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Catherine Horel, La France et l’Empire d’Autriche, 1815-1918

La France et l’Empire d’Autriche, 1815-1918

 

 

Bulletin n° 32, automne 2010

 

 

Catherine Horel

 

 

L’histoire des relations entre la France et l’Autriche[1] doit être replacée dans la longue durée chère à l’école historiographique française. De François Ier avec ses rêves d’empire, au choix de l’Empire ottoman contre l’Autriche puis de la Hongrie sous Louis XIV qui soutient la guerre de Rákóczi, la politique française a consisté à parier sur une composante de l’Empire pour le déstabiliser. Les guerres de succession d’Espagne puis d’Autriche voient les deux adversaires s’opposer à nouveau lorsque la France prend le parti de la Bavière[2].

La Révolution française de 1789 marque une césure importante. Pour l’Autriche, elle est le grand péril et dès lors, les rapports avec la France vont être hypothéqués par la crainte permanente de nouvelles explosions révolutionnaires, guidée moins par l’hostilité foncière vis-à-vis de la France que par la hantise du désordre européen. À cet égard, l’ère napoléonienne représente toujours cette peur du désordre : Napoléon donne leur autonomie aux provinces illyriennes et en appelle même à la sédition hongroise. Devant la menace grandissante, l’Autriche doit se résoudre à un compromis. Elle est fidèle en cela à une attitude déjà inscrite dans la longue durée d’une Autriche répugnant et peu douée pour la guerre, malgré l’attachement et la fierté que François-Joseph témoigne pour l’armée impériale. Elle doit donc négocier avec celui qu’elle considère comme un usurpateur, et ce malaise pèsera plus tard très lourd dans les rapports de François-Joseph avec son neveu, Napoléon III.

 

Les racines de l’antagonisme sont à la fois profondes et extrêmement simples, elles respectent l’équation suivante : France = révolution, et Autriche = catholicisme et réaction. Le terrain d’affrontement est l’Italie, en raison d’abord d’une rivalité territoriale, de sphères d’influence, de la personne du pape et de la naissance d’un mouvement libéral et national dans la péninsule. Les deux États ne s’y affrontent pas réellement, menant des guerres par des alliés interposés.

L’apparition de nouveaux acteurs fait changer la perception française de l’équilibre européen et de la gradation des menaces. Pour la France, la grande découverte de 1848 tient dans le fait que l’Autriche est nécessaire à la stabilité de l’équilibre européen devant les dangers de l’unité allemande et de l’expansionnisme russe. On envisage alors des alliances pour éviter que l’un ou l’autre ne domine ; mais si l’Autriche apparaît comme une clé de la stabilité, les deux partenaires ont avoir chacun leur ennemi intime (la Russie pour l’Autriche à cause des Balkans et l’Allemagne pour la France qui vise la rive gauche du Rhin). C’est pourquoi dans les années qui suivirent 1848, le maintien de l’Autriche semblera nécessaire à la France pour contrer l’hégémonie allemande, mais elle ne se donnera pas les moyens de cette politique. L’épisode de 1848 est une nouvelle grande césure dans une tradition de perpétuel affrontement, fondant la continuité de la politique extérieure française envers l’Autriche jusqu’en 1943.

La France et l’Autriche dans le nouvel ordre européen

 

Après 1815, l’ère Metternich est caractérisée par une lutte incessante contre le retour des ambitions françaises. La politique extérieure de l’Autriche vise au maintien de l’ordre établi à l’issue des traités. Le chancelier Metternich fait de cette priorité une véritable obsession, qui finira par aboutir à une sclérose et à un immobilisme total. Dans cet intervalle, les relations entre Vienne et Paris sont  peu cordiales, alors que les deux puissances avaient pourtant, durant cette période, des intérêts communs : préserver l’ordre issu des traités et la paix en Europe, défendre le système monarchique restauré malgré les séquelles napoléoniennes et révolutionnaires toujours apparentes. La principale pomme de discorde demeure l’Italie, mais si la confrontation reste dans des limites raisonnables, elle grève cependant les relations jusqu’à l’arrivée de Napoléon III.

Les rapports entre les deux puissances se déroulent sur deux niveaux. Le premier est affaire de psychologie, voire d’irrationalité. Durant cette période, Metternich fait face à dix ministres des Affaires étrangères français, envers qui il manifeste du mépris. C’est une image déformée de la France qui prédomine chez lui, fondée sur la surestimation du péril intérieur qui confine à une véritable auto-intoxication du chancelier. Il craint également que la France ne cherche à imposer sa Charte constitutionnelle, promulguée par Louis XVIII, dès 1814, qui faisait de la France une monarchie constitutionnelle, surtout en Italie, ou encore en Espagne. Du côté français, l’image de l’Autriche demeure celle de l’ennemi héréditaire qui s’acharne à vouloir encercler la France : notamment par son ambition hégémonique sur l’Italie où la France soutient les revendications nationales.

Le second niveau est celui de la politique internationale, où deux pôles dominent après 1815 : l’Angleterre et la Russie. L’Autriche va s’efforcer durant tout le siècle d’éviter que la France ne s’oriente vers la Russie et les rares périodes de dégel, durant ce premier demi-siècle, vont avoir pour but de ménager la France afin de contrer les ambitions russes. Mais rapidement, Metternich va se rendre compte que l’Angleterre offre de meilleures garanties que la France contre la Russie, surtout dans les Balkans, ce qui explique aussi pourquoi, plus tard, on s’irritera à Vienne de voir les trois puissances se rapprocher et l’on accusera la France d’être à la remorque de l’Angleterre. De la sorte, Metternich peut à nouveau maltraiter la France et lui fait subir les pires humiliations, la dénigrant surtout aux yeux du tsar, lors des conférences internationales de la Sainte Alliance auxquelles elle est admise après 1818[3].

 

Les années 1820 sont dominées par un climat de crise : l’intervention française en Espagne en 1823, bien qu’autorisée par les autres puissances, finit par indisposer l’Autriche ; l’action autrichienne contre Naples et la répression de l’insurrection piémontaise de 1824 sont implicitement dirigées contre la France. L’Autriche fait régner l’ordre en Italie en donnant de médiocres gages à la France. La crise grecque est plus grave car les Russes et les Anglais sont davantage impliqués : la Russie, l’Angleterre et la France se prononcent pour l’indépendance contre l’Autriche. Le spectre de la Russie dans les Balkans se précise d’autant plus que le traité d’Andrinople, signé en 1829, officialise le rôle de la Russie dans les principautés danubiennes où elle était déjà admise comme protectrice des populations chrétiennes. Mais pour le moment, l’intégrité ottomane reste préservée et la poussée de la Russie semble contenue ; surtout, elle apparaît à l’Autriche moins dangereuse que les influences libérales qui se dessinent en Europe occidentale.

La révolution de 1830 creuse une première brèche dans l’ordre européen issu des traités. Il se confirme aux yeux de Metternich que la France est demeurée le foyer incandescent de l’idéologie libérale le plus actif en Europe parce qu’elle en est aussi le berceau ; il se voit conforté dans ses craintes et sa méfiance vis-à-vis de la royauté constitutionnelle. L’Autriche demeurant la tête du système monarchique autoritaire et conservateur, la tension est inévitable car la France ne peut se sentir pleinement en possession de ses libertés tant que subsiste un grand empire fondé sur une idéologie et une pratique politique opposées ; tandis que l’Autriche se sent menacée dans son existence même, par une possible contagion des idées, par le fonctionnement en France d’un système incompatible avec sa structure sociale et politique. Cet antagonisme fondamental va guider la politique extérieure des deux puissances durant tout le xixe siècle.

 

Dans le domaine de la politique étrangère, la révolution parisienne de février 1848 n’apporte pas de changement radical. Dans son manifeste du 2 mars 1848, Lamartine, qui est à la fois président du Conseil du Gouvernement provisoire et ministre des Affaires étrangères, définit les lignes directrices qui vont guider la politique de la France dans les premiers mois de la seconde République. Les traités de 1815 sont repris tels quels pour constituer la base des relations futures du nouveau régime avec le monde extérieur. Mais l’aspect le plus important du texte réside dans la proclamation solennelle de solidarité avec les « peuples opprimés » qui sont, dans l’esprit de Lamartine, les Polonais et les Italiens. Rudolf Apponyi, ambassadeur d’Autriche à Paris, interprète le manifeste comme une provocation envers l’Empire. Toutefois, la déclaration de Lamartine était en réalité plus un gage donné aux attentes de l’opinion publique française que l’expression d’une véritable volonté politique. La France n’a pas besoin de se lancer dans une vaste entreprise de propagande révolutionnaire, son existence seule suffit à fournir un exemple à suivre pour tous les libéraux d’Europe et tous les États se voient ainsi menacés de contagion.

Entre février et mai 1848, Lamartine conduit seul la politique étrangère ; il se consacre à l’amélioration des rapports avec l’Angleterre. Immédiatement après l’éclatement de la révolution il devient évident que la Sainte Alliance ne sera pas remise en vigueur, ce qui apporte à la France un soulagement certain. À l’égard de l’Europe centrale et de l’Autriche, les intérêts de Lamartine se limitent à observer l’attitude de l’Empire habsbourgeois envers l’Italie et au suivi de ses relations avec l’Angleterre et la Russie.

Mais lorsque la révolution atteint aussi Vienne, Budapest et Prague, les diplomates français en poste à Vienne s’interrogent sur une possible redéfinition de la monarchie qui leur paraît d’autant plus problématique que l’Allemagne semble s’acheminer vers l’unité. Les événements de Hongrie conduisent même les chargés d’affaires français à envisager sérieusement une recomposition de la monarchie en une fédération, voire un démembrement de l’Empire. Mais la guerre en Italie demeure la première préoccupation de la France qui voit d’un œil favorable tout ce qui peut affaiblir l’Autriche sans y porter directement la main. Le gouvernement provisoire, et ensuite la Commission exécutive, ont mené une politique étrangère contrastée, qui s’est essentiellement développée sur trois niveaux. Depuis les débuts du régime républicain, le gouvernement a officiellement proclamé ses intentions pacifistes, imposées par son incapacité à mener une quelconque guerre. Cette relative faiblesse a justifié la recherche permanente de l’Entente cordiale, qui fut tout d’abord le souci de Lamartine, puis de son secrétaire d’État Jules Bastide et enfin du Général Cavaignac. Sous cette couverture officielle, Lamartine avait mis en place un système parallèle d’agents secrets, qui parcouraient l’Europe en tous sens pour y semer les idées républicaines. Le troisième étage de cet édifice est le terrain traditionnel de la diplomatie, qui voit d’un mauvais œil l’action des agents venant parfois mettre en contradiction leur politique et celle du gouvernement.

Bastide montra d’emblée peu d’intérêt pour la monarchie des Habsbourg et ne semble pas avoir eu d’opinion sur les conséquences pour la France d’une éventuelle chute de la maison d’Autriche. Comme ses prédécesseurs, son unique et durable souci était l’Italie, il ne possédait aucune connaissance personnelle de l’Empire autrichien et sa complexité dépassait probablement ses capacités intellectuelles. Par sécurité, il eut néanmoins l’intelligence de rester sur un terrain qu’il savait pouvoir maîtriser. Il s’opposa dès le début aux projets d’unité, qu’elle soit italienne ou allemande. Les deux évolutions lui paraissaient menacer, à terme, la sécurité et la position de la France en Europe occidentale et ne laissaient aucune autre alternative à l’Entente cordiale. C’est pourquoi il jugea intéressante la possibilité d’une fédéralisation de la monarchie autrichienne qui permettait à la fois d’empêcher l’unité allemande et italienne et assurait le maintien de la barrière de l’Est contre la Russie. Il accueillit donc favorablement l’autonomie accordée par l’empereur d’Autriche à la Hongrie sous la forme des lois constitutionnelles d’avril. Il avait compris que le démembrement de l'Autriche ne servirait pas les intérêts de la France. Il préféra ainsi s’opposer à elle sur le terrain italien, mais renonça très vite à entreprendre de l’affaiblir à l’Est.

L’étape préalable à la préservation de l’empire d’Autriche est passée par Francfort, où les sessions du Parlement prennent bientôt une teneur qui a tout pour déplaire à la France. La perspective d’une alliance de l’Autriche avec la nouvelle Confédération germanique, qui aboutirait à la constitution d’un empire de 45 millions d’habitants au cœur de l’Europe, ne peut qu’inquiéter la France. La formation d’une Grande Allemagne est donc inacceptable pour la France, surtout si l’on y rajoute le projet d’une alliance entre cette entité et une Hongrie devenue complètement indépendante.

La France se résout au maintien de l’Autriche et l’ancienne politique de Richelieu vit ses derniers instants. Cette évolution n’est pas le fruit d’un enthousiasme subit envers la monarchie des Habsbourg, mais témoigne d’un rejet d’autres solutions, dont l’examen a révélé qu’elles risquaient non seulement de bouleverser l’équilibre européen, mais aussi de menacer la sécurité de la jeune république française. La vision d’une Allemagne unifiée – peu importait alors sa nature politique –, ayant vocation à rassembler tous les territoires germaniques, pousse la France à sortir de son immobilisme : le chargé d’affaires Tallenay reçoit l’ordre de se rapprocher du parti autrichien et de combattre les partisans de l’unité.

Plus tard, après l’échec de la seconde révolution viennoise, les observateurs commencent à voir dans l’avenir la monarchie des Habsbourg se déplacer vers l’Est. Lamartine, lui-même, en avait été convaincu lors d’un voyage qu’il effectua à travers les Balkans en 1832-1833, sur le chemin de son retour de Jérusalem. En mai 1848, le poète avait fait part de ses réflexions au comte Apponyi qui en avait été profondément choqué[4]. Revenue de son embrasement révolutionnaire, la république retrouve lentement la voie du réalisme et espère que l’Autriche acceptera volontiers cette nouvelle mission, pour se sauver elle-même. Les relations officielles et les pratiques de la diplomatie la plus classique reprennent leurs droits au ministère des Affaires étrangères. Les propositions françaises ne doivent pas abuser. Elles reflètent le souci toujours présent d’éloigner l’Autriche des provinces italiennes, où la France veut se ménager à nouveau une zone d’influence qui lui fait défaut depuis des siècles. Mais dans le même temps, il est nécessaire de maintenir la Russie à bonne distance de la Méditerranée, ce que dans l’opinion des décideurs français, seule l’Autriche et l’Empire ottoman peuvent garantir. Les illusions ne sont plus de mise et l’on sait fort bien à Paris que les Habsbourg ne se laisseront pas aussi facilement pousser là où ils ne veulent point aller et surtout n’abandonneront pas de gaîté de cœur leur prédominance dans le monde germanique.

La plupart des diplomates et des publicistes français ont vu dans le congrès slave de Prague une contre-manifestation à la réunion du Parlement de Francfort. L’austroslavisme trouve un écho compréhensif et favorable chez les diplomates tout comme dans la presse parisienne, mais personne n’envisage sérieusement sa réalisation dans les faits. On pense en effet que les nationalités slaves de l’Autriche succomberaient immédiatement après l’octroi de leur autonomie aux tendances panslavistes, ce qui montre à quel point les Français avaient du mal à comprendre la différence entre « petit » et « grand » panslavisme. La peur de la France devant la masse des Slaves s’exprime ouvertement, même si dans le même temps, on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine fascination à leur égard[5].

Après la Pentecôte sanglante de Prague[6], la légation de Vienne sonne l’alarme[7], et si Bastide continue de prôner les idées de liberté et d’autonomie pour toutes les nationalités de la monarchie des Habsbourg, il est désormais certain cependant, que la France ne s’engagera ni pour la Pologne, ni en Italie et encore moins en Hongrie. Le gouvernement français, qui ne voulait entreprendre aucune politique concrète d’intervention, ne veut pas se laisser entraîner à une alliance avec la Hongrie dans le seul but de contrecarrer l’Autriche dans ses ambitions italiennes. La situation en Hongrie était déjà au début de l’été suffisamment claire, pour rendre toute initiative française impossible.

Lorsqu’au début de l’automne 1848 le comte László Teleki arrive à Paris en tant que représentant de la Hongrie, des discussions commencent entre lui et le prince Czartoryski au sujet d’une fédération hungaro-croate. Les cercles officiels français semblent s’être très peu intéressés à ces plans et on les trouve tout aussi rarement mentionnés dans la presse parisienne.

En revanche, la probabilité d’une entente hungaro-roumaine attire bien davantage l’attention des diplomates et, par ricochet, celle du ministère des Affaires étrangères[8]. Mais si le ministre montre, certes, de la sympathie pour la cause des populations chrétiennes des Balkans, il condamne les élans révolutionnaires de la jeunesse valaque qui provoque des troubles rendant inévitable l’intervention de la Russie. Il perpétue, au contraire, le soutien de la France à l’Empire ottoman qui, même affaibli, constitue encore un rempart contre les ambitions russes. Lorsque plus tard, dans le courant de l’automne, les troupes russes pénètrent plus profondément en Valachie, dans le but de surveiller la Transylvanie à partir du Sud, Bastide tente d’entraîner l’Angleterre dans une action commune de protestation. Il échoue et c’est son successeur Drouyn de Lhuys qui y parviendra en 1849, aboutissant à l’évacuation des Principautés.

Dès le mois de décembre 1848, les diplomates et leur ministère considèrent la révolution hongroise comme condamnée. Mais ils se trompent en interprétant la transformation du royaume de Hongrie par la reconnaissance de l’égalité des droits des autres nationalités, ce qui révèle un raisonnement typiquement français, héritier des Lumières et de la Révolution de 1789 et pénétré d’idéologie républicaine. Devant la dissolution du Parlement de Kremsier et l’octroi de la Constitution de mars, les observateurs doivent reconnaître que les espérances d’autonomie sont définitivement enterrées et ils en sont finalement soulagés car, dès lors, la situation est éclaircie[9].

Après l’octroi de la Constitution de mars, le chargé d’affaires français à Vienne s’alarme d’un éventuel retour de flamme de la révolution, puisque la constitution centraliste signifie clairement la fin des tentations fédérales. Il évalue le risque maximum chez les Tchèques et les Polonais, et prédit une résistance durable des Hongrois. Il admet que le texte de la Constitution apporte une déception, mais il le voit cependant comme la meilleure solution pour restaurer l’ordre, y compris vis-à-vis de la question allemande.

C’est à Paris, à la fin du printemps 1849, que sont formulées les dernières initiatives de recomposition de l’espace danubien. Fondées sur les projets déjà énoncés en 1848, elles prennent une autre teneur lorsque la guerre en Hongrie connaît un tournant décisif avec la déclaration d’indépendance, suivie par l’intervention russe. Déjà, depuis l’élection de Louis‑Napoléon à la charge de président de la République le 10 décembre 1848, le monde de la politique étrangère française s’était verrouillé devant l’envoyé hongrois Teleki. Il avait certes été reçu par le chef de l’État, mais l’entretien s'était déroulé dans une atmosphère glaciale. Devant cette rebuffade, il dut se tourner vers les députés de la gauche et vers la presse radicale, ce qui contribua plus à discréditer le combat de la Hongrie pour son indépendance.

La déclaration d’indépendance hongroise du 14 avril 1849 ne comportait aucune mention de la question des nationalités et n’évoquait pas davantage les plans de fédération des pays danubiens. C’est en réaction à ces « oublis » que le prince Czartoryski convoqua la « Conférence fédéraliste » qui se tint les 18 et 19 mai 1849 à l’Hôtel Lambert, quartier général de l’émigration polonaise à Paris. Le « traité de Paris » qui en fut le résultat reconnaissait l’existence en Hongrie de deux groupes nationaux distincts des Magyars : d’une part, les Croates, les Serbes et les Roumains, et, d’autre part, les nationalités moins compactes territorialement et moins définies politiquement, les Slovaques et les Allemands. Les premiers formeraient une sorte d’union des peuples au sein de la couronne de Hongrie, où ils jouiraient d’une large autonomie. Le second groupe serait gratifié d’une administration autonome[10]. Selon Teleki, le système aurait été complété, pour ne pas dire coiffé, par une « Polonia restituta », et à terme la Hongrie aurait également été en mesure d’élargir ces accords en vue de créer une fédération danubienne avec les Principautés roumaines, la Serbie et la Bulgarie. Ensuite, que les pays tchèques aient pu venir se joindre à cette alliance signifiait que l’Autriche se verrait obligée de choisir l’option de la grande Allemagne.

La Czartoryski connection atteignit son but bien trop tard lorsque, articulo mortis, les débris de la diète hongroise votèrent le 28 juillet 1849 la loi d’égalité des droits des nationalités. Par la suite, les agents du prince agirent dans l’Empire ottoman en faveur des exilés hongrois, ils furent secondés dans leur entreprise par un ami intime du comte Zamoyski, le chargé d’affaires français à Constantinople, le général Aupick. L’affaire s’envenima d’une part, entre l’Autriche et la Russie qui exigeaient de la Porte l’extradition des exilés et, d’autre part, la France et l’Angleterre qui allèrent jusqu’à mobiliser leurs flottes dans les détroits. Là encore, pas de philanthropie mais la crainte que la Russie, ayant mis le pied en Hongrie et en Transylvanie, ne profite de cette situation favorable pour s’emparer des Principautés danubiennes ; or les choses étaient claires entre François-Joseph et Nicolas Ier et les troupes de ce dernier ne poussèrent pas leur avantage. La menace d’une Russie balkanique était pour un temps écartée.

En France, le « Parti de l’ordre » avait depuis longtemps affermi ses positions. Tout fonctionnait comme avant et, en premier lieu, la diplomatie. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Alexis de Tocqueville, était certes bien disposé à l’égard de la Hongrie, mais il devait se rendre à l’évidence que la guerre d’indépendance était perdue. Néanmoins, il écrivit à de La Cour qu’une répression trop brutale ne servirait pas les intérêts de l’Autriche. Le chargé d’affaires partageait cette opinion, de même que Tallenay à Francfort. Dans une dépêche à de La Cour, Tocqueville parlait également de la nécessité du maintien de l’Autriche, car si l’Empire se trouvait morcelé et affaibli « il ne serait plus en mesure d’assurer, sur la solution des grandes questions européennes, l’influence qui appartient à une puissance de premier ordre, ce que en toute franchise, nous verrions avec un profond regret »[11].

 

L’ère des occasions manquées

 

Le facteur personnel vient encore une fois jouer un rôle important. Le second Empire est admis parce qu’il signifie le retour à l’ordre mais François-Joseph et les diplomates autrichiens ont une piètre opinion de Napoléon III. Le nouvel empereur porte en lui l’héritage de l’usurpateur et son avènement est le résultat d’un coup d’État.

L’antagonisme se déplace dès l’origine vers l’Italie dont Napoléon fait une cause personnelle : il est favorable depuis longtemps à la cause de l’unité italienne mais voudrait en même temps y garder une aire d’influence. La diplomatie française remet en vigueur la thématique de l’échange de la Lombardie-Vénétie contre les principautés danubiennes mais elle tombe à plat alors que la Russie vient d’aider l’Autriche à pacifier la Hongrie. Précisément, l’autre solution pour affaiblir l’Autriche est l’ancienne pratique qui consiste à tenter de détacher d’elle la Hongrie qui formerait alors une fédération balkanique avec les Roumains et les Serbes. Les projets de Kossuth trouvent un écho auprès de l’empereur qui le reçoit et l’on imagine une liaison avec le général Klapka : un corps d’armée franco-hongrois remonterait par la Dalmatie pour aller s’emparer de la Hongrie. Des discussions dans ce sens ont lieu dans les premiers mois de 1859, mais la guerre austro-sarde va bientôt les faire passer au second plan. Napoléon a longtemps hésité à briser l’ordre européen et il craint que les catholiques français ne le désapprouvent par peur de voir les libéraux italiens s’emparer de Rome. Après l’armistice de Villafranca, il ne sera plus question de faire appel aux Hongrois car Napoléon a obtenu ce qu’il désirait et il ne peut s’engager sur deux fronts d’autant que la Russie et la Prusse pourraient intervenir. Finalement, l’Autriche perd seulement la Lombardie et l’armistice ouvre la voie à une réconciliation entre la France et l’Autriche où Napoléon entrevoit l’éventualité d’une entente face aux ambitions de la Prusse : il garde alors une attitude réservée vis-à-vis des Italiens et des Hongrois. Napoléon est conforté dans ses espoirs par l’attitude extrêmement amicale de l’ambassadeur d’Autriche en France, le prince Richard Metternich et de sa femme Pauline qui est devenue une amie intime de l’impératrice Eugénie.

Entre Sadowa et Sedan, une sorte d’idylle franco-autrichienne se déroule. Jamais les deux États n’ont été aussi proches d’une entente et pourtant tout va échouer pour des raisons diverses mais il faut insister, à nouveau, sur l’importance du facteur personnel. Dans l’historiographie française récente, Jean Bérenger tend à faire peser toute la responsabilité de l’échec sur Napoléon[12], tandis que Jean-Paul Bled charge plutôt François-Joseph[13]. Il me semble, d’un côté, que le premier est victime de l’ancienne mauvaise réputation du second Empire et de la médiocrité de Napoléon dans l’école historique française et qu’il ne prend pas assez en compte les blocages psychologiques du côté autrichien dont la répugnance à s’allier avec le descendant de l’usurpateur a pesé d’un lourd poids dans la décision finale. D’un autre côté, le raisonnement de Jean-Paul Bled en vient à négliger le poids de la nostalgie allemande chez François-Joseph, son peu d’attirance personnelle pour Napoléon et l’incontestable légèreté de Napoléon. De toute manière, les deux partenaires ont fait preuve de leur peu de consistance politique et surtout de leur courte vue, chacun cherchant à obtenir un résultat immédiat dans des directions opposées.

Ce blocage des mentalités explique en partie la passivité de Napoléon lors du déclenchement de la guerre austro-prussienne où il croit faciliter les affaires italiennes en encourageant la Prusse dans la voie du conflit. Des négociations sont entamées par la France vis-à-vis de la Prusse et de l’Autriche pour vendre sa neutralité. L’Autriche s’y prête car elle veut à tout prix éviter l’ouverture d’un double front et elle se méfie des ambitions italiennes de la France  qui obtiendrait alors la Vénétie pour le compte du gouvernement italien. L’Autriche se trouve en position de faiblesse à tous les niveaux : économique, financier et militaire ; le soutien financier de la France serait donc le bienvenu. François-Joseph se maintient sur cette ligne car il veut éviter que la France ne se vende au plus offrant et bascule dans le camp prussien. Mais il ne peut alors savoir que la France n’a rien obtenu de la Prusse. Sa déception sera d’autant plus grande de voir que la France ne le soutient pas, alors que nombreuses ont été les voix qui ont appelé Napoléon à intervenir, y compris l’ambassadeur de France à Vienne, Gramont, qui poussait à l’intervention, la France s’emparant alors de la rive gauche du Rhin. Les deux puissances ont laissé passer l’occasion de montrer à la Prusse la force et surtout d’arrêter l’escalade impérialiste et unificatrice de Bismarck. L’indécision de Napoléon, qui craint de mettre en péril les intérêts de la France, et ses scrupules mal placés pèsent lourd au regard de sa légèreté quatre ans plus tard.

Depuis 1848, la France est favorable à une transformation de la monarchie dans le sens de la fédéralisation ; cette constante persistera jusqu’en 1918-1919[14]. On voit réapparaître, pour la troisième fois depuis 1827, l’argument de la vocation orientale de la monarchie, déjà présent en 1848 ; il est à la fois sincère et aussi politique, dans le but d’éloigner l’Autriche des intérêts français sous prétexte de lui accorder une mission civilisatrice dans les Balkans. À ce moment, l’Empire aussi en est conscient, car la porte occidentale a été fermée par une Allemagne trop forte. Mais les Français ont du mal à comprendre l’intrication des nationalités dans l’Europe orientale et surtout le fait que la nation n’est pas forcément superposable à  la langue et au territoire.

Déçue par la Prusse dont elle n’a rien obtenu en échange de sa neutralité, la France va se tourner à nouveau vers l’Autriche qui semble faire des progrès vers l’adoption d’un régime constitutionnel par l’octroi du Diplôme d’octobre 1860, de la Patente de février 1861 puis du Compromis de 1867 avec la Hongrie. C’est la crainte de la réalisation de l’unité allemande sous obédience prussienne qui domine alors la politique extérieure française.

La malheureuse affaire mexicaine empêche François-Joseph de venir assister à l’inauguration de l’Exposition universelle de Paris en 1867, qu’il visitera néanmoins plus tard, en octobre. La visite de condoléances rendue par Napoléon et Eugénie au couple impérial à Salzbourg en août, est en fait une visite politique. En avril, Napoléon avait proposé une alliance offensive que Gramont était allé présenter à Beust : la France occuperait la rive gauche du Rhin et l’Autriche pourrait faire ce qu’elle jugerait bon avec les États de l’Allemagne du Sud. Mais Beust, pourtant favorable à la France, fait valoir que les Allemands d’Autriche s’opposeraient sans doute à une occupation française de territoires germaniques et que les Hongrois risqueraient également de ne pas suivre. À ce moment, la France, qui se trouve en position de force veut trop en faire et ses prétentions sont trop orgueilleuses, à tout le moins sont-elles inacceptables pour François-Joseph qui ne veut pas se laisser entraîner dans une nouvelle guerre contre la Prusse car il n’était pas en état de la soutenir. Beust et Andrássy prêchent le refus de s’engager dans une politique agressive contre la Prusse et l’on parle alors seulement de « conquêtes morales ».

Les autorités françaises ne comprennent pas que le Compromis, dont elles pensaient qu’il allait renforcer la monarchie, en fait l’affaiblit puisque François-Joseph ne peut plus véritablement décider seul et est obligé de tenir compte des Hongrois qui sont hostiles à une guerre contre la Prusse. Une campagne de presse massive en faveur de la neutralité se déroule d’ailleurs au même moment à Pest. Mais la France, persuadée d’être soutenue par l’Autriche-Hongrie, découvre son isolement à la dernière minute, ce qui n’excuse pas la légèreté de l’entrée en guerre. L’option de neutralité armée retenue par l’Autriche devait lui permettre d’entrer en guerre au côté de la France à tout moment mais la défaite massive des armées françaises annule cette possibilité. François-Joseph a été stupéfait par les revers français, il se faisait une haute idée de l’armée française et croyait à sa victoire, ce qui lui aurait permis un engagement limité et productif. L’échec est donc total et irréversible : les deux États ont un ennemi commun qu’ils n’ont pas été capables de combattre ensemble[15].

L’attitude des Hongrois a été ambiguë. Selon une constante née en 1848, la Russie leur apparaît plus dangereuse que la Prusse et dès lors que la France a montré sa faiblesse, leur intérêt se déplace vers un rapprochement avec l’Allemagne. Certains, comme le baron Eötvös ou même le comte Andrássy, pensent que l’Allemagne va désormais vivre sous la menace de la revanche française et sera donc plus disposée à se montrer conciliante envers l’Autriche-Hongrie. Seuls les indépendantistes restent fidèles à la tendance démocratique favorable à la France et hostile à l’impérialisme prussien.

 

L’antagonisme

 

Durant la période souvent appelée la « République des ducs », qui dure jusqu’en 1879, la diplomatie française oscille entre une alliance avec la Russie et une « alliance blanche » avec les puissances catholiques (Italie, Vatican, Espagne, Autriche-Hongrie). Mais le Quai d’Orsay ne parvient pas à choisir et laisse se développer une tendance de fond qui tend au rapprochement avec l’Angleterre et la Russie[16].

Au début de cette phase d’hésitation, la France envoie à Vienne des hommes plaisant à l’Autriche : un légitimiste comme le marquis de Vogüé est particulièrement apprécié par la cour et par l’empereur lui-même[17]. Si les deux puissances vont devenir antagonistes en raison du partage de l’Europe en deux camps par les alliances de la fin du siècle (d’une part, l’axe Allemagne-Autriche-Hongrie, d’autre part, l’alliance entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie), les hommes continueront à s’apprécier. Le changement d’orientation se précise après 1879[18] quand la République s’affirme, se radicalise et devient plus nettement anticléricale. Si la France continue de porter un soin attentif au choix de ses ambassadeurs, l’Autriche envoie parfois à Paris des antirépublicains fanatiques comme le comte Apponyi[19], mais dans l’ensemble, la stabilité du personnel diplomatique demeure, ainsi l’ambassadeur Hoyos est-il en poste à Paris de 1883 à 1894.

On assiste, après 1879, dans l’esprit des diplomates autrichiens, au retour de la constante Metternich[20], faite de peur et d’hostilité envers la République. Sous Jules Ferry (1879-1885), l’Autriche-Hongrie disparaît du rang des priorités immédiates de la politique extérieure française qui se tourne surtout vers l’expansion coloniale, certes avec la bénédiction de l’Allemagne, en une sorte d’accord tacite qui permet de calmer le traumatisme de l’annexion de l’Alsace-Lorraine et laisse les mains libres à l’Allemagne en Europe.

Au début des années 1890, l’opposition radicale et notamment Léon Gambetta, découvre la « prison des peuples » – l’expression apparaîtra en fait en 1908 au moment de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine. Elle agit par hostilité envers l’Allemagne et mue par une sympathie pour la Russie, ce qui est paradoxal et révélateur de l’ignorance des Français sur l’empire tsariste. Le principe d’autodétermination des nationalités fait son chemin, propagé entre autres par Juliette Adam[21], dont Gambetta fréquentait assidûment le salon, mais surtout par le cercle des slavistes français autour de Louis Leger puis d’Ernest Denis et de Louis Eisenmann. Ces idées apparaissent également dans la presse et font partie des thèmes de réflexion de la Ligue des patriotes, les revues républicaines s’en emparent à leur tour et elles atteignent même certains diplomates. L’École libre des sciences politiques qui vient d’être fondée va former les futures générations de fonctionnaires des Affaires étrangères selon l’héritage du professeur d’histoire diplomatique, Albert Sorel, en leur donnant des connaissances historiques et en facilitant leurs contacts avec les publicistes et les universitaires étrangers. C’est aussi à cette époque que l’Alliance française s’implante en Bohême. Dans la décennie précédente, l’opinion connaissait avant tout la Pologne, qui subit alors une considérable baisse d’intérêt, ainsi que la Hongrie par les souvenirs de la guerre d’indépendance de 1848 et la présence de quelques émigrés particulièrement actifs. Si la Bohême est progressivement découverte, les autres pays et nationalités de la couronne des Habsbourg sont encore absents : les Roumains et les Slovaques feront leur apparition seulement lors des fêtes du Millénaire hongrois dont ils contesteront à Paris la signification hégémonique.

Le règne du radical Théophile Delcassé au Quai d’Orsay (1898-1905) cimente l’alliance franco-russe et en fait le fondement de la politique extérieure française dont le but est de désolidariser les alliés de l’Allemagne ; par conséquent, on s’intéresse à nouveau à l’Autriche-Hongrie afin d’essayer de la détacher de l’Allemagne. Mais il est déjà beaucoup trop tard et les espérances françaises de séparer les deux alliés ainsi que de maintenir la Russie hors des Balkans, sont illusoires. On parie, dès lors, sur les Tchèques qui sont dépeints comme hostiles à la Russie, ce qui n’est que partiellement vrai. La France déploie alors une stratégie d’implantation financière et commerciale en Bohême-Moravie, vue comme une sorte de cheval de Troie, mais qui reste encore trop modeste, bien qu’elle fournisse cependant des racines pour l’avenir. Au début de cette phase, certains commençaient à envisager le démembrement de l’Autriche-Hongrie, mais on reconnaît bien vite dans les milieux officiels que seules l’Allemagne et la Russie en profiteraient et l’on revient donc à l’argument du maintien de la monarchie.

Entre 1908 et 1914, les grandes alliances sont scellées mais une situation nouvelle est néanmoins créée par l’annexion de la Bosnie-Herzégovine puis par les guerres balkaniques. C’est le début de l’amitié franco-serbe et des démarches désespérées sont entreprises par la France pour tenter d’orienter l’Autriche-Hongrie. Les principaux animateurs de ce courant sont Clemenceau, Stephen Pichon et l’ambassadeur de France à Vienne, Crozier. Mais après la crise marocaine et l’approfondissement de la rivalité franco-allemande, Crozier est rappelé à Paris, et il n’est plus question de poursuivre dans cette voie.

La presse prend violemment parti contre l’Autriche-Hongrie, même la droite et l’Action française se prononcent en faveur des nationalités et l’on découvre celles qui étaient demeurées inconnues jusque-là, surtout les Slovaques. Les Croates restent peu connus du grand public et seule la personnalité de Mgr Strossmayer est évoquée en France, mais surtout à l’occasion de sa présence au concile de Vatican I. Il entretenait cependant des relations avec Mgr Dupanloup (1802-1878), un des chefs du catholicisme libéral et célèbre pédagogue qui avait contribué à faire voter la loi de 1875 sur l’enseignement privé. Les Serbes, quant à eux, sont pratiquement absents avant l’alliance franco-russe et la presse ne commence à en parler plus largement qu’au moment de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine en soutenant leurs revendications sur ce territoire.

Quelques dirigeants de l’économie et de la finance tentent alors une percée sur le marché sud-slave, mais ils sont peu nombreux et les milieux diplomatiques ne les encouragent pas ; en revanche, l’implantation en Bohême-Moravie, en Hongrie et sur la place de Vienne, donne de meilleurs résultats. Les intérêts français sont essentiellement représentés par les Chemins de fer et les banques ; le développement du réseau ferré en Autriche-Hongrie a attiré les capitaux français dès les années 1850. Eugène Bontoux devient président de la Südbahngesellschaft (anciens Chemins de fer lombards pour les Français) dont les Rotschild de Paris étaient parmi les fondateurs. Dans le monde de la finance, la présence française tarde à s’affirmer alors que Paris était alors la seconde place financière mondiale après Londres. La percée du Crédit lyonnais est un échec et l’Union générale qui lui succède sur la place de Vienne fait faillite en 1882. En fait, c’est surtout à Budapest que les hommes d’affaires et les banquiers français investissent plus volontiers. Dans le sens inverse, des sociétés autrichiennes et surtout hongroises entrent à la bourse de Paris. Un rapprochement commercial est envisagé par l’intermédiaire de l’ouverture du marché français aux emprunts austro-hongrois, il est encouragé d’emblée par le Quai d’Orsay qui réagit à une initiative du ministre hongrois du Commerce, Ferenc Kossuth, relayée par l’ambassadeur Crozier et par le consul français à Budapest, Fontenay. Le ministre des Finances, Joseph Caillaux, se rend même dans ce but en visite officielle à Budapest, mais l’entreprise est bientôt ruinée par l’hostilité anglaise et russe. Le projet est relancé en 1911 par le président du conseil autrichien Aehrenthal, qui veut faciliter l’entrée des emprunts autrichiens sur le marché français et en général les relations économiques entre les deux pays, mais Crozier s’implique trop en faveur de l’Autriche et la France recule devant le veto russe motivé par l’opération de lancement des célèbres emprunts. L’entreprise est définitivement abandonnée l’année suivante.

À l’approche de la guerre, la théorie de l’équilibre des puissances européennes et de la nécessité de maintenir la monarchie habsbourgeoise est progressivement délaissée et l’on voit, dans certains milieux, l’avenir en termes de jeunes nations. Finalement seuls les socialistes autour de Jean Jaurès tiennent à la préservation d’une monarchie redéfinie dans un sens fédéral, dont la social-démocratie serait la force dominante.

Après le début des hostilités, les campagnes de presse anti-autrichiennes se calment, d’autres préoccupations dominent et la France n’est pas confrontée directement à l’Autriche-Hongrie sur le terrain. La réorganisation fédérale de l’empire, voire sa dissolution, réapparaissent après la révolution russe de février 1917 et surtout lors des tentatives de paix séparée menées au même moment par l’entourage de Charles Ier. Mais les discussions entamées en Suisse ne donnent rien et c’est précisément là que tout se joue, les uns et les autres ayant une fois de plus fait preuve d’incompréhension et de méfiance mutuelles.

Selon une thèse développée par Jean Bérenger, les nationalités sont devenues un prétexte politique, le fond de l’antagonisme étant bien plutôt l’appartenance des deux puissances à deux systèmes d’alliances opposés et rivaux. La question nationale aurait ainsi fourni un outil et une arme à la diplomatie française contre l’Allemagne et ses alliés. Il est vrai que s’il avait fallu faire du respect des nationalités le principal moteur de la politique extérieure française, que dire alors du grand allié russe ? Les chefs des mouvements nationaux auraient pris l’attitude de la France pour un amour sincère, ce qui est cependant vrai pour les milieux de gauche et chez certains diplomates.

 

 

La défaite de la France à Sedan a scellé la situation internationale jusqu’en 1914, en empêchant tout retour en arrière ; l’annexion de l’Alsace-Lorraine rendait dès lors impossible tout rapprochement avec l’Allemagne et la thématique de la revanche a fait le reste. Les deux camps se sont cristallisés et l’alliance franco-russe a achevé de couper l’Europe en deux. À l’origine, il n’existait pas d’hostilité fondamentale entre la France et l’Autriche-Hongrie et certains souvenirs historiques douloureux auraient facilement pu être mis de côté comme la France l’a prouvé avec l’Entente cordiale. Mais la France devient automatiquement hostile aux alliés de l’Allemagne et la question des nationalités est indirectement instrumentalisée contre l’Autriche-Hongrie.

Lors des négociations des traités de paix, l’attitude de la France envers l’ancien Empire est dictée d’abord par les promesses faites aux nationalités et par le poids des autres alliés. Il est ainsi faux, comme on l’entend souvent encore dans les opinions publiques des anciens pays vaincus, en particulier en Hongrie, de faire porter à la France seule la responsabilité du démembrement de la monarchie. En revanche, la France s’est indéniablement laissée entraîner à cautionner un système d’alliances qui, en pratiquant l’exclusive, s’isolait à terme faute de savoir se remodeler et aboutissait à redéfinir l’espace danubien en deux camps antagonistes.




[1]    Une version plus étoffée de cette contribution est parue sous le même titre dans Balcanica, Belgrade, Annual of the Institute for Balkan Studies, 2008, p. 65-89.

[2]    Il est intéressant de remarquer que plus tard, la France fera le pari inverse, jouant la Bavière contre l’unité allemande, en faveur de l’Autriche, en 1919 puis en 1945. Cf. Catherine Horel, « Aperçu des relations franco-autrichiennes depuis 1918 », Occasional Paper Les relations franco-autrichiennes, Diplomatische Akademie, Vienne, 1998 ; Catherine Horel, « Französische Vorstellungen zum Nachkriegs-Österreich 1943‑1945 », Österreich 1945. Ein Ende und viele Anfänge, Forschungen zur Militärgeschichte, vol. 4, Vienne, Styria Verlag, 1997.

[3]    Troppau (Opava) en juillet-septembre 1820 ; Laibach (Ljubljana) en 1821, et Vérone en 1822.

[4]    Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, 1832-1833, Paris, C. Gosselin, 1841, vol. 2, p. 317.

 

[5]    De La Cour à Lamartine, n° 11, 12 mai 1848. AMAE. CP Autriche, vol. 435, p. 157-158.

[6]    Le prince Windischgraetz, qui commande les troupes impériales, profite de la réunion du congrès pour intervenir brutalement et signe, par des bombardements, la fin de l'épisode révolutionnaire à Prague.

[7]    De Gabriac à Bastide, n° 22, 15 juin 1848. AMAE. CP Autriche, vol. 435, p. 249.

[8]    Marian Kukiel, Czartoryski and European Unity, 1770-1861, Princeton, Princeton University Press, 1955, p. 272.

[9]    Catherine Horel, « Frankreich und der Donauraum 1848 », Der Reichstag von Kremsier 1848-1849 und die Tradition des Parlamentarismus in Mitteleuropa, Actes du colloque, Kroměříž, 1998, p. 447.

[10]   Ernst Birke, Frankreich und Ostmitteleuropa. Beiträge zur Politik und Geistesgeschichte, Köln,Graz, Böhlau, 1960, p. 172.

[11]   Tocqueville à de La Cour, n° 42, 22 août 1849. AMAE. CP Autriche, vol. 439 p. 290.

[12]   Jean Bérenger, « Die Österreich-Politik Frankreichs von 1848 bis 1918 », in Adam Wandruszka-Peter Urbanitsch (dir.), Die Habsburgermonarchie 1848-1918, tome VI, Die Habsburgermonarchie im System der internationalen Beziehungen, vol. 2, Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 1993, p. 491-538.

[13]    Jean-Paul Bled, François-Joseph, Paris, Fayard, 1987 ; Id., « Une occasion manquée : le projet d’alliance franco-autrichienne 1867-1870 », Études Danubiennes, tome VI-2, 1990, p. 101-110.

[14]   Catherine Horel, Cette Europe qu’on dit centrale. Des Habsbourg à l’intégration européenne (1815-2004), Paris, Beauchesne, 2009, p. 58-61.

[15]    Analysant plus tard ces errements, le général de Gaulle, dans le premier volume de ses Mémoires de guerre, considérait que Sadowa avait préparé Sedan de la même manière que l’Anschluß avait annoncé la défaite de la France en 1940.

[16]    Catherine Horel, « Les relations franco‑autrichiennes à la fin de l’ère libérale, 1875-1879 », Études Danubiennes, XIV-1, 1998, p. 15-29.

[17]   Voguë à Decazes, dépêche n° 41, 16 juin 1875. MAE. CP Autriche, vol. 514.

[18]    Kuefstein à Andrássy, dépêche n° 42, 15 juillet 1879. HHStA (Haus-, Hof- und Staatsarchiv). P. A. Frankreich. Politische Berichte, carton 70.

[19]    Apponyi à Andrássy, rapport n° 5 du 25 janvier 1876. HHStA. Gesandtschaftsarchiv Paris, carton 68.

[20]    Voguë à Decazes, dépêche n° 19 bis, 2 mars 1878. AMAE. CP Autriche, vol. 516.

[21]   Après avoir mené l’action de solidarité envers les victimes de l’inondation de Szeged en 1879, Juliette Adam effectue un voyage en Hongrie en 1883 et en tire un livre, La patrie hongroise, Paris, Nouvelle Revue, 1884.