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Sophie Kienlen, France-Russie : trois cents ans de relations privilégiées. Compte rendu du colloque, Paris, 7-9 octobre 2009

France-Russie : trois cents ans de relations privilégiées. Compte rendu du colloque, Paris, 7-9 octobre 2009

 

 

Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

Sophie Kienlen

 

 

Le colloque international « France-Russie : trois cents ans de relations privilégiées » a eu lieu au Musée de l’Armée-Hôtel national des Invalides à Paris du 7 au 9 octobre 2009[1]. Organisé par l’UMR 8138 Identités, Relations Internationales et Civilisations de l’Europe (IRICE), le colloque a été, du côté français, porté par Marie-Pierre Rey (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Ces trois journées consacrées à l’étude des relations franco-russes du xviiie siècle à nos jours ont rassemblé de nombreux chercheurs et conservateurs, français et russes, pour débattre de ce thème avec un auditoire formé de spécialistes de l’Est européen et de membres de la communauté russe de Paris.

Le général Bresse, directeur du Musée de l’Armée, et son Excellence Alexandre Orlov, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Fédération de Russie en France, ont ouvert le colloque. Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, et Alexandre Tchoubarian, directeur de l’Institut d’histoire universelle de l’Académie des sciences de Russie, ont introduit ensemble le colloque.

Le thème a été décliné chronologiquement. Une histoire des rapports diplomatiques et économiques présentant les enjeux d’un rapprochement franco-russe au xviiie siècle a lancé la réflexion. On retiendra les apports de l’intervention de Lucien Bély (Université Paris-Sorbonne Paris IV) sur les enjeux, succès et mécomptes caractérisant les relations franco-russes au xviiie siècle et celle de Francine-Dominique Liechtenhan (Université Paris-Sorbonne Paris IV) sur les espoirs, les limites et les déceptions qu’a suscités la première ambassade de France en Russie. Alexandre Stroev (Université de Paris III Sorbonne nouvelle) a proposé une étude des espions et des diplomates français en Russie au xviiie siècle.

Ensuite, les discussions ont porté sur les contacts culturels et artistiques à l’origine d’importantes impulsions politiques. Là aussi, les contributions des spécialistes du xviiie siècle, des guerres napoléoniennes et des années 1880 ont nourri la problématique. Parmi elles, on retiendra celle de Marie-Pierre Rey (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne) consacrée au séjour d’Alexandre Ier à Paris au printemps 1814 et sa vision de l’Europe, sous-jacente à ce séjour. Brigitte de Montclos (conservateur en chef du Patrimoine) a présenté les enjeux de l’influence française sur l’évolution de la culture et de l’art russes au xixe siècle, et Gianni Cariani (Université de Strasbourg) est intervenu sur le changement de perception de la culture russe entre 1879 et 1915, de L. Clément de Ris à K. S. Malevitch.

 

La deuxième journée a été consacrée à l’alliance et ses vicissitudes, des années 1890 aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Les nouveaux enjeux politiques, diplomatiques et stratégiques de l’alliance franco-russe des années 1890 ont d’abord été traités. Sergeï V. Mironenko (Archives d’État de la Fédération de Russie) a soulevé l’intérêt présenté par les archives du tsar Nicolas II, qui apportent un éclairage original aux représentations russes de la France et des Français. Emmanuel Penicaut (Service historique de la Défense) a montré comment les liens de coopération entre les armées française et russe se sont construits à travers des échanges de militaires, à l’exemple des stages de jeunes officiers ou des missions de dirigeants français en Russie. Andrey I. Lyalin (Musée de la Marine) a souligné le rôle des visites officielles des présidents du Conseil français en Russie et de leurs homologues russes en France, dans le rapprochement entre les deux pays.

 

Ensuite, l’étude des relations bilatérales et l’avènement du régime soviétique ont nourri les contributions de Sophie Coeuré (École normale supérieure) et de Sabine Dullin (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne). S’appuyant sur l’analyse de la presse et des organisations de masse, Sophie Coeuré a traité de la réception du nouvel État soviétique en France, à partir de 1924, date de la reprise des relations officielles franco-russes après leur interruption lors de la révolution de 1917. Elle conclut à la coexistence de deux perceptions distinctes : russes et bolchéviques, chaque image attirant une certaine catégorie de Français et en repoussant d’autres. Sabine Dullin a posé la question des liens de dépendance entre Staline et la France, déduisant qu’un refroidissement des relations était politiquement utile des deux côtés : il servait les intérêts de la droite française, et la politique d’image de Staline s’appuyait sur l’assignation de la France au banc des ennemis publics de l’URSS.

On retiendra les éclairages d’Alexandre V. Revyakin et de Vladislav P. Smirnov (Université d’État des relations internationales de Moscou) et ceux de Georges-Henri Soutou (Académie des sciences morales et politiques), sur les rapports entre la France et l’URSS, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, s’arrêtant particulièrement sur la visite du général de Gaulle à Moscou, en 1944, et sur la signature du traité franco-soviétique.

Pour Alexandre V. Revyakin, les techniques de négociation et la balance des pouvoirs sont des champs d’observation privilégiés de l’étude des relations franco-russes. Avec Marina P. Arzakanyan (Institut d’Histoire universelle), ils ont mis en évidence l’intégration de la représentation de la France à la machine de propagande soviétique. Ils ont proposé deux exemples de la représentation de la France dans les médias soviétiques. Vladislav P. Smirnov a montré comment les médias ont rendu compte du grand défilé militaire du 1er mai qui a précédé la signature du Pacte franco-soviétique de 1935. Marina P. Arzakanyan a fait l’analyse de la couverture médiatique de la visite du général de Gaulle en URSS, en 1944.

 

Une troisième journée consacrée aux relations franco-russes de la Guerre froide à la Détente a donné à entendre l’intervention de Maurice Vaïsse (Institut d’études politiques) sur le voyage de 1966 comme événement fondateur de la diplomatie de la Ve République. La communication de Georges Saunier (Institut François Mitterrand) sur la place de l’URSS dans la diplomatie mitterrandienne, et celle d’Anne de Tinguy (INALCO et Sciences Po-CERI) sur la spécificité du partenariat franco-russe aujourd’hui, ont marqué cette dernière journée du colloque.

Les apports de ce colloque sont multiples. Retraçant les continuités et les ruptures, ce colloque a voulu mettre à jour ce que Sabine Dullin appelle les « éléments structurants » de cette relation, ceux qui perdurent lorsque la conjoncture se détériore. Ainsi, les éléments qui caractérisent les relations franco-russes sur les trois siècles sont les suivants :

Entre le xviiie et la fin du xixe siècles, les relations franco-russes suivent « une évolution sinusoïdale », selon Georges-Henri Soutou. Au début du xxe siècle, la relation est marquée par un espoir ambigu de rapprochement, comme l’incarne la paix de Tilsit, traitée par Iuri Rubinski, et la tragédie de 1812. À la période faste de la fin du xive au début du xxe siècle, succède le vide laissé par la Révolution d’Octobre 1917. La reprise progressive commence en 1924, auquel succède un refroidissement en 1927, pour ensuite évoluer vers un nouveau rapprochement lors de l’accession de Hitler au pouvoir en Allemagne, autour de 1933. Le rapprochement occasionné par le pacte germano-soviétique de 1939 connaît les suites que l’on sait. Après 1944, les relations s’améliorent puis se détériorent à nouveau, suivant l’évolution de la relation entre les dirigeants soviétiques et le général de Gaulle, représentant successivement la France libre, le CFLN et le GPRF.

Le rôle important de l’Angleterre et de l’Allemagne dans le jeu des alliances entre la France et la Russie au long des xixe et xxe siècles a été souligné. À partir du dernier tiers du xxe siècle, la relation franco-russe, devenue franco-soviétique, s’est développée dans un contexte en mutation, marqué d’abord par l’essor de la Guerre froide puis par le facteur-clef qu’a constitué l’intégration européenne. La contribution de Georges Saunier, sur la vision mitterrandienne de l’Union soviétique, et celle d’Anne de Tinguy, sur les relations bilatérales actuelles, en ont bien souligné l’importance.

À plusieurs reprises, le colloque a soulevé la question de la nature des liens entre le PCF et le régime soviétique, les tentatives d’instrumentalisation du PCF par Moscou et la résistance croissante de la France. Les échanges entre Thorez et Staline sont restitués dans l’article « 1944-1947, les entretiens entre Maurice Thorez et Joseph Staline » de la revue Communisme (n° 45-46, 1996).

 

Un autre intérêt du colloque a résidé dans le fait qu’il a su faire dialoguer les représentants des organismes entre eux. Les Archives d’État de la Fédération de Russie, le Service historique de la Défense, le Musée de la Marine, pour n’en citer que quelques-uns, sont tous dépositaires d’une partie de la mémoire des relations franco-russes, et plusieurs recherches y ont trouvé leur point de départ, grâce à la consultation de leurs collections. Qu’il s’agisse des poèmes français rassemblés par le tsar Nicolas II, des médailles offertes aux officiers par la ville de Paris, tous ces objets contribuent à la mémoire que l’on garde des événements. « Chaque époque fait ses choix propres » comme l’a rappelé Sergeï V. Mironenko.

 

Ce colloque s’est donc révélé être un riche témoignage de l’historiographie contemporaine des études de relations internationales. Car si la recherche laisse, aujourd’hui en France, une place de choix aux échanges diplomatiques et politiques, pour autant, les échanges économiques, et surtout culturels, entre la France et la Russie, font également l’objet de nombreux travaux.

Ce colloque a également permis aux chercheurs français une immersion intéressante dans le monde russe de la recherche. Dans les communications, la figure de l’homme politique, l’histoire militaire et diplomatique fascinent toujours. Notons également que si la qualité scientifique des communications a été très variable (à niveau égal de qualification de leurs auteurs), il est apparu une grande disparité dans les méthodes de recherche, ainsi que dans la structure des communications, parfois très éloignées des standards français en la matière. Enfin, la barrière de la langue, que les techniques de traduction simultanée ont résolu seulement en partie, a posé, elle aussi, quelques problèmes.

Pourtant, en devenant l’espace de rencontre de ces deux traditions académiques et en s’engageant dans un important travail de traduction, ce colloque a atteint son objectif : renforcer les échanges entre les deux pays, et, à sa façon, s’inscrire dans la continuité de trois siècles de relations franco-russes.

 


[1]    Sophie Kienlen est doctorante au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, à l’Université de Versailles Saint-Quentin. Elle prépare un doctorat d’histoire sous la direction de Christian Delporte : « Culture française et culture américaine en Bulgarie depuis 1990 »