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Daniel Gutiérrez-Ardila, La Colombie et Haïti, histoire d’un rendez-vous manqué entre 1819 et 1830

La Colombie et Haïti, histoire d’un rendez-vous manqué entre 1819 et 1830

 

 

Bulletin n° 32, automne 2010

 

 

Daniel GutiÉrrez-Ardila

 

 

Depuis le début de la révolution dans la Terre Ferme, Haïti a offert aux insurgés néogrenadins et vénézuéliens un refuge stratégique et un marché intéressant pour l’achat de matériels militaires[1]. Tout indique que cette situation a prévalu jusqu’en 1820, date à laquelle l’approvisionnement en armes s’est fait en Europe et aux États-Unis[2]. À partir de ce moment, les victoires que connaissent les fondateurs de la république de Colombie (regroupant l’ancienne Capitainerie générale du Venezuela et la Vice-royauté du Nouveau Royaume de Grenade) dans la guerre qui les opposent aux Espagnols, suscitent une transformation dans la façon d’envisager les relations extérieures de la république. L’accroissement du pouvoir des indépendantistes et la régulation de leur gouvernement, les amène à s’écarter d’alliances qui, comme celle avec Haïti, avaient plus pour finalité d’aider à soutenir une guerre irrégulière que de consolider au niveau international un régime. Ceci explique que les autorités colombiennes aient renoncé à officialiser leurs relations avec Port-au-Prince et qu’elles se soient concentrées plutôt dans la recherche d’une reconnaissance diplomatique de la part des États-Unis et de l’Europe.

 

La Colombie et la question de la reconnaissance européenne

 

La création, en 1819, de la « colossale République » de Colombie – comme l’a appelée Francisco Antonio Zea dans un discours fameux – a inauguré une transformation majeure dans la politique extérieure des révolutionnaires de la Terre Ferme. Les victoires décisives contre les Espagnols ont permis l’unification progressive, sous un même gouvernement, d’un territoire très étendu, avec une population et des ressources significatives. La rupture est entérinée dans un des chapitres des instructions notifiées aux agents dépêchés aux États-Unis et en Europe, par le secrétaire des relations extérieures de la République, à la fin de cette même année 1819 :

« La question de l’indépendance d’une nation est une question de fait ; quand un peuple peut faire respecter ses institutions à l’extérieur et à l’intérieur et que son gouvernement exerce tous les attributs de la souveraineté, ce peuple est, sans doute, indépendant et il est une nation. Etablir des pactes avec elle, organiser sa communication réciproque, constituer ici des personnes qui protègent les intérêts de la nation à laquelle ils appartiennent et la représentent face aux magistrats dudit peuple, c’est se soumettre à une nécessité à laquelle donne lieu le commerce qu’il y a ou qu’il pourra avoir entre les deux peuples, c’est promouvoir ses besoins propres pour le futur et, comme civilisés, étendre la société des nations. Les anciens chefs du peuple devenu nation n’ont pas plus le droit de se plaindre de l’existence de tels pactes et arrangements, que de leur incapacité à empêcher que ce peuple acquière l’exercice de la souveraineté. Tout gouvernement est obligé de promouvoir la prospérité de ses constituants et de tels pactes y concourent. Leur stipulation s’appelle reconnaissance de la nouvelle nation, et une stipulation ne doit pas être le motif d’une guerre juste. De telle sorte qu’en demandant, Votre Excellence, une telle reconnaissance de la part des nations où vous êtes dépêché, vous ne demandez qu’une déclaration sur une question de fait et qui peut importer à celui qui déclare »[3].

 

Dès lors que l’existence politique de la Colombie ne dépendait des faveurs d’aucune puissance, il était naturel qu’à l’heure de demander sa reconnaissance à l’étranger, les autorités colombiennes se refusent à concéder des privilèges susceptibles de ternir la dignité à laquelle s’était élevée la république. Par conséquent, les diplomates colombiens devaient s’abstenir de négocier des traités de commerce qui n’aient pas pour base, dans la mesure du possible, « l’égalité », et « la réciprocité la plus stricte ». Francisco Antonio Zea tout comme Manuel de Torres furent informés d’une telle ligne de conduite qui devait se transformer, avec le temps, en une politique cohérente d’État. En vertu de ces instructions, tous deux se trouvèrent dans l’impossibilité de :

« concéder quelque privilège que ce soit, ni une diminution de droits, ni des facultés relatives aux marins, déserteurs, ni aucune aide aux navires marchands ou de guerre, ni aucune chose qui ne soit commune, réciproque et relativement égale entre les deux contractants et qu’il ne convienne pas à la Colombie de concéder ou d’étendre aux autres nations avec lesquelles elle traite »[4].

 

Toutefois, les autorités de Colombie ne furent pas véritablement conséquentes, avec leurs revendications, de gérer leurs relations extérieures sur la base de la stricte réciprocité, si ce n’est après l’échec de l’importante mission dépêchée en Espagne en 1821. En effet, pour garantir le succès de cette opération véritablement capitale, le gouvernement révolutionnaire s’est avéré prêt à rompre avec ses principes diplomatiques. Ceci s’explique par les avantages incomparables qui pouvaient être obtenus si un accord avec l’Espagne était trouvé : la reconnaissance de l’Indépendance par la Cour de Madrid signifiait non seulement la fin d’une guerre onéreuse et incertaine qui ruinait le pays, mais aussi l’entrée immédiate de la Colombie dans la communauté des nations. De fait, toutes les puissances, à partir du moment où l’ancienne métropole aurait sanctionné officiellement son existence, établiraient immédiatement des relations avec la république. Le gouvernement de Bogotá obtiendrait ainsi, d’un coup et conjointement, ce qui, dans le cas contraire, aurait nécessité de multiples négociations particulières, de nombreux sacrifices, et des délais plus importants.

Les circonstances de la mission en Espagne étaient de toute évidence favorables : en 1820, la Révolution de Riego avait permis le rétablissement de la Constitution de Cadix[5] et l’abandon du projet d’un envoi de troupes supplémentaires en Amérique. En outre, les fondateurs de la Colombie pouvaient, en toute logique, espérer parvenir à un accord avec les libéraux espagnols, surtout après la signature à Trujillo, le 27 novembre de cette même année[6], d’un armistice de six mois et d’un traité de régularisation de la guerre. En raison de l’importance des résultats que pouvait apporter la mission auprès de la Cour de Madrid, il est compréhensible que le gouvernement révolutionnaire se soit montré disposé à faire des sacrifices d’envergure. Les instructions dictées par Bolívar et son ministre aux émissaires José Rafael Revenga et Tiburcio Echeverría prouvent que le Libertador était disposé à céder éventuellement à l’Espagne le « département de Quito » ou l’isthme de Panamá en échange d’un traité de paix « honnête et glorieux », c’est-à-dire d’une reconnaissance expresse

« de l’indépendance absolue, de la liberté et de la souveraineté de la Colombie en tant qu’une République, ou un État parfaitement égal à tous les autres États souverains et indépendants du monde, avec le renoncement formel de la part de l’Espagne, de son peuple et de son gouvernement pour eux-mêmes et leurs successeurs à tout titre, droit et prétention de propriété ou souveraineté sur tout et chacune des parties qui forment la république de Colombie »[7].

 

Par conséquent, les autorités révolutionnaires étaient opposées à faire partie de quelque type de fédération que ce soit avec la cour de Madrid, mais elles n’écartaient pas la signature d’un traité de confédération défensive et offensive avec elle. En échange de la paix et de la reconnaissance, le gouvernement colombien était disposé à concéder d’importants avantages commerciaux à l’Espagne et même à s’abstenir de s’immiscer dans les conflits du continent, reconnaissant et garantissant la souveraineté de la Péninsule sur le Mexique et les autres pays américains qui n’obtiendraient pas la paix et l’indépendance par eux-mêmes[8].

 

L’importance des instructions confiées par Bolívar à Revenga et Echeverría ne fait aucun doute. Elles montrent, d’un côté, que la partie essentielle de la Colombie était celle composée par les départements du Cundinamarca et du Venezuela et, de l’autre, que même au début de 1821, on croyait possible une cohabitation pacifique entre la république et les royaumes américains liés à l’Espagne.

Les détails de l’échec de cette mission à la cour de Madrid ne seront pas analysés ici[9]. Notons toutefois que les agents de Colombie, arrivés à Cadix le 14 mai 1821, sont restés dans la Péninsule jusqu’au 2 septembre, date à laquelle ils ont entrepris leur voyage à Bayonne après avoir été expulsés du royaume[10]. Entre-temps, l’incorporation de Maracaibo à la République et la bataille de Carabobo – signifiant la « libération » du Venezuela – ainsi que la proclamation de la Constitution de Cúcuta, avaient consolidé la position des révolutionnaires. De fait, ayant pris connaissance de ces événements capitaux, le ministre des Relations extérieures, Gual, écrit à Revenga et Echeverría (qu’il suppose être toujours en Espagne) pour leur indiquer que le temps avait cessé de faire des « sacrifices onéreux pour la République » : dorénavant, les agents devaient faire connaître les progrès des armées libératrices et se limiter à demander la reconnaissance absolue de la Colombie, sans compromettre cette fois l’intégrité du territoire, à savoir celui comprenant « l’ensemble de l’ancienne Capitainerie Générale du Venezuela et le Vice Royaume de la Nouvelle Grenade »[11]. Comme on peut le constater, la nouvelle situation militaire et diplomatique de la république signifiait le début d’une nouvelle ère au plan de ses relations extérieures. José Rafael Revenga le comprenait de la sorte et, à son retour d’Europe, il décrivit la situation avec une grande acuité :

« Par chance, ont cessé les circonstances en vertu desquelles, pour diminuer les maux de la guerre et pour la faire avec le plus d’avantages, nous étions obligés d’essayer et de proposer des négociations qui, bien qu’en réalité ne promettaient rien, et bien qu’elles nous fassent rétrograder dans l’estime des nations, nous présentant comme ayant besoin d’elles, produisaient des effets qui n’en n’étaient pas moins importants. Terminée notre guerre, comme on peut d’ores et déjà le considérer – et terminée sans aucune aide extérieure –, notre repos et notre future prospérité requièrent la conclusion des seuls traités dont l’utilité fût incontestable »[12].

 

Il convient de signaler qu’à partir de ce moment, le gouvernement de Bogotá reste fidèle aux principes qu’il s’était fixés pour ses relations avec l’extérieur. En effet, la conclusion des traités d’amitié et de commerce avec les États-Unis (1822) et la Grande-Bretagne (1825) est obtenue sans octroyer de façon unilatérale des faveurs particulières, et sans rien sacrifier à la stricte réciprocité désirée. Concernant l’Espagne, précisons que la république de Colombie, fidèle à ses principes, évite systématiquement toute négociation inacceptable, lui faisant préférer la rupture à une reconnaissance indigne. En 1831, la dissolution de la « colossale République » n’entraîne pas de changements majeurs dans une politique que les gouvernements néogrenadins mènent avec une cohérence surprenante. En effet, ce n’est que le 12 août 1881, lorsqu’un représentant des États-Unis de Colombie signe, à Paris, un traité d’amitié avec l’Espagne, que les liens avec l’ancienne métropole sont rétablis[13]. Ainsi, paradoxalement, le gouvernement de Bogotá, qui avait été au cours de la seconde décennie du xixe siècle le centre de la diplomatie hispano-américaine et le premier à établir des relations diplomatiques avec les États-Unis et la Grande-Bretagne, a été le dernier des pays nés sur le continent dans le cadre de la crise monarchique de 1808, à obtenir la reconnaissance de la cour madrilène.

 

La politique extérieure de la république d’Haïti

 

Bien que les Haïtiens aient déclaré solennellement leur indépendance en 1804, l’unification de l’île ne se produit que 18 ans plus tard, c’est-à-dire à la suite du suicide du roi Christophe et de l’invasion de la partie orientale de La Española par les troupes du président Boyer. En ce sens, on peut affirmer que les révolutionnaires de la Terre Ferme – qui posent, en 1819, les bases d’un gouvernement commun aux territoires de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela – parviennent beaucoup plus facilement à affirmer une autorité générale, préalable primordial pour commencer à chercher la reconnaissance des puissances étrangères.

Cette caractéristique permet de comprendre, en partie, la relative précocité des succès rencontrés par le gouvernement de Bogotá à l’étranger. En partie seulement, car il ne faut pas oublier que la République haïtienne constituait, à l’époque, comme le rappelle opportunément Jean D. Coratin, un véritable scandale, une anomalie historique, une provocation et une menace pour l’économie esclavagiste et pour la stabilité de la région. Ni les États-Unis, qui redoutaient des commotions dans le sud de leur territoire, ni la Grande-Bretagne, qui dans sa seule possession de la Jamaïque avait 300 000 esclaves, n’étaient disposés à officialiser leurs relations avec Haïti. Par conséquent, l’État noir suscite, dès ses origines, le rejet des grandes puissances qui se contentent d’établir des relations commerciales avantageuses, et s’abstiennent d’établir quelque lien diplomatique que ce soit. En d’autres termes, la vie accidentée d’Haïti depuis 1804, l’instabilité de ses gouvernements et la diversité des régimes adoptés par les révolutionnaires (empire, royaume, république) ne suffisent pas à expliquer les terribles difficultés que ce pays a dû endurer dans leur quête de reconnaissance[14]. La situation d’Haïti n’était donc pas semblable à celle de la Colombie.

Les circonstances particulières de l’ancienne colonie de Saint-Domingue et de sa révolution conditionnent inévitablement les négociations diplomatiques des autorités de Port-au-Prince. Les missions dépêchées à La Española durant le règne de Louis XVIII démontrent on ne peut mieux les réticences françaises quant à la reconnaissance. En effet, les commissaires Dauxion Lavayssé (1814) puis Fontanges et Esmangart (1816) débouchent sur la négociation d’un retour d’Haïti dans l’ordre colonial. En 1821, Aubert Dupetit-Thouars est dépêché, quant à lui, pour proposer au président Boyer la création d’un protectorat.

La situation avec les États-Unis n’offre pas de meilleures perspectives. En effet, lorsqu’en 1822, le gouvernement haïtien, stimulé par l’exemple de la Colombie et des autres États de l’Amérique espagnole, sollicite auprès des autorités de Washington la reconnaissance de son indépendance, il n’obtient même pas une réponse formelle[15]. On peut dire la même chose en ce qui concerne les républiques hispano-américaines. Comme on le verra plus loin, les autorités de Bogotá refusent, en 1824, de souscrire une alliance avec Haïti et même d’accréditer un quelconque agent diplomatique de cet État.

Les autorités de Port-au-Prince sont donc victimes d’un véritable isolement et comprennent que pour y mettre un terme, il est nécessaire d’entrer en négociations avec la France et de faire de grands sacrifices pour les mener à bien. C’est à cette fin qu’elles dépêchent en Europe, en mai 1824, le sénateur Larose et le notaire Rouanez. Leur mission consiste à solliciter une ordonnance royale de Sa Majesté Très Chrétienne reconnaissant l’indépendance d’Haïti. En échange, Haïti s’engagerait à payer une indemnisation et à octroyer des avantages commerciaux non négligeables. Si l’idée « d’acheter » la reconnaissance n’était pas nouvelle (Pétion l’avait proposée déjà en 1814 et en 1816), les négociations de 1824 constituent une nouveauté dès lors qu’elles débouchaient sur une indépendance haïtienne octroyée par le roi de France. C’est-à-dire qu’au lieu d’être sanctionnée par un traité d’amitié et de commerce, comme on pouvait l’espérer, elle revêtait la forme d’un acte philanthropique, d’une concession de la cour parisienne. Finalement, les transactions sont rompues le 3 août 1824 du fait de la prétention française, exagérée, de conserver la « souveraineté extérieure » d’Haïti. Ces discussions servent malgré tout de base à une ordonnance royale en vertu de laquelle Charles X octroie l’indépendance aux « habitants de la partie française de Saint Domingue ». Le document est confié, pour son transport, au baron de Mackau, qui arrive à Port-au-Prince escorté par douze navires prêts à entamer un blocus rigoureux dans le cas où cette grâce royale serait rejetée. Le Sénat haïtien donne finalement son accord pour cette transaction qui exclut la partie orientale de l’île, interdit de façon définitive aux bateaux haïtiens le commerce avec les colonies françaises et impose une indemnisation astronomique de 150 millions de francs.

 

Les humiliations ne devaient pas pour autant se terminer là : le consul général chargé d’affaires, nommé par la cour parisienne cette même année, se voit en effet confier le rôle de « conseiller politique », sans l’opinion duquel aucune décision importante ne pouvait être prise par le gouvernement de Port-au-Prince. En outre, à cette ingérence systématique, les Français ajoutent, par la suite, une offense supplémentaire : au lieu de signer le traité commercial espéré par les autorités haïtiennes, ils acceptent uniquement de conclure une convention de commerce[16].

 

À ce point de l’analyse, on peut se demander qu’elle a été la réaction des autorités colombiennes lorsqu’elles apprennent l’établissement de relations officielles entre la France et Haïti ? Comme on peut l’imaginer en fonction de ce qui a été dit jusqu’à présent, les conditions humiliantes imposées par la cour de Charles X sont jugées avec sévérité par les membres les plus importants du gouvernement de Bogotá. C’est le cas, par exemple, de Manuel José Hurtado, représentant de la république à Londres :

« La reconnaissance d’Haïti est une autre des questions qui a le plus retenu l’attention du public ces derniers jours. Cependant, la satisfaction des amis de la liberté de ce pays a diminué, [en raison] du prix élevé que ses héroïques patriotes ont payé à cette fin. Peut-être que le jour n’est pas loin où l’Espagne citera cet exemple pour justifier de dures conditions vis-à-vis de ses anciennes colonies, mais je ne doute pas que la Colombie et les autres pays américains les rejetteraient avec indignation »[17].

 

Cependant, le Conseil de gouvernement du 13 mars 1826 décide d’envoyer un « commissionnaire » auprès du gouvernement d’Haïti « afin de féliciter son président pour le rétablissement de la paix et pour ses nouvelles relations avec la France en tant que gouvernement indépendant ». C’est le colonel Juan Salvador Narváez qui est élu pour mettre en œuvre cette mission[18]. Toutefois, au lieu de se mettre en chemin, il quitte Carthagène pour rejoindre Simón Bolívar et lui communiquer l’acte du 29 septembre 1826 en vertu duquel la ville l’enjoignait de se doter des facultés dictatoriales. Pour cette raison, le vice-président Santander, décide de suspendre la mission à Haïti[19].

La Colombie et la république haïtienne

 

Lors du Conseil extraordinaire du gouvernement du jeudi 8 juillet 1824, Pedro Gual, secrétaire des Relations extérieures de la république de Colombie, lit une lettre de Jean Desrivières Chanlatte qui, avec le titre d’Envoyé du gouvernement haïtien, venait d’arriver à Bogotá. Éduqué en France, et après avoir été le secrétaire de Pétion, cet agent faisait office à l’époque de directeur de l’imprimerie de l’État[20]. L’intention du diplomate est de négocier une alliance offensive et défensive, mais aussi d’organiser les relations commerciales entre les deux États. Lors de sa prise de contact avec les autorités colombiennes, Desrivières Chanlatte avait cru pertinent de présenter divers documents qui montraient que Simón Bolívar, en tant que chef suprême du Venezuela, avait cherché déjà à contracter des traités d’amitié et l’alliance. La question est jugée par le Conseil du gouvernement comme « très délicate », dès lors que la proposition de l’envoyé haïtien ne pouvait être rejetée sans faire preuve d’une claire démonstration d’ingratitude, en raison de l’aide que le président Alexandre Pétion avait apportée à la révolution de la Terre Ferme. Cependant, la signature de traités diplomatiques avec le gouvernement haïtien implique un risque grave pour la sécurité de la république de Colombie. En effet, en franchissant un tel pas, les autorités de Bogotá, s’attireraient inévitablement « la haine et la mauvaise volonté de la France », au moment même où elles s’efforçaient d’obtenir la reconnaissance de l’indépendance de la part des puissances européennes[21].

Il ne faut pas oublier qu’aucune d’elles n’avaient alors établi des relations officielles avec la république de Colombie et qu’à cette date la possibilité que la Sainte-Alliance participe activement à la guerre mettant aux prises l’Espagne et ses anciennes colonies, inquiétait le gouvernement de Bogotá. Par conséquent, le Conseil de gouvernement décide qu’il soit répondu à l’envoyé haïtien « avec civilité et en lui indiquant que la Colombie ayant des alliances et des liens confédéraux avec les autres États indépendants de l’Amérique anciennement espagnole, elle ne pouvait pas, sans leur consentement, contracter une alliance avec Haïti, car cela ne ferait qu’attirer à la confédération américaine un ennemi de plus comme la France ». C’est ainsi que dans sa réponse, Pedro Gual devait inclure une invitation pour que l’envoyé haïtien demande à son gouvernement de réitérer sa demande d’alliance offensive et défensive auprès du congrès des plénipotentiaires, qui devait se réunir l’année suivante dans l’isthme de Panamá. Dans le même temps, Gual devait rappeler dans ce document que la conduite adoptée par la Colombie était, dans son essence, identique à celle suivie par Haïti jusqu’en 1816, période durant laquelle elle s’était abstenue de s’engager en faveur des États américains afin de ne pas irriter l’Espagne. La Colombie espérait, in fine, que cette stratégie bénéficierait à Haïti, dès lors qu’en intégrant la communauté des nations, les autorités de Bogotá pouvaient éventuellement faire office de médiatrices avec la cour parisienne[22]. En vertu de cette ligne de conduite, Pedro Gual présente devant le Conseil de Gouvernement, le 12 juillet 1824 un projet de réponse qui est adopté moyennant quelques modifications, et envoyé à Desrivières Chanlatte trois jours plus tard[23].

Le ministre colombien des Relations extérieures communique immédiatement à son agent, à Londres, la décision prise de différer l’établissement de relations diplomatiques avec la République haïtienne. Cette décision a pour double objectif de ne pas déclencher de la part de la République haïtienne de la « méfiance ou des rivalités » et d’éviter de faire des « avancées démesurées et prématurées » à un gouvernement qui n’était reconnu par aucun autre pays et manquait totalement de relations « avec le monde civilisé ». Le ministre confie, en outre, que la copie de la réponse donnée par les autorités colombiennes à Desrivières Chanlatte pouvait s’avérer utile à leur représentant à Londres et faciliter les négociations en Europe[24]. Ainsi, le refus d’établir des relations officielles avec les Haïtiens vise à montrer la modération du gouvernement de Bogotá et son souci de l’éloigner de toute manœuvre susceptible de lui attirer l’inimitié des puissances européennes[25].

Un tel positionnement explique également l’exclusion d’Haïti du Congrès de Panamá. Car la présence de représentants du gouvernement de Port-au-Prince à l’assemblée invitante amènerait immanquablement les États-Unis à s’abstenir d’y participer[26]. Grâce à la correspondance du ministre des Relations extérieures de la république de Colombie avec ses agents en Europe, on sait que la décision de ne pas souscrire de traités d’alliance et de commerce a été reçue de façon très désagréable par les autorités haïtiennes. En effet, en septembre 1826, Seguy Villevaleix, missionné par le gouvernement d’Haïti auprès de la cour parisienne, se plaint avec amertume à José Fernández Madrid de cette situation, sans manquer de rappeler une nouvelle fois les services rendus par Pétion à Simón Bolívar, et de signaler l’incongruité d’une telle mesure après les propositions en vue de nouer des relations d’amitié entre les deux pays faites par ce dernier quelques années auparavant. Fernández Madrid explique de nouveau les raisons qui ont fondé la décision de la Colombie, mettant en exergue sa position délicate vis-à-vis de la France. Il mentionne, ensuite, la prudence que les nouveaux États américains doivent observer en ce qui concerne leurs relations avec Haïti dans la mesure où il existe en leur sein un grand nombre d’esclaves. Le commissaire haïtien assure alors que son gouvernement est disposé à se conformer à toute restriction imposée par la Colombie dans leurs relations, en s’abstenant, par exemple, d’envoyer des agents ou des consuls en des lieux où leur présence pourrait sembler dangereuse. Villevaleix savait naturellement que cette restriction ne pouvait s’appliquer à la ville de Bogotá où le nombre d’esclaves était insignifiant[27].

Le discours de Fernández Madrid révèle que la peur d’agitations raciales est l’une des raisons ayant motivé la décision de la Colombie de ne pas souscrire des traités d’alliance avec Haïti en 1824. Deux documents des archives du Congrès confirment cette hypothèse. Le premier est l’acte de la session privée du Sénat, correspondant au 21 mai 1824[28]. En effet, ce jour-là est discuté le projet de transférer la capitale du département de Barinas ; transfert motivé, comme cela est dit alors sans réserves, par le nombre important de gens de couleur dans la zone et par la crainte de l’organisation d’une conspiration avec l’aide du gouvernement d’Haïti. Selon les affirmations du sénateur Unda, il existait une peur réelle que les Noirs du pays apportent leur appui aux llaneros[29] une fois que ceux-ci seraient entrés en révolution. Les raisons de l’inquiétude des sénateurs étaient renforcées par l’interception de lettres entre les pardos llaneros et les Noirs du Chocó, de même que par les désordres de Mompox survenus l’année précédente et qui avaient été mentionnés au cours des débats[30].

Le projet de réduction de gentiles (indiens non christianisés) du Casanare de mars 1825 confirme la crainte persistante de la Colombie d’une révolte de pardos des Llanos vénézuéliens et de la part que pourraient y prendre les autorités haïtiennes. Conçu comme une phase préalable à l’immigration massive tant désirée, le plan était destiné à établir une espèce de « tampon » social visant à contenir tout mouvement séditieux qui aurait pu être envisagé dans les départements de l’Apure, du Venezuela et de l’Orénoque :

« Les Noirs de la république d’Haïti, voyant disparaître le système libéral en France, avec le retour des Bourbons sur leur ancien trône d’un despotisme héréditaire, craignent avec raison, que ce cabinet, renouant avec leurs pratiques de cupidité et d’oppression, qui font l’apanage des Européens, tente de les assujettir de nouveau. Cette crainte motive le désir de trouver un territoire dont les habitants embrassent avec eux la même cause, dès lors qu’ils croient nécessaires à leur conservation le fait d’avoir, lorsque le pouvoir de la France les mettra dans l’obligation de lui rendre ses forts et ses places, un peuple allié où ils seront respectés, en tant qu’hommes libres, conservant ainsi l’espoir de récupérer leur république pour l’un de ces événements qui sont dans l’ordre des choses la balance des systèmes libéral et servile. L’on a entendu dire, de la part d’hommes dignes de foi sur le sujet, que dans ces provinces, et dans d’autres sur la côte, où il y a une population considérable de cette race, il existe près de trois cents espions de cette république et des agents qui promeuvent cette révolution, offrant le succès en contrepartie de leur protection »[31].

 

Le représentant auteur du projet sait qu’une telle information pouvait s’avérer infondée. Cependant, il rappelle que la révolution parda[32] a été tentée à plusieurs reprises et assure que les habitants blancs des Llanos sont « agités ». Finalement, les autorités de Colombie paraissent craindre sérieusement que le gouvernement haïtien ne s’immisce dans les affaires de la République, ce qui explique en grande partie – tout autant que leur désir de préserver leurs relations avec la Cour de Paris – leur attitude non seulement envers Desrivières Chanlatte, mais également envers le gouvernement haïtien au cours des années suivantes[33].

En effet, durant le mois d’octobre 1829, les autorités colombiennes n’avaient toujours pas établi de relations officielles avec la république d’Haïti, ni reconnu son existence par des traités officiels. Ce retard a entraîné de nouveaux mécontentements de la part du gouvernement de Port-au-Prince, ce qui préoccupe Simón Bolívar. Pour cette raison, le secrétaire chargé des Relations extérieures de Colombie, Estanislao Vergara, écrit à l’agent à Paris, lui ordonnant de contacter les émissaires haïtiens résidant dans la capitale française afin de les informer des « bons sentiments » du gouvernement de Bogotá vis-à-vis de la République haïtienne, son désir d’entrer en relations avec elle ainsi que ses dispositions à recevoir dans sa capitale un consul général et à envoyer à Port-au-Prince un agent de même rang[34].

Mais ces promesses sont trop tardives pour se traduire en faits concrets. Le démembrement de la république de Colombie est à cette date, en effet, imminent. Pour cette raison, l’officialisation des relations que suggéraient non seulement la gratitude, mais aussi une indéniable communauté d’intérêts, fut reportée à des temps futurs. De fait, il faudra attendre 1868 pour que les autorités de Bogotá nomment un agent consulaire en Haïti (c’est-à-dire seize ans après l’abolition de l’esclavage), et jusqu’en 1950 pour qu’une légation colombienne s’installe à Port-au-Prince[35].



[1]    L’auteur, docteur en histoire de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est chercheur au Centro de Estudios en Historia (CEHIS) à l’Universidad Externado de Colombia. Cf. http://www.uexternado.edu.co/esp/investigacion/cehis/index.html.

[2]    José Manuel Restrepo relate dans son Historia qu’au milieu de 1819, le Mexicain Miguel Santamaría était rentré de la mission que les rebelles du Venezuela lui avaient confiée en Haïti avec un chargement de 1 000 fusils. Cf. José Manuel Restrepo, Historia de la Revolución de la República de Colombia, Besançon, Impr. de J. Jacquin, 1858, 3e partie, chapitre 1. Paul Verna rend compte, lui aussi, des deux commissions confiées à l’Anglais Juan Bernardo Elbers, par le gouvernement colombien, afin de passer à Port-Au-Prince et d’acquérir des fusils et des provisions pour l’armée. Cf. Paul Verna, Petión y Bolívar, Caracas, Ministerio de Educación, 1970, p. 394-397.

[3]    Instructions données à Francisco Antonio Zea et instructions additionnelles communiquées à Manuel Torres (Angostura, 24 décembre 1819 et 14 juin 1820), Archivo General de la Nación (AGN), Ministerio de Relaciones Exteriores (MRE), Transferencia 2 (T2), t. 244, f. 315 et t. 123, f. 19 v.

[4]    Ibid.

[5]    Promulguée en 1812 par des députés venant des provinces péninsulaires ainsi que de quelques territoires d’outre-mer, la constitution avait été déclarée illégitime par Ferdinand VII  lors de son retour au trône en 1814.

[6]    José Manuel Restrepo, Historia de la revolución…, op. cit.,  troisième partie, chapitres 1 et 2.

[7]    Les instructions pour la mission en Espagne (Bogotá, 24 janvier 1821) se trouvent aux AGN, MRE, T2, t. 115, ff. 7-13.

[8]    Ibid.

[9]    Voir à cet égard Pedro A. Zubieta, Apuntaciones sobre las primeras misiones diplomáticas de Colombia (Primero y segundo períodos 1809-1819-1830), [Notes concernant les premières missions diplomatiques de la Colombie (première et deuxième période 1809-1819-1830)] Bogotá, Imprenta Nacional, 1924.

[10]   Revenga et Echeverría au ministre d’État et des Affaires étrangères (Cadix, 16 mai et Bayonne, 18 septembre 1821), AGN, MRE, T2, t. 115, ff. 58 y 96.

[11]   Pedro Gual à Revenga et Echeverría (Rosario de Cúcuta, 15 octobre 1821), AGN, MRE, T2, t. 115, f. 305.

[12]   José Rafael Revenga au secrétaire d’État et des Relations extérieures (Honda, 8 mars 1822), AGN, MRE, T2, t. 115, f. 243.

[13]   Raimundo Rivas, Colombia y España: la tentativa de reconciliación en 1851, Bogotá, Imprenta Nacional, 1933 ; Gloria Inés Opina Sánchez, España y Colombia en el siglo xix, Madrid, Ediciones Cultura Hispánica, 1988.

[14]   Jean D. Coradin, Histoire diplomatique d’Haïtí, Port-au-Prince, Édition des Antilles, 1988, t. 1.

[15]   Ibid.

[16]   Ibid.

[17]   Manuel José Hurtado au secrétaire des Relations extérieures (Londres, 7 septembre 1825), AGN, MRE, T2, t. 307, f. 41.

[18]   Acte du Conseil ordinaire de gouvernement du 13 mars 1826, Acuerdos del Consejo de gobierno de la República de Colombia 1825-1827, Bogotá, Presidencia de la república, 1988, p. 136 ; « Colombia y Haití », Gaceta de Colombia n° 235 (16 avril 1826).

[19]   « Decreto del vicepresidente Santander del 6 de noviembre de 1826 » et « Oficio de Juan Salvador Narváez al secretario del despacho de guerra » (Cartagena, 7 octobre 1826), publiés dans : Gaceta Colombia, nos 265 et 268 (respectivement Bogotá, 12 novembre et 3  décembre 1826).

[20]   Paul Verna, Petión y Bolívar, op. cit., p. 411.

[21]   « Acta del Consejo Extraordinario de gobierno del jueves 8 de julio de 1824 », AGN, libros manuscritos, legajo 24, f. 115. Il a été reproduit par Paul Verna, Petión y Bolívar, op. cit., p. 412-414.

[22]   Ibid.

[23]   « Acta del Consejo ordinario de gobierno del lunes 12 de julio de 1824 », id., f. 117 v. La communication de Pedro Gual à Desrivières Chanlatte (Bogotá, 15 juillet 1824) se trouve aux AGN, MRE, T2, t. 244, f. 82. Elle a été reproduite dans la Gaceta de Colombia, n° 170, Bogotá, 16 janvier 1825, et par Paul Verna, Petión y Bolívar, op. cit., p. 414-417.

[24]   Pedro Gual à Manuel José Hurtado (Bogotá, julio 19 de 1824), AGN, T2, t. 300, f. 90 v.

[25]   En réponse à certaines récriminations émises par un journal londonien, les rédacteurs de la Gaceta de Colombia nient que le gouvernement de Bogotá ait refusé de reconnaître l’indépendance d’Haïti. Selon eux, les autorités de la république se seraient seulement opposées à la signature, avec l’île, d’une alliance défensive. Cependant, les faits postérieurs démontreront le caractère infondé d’une telle distinction entre reconnaissance et alliance. Cf. « Parte no oficial », Gaceta de Colombia, n° 210, Bogotá, 23 octobre 1825.

[26]   Jean D. Coradin, Histoire diplomatique d’Haïti, op. cit., t. 1, p. 141-144 ; Paul Verna, Petión y Bolívar, op. cit., p. 477-495 ; Ulrick Duvivier, « Le Congrès de Panama et la République d’Haïti », Revista de Historia de América, Mexico, Instituto Panamericano de Geografía e Historia, nos 37-38, 1954, p. 255-277.

[27]   « José Fernández Madrid al secretario de Estado y relaciones exteriores de Colombia (París, 26 septembre 1826) », AGN, MRE, T2, t. 251, f. 9 v.

[28]   AGN, Congreso, Originales de actas, t. 3, ff. 113-122. Je remercie Sergio Mejía de m’avoir communiqué ce document.

[29]   Habitants des plaines du bassin de l’Orénoque et de l’Amazone, au Venezuela et en Colombie.

[30]   Voir sur ce point Marixa Lasso, « Haiti as an image of popular republicanismo in Caribbean Colombia, Cartagena province (1811-1828) », in David P. Geggus (ed.), The Impact of the Haitian Revolution in the Atlantic World, Columbia, University of South Carolina Press, 2001, p. 176-190.

[31]   « Dionisio A. Vargas a la Cámara de Representantes (Bogotá, 29 mars 1825) », AGN, Congreso, Informes de comisiones, t. 49, ff. 326-329.

[32]   Les pardos étaient des « non-blancs », des sang-mêlé, toujours avec du sang noir. La crainte d'un soulèvement racial dans les plaines vénézuéliennes était très forte, au moins depuis la promulgation des Ordenanzas de los Llanos, au début de la première République. Le but de cet ensemble de lois était de consolider la propriété terrienne et celle du bétail vagabond au dépens de la population locale. Cf. Germán Carrera Damas, Boves, aspectos socioeconómicos de la Guerra de Independencia, Caracas, Academia nacional de la Historia, 2010 [1964], p. 196 sq.

[33]   Dans un document « très réservé » adressé au président du Sénat (Bogotá, 14 avril 1824), Francisco de Paula Santander dénonce le fait que des  « espions » haïtiens promeuvent une « révolution espagnole » à la Guaira, Puerto Cabello et « dans une grande partie des départements du Venezuela ». Les craintes d’une insurrection « haïtienne » sont bien partagées par l’exécutif de Colombie. Cf. Santander y el Congreso de 1824. Actas y correspondencia. Senado, Bogotá, Presidencia de la República, t. 1, p. 286-288.

[34]   « Estanislao Vergara a Leandro Palacios (Bogotá, 7 octobre 1829) », AGN, MRE, T2, t. 250, f. 55 v.

[35]   AGN, MRE, T8, caja 582, carpeta, 25 y Caja 579, carpeta 1.