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Thomas Dubost, Exploration spatiale et imaginaire populaire américain, 1957-2009

Exploration spatiale et imaginaire populaire américain, 1957-2009

 

Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

Thomas Dubost

 

 

Teinté d’imaginaire[1], de fiction, de valeurs américaines comme le patriotisme ou l’esprit pionnier des pères fondateurs, le programme spatial américain s’apparente, aux yeux de l’opinion publique, aussi bien à une vision de l’avenir qu’à une reproduction des mythes qui ont façonné l’identité et la culture américaine[2]. Les partisans de l’exploration spatiale ont promis à l’opinion publique que la conquête spatiale permettrait de renouer avec l’époque et l’esprit de la conquête de l’Ouest, qui ont fait des États-Unis une nation exceptionnelle. Selon les défenseurs du programme spatial, les « frontières » et les explorations favorisent l’innovation et encouragent le développement des découvertes scientifiques et technologiques.

Déjà, en 1982, le président Reagan déclarait que l’aboutissement du programme d’essai du vol de la navette était : « l’équivalent historique de la réalisation du premier chemin de fer transcontinental »[3]. Et en 1969, selon Thomas O. Paine : « Nous naviguons sur le nouvel océan de l’espace en faisant le même genre d’exploration que celles menées par les navigateurs lorsqu’ils ont quitté l’Europe Occidentale dans leurs premiers navires »[4]. Plus récemment, les partisans du vol interplanétaire ont évoqué la possibilité de renouveler cette expérience en explorant la « nouvelle frontière » qu’est l’espace. Selon eux, les hommes feront à nouveau l’expérience de l’exploration en rééditant les processus de découverte, conquête et colonisation.

 

« Âge spatial » et analogies historiques

 

Depuis ses débuts, le programme spatial américain a été stimulé par ce grand rêve romantique et les analogies historiques ont joué un rôle essentiel dans la promotion de l’exploration spatiale. Parmi celles-ci, l’une des plus populaires réside dans l’évocation des explorateurs européens qui, par le passé, ont traversé les océans afin de découvrir des terres éloignées et isolées. Selon le Washington Daily News, le seul événement comparable à l’atterrissage lunaire du 20 juillet 1969 est « la découverte par Christophe Colomb de l’Amérique »[5]. De même, selon l’administrateur de la NASA James Beggs, les Américains ont :

« Une obligation pressante de trouver de nouveaux chemins et d’explorer l’inconnu. Cet instinct a guidé Lewis et Clark dans leur traversée d’un continent inexploré. Cet instinct guida l’Amiral Pary et Byrd vers les étendues glaciaires des pôles. Il guida Lindbergh lors de sa traversée de l’Atlantique et permit à 12 astronautes américains de marcher sur la Lune. Si nous perdons à jamais ce besoin de découvrir l’inconnu, nous ne serions plus une grande nation »[6].

 

Observer l’univers pour explorer l’espace

 

Depuis que les hommes ont commencé à imaginer qu’ils pouvaient vivre en dehors de la Terre, ils ont rêvé de pouvoir voyager à travers l’espace et découvrir de nouveaux mondes. Lucien de Samosata, grand penseur grec de l’Antiquité, écrivit une odyssée dans laquelle des hommes voyageaient vers la Lune et y rencontraient des autochtones. Plus tard, au cours du xviie siècle, Johannes Kepler rédigea The Somnium (Le rêve), considéré comme le premier ouvrage de science-fiction. Toutefois, si l’intérêt pour ce genre littéraire est ancien, il ne devint significatif que lorsque Galileo Galilei révéla, en 1610, que les étoiles étaient des planètes à l’égal de la Terre. Cette affirmation, qui rendait possible la découverte de nouvelles formes de vie sur les corps célestes, provoqua une véritable fascination dans l’Europe du xviie siècle, dont les échos peuvent être suivis jusqu’à la période contemporaine.

Reprenant le fil de cette aventure longue de plusieurs siècles, les tenants du programme spatial américain souhaitaient pouvoir quitter la surface de la Terre et partir à la découverte de l’Univers, à l’image de ce que leurs ancêtres avaient fait lors de leur traversée des océans pour découvrir de nouvelles terres. Les stations spatiales devaient faire le tour de la Terre, les hommes devaient coloniser la Lune et la planète Mars. Mais pour beaucoup, l’exploration spatiale s’apparentait à une quête spirituelle, qui permettrait de répondre aux questions fondamentales de l’origine et de la nature de l’humanité. Selon le scientifique britannique Stephen Hawking, cette quête permettrait même aux hommes de connaître « l’esprit de Dieu »[7].

 

Du côté de Mars…

 

Depuis la Mésopotamie et la Grèce antique, les hommes ont mobilisé d’importantes ressources afin d’approcher et de comprendre l’univers. Ainsi, la planète Mars a stimulé l’imagination des hommes durant plusieurs siècles. En observant les étoiles évoluer majestueusement sur la voûte sombre du ciel, les astronomes de l’Antiquité avaient bien remarqué un mystérieux corps rougeâtre qui semblait ne pas obéir aux lois divines. Alors que presque toutes les étoiles décrivaient le même arc de cercle, Mars faisait partie du petit nombre qui ne suivait pas cette trajectoire. Les Grecs nommèrent ces étoiles « planètes », mot signifiant « vagabonds ». De même, les Égyptiens de l’Antiquité, observant le mouvement de rétrogradation de Mars, surnommèrent cette planète le « voyageur à reculons »[8]. Avec sa teinte rouge sang et sa curieuse marche en arrière, Mars fut très tôt associée à la guerre et son mouvement irrégulier, qui évoquait la destruction, le désordre et le chaos, amena les Grecs à l’appeler Arès (les Romains Mars), du nom du dieu de la guerre. Dans les mythes, Arès partaient toujours en guerre accompagné de ses deux serviteurs, Phobos (la peur) et Deïmos (la terreur). Ces noms furent choisis par Asaph Hall pour désigner les deux satellites de Mars lors de leur découverte en 1877.

L’idée selon laquelle Mars était un monde plus âgé que la Terre a contribué à créer un mythe martien qui a dominé la culture populaire tout au long du xxe siècle. Ce mythe s’est développé autour de la conviction que Mars disposait de conditions favorables au développement de la vie. Les découvertes de Giovanni Virginio Schiaparelli, puis de Percival Lowell, ont alimenté ces croyances. En effet, G. V. Schiaparelli observa, en 1877, la présence de marques sur la surface martienne qu’il appela canaux (canali). Cette vision stimula l’imagination de P. Lowell, qui décida de construire un observatoire à Flagstaff dans l’Arizona, achevé en 1894. P. Lowell put y observer Mars et évalua à 200 le nombre de canaux. À la suite de ses observations, il publia trois ouvrages qui contribuèrent à la création d’un mythe « martien »[9]. P. Lowell conclut que ces canaux étaient l’œuvre d’une ancienne civilisation avancée, luttant pour survivre, au sein d’un monde mourant. Les spéculations sur la planète Mars avaient pris des airs de vérité, au point que fiction et réalité furent longtemps liées. Tel fut le thème d’un colloque qui eut lieu au California Institue of Technology (CALTECH), dans la banlieue de Los Angeles, à Pasadena, le 12 novembre 1971.

« Mars s’est en quelque sorte échappée du royaume de la science pour s’emparer des émotions et des pensées humaines avec tant de force qu’elle a fini par fausser l’opinion de la science à son égard [déclara Murray]. Ainsi, ce n’est pas seulement la mentalité populaire qui a été induite en erreur, mais également l’esprit scientifique… Nous voulons à tout prix que Mars soit comme la Terre. Il existe un désir profondément enraciné de découvrir un endroit où il nous serait possible de prendre un nouveau départ »[10].

 

En ce qui concerne Mars, la fiction a donc joué un rôle majeur. Au premier rang des auteurs célèbres, figure H. G. Wells avec La guerre des mondes (War of the Worlds) publié en 1898 et qui demeure, aujourd’hui encore, un des grands classiques du genre. Après lui, nombreux furent les auteurs d’histoires de fiction concernant Mars. Le plus célèbre fut sans doute Edgar Rice Burroughs, plus connu comme le créateur de Tarzan. En 1917, il écrivit La princesse de Mars, qui inaugura une série de 11 romans dédiés à la planète rouge. Par la suite, le livre d’H. G. Wells fut repris dans une émission radiophonique historique aux États-Unis. Le 30 octobre 1938, Orson Welles marqua l’histoire de la radio avec son émission War of the Worlds, qui sema la panique dans tout le pays. Douze ans plus tard, Ray Bradbury, lui-même influencé par E. R. Burroughs, publia The Martian Chronicles. Il marqua toute une génération d’écrivains et de scientifiques, comme Arthur C. Clarke, connu pour le film 2001 : L’odyssée de l’espace. En fin de compte, ces écrivains et bien d’autres partagèrent, avec les scientifiques, le mérite d’avoir entretenu le mythe martien, en le gardant vivant.

 

Fiction et exploration spatiale

 

Jusqu’au xxe siècle, l’exploration de l’espace se limita aux observations des astronomes et aux œuvres de fiction. Les premières initiatives scientifiques furent essentielles dans la mesure où elles créèrent un savoir qui influença et guida les « pères » de l’astronautique moderne, notamment pour la mise au point des fusées.

Le premier de ces « pères » de l’astronautique moderne, le Russe Konstantin Tsiolkovsky, n’aurait jamais effectué des recherches sur la faisabilité du vol spatial sans Jules Verne. En effet, les écrits de Jules Verne – notamment De la Terre à la Lune (1865) et Autour de la Lune (1870) – avaient la particularité d’être scientifiquement plausibles et ils inspirèrent toute une génération de chercheurs. Des auteurs comme Jules Verne ont ainsi permis de faire du vol spatial une réalité. Entre 1926 et 1957, les efforts des scientifiques se concrétisèrent avec le lancement du premier Spoutnik[11] le 4 octobre 1957. Spoutnik 1 inaugura les débuts de l’âge spatial, permettant de réaliser la première étape des prédictions de Tsiolkovsky qui avait déclaré en 1926 :

« Le premier grand exploit de l’humanité dans son voyage dans l’espace, consiste en la réalisation d’un vol au-delà de l’atmosphère par le biais d’un satellite. Le reste est facile comparativement à cet exploit, y compris voyager au-delà de notre système solaire »[12].

 

La fiction, anticipation du vol spatial

 

Au début du XXe siècle, les progrès de l’astronautique et le développement des premières fusées incitèrent les promoteurs de l’exploration spatiale à utiliser la fiction pour promouvoir leurs idées. Il y a soixante ans, les plus enthousiastes essayèrent de convaincre les Américains que la fiction pouvait devenir réalité. « l’Homme va bientôt conquérir l’espace », titrait le magazine Collier’s du 22 mars 1952[13]. Neuf ans plus tard, Youri Gagarine devint le premier homme à se rendre dans l’espace. À cette époque, la fiction était effectivement en passe de devenir réalité et confirmait les intuitions de plusieurs auteurs de fictions. Ainsi Arthur C. Clarke avait prédit qu’un concept de satellites de communication allait bouleverser la société. Plus troublant encore, Jules Verne et Hergé avaient envisagé le voyage sur la Lune bien avant que la NASA ne soit créée. Et le retour sur Terre fut si bien anticipé par Jules Verne que la NASA s’en inspira un siècle plus tard. De même, peu après la création de la NASA le 1er octobre 1958, les membres officiels de l’agence spatiale affirmèrent – suivant la plupart des étapes recommandées par Arthur C. Clarke dans son ouvrage The Exploration of Space, écrit en 1951, soit une décennie plus tôt – que l’exploration humaine de la Lune et des planètes proches de la Terre constituait le but principal de la NASA, ce qui fut confirmé par l’adoption du plan à long terme de 1959.

 

Par ailleurs, la création d’un art spatial fut une des principales méthodes employées pour vaincre le scepticisme de l’opinion. Aucun artiste ne semble avoir eu autant d’impact sur la culture populaire américaine que Chesley Bonestell. En effet, la première génération d’Américains à avoir connu ses travaux de fiction et d’anticipation des années 1940 et 1950, fut marquée par un fort scepticisme, puis par une grande déception envers le vol spatial. Rappelons que les Américains virent l’homme marcher sur la Lune dans le film de Pal, Destination Moon, avant même que l’équipage d’Apollo 11 ne dresse la bannière étoilée sur le satellite de la Terre. Ils virent également des représentations de vaisseaux spatiaux, avant que la navette n’effectue son premier vol et que le premier Spoutnik ne soit envoyé dans l’espace. Le film de Stanley Kubrick et d’Arthur C. Clarke, 2001 : L’odyssée de l’espace, mit en scène une immense station spatiale imaginée par Von Braun, une année avant la mission Apollo 11. Et les États-Unis ne débutèrent la construction de la station spatiale internationale que trente ans plus tard. Notons toutefois que, aujourd’hui encore, l’homme ne peut voyager à la vitesse de la lumière dans l’espace et la NASA n’a trouvé aucune forme de vie sur Mars, principal objectif du programme d’exploration de la planète rouge initié dans les années 1960. La première phase de l’exploration spatiale se solda donc par une grande déception pour l’opinion publique et le rêve d’une exploration glorieuse relève, en somme, plus de la fiction que de faits concrets. Bien que la NASA ait réalisé les « prédictions » de certains auteurs de fiction, les promesses semblent aujourd’hui fort éloignées de la réalité. Pourtant, l’ensemble de ces observations ne décourage ni les scientifiques ni l’opinion publique, puisqu’au début de ce xxie siècle, la NASA conduit toujours des projets d’exploration de Mars par des astronautes.

 

Le programme spatial américain : entre mythes et réalité

 

Soutenue par une perception populaire de l’espace, où l’homme découvre et colonise de nouveaux mondes, l’histoire du programme spatial est celle d’un projet dont le but est de faire de l’imaginaire une réalité. La conquête de l’espace ne serait, en fait, que la continuité de l’exploration terrestre et du mythe de la Frontier aux États-Unis. Pour les promoteurs du vol spatial, les nouveaux défis favorisaient une renaissance spirituelle et stimulaient l’ingéniosité des hommes. L’exploration spatiale était un tel pari que ses partisans en firent le prémisse de grandes découvertes. Même le Washington Post, au départ plutôt sceptique, adopta ce point de vue. En commentant le vol orbital de John Glenn en 1962, les rédacteurs du journal déclarèrent : « il y a quelque chose dans cet âge spatial qui n’est pas différent d’une autre ère de grandes découvertes qui a eu lieu au xve siècle »[14].

 

Cette idée de renaissance spirituelle par l’exploration est un thème abordé par l’astronome Carl Sagan, qui explique le déclin de la société moderne par la « fermeture des frontières », et donc par l’absence de nouvelles terres à explorer. Il estime également que la nécessité d’explorer est une question de survie, un besoin instinctif guidé par notre volonté de survivre. En 1975, l’administrateur de la NASA James Fletcher, en accord avec cette idée, déclara que toute personne refusant d’embrasser l’avenir perdrait le contrôle de sa destinée. « Comme Darwin, nous avons levé le voile sur un nouvel océan : la mer cosmique de l’univers. Il ne peut pas y avoir de retour en arrière : faire ainsi serait une garantie de notre extinction »[15]. Paradoxalement, l’exploration spatiale est présentée ici plus comme une reproduction du passé que comme une vision de l’avenir.

Vers la banalisation du vol spatial ?

 

Par ailleurs, les militants de la conquête spatiale ont façonné un imaginaire populaire où le vol spatial (qui constituait alors le domaine des pilotes d’essai[16]) serait banalisé, comme ce fut le cas pour l’aviation. Au début du siècle, l’aviation concernait seulement des pilotes chevronnés, et les « prophètes » de l’aéronautique avaient prédit que l’avion deviendrait un moyen de transport couramment utilisé. La réalisation de cette prophétie encouragea les partisans du programme spatial à croire que l’histoire du vol spatial suivrait une même évolution. Aussi lorsque le président Nixon donna son accord pour le Space Shuttle Program (programme de la navette dont l’accord a été donné le 5 janvier 1972), les attentes concernant la navette étaient-elles très importantes. Dès ses débuts, la navette fut conçue pour être lancée dans l’espace par une fusée et pour atterrir comme un avion, mais surtout il fallait qu’elle puisse être utilisée à plusieurs reprises. À ce sujet, Un membre de la NASA déclara : « Il n’y a aucun moyen de rendre le chemin de fer rentable si on change de locomotive à chaque fois »[17]. Vers le milieu des années 1980 cependant, la NASA dut reconnaître que la navette ne pourrait pas remplir ses objectifs initiaux. Comme le résume Tony de Tara, le directeur exécutif de la Space Frontier Foundation[18], dans cet entretien de 2003 :

« Malgré tous les efforts entrepris lors de la première moitié de siècle de l’ère spatiale, le vol spatial n’a pas progressé aussi rapidement que l’aviation lors de la première moitié du xxe siècle. 50 ans après qu’Orville et Wilbur Wright ont réalisé le premier vol aérien à Kitty Hawk en Caroline du Nord le 17 décembre 1903, l’aviation avait déjà transformé la stratégie militaire et l’aviation avait déjà fourni un moyen abordable pour le vol commercial et de transport pour une population devenue extrêmement mobile […] " Lors des 50 précédentes années, les hommes ont pensé qu’ils pourraient voyager dans l’espace au cours des 10 ou 20 prochaines années ", déclare Tony De Tora, le directeur exécutif de la Space Frontier Foundation avant de conclure " Et, pendant cinquante ans, les hommes ont eu tort " »[19].

 

Pour l’opinion publique, l’intérêt de l’espace est donc de pouvoir redonner « vie » au passé ; les scientifiques cherchent de nouvelles formes de vie dans l’univers à l’image de leurs ancêtres qui découvrirent sur Terre de nouvelles espèces. Pendant des siècles, les explorateurs ont captivé l’attention des lecteurs en écrivant des récits de voyages dans lesquels ils affirmaient avoir rencontré d’étranges espèces animales. Cette croyance a toujours été utilisée par les défenseurs du programme spatial. Il est probable que l’opinion publique n’aurait pas prêté autant d’attention à l’exploration de l’espace, si ses partisans avaient présenté l’univers comme un monde désertique et inhabité. L’une des études les plus importantes de l’époque moderne est celle de l’expédition de 1831-1836 qui emmena l’équipage du navire le Beagle le long des côtes de l’Amérique du Sud du côté de l’océan Pacifique. Le naturaliste Charles Darwin décrivit des créatures tout aussi fantastiques que celles figurant dans les récits du Moyen Âge.

 

Ainsi, après la découverte de planètes similaires à la Terre dans notre système solaire et les récits des explorateurs décrivant l’existence de créatures fantastiques, l’exploration a été associée à la découverte de nouvelles formes de vie. Les comparaisons sont nombreuses et montrent que l’exploration spatiale reproduit des mythes qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Par ailleurs, les livres de science-fiction utilisent avec habileté les idéaux de la culture américaine. Ils exaltent le courage de l’explorateur qui s’aventure sur des terres inconnues, apportant avec lui les promesses d’un nouveau départ vers un monde futur où tout serait mieux que par le passé. Au final, l’exploration de l’univers réalise un rêve que les politiciens ne peuvent détruire car il porte en lui les valeurs et les idéaux d’une culture, même si les promoteurs de ce rêve ont ou peuvent échoué.

 

Peur et sécurité nationale

 

L’avènement du programme spatial tient beaucoup aux évolutions de l’opinion publique étatsunienne au cours des années 1950. En effet, la découverte de l’énergie atomique et de ses capacités de destructions massives eurent de profonds échos dans la population, dans le contexte spécifique de la Guerre froide. Les craintes suscitées par une éventuelle guerre nucléaire contribuèrent à faire de l’espace le symbole de l’avenir de l’humanité, offrant ainsi une large gamme d’arguments aux partisans de l’exploration de l’univers, qui insistèrent sur la nécessité de conquérir cette « nouvelle frontière ». La peur d’y voir éclater la Guerre froide, selon la rhétorique utilisée par Johnson et les démocrates afin de discréditer le président Eisenhower dans les années 1950, fut d’ailleurs un aspect fondamental de la campagne présidentielle du sénateur John Fitzgerald Kennedy, qui déclara :

« Le contrôle de l’espace se fera lors de la prochaine décennie. Si les Soviétiques contrôlent l’espace ils peuvent contrôler la Terre, à l’image des siècles précédents où la nation qui contrôlait les mers dominait les continents… Nous ne pouvons pas finir deuxième dans cette course. Afin d’assurer la paix et la liberté, nous devons être les premiers »[20].

 

Le 25 mai de l’année suivante, Kennedy fixa comme objectif de faire des États-Unis la première nation à envoyer l’homme sur la Lune avant la fin de la décennie[21].

 

Par ailleurs, la conquête de l’espace est à resituer dans la longue tradition des écrits évoquant l’Apocalypse[22]. Les scientifiques ayant pris conscience du danger que représente l’espace suite aux progrès de l’astronomie, le vol interplanétaire s’est imposé dans l’imaginaire populaire comme la seule solution permettant d’éviter toute une série de catastrophes comme la chute d’un astéroïde. Le fait que la fin du monde provienne des cieux a naturellement laissé penser que l’avenir serait déterminé par des activités conduites au-delà de la surface de notre planète.

 

L’une des plus étranges manifestations de cette croyance est celle des OVNI (Objets Volants Non Identifiés ou UFO : Unidentified Flying Objects). L’événement symbolisant ce phénomène est l’« accident » du mercredi 2 juillet 1947 de Roswell, dans le Nouveau-Mexique, où le fermier Brazel aurait découvert une épave de soucoupe volante écrasée dans le désert américain. Suite au lancement du premier Spoutnik, le nombre d’Américains déclarant voir des OVNI ne cessa d’augmenter, bien que les craintes de l’opinion publique – guerre nucléaire ou la venue d’extraterrestres dans les années 1950 – ne se soient pas réalisées.

 

En outre, lorsque la Guerre froide toucha à sa fin, la plupart des motifs qui avaient justifié l’effort spatial national ne permit plus de soutenir un programme de recherche ambitieux. Les partisans de l’aventure spatiale n’abandonnèrent pas l’utilisation de la peur pour sensibiliser l’opinion publique et bénéficier du soutien nécessaire à la réalisation de leurs rêves, mais adaptèrent leur discours, en soulignant le danger que représentaient les astéroïdes et comètes. Les observations des astronomes ont démontré que la collision d’un astéroïde avec la Terre n’arrive que tous les 300 000 ans. Mais il est certain que sous un tel choc, notre espèce serait vouée à l’extinction.

 

Par conséquent, les partisans de l’exploration du cosmos rappelèrent à l’opinion publique que des astéroïdes bien plus petits pouvaient provoquer des effets dévastateurs sur la Terre. Pour exemple, en 1908, une comète de 6 mètres de diamètre seulement entra dans l’atmosphère et s’écrasa sur Tunguska, en Sibérie, détruisant tout sur un rayon deux fois plus large que la ville de New York. Cette menace permit à certains, comme Carl Sagan, de conclure qu’aucune civilisation ne pouvait survivre sans devenir une civilisation interplanétaire et d’affirmer : « C’est le vol spatial ou l’extinction »[23]. Ainsi, les partisans de la quête spatiale ne cessèrent de chercher de nouvelles explications, fondées sur leurs anciennes ambitions et leurs nouvelles découvertes, afin de promouvoir leurs projets.

 

En définitive, la peur et les principes de sécurité nationale – sur fond d’analogies historiques – fonctionnent tant que la NASA conduit des activités spatiales. Plus encore, l’histoire américaine et l’identification de l’espace comme la « New Frontier », évoquée par le président Kennedy, font que l’espace sera toujours perçu par l’opinion publique, et selon les termes du personnage principal de la série télévisée Star Trek, comme : « L’espace, la dernière frontière »[24].

 


[1]    L’auteur est actuellement en Master 2 professionnel : « Patrimoine et gestion touristique », à l’Institut Catholique de Paris et en stage chez le tour-opérateur Kuoni.

[2]    Cet article est issu du mémoire de Master 2 recherche, réalisé sous la direction d’Hélène Harter : « Opinion publique et programme spatial américain : 1957-2009 », soutenu en juin 2009, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[3]    Cf. Ronald Reagan Presidential Library, Remarks at Edwards Air Force Base, California, On Completion of the Fourth Mission of the Space Shuttle Columbia, « Public Papers of the President », 4 juillet 1982.

[4]    Thomas O. Paine, Thomas A. Edison Memorial Lecture, Washington D.C., Naval Research Lab, 1969, p. 11.

[5]    « The Columbus’ discovery of the western hemisphere », « Day At Tranquility », Washington Daily News, 21 juillet 1969 (cf. le site du journal).

[6]    James M. Beggs, « Remarks Prepared For Delivery At the Detroit Economic Club and Detroit Engineering Society », Why the United-States Needs A Space Station, NASA History Office, 23 juin 1982 p. 2-3.

[7]    Cf. Stephen Hawking, A Brief History of Time, New York, Bantam Books, 1988, p. 7-11 et p. 174-175.

[8]    Jupiter et Saturne font de même mais en raison de leur éloignement, elles se déplacent avec plus de lenteur, et l’inversion est par conséquent moins perceptible.

[9]    Cf. Percival Lowell, Mars, New York, Houghton Mifflin, 1895 ; Mars and its Canals, New York, Macmillan, 1907 ; Mars as the Abode of Life, New York, Macmillan, 1908.

[10]   Cf. Paul Raeburn, Charles Frankel, Matt Golombek, À la découverte de la planète rouge Mars, Barcelone, National Geographic, 2001, p. 34.

[11]   Du russe signifiant « compagnon de voyage ».

[12]   Paul Dickson, Sputnik : The Shock Of The Century, New York, Berkeley Books, 2001, p. 37.

[13]   « Human Will Conquer Space Soon ! », Collier’s, 22 mars 1952.

[14]   The Washington Post, « Go ! », 21 février 1962.

[15]   James Fletcher, NASA And The Now Syndrome, NASA-TM-X-72918, NASA History Office, 1er janvier 1975, p. 3.

[16]   Lors des débuts du programme spatial américain, les astronautes étaient des pilotes d’essai. Tom Wolfe l’a brillamment montré dans : The Right Stuff, New York, Strauss & Giroux, Farrar, 1979.

[17]   Howard E. Mc Curdy, Inside NASA High Technology and Organization Change in the U.S. Space Program, Baltimore, John Hopkins University Press, 1993, p. 57.

[18]   La Space Frontier Foundation [Fondation de la frontière spatiale] est une association qui a été créée en 1988, dans le but de promouvoir la privatisation de l’exploration spatiale au détriment du gouvernement, et donc de la NASA, fortement critiquée par l’association.

[19]   Brian Berger, « Goals For The Next Century: To the Moon, Mars and Beyond », Space.com, 14 juillet 2003, [site consulté en ligne le 1er mars 2010 : http://research.lifeboat.com/chafer.htm, Chapitre Pace of Spaceflight].

[20]   John Fitzgerald Kennedy, « If The Soviets Control Space », Missiles and Rockets, 10 octobre 1960, p.12-13. Cité sur le site internet jfklink.com : [http://www.jfklink.com/speeches/joint/app17_missilesandrockets.html#jfk, consulté le 1er mars 2010].

[21]   John F. Kennedy, Historical Resources, Presidential Library & Museum, Archives, discours du 25 mai 1961.

[22]   Le mot « Apocalypse » signifie « révélation ».

[23]   Carl Sagan, Pale Blue Dot: A Vision Of The Human Future In Space, New York, Random House, 1994, p. 327.

[24]   « Space, the final frontier… », Captain James Kirk, Star Trek, 1966.