. Plutôt que de s’aventurer sur les zones côtières contrôlées par les forces juaristes, il s’embarque pour Cuba. Le 3 février 1863, Supervièle obtient une entrevue avec le consul de France à La Havane. Muni d’une précieuse lettre de recommandation, il se met ensuite en route pour les côtes mexicaines et gagne Veracruz le 28 février. Sur place, il est reçu par le contre-amiral Jurien de la Gravière, commandant en chef de la flotte française au Mexique, auquel il détaille l’objet de sa mission. Celle-ci consiste à faire savoir au gouvernement impérial que le Texas serait prêt à fournir un soutien logistique à son contingent engagé au Mexique et à lui expédier, en métropole, 300 000 balles de coton à bas prix pour approvisionner ses filatures. Le Texas, lui déclare-t-il, est un « allié naturel » de la France. Les Texans n’ont pas oublié que la France de Louis-Philippe avait été la première puissance européenne à reconnaître leur indépendance. En échange, il suffirait aux Français d’occuper Matamoros, ville frontière sur la rive sud du Rio Grande faisant directement face à la ville américaine de Brownsville, afin d’y faciliter le transit du matériel de guerre destiné à la Confédération que gênent le flibustier juariste Juan Cortina et ses hommes. Au besoin, l’offensive pourrait bénéficier de l’appui de l’artillerie sudiste, qui serait mise à la disposition du corps expéditionnaire[24].

 

D’après le rapport qu’en a fait Supervièle, Jurien de la Gravière, « grand sympathisant de la Confédération », aurait accueilli très favorablement cette proposition, mais aurait dû décliner cette offre sous prétexte que seul le général Forey avait l’autorité nécessaire pour déclencher une telle opération. Confronté à cette fin de non-recevoir, Supervièle ne désarme pas pour autant. En avril, il se déplace dans la région de Puebla pour défendre son plan devant Dubois de Saligny, le ministre plénipotentiaire au Mexique. Tout en reconnaissant l’intérêt de la proposition, le diplomate français, qui se serait déclaré « zélé sécessionniste » et « à fond pour la cause du Sud », refuse de s’engager et demande le temps d’en référer à de plus hautes autorités. Sur le chemin du retour, A. Supervièle est capturé près de Matamoros par la police mexicaine, qui l’inculpe d’espionnage. Bien que relaxé, le Français commet l’imprudence de faire une publicité abusive de la mission qui lui a été confiée, si bien que la nouvelle ne tarde pas à parvenir à la connaissance du gouvernement fédéral. Depuis son passage à Cuba, à vrai dire, des espions fédéraux avaient suivi de près ses pérégrinations et rendu compte du contenu de sa mission[25].

 

Ses aventures ne devaient pas s’arrêter là. Depuis la chute de Vicksburg, le 4 juillet 1863, le Sud est coupé en deux. Pour organiser la défense du territoire, les Texans ne peuvent plus compter que sur leurs propres ressources. L’autorité centrale de Richmond n’existe plus que virtuellement. Aussi, en octobre 1863, le général Edmund Kirby Smith, commandant en chef des forces confédérées à l’ouest du Mississippi, fait appel à Supervièle pour aplanir un malentendu avec l’escadre impériale stationnée à Veracruz, qui a arraisonné au large du port de Bagdad The Love Bird, un navire britannique transportant des cargaisons d’armes destinées aux armées du Sud[26]. Les officiers français refusent cependant d’accéder à sa requête, l’identité des commanditaires de la marchandise ne pouvant être déterminée avec exactitude. Cortina, à cette date, tient toujours Matamoros, où il se livre lui aussi à un intense trafic de contrebande. Débouté, Supervièle passe à la seconde phase de sa mission. Il s’agit de s’embarquer pour la France et d’y remettre une dépêche confidentielle à Slidell. La teneur de la missive témoigne du désastre qui guette les forces texanes. Le moment est venu pour les Français, écrit Kirby Smith, de faire une démonstration de force le long du Rio Grande et d’en occuper « les deux berges » à la lisière du golfe du Mexique[27]. En y chassant les forces de Juarez, notamment à Matamoros, ils rétabliraient le passage de la contrebande de guerre en faveur de la rébellion et donneraient à réfléchir aux troupes de l’Union dont le but avoué, déclare-t-il, est de fondre sur le corps expéditionnaire français à Mexico. En janvier 1864, Supervièle arrive à Paris et s’acquitte de sa mission, dont il fait encore la publicité. Plus jamais, toutefois, on n’entendra parler de lui[28].

 

Un « coup français » au Texas ?

 

La question ne manque pas d’intérêt. Napoléon III a-t-il réellement eu des visées sur le Texas au risque d’encourir de graves complications diplomatiques ? Son rêve inextinguible de créer au Mexique une monarchie catholique sous influence française qui serait autant une zone d’expansion à son commerce et à son industrie qu’un contrepoids à la domination anglo-saxonne sur le continent nord-américain l’a-t-il amené à s’intéresser au Texas ou à un autre territoire situé de ce côté du Rio Grande ? Le cabinet des Tuileries a-t-il échafaudé un plan d’action pour que la France recouvre des points d’appui au Texas, en Louisiane ou en Floride, serait-ce à coups de canon ?[29]

À l’examen des sources, force est de constater que la rumeur n’est pas dénuée de fondement. Il est possible que Napoléon III ait conçu son expédition mexicaine dans un cadre politique plus global et que, bercé par un excès d’optimisme, il ait songé un moment à étendre sa sphère d’influence par-delà le Rio Grande. La scission effective des États-Unis en deux puissances rivales et indépendantes sert ses intérêts dans la mesure où il n’a plus à redouter, du moins à titre provisoire, l’application de la doctrine Monroe qui lui interdit théoriquement toute intervention dans le Nouveau Monde. Pour Napoléon III, d’ailleurs, la sécession arrive à point nommé pour circonscrire le redoutable expansionnisme américain. Au début de l’année 1862, le Sud opposant une résistance énergique au Nord, la France profite de l’affaiblissement du pays pour prendre pied au Mexique. Aussi, bien que sa politique étrangère reste fondée sur l’entente avec le Royaume-Uni, elle voit naturellement d’un œil complaisant le Sud libre-échangiste, grand exportateur de coton et importateur de produits manufacturés. À deux reprises, les espoirs de la Confédération en fait de reconnaissance diplomatique s’incarnent en la personne de l’Empereur. En novembre 1862, ce dernier tente de convaincre l’Angleterre et la Russie que le moment est venu de recommander aux parties belligérantes un armistice qu’il conçoit sur la base de la séparation, c’est-à-dire favorable aux Sudistes. Sa démarche ayant avorté, il se contente, en janvier 1863, d’une dernière tentative de médiation unilatérale. Encore une fois, les bons offices du gouvernement impérial sont repoussés par le cabinet de Washington. Malgré quelques velléités d’intervention, Napoléon III, empêtré dans son affaire mexicaine – et la fortune des armes changeant de camp à compter de l’été suivant –, choisit désormais de s’éloigner d’une cause perdue pour jouer sa propre carte[30].

Le Texas ? Voilà une terre riche et fertile à laquelle la France n’avait jamais cessé de s’intéresser depuis deux siècles. En 1685, suite à une erreur de navigation, l’explorateur René Cavelier de la Salle y avait planté le drapeau à fleur de lys du Roi Soleil. L’objectif avait été de poser des jalons autour du golfe du Mexique. Pendant quatre ans, cette terra incognita avait ainsi été une propriété française avant de revenir dans le giron de la Nouvelle-Espagne. À la vérité, il avait fallu attendre la fin de la guerre de Sept Ans pour que cesse cette lutte d’influence entre Français et Espagnols. Le traité de Paris de 1763 avait dépouillé la France de la quasi-totalité de ses possessions américaines. En vertu d’un accord secret, la couronne d’Espagne avait hérité du territoire de la Louisiane, qui couvrait en fait toute l’étendue des Grandes Plaines. Récupérées entre-temps par la France de Bonaparte, qui n’avait guère les moyens de les administrer, ces immenses terres avaient finalement été vendues en avril 1803 au gouvernement des États-Unis, ce qui avait mis un terme à l’aventure coloniale française en Amérique du Nord.

Napoléon III souhaitait-il redonner à la France une position stratégique au nord du Rio Grande ? Sans doute, mais encore faut-il rappeler que le Texas ne faisait pas partie du vaste territoire que son oncle avait vendu à Jefferson. En 1821, il avait été rattaché à la fédération mexicaine à la suite d’une guerre d’indépendance qui avait consacré la rupture avec l’Espagne. En 1836, les colons anglo-américains qui s’y étaient installés en masse avaient défié l’autorité centrale de Mexico et proclamé la république indépendante du Texas. La France de Louis-Philippe, on l’a vu, n’était pas restée insensible à la fondation d’un État tampon entre les États-Unis et le Mexique. Sous l’impulsion du diplomate Dubois de Saligny, placé à la tête de sa légation à Austin, elle avait nourri l’intention de s’associer durablement au Texas sous la forme d’un partenariat commercial et politique de grande envergure. En 1842, elle avait ainsi conçu un audacieux projet de colonisation (Franco-Texian Bill) pour permettre à la France d’investir le terrain. Échec. Trois ans plus tard, nous l’avons déjà dit, la nouvelle de l’annexion du Texas aux États-Unis avait été accueillie à la cour des Tuileries avec beaucoup de déception, certains dirigeants n’hésitant pas à déclarer publiquement que la France avait « raté le coche »[31]. Plus inquiétants pour les milieux conservateurs avaient été les progrès de la « destinée manifeste » en 1848. En vertu du traité de Guadalupe Hidalgo, qui met fin à une guerre de deux ans, le Mexique avait dû, en effet, céder aux États-Unis leurs territoires situés au nord du Rio Grande. La république outre-Atlantique avait atteint une dimension continentale au moment de la sécession.

D’après maints témoignages, Napoléon III s’est intéressé de près au conflit américain. Bien qu’absorbé par les conséquences de la guerre d’Italie et la résolution de la difficile crise syrienne, il avait étonné plusieurs de ses interlocuteurs par l’étendue de ses connaissances. À la veille de la sécession, le professeur W. F. Maury, de l’université de Virginie, en avait été stupéfait à l’occasion d’un entretien que lui avait accordé le souverain à Biarritz :

« Après avoir tiré de moi le peu d’informations que je pouvais lui fournir, me laissant à la fin sous l’impression qu’il en savait davantage que moi-même, il est passé avec une avidité particulière sur la question mexicaine… Il connaissait même le nombre des canons dans le Morro, les sommes dépensées par les États-Unis en fortifications en Floride, les exportations et les importations de Galveston et de Matamoros, en bref, tout ce que les agents locaux bien informés pouvaient avoir rapporté à un homme d’État expérimenté et avide d’information. Il m’interrogea aussi sur le Texas et sa population, les dispositions des résidents français, les tendances des émigrants allemands, l’atmosphère à la frontière du Texas. Deux fois, je m’en souviens bien, il répéta : " La Louisiane, n’est-ce pas qu’elle est française au fond ? " Il insista sur l’idée que la France devrait, tôt ou tard, avoir un pied à terre sur la côte de la Floride afin de protéger son commerce dans le golfe du Mexique, car, ajouta-t-il, " nous ne voulons pas un autre Gibraltar de ce côté-là ". Au fond, je crois, il retournait dans son esprit la possibilité de recouvrer un point d’appui en Louisiane »[32].

 

Son intérêt pour la question américaine ne fait que croître au fil des événements. Sa connaissance de la langue anglaise lui permet de se tenir lui-même informé du développement de la crise séparatiste à la lecture des journaux ; des exemplaires du Boston Transcript, du New Orleans Delta ainsi que du Courrier des États-Unis sont souvent remarqués à sa table, certains passages annotés de sa main. Si l’on ajoute la correspondance diplomatique et consulaire, les entretiens qu’il accorde, et les récits des voyageurs anglais et français aux États-Unis qu’il dévore dès leur publication, l’Empereur dispose d’informations suffisamment précises pour satisfaire sa curiosité[33].

Pourquoi la France se hasarderait-elle à envoyer un corps expéditionnaire au Texas ? Aucune source française, convient-il de souligner, ne vient étayer l’idée d’un tel déploiement de forces. Aucune dépêche officielle ne fait mention d’un quelconque plan d’action visant à démembrer la Confédération et à établir une sorte de protectorat sur le Texas. Il n’empêche que l’idée est probablement venue à l’esprit de Napoléon III et de son cabinet[34]. N’écrit-il pas au maréchal Forey que la France n’a « aucun intérêt » à ce que la république des États-Unis s’empare de « tout le golfe du Mexique » et soit, en fin de compte, la « seule dispensatrice des produits du Nouveau Monde » ? Ne lui dit-il pas qu’il s’agit de rendre « à la race latine » de ce côté de l’océan « sa force et son prestige », d’y rétablir « notre influence bienfaisante » et de « créer des débouchés immenses à notre commerce » pour se procurer « les matières indispensables à notre industrie » ?[35]

Aussi le Texas suscite-t-il des convoitises. Est-ce un hasard si Édouard Drouyn de Lhuys, le ministre des Affaires étrangères, demande à son corps diplomatique et consulaire en poste aux États-Unis de lui adresser autant d’informations que possible sur le Lone Star State ? N’insiste-il pas sur le besoin de renseignements du département sur les dispositions de ses habitants et ses capacités de production agricole ?[36] Chose certaine, les riches terres à coton du Texas ont attiré l’attention du cabinet des Tuileries. À partir du printemps 1862, la France et l’Angleterre souffrent d’une grave pénurie de cette matière première à la suite de la rupture des approvisionnements américains consécutifs au blocus du Sud. La « famine du coton » provoque des difficultés dans les industries textiles du Lancashire, de Normandie et d’Alsace. La diversification des sources de ravitaillement, aux Indes, en Égypte et en Algérie, n’a pas donné entièrement satisfaction, la qualité supérieure du coton américain à fibres courtes étant bien reconnue[37]. Le Texas a pu faire figure de remède à ce mal. D’autant que la frontière du Rio Grande est connue pour être poreuse et que l’armée impériale, qui a reçu d’importants renforts au Mexique, est au faîte de sa gloire. Les Texans, qui plus est, semblent disposés à accueillir les Français comme des libérateurs et à leur faire des concessions en échange d’une alliance politique et militaire[38]. Il resterait cependant à la France de créer le fait accompli avant la fin de la guerre civile américaine.

Voilà évidemment un rêve chimérique qui parie sur une résolution rapide de l’affaire mexicaine, laquelle, contre toute attente, s’enlise dans une impasse sanglante. Et pourtant, en mai 1863, les Français finissent par s’emparer de Puebla et à s’ouvrir la route de Mexico. Durant l’été, une assemblée de notables offre la couronne impériale à l’archiduc Maximilien, frère cadet de François-Joseph, l’Empereur d’Autriche. Sans considérer les alliés mexicains, le corps expéditionnaire compte près de trente mille soldats. Suite à ce succès, les Français concentrent leurs efforts dans le nord du pays, près de la frontière du Rio Grande, où les forces juaristes se sont repliées. La réaction du président Lincoln ne se fait pas attendre. Déjà, lorsque Juarez avait été renversé, l’administration fédérale avait rappelé son ambassadeur au Mexique et refusé ensuite de reconnaître le gouvernement provisoire mis en place par les Français. La colère de Lincoln n’a d’égale que son inquiétude. Et si le bruit qui court au sujet du Texas depuis l’affaire Théron avait un fond de vérité ?[39]

À Washington, le cabinet fédéral croit à l’imminence d’un « coup français » au Texas. Lincoln reste sur ses gardes. À la fin du mois de juillet 1863, le sujet est à l’ordre du jour dans une cellule de crise tenue à la Maison Blanche. « On dirait que Louis-Napoléon a la ferme intention de s’approprier le Texas » lance le secrétaire d’État Seward à ses collègues[40]. « On répète ici, écrit-il à l’ambassadeur américain à Paris pour tâcher d’en savoir davantage, que la France aurait l’intention de passer la frontière et d’enlever le Texas aux États-Unis. On nous annonce également qu’elle serait sur le point de conclure à une alliance entre le gouvernement provisoire du Mexique et les insurgés de Richmond »[41]. La rumeur enfle pendant l’été. Pour s’assurer du soutien militaire de la France, répète-t-on dans la capitale fédérale, le Sud serait prêt à brader le Texas. L’alarme est vive auprès des cercles dirigeants de l’Union. Malgré les assurances du gouvernement impérial, Lincoln propose de procéder à des réajustements stratégiques et de lancer une vaste expédition au Texas, histoire de faire réfléchir les Français dans le cas où ils nourriraient effectivement le désir de franchir le Rio Grande. John Hay, son secrétaire, se rappellera que le chef de l’État désirait ardemment que des troupes fédérales occupent le Texas « au nez et à la barbe des Français »[42].

La correspondance de Lincoln témoigne de son inquiétude tout au long de l’été 1863. Le 29 juillet, il écrit d’abord au ministre de la Guerre pour lui demander s’il serait possible de faire converger des troupes en direction du Texas[43]. Le 5 août 1863, il s’ouvre du sujet au général Banks, qui occupe une partie de la Louisiane : « Les événements récents qui sont survenus au Mexique rendent une expédition militaire au Texas plus désirable que jamais… »[44]. Quatre jours plus tard, Lincoln explique au général Grant, qui vient de prendre Vicksburg dans le Mississippi et se prépare à s’enfoncer dans le Vieux Sud, que la priorité doit désormais être de faire une démonstration de force dans le Lone Star State : « Au vu des derniers événements du Mexique, il me semble extrêmement urgent de rétablir l’autorité nationale dans l’ouest du Texas »[45]. Le général Halleck, son principal conseiller militaire, partage largement son avis si l’on en croit les directives qu’il donne au commandant en chef des troupes fédérales sur le front de l’Ouest : « Dans le cadre de notre politique étrangère, et plus précisément dans le contexte de nos relations avec la France et le Mexique, nos troupes doivent de toute urgence occuper et tenir au moins une partie du Texas… ». En somme, Lincoln conçoit une opération préventive pour préserver l’intégrité du territoire national contre toute agression extérieure. Comme le résume à juste titre Seward, la priorité est « que la bannière étoilée flotte au moins quelque part au Texas… »[46].

Au total, le gouvernement de l’Union met au point quatre opérations militaires pour atteindre cet objectif. Ce sont les seules expéditions montées pour des mobiles de politique étrangère pendant le conflit. En septembre 1863, la première tentative nordiste se solde par un fiasco au col de Sabine, aux confins du Texas et de la Louisiane. Deux mois plus tard, Banks obtient de meilleurs résultats en s’emparant de Brownsville, près de la frontière mexicaine, même s’il ne parviendra jamais à mettre fin au trafic de contrebande de la Confédération. À la fin de l’année, les Fédéraux essuient un cuisant échec en tentant de reprendre Galveston. Il y a plus grave encore. Au printemps 1864, la campagne de la Red River s’achève dans un bain de sang pour les forces du général Banks, obligées de battre en retraite dans le plus grand désordre après la bataille de Mansfield. Les Français ne sont pas en reste, loin s’en faut. En septembre, la flotte du contre-amiral Bosse débarque à l’embouchure du Rio Grande et contraint les juaristes à évacuer Matamoros. Suite à ce coup de force, le général Castagny entre sans coup férir dans la ville. Du côté fédéral, le pire est alors à craindre. Au même moment, la cavalerie texane, sous les ordres du colonel Rip Ford, reprend le contrôle de Brownsville. Seul le grand fleuve sépare désormais les Français des Confédérés[47].

 

Paradoxalement, c’est à partir de cette date que les rumeurs d’une intervention des troupes françaises en Louisiane cessent de courir. La France et les États-Unis sont décidés à éviter tout malentendu. Les revers du maréchal Bazaine au Mexique inquiètent Napoléon III. En Europe, les agissements de la Prusse ébranlent ses certitudes. Après les campagnes de Gettysburg et de Vicksburg, la victoire finale du Sud paraît improbable. En conséquence, Drouyn de Lhuys apporte un démenti qui paraît plus convaincant que les précédents : « La France ne voudrait pas recevoir le Texas en cadeau, même s’il s’accompagnait d’avantages pécuniaires. Elle n’en veut pas et ne pourrait pas l’avoir »[48]. Le cabinet fédéral calme aussi le jeu. À Washington, Lincoln est préoccupé par la résistance opiniâtre que lui oppose le général Lee en Virginie et qui pourrait lui coûter sa réélection. Aussi Seward émet-il le vœu que les contingents fédéraux en garnison au Texas, si faibles soient-ils en nombre, observent la plus grande prudence et s’abstiennent de la moindre provocation[49].

Il faut cependant attendre la tragédie de Querétaro et le retrait des dernières troupes françaises en 1867 pour que les appréhensions du gouvernement américain se dissipent. Un mouvement offensif au nord du Rio Grande ? Après la reddition de Lee à Appomattox, en avril 1865, le cabinet de l’Union n’y croit pas mais entend néanmoins sécuriser sa frontière du Rio Grande en y envoyant une colonne de cavalerie sous les ordres du général Sheridan. Une démonstration de force qui intervient au moment où la garnison du colonel Jeanningros a dû évacuer Matamoros et où le cabinet des Tuileries accuse les Américains de soutenir Juarez en lui délivrant des armes et l’autorisation tacite de passer la frontière, chaque fois que les besoins de la guérilla l’exigent[50]. En novembre 1865, alors que les Français entament leur retraite, le maréchal Bazaine n’hésite pas à transmettre un ordre que l’amiral Cloué n’osera pas exécuter : « Si de la rive du Texas l’on tire encore sur nos troupes, répondez, en rendant au moins coup pour coup… ». Ainsi fut évité un fâcheux incident diplomatique entre la France et les États-Unis[51].

Les visées françaises sur le Texas au cours de la guerre de Sécession n’ont pas été que le fruit de l’imagination des autorités fédérales. À l’instar de ses prédécesseurs, Napoléon III s’est intéressé de près aux riches terres à coton du Lone Star State. Son rêve mexicain l’a certainement amené à nourrir de plus hautes ambitions sur le continent américain, à plus forte raison lorsqu’il a cru y avoir instauré un régime monarchique viable. La sécession lui a laissé les mains libres pour violer la doctrine Monroe. Sans doute a-t-il alors imaginé, dans un excès d’optimisme, qu’il pourrait trouver un arrangement avec les Confédérés, en échange d’une alliance défensive, pour que la France recouvre des points d’appui sur le pourtour du golfe du Mexique. Dans cette optique, on peut supposer que, malgré leur échec final, les opérations militaires lancées au Texas par Lincoln à partir de l’été 1863 ont considérablement refroidi ses ardeurs, au même titre que les difficultés croissantes du corps expéditionnaire français et la défaite annoncée du Sud. Bien qu’elle ait prêté une oreille complaisante aux appels à l’aide des dirigeants texans, la France du Second Empire n’a pu contempler les terres du Texas que de la berge opposée du Rio Grande.



*·      Farid Ameur a soutenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne le 14 avril 2010 une thèse de doctorat en histoire sur « Les Français dans la guerre de Sécession (1861-1865) ». Dirigée par André Kaspi, celle-ci s’est vue attribuée la mention très honorable avec les félicitations.

[1]    Sur ce point voir Alain Gouttman, La guerre du Mexique (1862-1867). Le mirage américain de Napoléon III, Paris, Perrin, 2008.

[2]    Charles Ramsdell (ed.), « The Last Hope of the Confederacy: John Tyler to the Governor and Authorities of Texas », Quarterly of the Texas State Historical Association, XIV, 1910-1911, p. 129-130.

[3]    AMAE (Archives du ministère des Affaires étrangères), CPC (Correspondance Politique et Commerciale), États-Unis, XI, Théron à Thouvenel, Galveston, 2 août 1862, n° 374, fol. 119.

[4]    AMAE, ibid., 22 juillet 1862, fol. 123-126.

[5]    AMAE, ibid., Théron à Lubbock, Galveston, 18 août 1862, fol. 177-178 (copie).

[6]    AMAE, ibid., Lubbock à Théron, Austin, 9 septembre 1862, fol. 178 (copie).

[7]    Francis Lubbock, Six Decades in Texas, or Memoirs of Francis Richard Lubbock, Governor of Texas in War Time, 1861-1863, Austin, C.W. Raines, 1900, p. 512.

[8]    Richard D. Meade, Judah P. Benjamin, Confederate Statesman, New York, Oxford University Press, 1943, p. 248.

[9]    Library of Congress, Pickett Papers, CVIII, Oldham à Davis, Richmond, 13 octobre 1862.

[10]   Ibid., III, Benjamin à Slidell, Richmond, 17 octobre 1862, n° 7.

[11]   US Navy Department, Official Records of the Union and Confederate Navies in the War of the Rebellion, Washington D.C., Government Printing Office, 1922, series 2, vol. III, p. 556-559 ; James D. Richardson, A Compilation of the Messages and Papers of the Confederacy; Including the Diplomatic Correspondence (1861-1865), Nashville, United States Publishing Co., 1906, II, p. 334.

[12]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Benjamin à Théron, Richmond, 17 octobre 1862, fol. 178 : « This attempt on your part is conceived by the President as an abuse of the hospitality of the Confederacy and as indicating hostility on your part to this government and people. Your presence within the Confederacy can no longer be permitted. You are therefore required to depart immediately and not return without the previous permission of this government ».

[13]   AMAE, Dossier de René Tabouelle, n° 3832, Benjamin à Tabouelle, Richmond, 18 octobre 1862.

[14]   Library of Congress, Pickett Papers, CVI, Benjamin à Magruder, Richmond, 17 octobre 1862 : « The order must be executed as promptly as can be done without undue hardship ».

[15]   Ibid., 23 février 1863.

[16]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Théron à Fauconnet, Galveston, 4 février 1863, non numéroté, fol. 177.

[17]   Official Records…, Navies, op. cit., series 1, XIX, p. 639.

[18]   Library of Congress, Pickett Papers, III, Benjamin à Slidell, Richmond, 17 octobre 1862, n° 7.

[19]   Washington National Intelligencer, 17 janvier 1863 ; New York Times, 18 janvier 1863.

[20]   Richmond Daily Enquirer, 23 et 27 janvier 1863 ; Charleston Daily Courier, 26 janvier 1863 ; New Orleans Daily Picayune, 5 février 1863 ; Galveston Tri-Weekly News, 19 février 1863.

[21]   Library of Congress, Pickett Papers, LV, Slidell à Benjamin, Paris, 11 janvier 1863, n° 23 ; Ibid., 12 février 1863,  n° 27.

[22]   Library of Congress, Pickett Papers, XVI, Mann à Benjamin, Bruxelles, 8 mai 1863 n° 45 ; Sanford Memorial Library, Henry S. Sanford Papers, LVIII, Sanford à Seward, Bruxelles, 21 août 1863 ; NARA, State Department Correspondence, France, Dispatches, LIII, Dayton à Seward, Paris, 13 février 1863, n° 269.

[23]   AMAE, CPC, États-Unis, XIV, Fauconnet à Drouyn de Lhuys, La Nouvelle-Orléans, 14 mars 1863, n° 68, fol. 175.

[24]   US War Department, The War of the Rebellion: A Compilation of the Official Records of the Union and Confederate Armies, Washington, Government Printing Office, 1890-1901, ser. I, vol. 26, p. 140-151.

[25]   US War Department, The War of the Rebellion…, ibid.

[26]   US War Department, The War of the Rebellion…, ibid., p. 188, 202, 234, 273, 308, 314-315 ; J. Fred Rippy, The United States and Mexico, New York, A. Knopf, 1926, p. 240-243 ; Robert Underwood, Waters of Discord. The Union Blockade of Texas during the Civil War, Jefferson, McFarland, 2003, p. 85, 119-121 ; James Irby, Backdoor at Bagdad: The Civil War on the Rio Grande, El Paso, Texas Western Press, 1977, p. 27 ; Robert Kerby, Kirby Smith’s Confederacy: The Trans-Mississippi South (1863-1865), New York, Columbia University Press, 1972, p. 144.

[27]   Official Records…, op. cit., ser. I, vol. 22, p. 992-994.

[28]   Daily Richmond Examiner, 12 janvier 1864.

[29]   Kathryn Hannah, « The Role of the South in the French Intervention in Mexico », Journal of Southern History, XX, 1954, p. 10 ; Kathryn & Alfred Hannah, Napoleon III and Mexico: American Triumph over Monarchy, Chapel Hill, University of North Carolina Press,  1971, p. 118 ; Ella Lonn, Foreigners in the Confederacy, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1940, p. 413 ; Daniel Crook, The North, the South and the Powers, New York, John Wiley & Sons, 1974, p. 336.

[30]   Farid Ameur, La Guerre de Sécession, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2004, p. 84-86.

[31]   Se reporter à Nancy Nichols Barker (ed.), The French Legation in Texas, Austin, Texas State Historical Association, 1971, 2 vol.

[32]   John Bigelow, Retrospections of An Active Life, New York, The Baker and Taylor Co., 1910, I, p. 601-602.

[33]   Thomas Evans, Le Second Empire. Mémoires, Paris, Plon-Nourrit, 1910, p. 102 ; Beckles Willson, John Slidell and the Confederates in Paris, New York, Minton & Balch, 1932, p. 39-40.

[34]   Lilian Friedman, Belle Sideman (eds), Europe Looks at the Civil War: An Anthology, New York, Orion Press, 1960, p. 162 ; Dean Mahin, One War at a Time: The International Dimensions of the American Civil War, Washington D.C., Brassey’s, 1999, p. 224-225.

[35]   Émile-Félix Fleury, Souvenirs du général comte Fleury, 1859-1867, Paris, Plon-Nourrit, 1898, II, p. 263.

[36]   Voir notamment AMAE, Mémoires et documents, États-Unis, XXV, « Note sur le Texas », fol. 219-222.

[37]   Frank Owsley, King Cotton Diplomacy: Foreign Relations of the Confederate States of America, Chicago, University of Chicago Press, 1959, p. 134-138.

[38]   Galveston Tri-Weekly News, 31 mars 1863 ; Francis Lubbock, Six Decades in Texas…, op. cit., p. 512-514.

[39]   James M. McPherson, La Guerre de Sécession, Paris, Robert Laffont, 1991, p. 751 ; L. Johnson, Red River Campaign: Politics and Cotton in the Civil War, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1958, p. 42.

[40]   Gideon Welles, Diary of Gideon Welles, Boston, Houghton Mifflin, 1911, I, p. 228.

[41]   George D. Baker (ed.), The Diplomatic History of the War for the Union, Being the Fifth Volume of the Works of William H. Seward, Boston, 1884, V, p. 403 ; John Bigelow, Retrospections of An Active Life, op. cit., I, p. 499.

[42]   Tyler Dennett (ed.), Lincoln and the Civil War in the Diaries and Letters of John Hay, New York, Dodd, Mead & Co., 1939, p. 77.

[43]   Roy Basler (ed.), The Collected Works of Abraham Lincoln, New Brunswick, Rutgers University Press, 1955, VI, p. 374.

[44]   Ibid., p. 364.

[45]   John Nicolay, John Hay (eds), Abraham Lincoln: A History, New York, Century Co., 1890, VII, p. 401.

[46]   Official Records…, op. cit., series 1, XXVI, p. 673.

[47]   Jean Avenel, La campagne du Mexique (1862-1867). La fin de l’hégémonie européenne en Amérique du Nord, Paris, Economica, 1996, p. 69.

[48]   AMAE, CP, États-Unis, 130, Drouyn de Lhuys à Mercier, Paris, 13 septembre 1863, n° 21, fol. 189-190.

[49]   Cité par Dean Mahin, One War at a Time…, op. cit., p. 227.

[50]   Cf. Alain Gouttman, La Guerre du Mexique…, op. cit., p. 326-327.

[51]   Henri Buchard, L’amiral Cloué, sa vie, récits maritimes contemporains, Paris, Librairie Charles Delagrave, 1893, p. 138.