X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 32, Revisiter les relations internationales au XIXe siècle » Daniela Bambasova, La Tchécoslovaquie à Bruxelles en 1958 : la face cachée d’un succès international

Daniela Bambasova, La Tchécoslovaquie à Bruxelles en 1958 : la face cachée d’un succès international

La Tchécoslovaquie à Bruxelles en 1958 : la face cachée d’un succès international

 

 

Bulletin n° 32, automne 2010

 

 

Daniela Bambasova*

 

 

L’Exposition universelle de Bruxelles, en 1958, est la première du genre après la guerre et pour cela, devient un terrain idéal de compétition idéologique entre le bloc occidental et le bloc socialiste. Au niveau des manifestations culturelles internationales, c’est donc la première fois que les pays du bloc soviétique sortent de l'isolationnisme imposé par le régime.

Pour la Tchécoslovaquie, il s’agit d’une occasion de montrer son poids économique[1], son histoire et sa culture et de mettre en avant son orientation politique. La préparation de la participation est confiée à une équipe choisie par Jindřich Santar, chef de la section de la propagande  au ministère de l’Information. Il choisit comme devise « Une journée en Tchécoslovaquie » qui doit montrer comment travaillent les Tchèques et des Slovaques, leur façon de passer leur temps libre et leurs activités culturelles. Le but du gouvernement – se représenter de façon flatteuse pour le monde occidental –, est visiblement atteint puisque le pavillon tchécoslovaque obtient, à la fin de l’Exposition, le Grand Prix du meilleur pavillon, largement acclamé par les visiteurs et la presse. Cependant, il faut nuancer cette réussite : derrière la vitrine brillante des succès tchécoslovaques, nous déchiffrons des messages de propagande politique et les travailleurs du pavillon sont constamment surveillés. Leur manipulation va jusqu’à l’obligation pour eux d’apprendre par cœur des réponses politiquement acceptables aux questions qui pourraient leur être posées par des visiteurs occidentaux. Comment se fait-il alors que le pavillon tchécoslovaque à Bruxelles donne l’impression d’un développement formidable quand, dans le même temps, il est le lieu de pratiques répressives courantes pour ce régime totalitaire ?

Afin d’éclairer ce paradoxe, nous allons d’abord nous pencher sur le succès du pavillon tchécoslovaque, puis sur le revers de la médaille, pour finir par l’étude d’un exemple concret de propagande et de manipulation. 

 

Le succès du pavillon tchécoslovaque

 

Le pavillon tchécoslovaque se divise thématiquement en trois ensembles : « le Travail », « le Repos » et « la Culture ». La première partie présente surtout l’industrie énergétique, l’industrie mécanique et celle du verre, tandis que la deuxième se concentre sur les marionnettes, un arbre symbolique réalisé par l’artiste Jiří Trnka ou une tapisserie représentant 150 châteaux et monuments tchécoslovaques. La section de la culture présente les sciences, les lettres et la musique tchécoslovaques, ainsi qu’une innovation appelée « polyécran » : un appareil projetant simultanément plusieurs images sur un écran divisé en sept surfaces irrégulières, blanches sur fond noir, le tout accompagné d’un son stéréo. Mais la clé du succès du pavillon tchécoslovaque, qui explique son immense succès populaire et qui fait sensation à Bruxelles, réside dans l’élément le plus novateur du pavillon : la Lanterne magique, un spectacle combinant le film, le théâtre, la danse, la musique, le ballet et la pantomime. Créé par le metteur en scène Alfréd Radok et l’architecte Josef Svoboda, il se déroule dans le théâtre aménagé dans la Salle de la culture du pavillon. Rapidement, il devient très populaire, au point que les spectateurs doivent se ranger en quatre files devant le pavillon et qu’il faut instaurer des listes d’attente, une sorte de réservation de billets[2]. Au total, environ 150 000 spectateurs assistent aux représentations de la Lanterne magique, avec une moyenne de 274 visiteurs par spectacle, alors qu’il n’y a que 160 places assises[3].

Les journalistes belges sont également très élogieux à son sujet, comme en témoignent de nombreux articles parus notamment dans La Défense sociale, Le Drapeau rouge, Le Peuple ou La nouvelle gazette, les trois premiers étant – il est vrai – des journaux de gauche. D’ailleurs, la quasi-totalité de la presse occidentale est largement favorable au pavillon tchécoslovaque ; la plupart des commentaires laissés par le public dans le livre des visiteurs sont enthousiastes[4]. Le succès du pavillon est couronné par l’obtention du Grand Prix pour le meilleur pavillon, décerné le 15 septembre 1958, soit environ un mois avant la clôture de l’Exposition. Au total, 56 Grands prix, 47 diplômes d’honneur, 35 médailles d’or, 18 médailles d’argent et 14 médailles de bronze sont décernés aux différents artistes[5].

 

Néanmoins, cette réussite incontestable s’accompagne de certains éléments moins positifs : propagande politique, parfois volontairement rendue visible, et secrète manipulation des travailleurs du pavillon par le régime communiste.

Le revers de la médaille

 

La propagande politique est présente dès le hall d’entrée du pavillon : sept statues symbolisent les sept articles fondamentaux de la Constitution, proclamant notamment que « L’État dirige toute activité pour le bien public par un plan économique uni », « Le peuple est la source de tout pouvoir » ou « La terre appartient à ceux qui la travaillent ». La partie des Sciences et des lettres insiste sur les traditions révolutionnaires des hussites[6], vus par les communistes comme leurs précurseurs, en insistant sur leur organisation égalitaire et l’aspect révolutionnaire de leur lutte. Le spectacle de la Lanterne magique est également censé diffuser un message politique en montrant une séquence du travail des ouvriers tchécoslovaques dans une aciérie. Des citations optimistes de Klement Gottwald (« Il faut rendre accessibles au peuple les souvenirs du passé et ouvrir toutes grandes les portes de la science et de la beauté ») ou d’Antonín Zápotocký[7] (« En peu de temps, l’extraction des minerais d’uranium a été développée à un tel point que la Tchécoslovaquie occupe dans ce domaine une des premières places dans le monde ») parcourent le pavillon, la vie dans la Tchécoslovaquie communiste étant présentée comme un conte de fées.

Mais l’idylle et la société harmonieuse présentées ont peu en commun avec la vie réelle. L’exposition se tait sur les persécutions politiques, les camps de travail, la censure omniprésente. Les employés du pavillon et les artistes sont envoyés à Bruxelles pour la plus courte durée possible et beaucoup d’entre eux doivent rentrer en Tchécoslovaquie dans la nuit qui précède l’ouverture de l’Exposition. Ils subissent des cours d’instruction sur les dangers de la propagande occidentale et on leur demande de rapporter des informations au moindre soupçon de rencontres non souhaitables de leurs collègues avec des étrangers. Les employés du pavillon ne sont, en effet, même pas autorisés à parler avec des étrangers et ne doivent pas donner d’interviews.

L’actrice Valentina Thielová, conférencière de la Lanterne magique, a peur des mises sur écoute et du fait que certains collègues sont susceptibles de rapporter des informations à la police politique secrète, la StB[8]. Avant même son séjour à Bruxelles, elle se rend compte du niveau de contrôle  exercé sur son voyage par le parti. Un mois avant son départ, le téléphone sonne chez elle plusieurs fois, mais quand son mari répond, aucun interlocuteur n’est au bout du fil. Ce n’est que quand elle décroche qu’un homme la prie, au nom du ministère de l’Intérieur, de le rencontrer. Elle ne peut qu’accepter. Dans le bureau du ministère de l’Intérieur, à Letná, trois hommes lui expliquent alors à quel point il est risqué de voyager en Occident. Si elle parle à un étranger, on pourrait lui soutirer des informations, noircir la Tchécoslovaquie dans la presse, on pourrait même l’enlever. Elle doit promettre qu’elle se promènera accompagnée au moins de deux personnes, et qu’elle n’évoquera cette rencontre ni devant ses collaborateurs ni devant sa famille. « Personne n’a véritablement osé en parler devant les autres. On ne savait pas qui de notre équipe leur avait promis de les informer. Ce manque de confiance a été terrible », se souvient-elle[9]. Et finalement, Thielová passe seulement deux mois à Bruxelles au lieu des quatre prévus. Rentrant pour un congé en Tchécoslovaquie, elle attend ensuite un appel pour repartir y travailler, mais rien ne se passe jusqu’à ce que le ministère de la Culture l’informe, sans donner de raison, que son séjour n’est pas prolongé. Du fait qu’elle a un contrat, elle porte plainte mais, on s’en doute, en vain.

 

Le scénariste Jindřich Santar doit se justifier devant le Comité central du parti communiste, notamment en raison de l'exposition du vitrail  de Jan Kotík. Cette œuvre « sort des principes de l’art abstrait et ne représente pas les principes idéologiques de nos arts plastiques contemporains ». Le ministre de la Culture décide finalement de l’exposer uniquement parce qu’il n’y a rien pour la remplacer si peu de temps avant le début de l’Exposition. Santar lui-même commente cet épisode de la façon suivante :

« À la maison, j’ai écouté à la radio le président de l’Union des architectes qui disait que notre exposition a été une déception absolue, qu’elle n’avait pas d’idéologie, qu’il n’y avait pas un mot sur le rôle dirigeant du parti. J’ai été invité au comité central du parti et là le chef de la culture m’a montré des journaux du monde entier et m’a dit : "L’ennemi te félicite, interroge ta conscience" »[10].

 

Santar se souvient que ce n’est qu’une fois que l’équipe des organisateurs a été nommée au Prix d’État qu’il n’a plus entendu de reproches.

Jiří Napravil a un peu plus de vingt ans lorsque son supérieur, cuisinier en chef de l’hôtel Alcron, un des plus grands hôtels de Prague, lui propose d’aller travailler pour six mois à Bruxelles dans le restaurant du pavillon tchécoslovaque. Il se souvient qu’il est très tenté de voyager pour la première fois en Occident dont il n’a entendu dire que du négatif depuis son enfance. Du fait de la propagande communiste, il imagine, par exemple, que le Coca-Cola est une boisson très dangereuse, un alcool interdit. Après l’avoir acheté, il constate que ce n’est qu’un soda ordinaire[11]. Napravil découvre ainsi un pays occidental mais, comme les autres employés du pavillon, il n´a pas l’occasion d’approfondir son expérience. Dès son arrivée à Bruxelles, il est obligé de remettre son passeport au directeur du pavillon et il passe six à sept jours par semaine dans le restaurant. Il ne visite le pays que de temps en temps, par exemple au cours d’un voyage collectif organisé officiellement, en bus, pour les employés du pavillon[12].

 

Alors que le pavillon tchécoslovaque se veut démocratique, les matériaux internes du Comité central du parti communiste utilisent encore la rhétorique totalitaire des procès politiques des années 1950 :

« Le temps de la préparation et du déroulement de l’Exposition universelle va servir de réunion à tous les genres d’espions, de la réaction et des émigrés et il n’est pas souhaitable que des personnes peu sûres soient exposées à des dangers et à des tentations inutiles à l’étranger »[13].

 

Peu de Tchécoslovaques de Tchécoslovaquie ont pu se permettre de visiter le pavillon : il faut soit un certificat politique, soit beaucoup d’argent. Certains employés « politiquement fiables» ont le droit d’y partir en récompense de leurs services. Il est aussi possible d’acheter le voyage officiel de quatre jours proposé par l’agence de voyages officielle Čedok : celui-ci coûte 3 700 couronnes par avion ou 3 300 couronnes en train, c’est-à-dire presque le triple du salaire mensuel moyen qui est alors de 1 300 couronnes. Cependant, l’Union des artistes plasticiens organise des voyages de découverte pour une somme relativement modeste, ce qui est pour les voyageurs une des premières possibilités de découvrir l’art occidental de leurs propres yeux[14].

La Commission gouvernementale élabore une proposition de critères pour le choix des visiteurs qui viennent à Bruxelles avec Čedok, et des quotas pour les différents départements ministériels. La meilleure hypothèse envisagée est celle où le voyage se déroule dans un cadre d’études pour des producteurs qui peuvent ensuite utiliser des connaissances acquises à l’Exposition. La Commission prévoit qu’environ 4 000 Tchécoslovaques pourront venir visiter l’Exposition, que ce soient des participants privés ou professionnels. Les instituts et entreprises où sont employés  les visiteurs sont classés par ordre d’importance économique afin d’établir les quotas. Il ne faut choisir que des participants dévoués au régime de démocratie populaire (règle numéro 1). Ils doivent aussi être influents dans leur institut ou entreprise. Chaque ministère dispose entre dix (ministère de la Justice) et 400 (ministère de l’Industrie lourde) places. Des calendriers précis sont établis pour chaque voyage de chaque ministère ou entreprise, avec un nombre limité de places[15].

Les artistes et les scientifiques sont rarement satisfaits par des choix aussi stricts. L’Union des écrivains tchécoslovaques n’a reçu que neuf places pour visiter l’Exposition. Sachant que sur ce nombre, deux doivent aller à l’Union des écrivains slovaques, deux aux fonds littéraires pour des écrivains de la jeune génération et deux à la presse tchèque et slovaque, il ne reste finalement que trois places pour les écrivains tchèques. L’Académie tchécoslovaque des sciences a le droit d’envoyer seulement une délégation de cinq scientifiques qui, de plus, ne sont pas autorisés à prendre la parole lors des congrès afin d’éviter de prononcer des propos politiquement incorrects[16].

Ces restrictions montrent le peu de liberté dont disposent les artistes et les travailleurs du pavillon, entièrement manipulés par les responsables politiques de leur participation à l'exposition. Afin de comprendre le niveau de propagande, voyons de plus près un exemple, probablement le plus frappant.

 

Un exemple de manipulation et de propagande

 

Avez-vous le droit de fêter Noël ? Êtes-vous surveillés ici ? Pouvez-vous rester ici, si vous le vouliez ? Sont-ce vraiment vos produits ordinaires ? Un manuel questions-réponses est fourni aux employés du pavillon, comportant des réponses idéologiquement acceptables, que les employés doivent apprendre par cœur. Ils n’ont pas le droit de parler avec des journalistes et la plupart d’entre eux passent par les mêmes avertissements que Valentina Thielová.

Il est intéressant de se pencher plus précisément sur les questions-réponses préparées pour les dizaines d’informateurs du pavillon tchécoslovaque[17], car elles sont très révélatrices du niveau de contrôle exercé par le parti sur la représentation de la Tchécoslovaquie à l’étranger, et jettent une autre lumière sur l’image de la société harmonieuse dégagée par les objets exposés. Nous allons indiquer les questions attendues et les réponses exigées telles qu’elles sont distribuées aux employés du pavillon peu après l’ouverture de l’Exposition[18].

 

Q : Pourquoi n’avez-vous pas ici une statue de Masaryk ?

R : Ce n’est pas un personnage convenable pour une exposition, les États-Unis eux non plus n’exposent pas leurs Présidents dans leur pavillon. L’exposition montre ce que le peuple a créé, on n’expose pas notre Président actuel. Si vous pensez que Masaryk est le fondateur de la Tchécoslovaquie, c’est une erreur. Cet État a été fondé par des grèves, des révolutions et des luttes de notre peuple et notre État ne serait pas créé sans la Grande Révolution d’octobre. Masaryk nous a déçus car il n’a pas nationalisé l’industrie et s’est mis du côté des fabricants. Il a ainsi perdu la confiance du peuple qu’il n’a pas défendu même quand on tirait de multiples fois sur des ouvriers affamés.

Q : Pensez-vous que votre situation a empiré sans le libre entreprenariat ?

R : Notre production ne s’est jamais tant développée qu’après 1945, lorsque le peuple a pris les rennes en main.

Q : Vivez-vous vraiment de la façon dont vous le présentez ici ?

R : Nous ne mentons pas, venez nous visiter.

Q : Où avez-vous été instruits pour répondre aux questions ? Ici à Bruxelles ?

R : Nous n’avons reçu aucune instruction. Nous pouvons dire ce que nous voulons, nous n’avons pas besoin d’instructions.

Q : Qu’est-ce que vous n’aimez pas en Belgique ?

R : Les films américains avec du sang et des scènes nues. Il y a aussi trop de littérature sur la guerre et des jouets pour enfants comme des chars.

Q : Chez vous, il n’y a pas autant de liberté que chez nous.

R : Oui c’est vrai, chez nous, un commerçant ne peut pas hausser tout d’un coup ses prix de 20%. Chez nous, il n’y a pas de liberté de chômage, deux sociétés ne s’affrontent pas faussement. Il n’y a pas la liberté des pauvres de ne pas pouvoir aller chez le médecin.

Q : Êtes-vous pour le cosmopolitisme ?

R : Oui, pour une coopération pacifique sans exploitation.

Q : Pourquoi n’avez-vous pas laissé chez vous des statues de Masaryk ?

R : Les nazis en ont beaucoup détruit. Et toutes ne sont pas détruites, il y en a une à Hodonín, même ailleurs...

Q : Vos vitrines de magasins sont pleines de propagande.

R : Nos magasins sont pleins d’appareils, nous avons un large choix de livres et beaucoup d’acheteurs.

Q : Regrettez-vous le transfert des Allemands ?

R : Les Allemands n’étaient pas l’ossature de l’État, ils ne savaient pas se comporter, ils voulaient s’approprier notre pays, maintenant nous avons une paix politique.

Q : Pourriez-vous rester ici si vous le vouliez ?

R : En URSS ou en Chine, il serait tentant de rester et de contribuer à la construction du socialisme. En Occident, nous ne gagnerions rien, nous perdrions seulement. Nous sommes les gens du monde nouveau, fiers de notre peuple et de notre gouvernement qui prend sa source dans le peuple.

Q : Les jeunes femmes que vous avez dans le pavillon pourraient se marier ici.

R : Elles le pourraient, mais elles sont toutes déjà mariées avec des enfants.

Q : Avez-vous aimé le pavillon américain ?

R : Sa construction est intéressante mais l’intérieur est vide, il ne rapproche pas les États-Unis du monde.

Q : Ce serait beau, si seulement ce n’était pas de la propagande !

R : Tout le monde fait de la propagande.

Q : Pourquoi ne permettez-vous pas à ceux qui ne sont pas d’accord avec vous de déménager à l’étranger ?

R : Beaucoup de jeunes veulent connaître le monde, mais nous devons les protéger. Nous ne leur imposons pas d’obstacles, mais nous savons de ceux qui ont fui et qui sont revenus, que souvent ils ont dû accepter le pire travail, on les a forcés à entrer dans les unités armées en Corée et dans les légions étrangères, nous devons les protéger face au danger.

Q : Ceux qui ont fui, peuvent-ils retourner visiter la Tchécoslovaquie ?

R : S’ils sont loyaux, en théorie oui, mais pas ceux qui ont fui en étant des assassins et des voleurs.

Q : Votre pavillon est plus beau que le pavillon soviétique.

R : Nous serions fiers d’avoir un Spoutnik. Cet objet sans décorations suffit aux Russes, il est simple comme la vérité, ils doivent probablement être encore une fois en avance.

Q : Iriez-vous aux États-Unis si vous en aviez l’occasion ?

R : Les États-Unis ne peuvent pas me renseigner dans mon domaine de travail plus que la littérature, et je ne peux pas y contribuer avec mes connaissances, c’est donc une perte de temps d’aller dans un pays étranger.

Q : Que devez-vous à l’industrie américaine ?

R : En partie la turbine de Kaplan ! Les États-Unis ont cessé de nous fournir des roulements à billes et l’ont interdit également à leurs alliés. Mais l’URSS nous a fourni gratuitement les dessins des machines pour les fabriquer et donc aujourd’hui, nous avons nos propres usines pour fabriquer des roulements à billes.

Q : Combien de Russes y a-t-il parmi vous ?

R : En Tchécoslovaquie, il y a un seul dignitaire russe, à l’ambassade soviétique à Prague. Que feraient-ils chez nous ? Cependant, des ingénieurs, des techniciens et des directeurs de grandes usines viennent nous rendre visite et nous en sommes heureux puisque vous vous êtes arrêtés à Plzeň et que avez laissé les nazis nous massacrer[19].

La liste des questions possibles de la part des ennemis continue, suivie par le conseil de conclure sur un ton conciliant et d’affirmer qu’il vaut mieux se connaître pour se comprendre, ce qui est une bonne base pour des conversations futures. Ce manuel questions-réponses est très révélateur du fonctionnement du pavillon tchécoslovaque à l’Exposition. Les informateurs doivent vanter les mérites du socialisme, faire l’éloge de l’URSS et se plaindre des États-Unis, tout en se montrant parfaitement heureux avec l’état actuel des choses. Une manipulation absolue de l’image de la Tchécoslovaquie pour les Occidentaux, mise en œuvre par le parti communiste tchécoslovaque.

 

Malgré son immense succès populaire et son obtention du Grand Prix pour le meilleur pavillon, la participation tchécoslovaque à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 doit ainsi être nuancée : les conditions de vie dans le pays représenté et les conditions de travail des employés du pavillon ne correspondent pas à l’image délibérément montrée au public occidental. Cette image s’inscrit dans une volonté de propagande du régime qui n’hésite pas à manipuler les visiteurs à travers une certaine présentation de la culture et de l’histoire tchécoslovaques, en imposant aux artistes créateurs de créer des œuvres compatibles avec le régime, mais aussi en forçant les travailleurs du pavillon à apprendre par cœur des réponses aux questions hypothétiques des visiteurs. Cependant, malgré la présence de la propagande, le pavillon tchécoslovaque réussit à se faire une renommée sur la scène internationale, confirmée par un nouveau succès lors de l’Exposition universelle à Montréal en 1967. Cette fois, la propagande a été moins visible, probablement grâce à la détente politique en Tchécoslovaquie, les pavillons aux Expositions universelles ayant ainsi implicitement reflété la situation et l’évolution du régime en place.



*    Cet article est issu d’une thèse réalisée sous la direction d’Antoine Marès, « La Tchécoslovaquie dans les Expositions universelles au xxe siècle : les arts et les sciences au service de la politique », soutenue en octobre 2009 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[1]    En 1958, la Tchécoslovaquie est encore censée tenir le rôle de deuxième puissance industrielle du bloc soviétique après l’URSS. Elle doit rivaliser avec les économies occidentales et même les dépasser.

[2]    Discours de l'historienne Valérie Piette, enseignante à l’Université libre de Bruxelles, Sénat de Prague, mai 2006.

[3]    Laterna magika EXPO 58, Prague, 1959, p. 15.

[4]    Au total, le pavillon tchécoslovaque accueille 6 millions de visiteurs.

[5]    Archives nationales de Prague (SÚA), fonds 10/5, carton 12, unité 46.

[6]    Partisans de Jan Hus, réformateur religieux ayant vécu au XVe siècle, qui ont, après sa mort, livré une guerre à l’empereur Sigismond.

[7]    Premiers présidents tchécoslovaques communistes dans les années 1950.

[8]    [Police secrète communiste]. Jan H. Vitvar, Karolína Vitvarová-Vranková, « Expo 58 : báječný den za oponou (Expo 58 : une journée merveilleuse derrière le rideau) », in Respekt, XIX, 28 avril au 4 mai 2008, p. 36.

[9]    Ibid.

[10]   Krystyna Wanatowiczová, « Expo 58 : když nám patřil svět » [« Expo 58 : quand le monde nous appartenait »], in Mladâ fronta DNES, 18 juin 2008.

[11]   Cet exemple est révélateur de la confrontation des idées de propagande avec la réalité. Le régime communiste choisit le Coca-Cola comme symbole de la dépravation de l’Occident, décrédibilisant ainsi la valeur idéologique de l’accusation qui porte simplement sur un produit commercial.

[12]   Jan H. Vitvar, Karolína Vitvarová-Vranková, « Expo 58 : báječný den za oponou [Expo 58 : une journée merveilleuse derrière le rideau] », in Respekt, XIX, 28 avril au 4 mai 2008, p. 37.

[13]   Archives SÚA, fonds 1261/0/11, carton 177, unité 241.

[14]   Ibid.

[15]   Archives SÚA, fonds 1261/0/11, carton 181, unité 247.

[16]   Ibid.

[17]   Ces informateurs sont des spécialistes de divers domaines et donnent des informations détaillées sur les différents objets exposés. En plus des informateurs, quatre hôtesses accompagnent les visiteurs, chacune parlant plusieurs langues.

[18]   Ces questions-réponses proviennent des matériaux établis par E. S. Hokeš le 5  mai 1958, préparés pour les employés du pavillon. Exposition Bruselský sen [Le rêve brusselois], tenue du 14 mai au 21 septembre 2008 à la Galerie de la Bibliothèque municipale de Prague.

[19]   Ibid.