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Céline Paillette, De l'Organisation d'hygiène à l'OMS. Mondialisation et régionalisme européen dans le domaine de la santé, 1919-1954

De l'Organisation d'hygiène à l'OMS. Mondialisation et régionalisme européen dans le domaine de la santé, 1919-1954

 

 

Bulletin n° 32, automne 2010

 

 

 

CÉline Paillette*

 

 

La lutte contre les maladies pestilentielles fait l’objet d’une coopération européenne et internationale depuis le milieu du xixe siècle. Néanmoins, quand en 1919, le typhus ravage l’Est de l’Europe, l’Office international d’hygiène publique (oihp)[1] et les organisations humanitaires traditionnelles s’avèrent incapables de riposter efficacement et communément à la virulence de ce fléau transfrontalier[2].

Dans ce contexte tumultueux, se réalise, en étroite collaboration avec la fondation philanthropique américaine Rockefeller, la création de l’Organisation d’hygiène (oh), organe technique de la jeune Société des Nations. Au cours du xxe siècle, la santé, et son pendant transfrontalier, la lutte contre les épidémies, constituent des « forces profondes » au sens de la notion classique de Pierre Renouvin[3]. Prises en compte par les États, à l’origine d’organisations internationales[4], elles participent aux processus d’internationalisation, voire de mondialisation, et nourrissent des circuits transnationaux où de nouveaux acteurs, non étatiques, jouent un rôle essentiel.

À la charnière des logiques mondiales, européennes et transnationales, ce travail pose des premiers jalons pour comprendre comment la santé participe à la mutation des relations entre les États et entre les sociétés depuis la création de l’oh en 1923 aux premiers programmes sanitaires européens de l’oms au milieu des années 1950.

 

L’Organisation d’hygiène et la fondation Rockefeller

aux origines d’un ordre sanitaire international (1923-1939)

 

Ludwik Rajchman, énergique directeur de la Section d’hygiène[5], convainc la fondation philanthropique américaine de s’impliquer dans « la création d’un nouvel esprit de la collaboration internationale »[6]. Par son engagement auprès de l’oh, la fondation Rockefeller vise l’accomplissement de son programme mondial : « le bien-être de l’humanité à travers le monde »[7]. Mais ses contributions donnent aussi à l’oh une ampleur internationale que le Pacte de la sdn ne laissait pas soupçonner[8].

 

En outre, les programmes d’échanges de personnels et de voyages collectifs que soutient la Fondation, participent à l’émergence d’un « esprit de corps » européen qui se confond, dans une certaine mesure, avec l’universalisme genevois. Toutefois, au cours des années 1930, les débats autour de la médecine sociale et de la lutte contre la malaria manifestent une première résistance des milieux européens à une forme d’« américanisation »[9] des pratiques sanitaires induite par la Rockefeller. Dans l’entre-deux-guerres, l’action de l’oihp, s’inscrit davantage dans l’héritage des conférences sanitaires intergouvernementales du xixe siècle.

Dans ce cadre, la lutte contre les épidémies alimente principalement les intérêts des puissances impériales européennes s’acquittant d’une « mission civilisatrice » fondatrice de leur identité.

 

De l’Organisation d’hygiène à l’Organisation mondiale de la santé (1939-1946)

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les centres décisionnels impulsifs se situent aux États-Unis. La Rockefeller organise une commission sanitaire pour l’Europe dont l’action s’étend rapidement « partout dans le monde »[10]. Washington s’érige en un pôle politique majeur par la mise en œuvre de l’unrra[11] et par la création de l’oms. Si l’oh ne constitue plus un point nodal actif du paysage sanitaire international, les réseaux construits depuis les années 1920 s’avèrent suffisamment solides pour assurer la transmission de l’expérience genevoise[12]. En 1946, la Constitution de l’oms définit ainsi la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Propulsée au rang des droits de l’Homme, elle devient une « condition fondamentale de la paix dans le monde »[13].

 

Une Europe de la Santé à géométrie variable (1946-1954)

Décentralisée, l’oms dispose d’un Bureau Europe coopérant avec l’unrra et la Rockefeller[14]. Bien qu’entravé, dès 1949, par le départ de l’urss, premier soubresaut de la Guerre froide à l’oms, le Bureau enclenche un premier programme sanitaire européen en février 1952. En septembre, Paul Ribeyre, ministre français de la Santé publique et de la Population, lance le projet d’une Communauté européenne de la Santé (ces). Calqué sur la ceca, ce « Pool blanc » [15] serait doté d’un financement autonome et pourvu d’une Haute autorité supranationale. Il reposerait ainsi sur un « marché commun » des moyens thérapeutiques et sur une « planification générale de l’industrie pharmaceutique et de la fabrication du matériel médico-chirurgical »[16]. Proposé à l’oece[17], le Pool blanc, imaginé par Ribeyre, s’ouvrirait aussi au monde soviétique[18]. La ces serait supranationale et paneuropéenne. Finalement, le ministère français de la Santé échoue à mobiliser les États européens, le Quai d’Orsay et les nouveaux acteurs de l’intégration sanitaire européenne, ministériels ou privés[19]. En 1954, alors que la ces se délite au sein du Conseil de l’Europe, le Bureau Europe de l’oms est crédité dans son action par le retour des Républiques soviétiques en son sein. Copenhague, siège du Bureau, devient non seulement le théâtre de la confrontation et de la concertation entre pays de l’Europe occidentale et du bloc soviétique mais aussi le centre de l’affirmation d’un régionalisme européen contestataire des pratiques américaines[20].

 

Ce premier panorama de la coopération sanitaire, à la croisée des dynamiques mondiales et européennes, met au jour de nouvelles pistes de recherches. Afin de se saisir de la nature propre des enjeux sanitaires, il faut ancrer la réflexion dans l’épaisseur du temps long et mettre en lumière les ressorts d’une collaboration qui, de la lutte contre les épidémies, conduit à la promotion de la santé sur la scène internationale. En outre, si l’on considère l’interpénétration croissante des réseaux transnationaux au cours des processus d’internationalisation et de mondialisation, il convient de mettre au jour une nouvelle figure des relations internationales, l’expert sanitaire. De plus en plus nombreux, ces passeurs d’idées gravitent dans les différentes enceintes mondiales et régionales, transitant d’un réseau à un autre, entre sphères privées et étatiques. Enfin, dans une Europe entre guerres et paix, la santé peut être appréhendée comme une force transcendant le politique, voie d’une collaboration nouvelle entre les sociétés, entre vainqueurs et vaincus, petites et grandes puissances, peuples colonisateurs et libérés, bloc occidental et soviétique.



*    Ce travail est le fruit d’un mémoire de Master 2 « De l’Organisation d’hygiène de la sdn à l’oms, Mondialisation et régionalisme européen dans le domaine de la santé (1919-1954) », réalisé sous la direction de Robert Frank et soutenu, en juin 2010, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. À partir de ces pistes de recherches, Céline Paillette, actuellement doctorante allocataire-monitrice à l'université Paris 1, prépare une thèse sur « L’Europe et les Europes de la santé (1907-1957) », sous la direction de Robert Frank.

[1]    Résultat de la convention sanitaire internationale de 1903, l’oihp est fondé lors de l’Arrangement de Rome de 1907.

[2]    Cf. Francesca Piana, « Humanitaire et politique, in medias res : le typhus en Pologne et l’Organisation internationale d’hygiène de la sdn (1919-1923) », Relations internationales, n° 138, 2009 ; Marta Aleksandra Balinska, Une vie pour l’humanitaire, Ludwik Rajchman (1881-1965), Paris, La Découverte, 1995.

[3]    Jean-Baptiste Duroselle, Pierre Renouvin, Introduction à l’histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 4e édition, 1991.

[4]    Cf. Iris Borowy, Coming to terms with World Health, The League of Nations Health Organisation 1921-1946, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2009 ; Theodore Brown, Marcos Cueto, Elizabeth Fee, « The World Health Organization and the transition from “International” to “Global” public health », American Journal of Public Health, n°1, vol. 96, janvier 2006.

[5]    La Section d’hygiène, dont Rajchman est directeur jusqu’en 1939, constitue l’organe exécutif de l’oh.

[6]    Archives du ministère des Affaires étrangères (Amae), Service français de la sdn, oh 1571, lettre de Ludwik Rajchman à Wickliffe Rose directeur de l’International Health Board (Bureau sanitaire international) de la Fondation Rockefeller, Gênes, 2 mai 1922.

[7]    Ludovic Tournès, La philanthropie américaine et l’Europe : contribution à une histoire transnationale de l’américanisation, volume 2, Mémoire de recherche, Habilitation à diriger des recherches présentée publiquement le 22 novembre 2008, p. 296 sq. et p. 368.

[8]    « Les membres de la Société [] s’efforceront de prendre des mesures d’ordre international pour prévenir et combattre les maladies », Amae, Traités, Multilatéraux, accord n° 9190007, reproduction d’une épreuve avant impression du traité de Versailles signée par les plénipotentiaires alliés, Pacte de la sdn, art. 23-f, p. 18-19. Sur les programmes sanitaires de l’oh, cf. Iris Borowy, Coming to terms…, op. cit.

[9]    Voir sur ce point le nouveau cadre épistémologique proposé par Ludovic Tournès.

[10]   Cf. rafr, « Report of the Treasurer », 1940, p. 361 ; « Report of work of the International Health Commission », 1941, p. 77-79.

[11]   United Nations Relief and Rehabilitation Administration, Administration des Nations unies pour le secours et la reconstruction, organisation interalliée créée en 1943.

[12]   Iris Borowy, Coming to terms…, op. cit., p. 432-442.

[13]   Préambule de la Constitution de l’oms, 22 juillet 1946, Annexe 1, in Les dix premières années de l'Organisation mondiale de la santé, Annexe 3, Genève, oms, 1958, p. 459.

[14]   L’oms est ouverte à la collaboration avec les organisations non gouvernementales, art. 44 de la Constitution de l’oms, ibid., p. 467.

[15]   Expression désignant communément la Communauté européenne de la santé.

[16]   Amae, oms 324, direction générale politique Europe, télégramme au départ de Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, circulaire n° 128, Paris, 25 septembre 1952, 10h30.

[17]   Ibid., conférence en vue d’une organisation européenne de la santé, réunie à Paris, au Salon de l’Horloge, les 12 et 13 décembre 1952.

[18]   Franc-Tireur du 16 octobre 1952, Combat du 16 octobre 1952, Le Monde du 17 octobre 1952, cités par N. Gueuliette-Gavril, « Contribution à l’étude de la communauté européenne de la santé », thèse pour le doctorat de médecine, [s.d.], p. 102, anf, 19930242, article 2.

[19]   Amae, oms 324, lettre de Jean-Marie Louvel, ministre de l’Industrie et du Commerce à Paul Ribeyre, 8 novembre 1952 ; anf, 19930242, article 2, ces, démarches faites auprès du ministre des Affaires étrangères, rapport de M. Vaille, chef du service central de la Pharmacie au ministère de la Santé publique et de la Population, à M. Boutemy, ministre de la Santé publique (8 janvier-9 février 1953), 4 février 1953.

[20]   Leo A. Kaprio, L’oms en Europe : quarante années, l’élaboration d’une politique commune de la santé, oms publications régionales, Série européenne, n° 40, 1991, p. 13.