X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 32, Revisiter les relations internationales au XIXe siècle » Bernard Lory, La ville balkanissime, Bitola 1800-1918

Bernard Lory, La ville balkanissime, Bitola 1800-1918

La ville balkanissime, Bitola 1800-1918

 

 

Bulletin n° 32, automne 2010

 

 

Bernard Lory

 

 

La « question macédonienne » est entourée d’une réputation sulfureuse de guêpier inextricable et, de ce fait, a été fort négligée par la recherche française[1]. La dernière thèse soutenue est celle de Nadine Lange-Akhund, publiée en anglais : The Macedonian Question, 1893-1908 from Western Sources[2]. Une raison majeure de cette désaffection est l’existence d’une littérature abondante, mais très tendancieuse : le lecteur occidental se voit bombardé de statistiques et de cartes ethnographiques contradictoires qui le tirent à hue et à dia et le somment de prendre parti pour les « légitimes revendications » de tel ou tel camp. Les études récentes produites dans les pays concernés (principalement la Macédoine, la Bulgarie et la Grèce) creusent dans les mêmes ornières et recyclent de façon peu critique des argumentaires vieux de cent ans ou plus.

C’est regrettable, car la question macédonienne est prodigieusement intéressante et riche d’enseignements qui dépassent largement le cadre balkanique. Tout le problème est donc de se libérer des approches stéréotypées et de questionner différemment les sources. Un bon moyen pour cela est de changer d’échelle.

 

Une ville plurielle

 

Cette étude choisit de se focaliser sur une ville importante, la seconde après Thessalonique, Bitola – sous son nom macédonien actuel –, mais que les sources françaises de l’époque désignent généralement sous celui de Monastir. Elle est située au centre de la péninsule, à peu près à équidistance de l’Égée et de l’Adriatique. Sa population atteint les 50 000 habitants vers 1910 et présente une palette confessionnelle et linguistique particulièrement riche : on y trouve des musulmans, des chrétiens orthodoxes et des juifs, des locuteurs du turc, de l’albanais, du slave macédonien, de l’aroumain, du grec, du judéo-espagnol et du romani, qui utilisent comme langue liturgique l’arabe, le slavon, le grec byzantin, l’hébreu et comme langue scolaire le turc ottoman, la katharevusa grecque, le bulgare littéraire, le serbe, le daco-roumain, le français, etc., avec leurs alphabets respectifs. Dans cette diversité, aucun groupe ne peut prétendre à la majorité et à l’hégémonie sociale. La ville de Bitola constitue donc un exceptionnel laboratoire pour étudier les phénomènes de cohabitation et de confrontation, les modalités d’ajustement les unes aux autres de communautés qui se partagent un même espace urbain.

Le tableau qui s’esquisse est évolutif, ce pour quoi l’étude d’une période longue (plus d’un siècle) est particulièrement précieuse, afin d’échapper à des doxa-s nationalistes, qui supposent des identités nationales immuables, données une fois pour toutes. Or l’idée nationale ne pénètre qu’assez tardivement à Bitola, après la guerre de Crimée, soit avec un retard d’une vingtaine d’années par rapport au reste des Balkans. Pour bien comprendre son impact, il importe d’apprécier correctement la situation pré-nationale qui régit les rapports dans une ville aussi complexe.

On part, en effet, du socle ottoman d’une société structurée selon les clivages religieux (société de millet-s). La ville complexe qu’est Bitola apparaît initialement comme une arène assez étroite, où les communautés religieuses sont en compétition inégale : les musulmans y prédominent, tant numériquement que socialement, et la bourgeoisie chrétienne (composée initialement d’Aroumains, fervents adeptes de l’hellénisme) doit manœuvrer pour élargir peu à peu sa présence dans l’espace commun. Cette visibilité accrue du millet chrétien est facilitée par les réformes des Tanzimât. Bitola est une importante ville de garnison et la modernisation de la société passe, pour une bonne part, par l’élément militaire : c’est un trait caractéristique de la modernisation turque, que les historiographies balkaniques refusent de prendre en compte.

Chaque millet jouit d’une assez large autonomie interne. Le responsable communautaire (millet başı : le métropolite pour les orthodoxes, le rabbin principal pour les juifs) est l’interlocuteur privilégié du pouvoir ; il jouit d’un pouvoir important au sein de sa communauté, pouvoir qu’il doit néanmoins négocier avec les instances communautaires, les principaux notables et une jeunesse porteuse de l’idée nationale qui voudrait « prendre le pouvoir ». Chaque communauté, loin d’être un bloc monolithique comme le présentent des récits historiques simplistes, est en fait parcourue de failles et d’intérêts contradictoires. L’idée nationale émerge progressivement comme la plus puissante d’entre elles.

 

L’avènement des nationalismes

 

Peu après la guerre de Crimée, la contestation bulgare fait son apparition au sein du millet orthodoxe (Rum milleti), suivie une quinzaine d’années plus tard de la contestation aroumaine et, dans les années 1890, d’une contestation serbe. Loin de prendre le leadership de la ville multi-communautaire, les chrétiens orthodoxes, devenus majoritaires du fait des mouvements migratoires, s’affaiblissent par scissions successives et s’affrontent dans des luttes acharnées, que les musulmans sont amenés, en dernière instance, à arbitrer. Avant d’exister sur un plan national, un groupe donné tente d’abord de s’inscrire dans le cadre des millet-s. Ceci explique la place primordiale tenue par les questions de langue liturgique, de possession d’églises, de clergé, de cimetières, etc.

Le camp « bulgare » obtient sa reconnaissance officielle en 1870 (exarchat bulgare) et le camp « roumain » en 1905. Le système scolaire, que le régime ottoman abandonne entièrement aux millet-s, est le terrain d’une compétition acharnée. L’enjeu est de taille, car il s’agit de former les générations montantes, celles qui seront confrontées à l’effondrement tant attendu de l’Empire ottoman. Il s’agit donc de façonner des petits Grecs, Bulgares, Serbes ardemment convaincus de la justesse de leur cause nationale respective. Les capitales balkaniques investissent des sommes considérables dans l’œuvre scolaire. Les habitants de Bitola se laissent courtiser, font monter les enchères, réclament toujours plus. Avec une trentaine d’écoles, dont cinq lycées, malgré toute sa diversité culturelle, il est clair que la ville est suréquipée.

Une compétition pour l’excellence scolaire serait, a priori, une chose plutôt sympathique. Malheureusement, à partir des années 1880 et, tout particulièrement, de 1894, quand l’Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne s’implante à Bitola, les écoles deviennent les pépinières de l’action révolutionnaire armée. On passe à la confrontation violente entre les communautés rivales.

 

Violences urbaines

 

La ville de Bitola constitue un laboratoire pour observer comment l’escalade de violence gangrène de proche en proche tous les mécanismes régulateurs de la société. La documentation est abondante, car les grandes puissances (Autriche-Hongrie, Grande-Bretagne, France, Russie, Italie) ont des (vice-)consuls, de même que les petits États balkaniques (Grèce, Roumanie, Serbie, Bulgarie). D’autre part, les révolutionnaires ont rédigé leurs mémoires, trente ou quarante ans plus tard et ils dévoilent avec une tranquille obscénité le racket et les meurtres qu’ils ont perpétrés (cela les pose en héros de la cause nationale… une fois que celle-ci a été perdue !). La violence s’exerce d’abord au sein de la communauté-même, dans une lutte pour l’hégémonie, où les comités secrets terrorisent sciemment les responsables traditionnels que sont les évêques, les prêtres et les notables. Puis on s’en prend aux communautés rivales (« Bulgares » contre « Grecs », « Grecs » contre « Roumains », « Bulgares » contre « Serbes »). Des meurtres ou tentatives de meurtre se produisent chaque semaine. Les comités révolutionnaires ont, en outre, à combattre leurs propres dissensions internes et procèdent à des règlements de compte sanglants. En une dizaine d’années, la dérive maffieuse devient évidente. L’affrontement des bandes armées (četa-s) dans les montagnes macédoniennes a été abondamment décrit ; le développement parallèle de la violence urbaine était resté inétudié. Pour notre xxie siècle, c’est un objet d’étude particulièrement évocateur. On peut affirmer que la Macédoine ottomane a été un des laboratoires du terrorisme international.

La dernière partie du travail relève de l’anthropologie historique. Il s’agit de cerner les contours du vivre-ensemble et du vivre-séparés dans une ville multi-communautaire. Le concept moderne de multiculturalisme s’avère complètement inopérant : des communautés qui vivent ensemble depuis des siècles, dans les mêmes conditions, qui connaissent les barrières symboliques dressées par les « Autres », évoluent bel et bien dans le même univers culturel. La diversité des langues et des religions n’est pas ce qui fait le multiculturalisme. Les habitants de Bitola, tout divisés qu’ils sont, partagent les mêmes valeurs. Mais alors, comment expliquer l’histoire de la désintégration de cette communauté urbaine au long du xxie siècle, si ce n’est par l’action délétère de l’idéologie nationale ?

À notre époque où le communautarisme apparaît comme un des rares moyens de structurer des mégapoles, privées d’expérience d’un véritable vivre-ensemble, le triste exemple de la destruction du Bitola ottoman suscite bien des réflexions. Répétons-le, il est regrettable de laisser l’étude de la « question macédonienne » aux seuls chercheurs balkaniques, car les enjeux qu’on y discerne dépassent largement ce cadre provincial et jettent une lumière très éclairante sur les évolutions de notre planète…

 

 



[1]    Bernard Lory est maître de conférences en civilisation balkanique à l’INALCO, à Paris. Cet article résume sa thèse d’habilitation « La ville balkanissime, Bitola 1800-1918 » (688 pages), réalisée sous la direction d’Antoine Marès et soutenue le 30 novembre 2009 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Nadine Lange-Akhund, The Macedonian Question, 1893-1908 from Western Sources, Boulder, Columbia UP, 1998.