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Marie-Pierre Rey, Éditorial n° 31

Éditorial n° 31

 

 

 

Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

 

 

Marie-Pierre Rey

 

 

Outre plusieurs comptes rendus de thèses, d’habilitation à diriger des thèses (hdr) et de colloques, ce numéro offre neuf contributions qui, au-delà de leurs diversités géographique et thématique, présentent quelques caractéristiques communes.

 

Trois des neuf articles portent sur la fin du xviiie et le xixe siècles, signe de la vitalité retrouvée de cette période souvent négligée par rapport au xxe siècle, dans le champ des relations internationales et des mondes étrangers. Il me paraît, en effet, crucial de repenser l’histoire des relations internationales du xixe siècle en l’éclairant et en la dynamisant par des emprunts de méthode et de contenu à d’autres disciplines que l’histoire stricto, comme la sociologie, la science politique, l’anthropologie culturelle, ou bien encore, l’histoire de l’art. De plus, plusieurs des articles réunis dans ce numéro abordent des questions complexes où les dimensions politique, sociale et culturelle s’entremêlent avec efficacité pour donner davantage de force au propos. J’y vois un bon signe pour la jeune recherche, à l’aise avec des approches croisées.

 

Les trois contributions traitant des xviiie et xixe siècles relèvent de trois sphères géographiques différentes.

Fondé sur un très riche corpus d’archives récemment mises en ligne, l’article de Bénédicte Laplane aborde les relations entre la France, le Canada et les Canadiens français entre 1760 et 1815 ; en mettant le focus sur les enjeux diplomatiques, religieux et culturels d’une période complexe et finalement mal connue des historiens, il rend compte avec beaucoup de finesse de la richesse des liens culturels et familiaux qui, dans le dernier tiers du xviiie siècle, continuaient d’unir les Français canadiens à la France ; mais il montre aussi comment ces liens se sont progressivement distendus, achoppant sur la Révolution française et sur ses excès antireligieux et antimonarchiques dont les Français canadiens ne se sont jamais sentis solidaires, tandis que, de son côté, la France du Directoire puis celle de l’Empire, soucieuses d’autres priorités géopolitiques, avaient de facto renoncé à toute perspective de reconquête. L’auteur souligne ainsi, qu’en 1815, « le Canada français » n’était plus qu’un vague objet de nostalgie sur le plan politique mais, qu’a contrario, l’identité et la culture canadiennes, alors en cours de constitution, restèrent plus durablement marquées par des références à la matrice française.

Avec la contribution d’Inmaculada Serna Alarcon, nous revenons en Europe, en Espagne, pour nous intéresser au concept de représentation politique et de régime représentatif étudié entre 1833 et 1843, c'est-à-dire durant les dix années clef où un vent de libéralisme et de parlementarisme souffla sur l’Espagne, suscitant une réflexion intense des intellectuels et des praticiens du politique sur des notions essentielles : la souveraineté nationale, les modalités concrètes du régime politique à installer, l’organisation des institutions parlementaires et le mode de scrutin électoral. Et c’est toute la richesse de ces débats et de ces réflexions que l’article illustre en recourant à de nombreuses sources primaires. On y voit se mettre en place la distinction entre droits civils concédés à tous et droits politiques concédés à une partie de la population capable de les exercer ; on y retrouve, comme dans la Monarchie de Juillet, le régime des capacités, un système censitaire et une grande méfiance à l’égard d’un peuple perçu comme trop ignorant pour être, non sans danger, associé aux décisions politiques. Une des spécificités du cas espagnol tient peut-être à l’ampleur des manipulations électorales, de la corruption et des luttes d’influence politique qui ont libre cours. C’est qu’en Espagne, au fil de cette passionnante décennie libérale, les principes de souveraineté nationale et de représentativité n’ont cessé de se heurter à des pratiques par ailleurs profondément marquées par le clientélisme et une vive méfiance, sinon un mépris à l’égard du peuple.

L’article d’Etienne Forestier-Peyrat aborde lui la question des liens entre orientalisme et nationalisme dans l’Ukraine du xixe siècle et s’attache avec brio à rendre compte du rôle que joua l’Orient en tant qu’objet d’images, de discours et de représentations, dans la constitution de l’identité ukrainienne. Ce faisant, il dégage trois périodes clefs particulièrement signifiantes pour le nationalisme ukrainien. Les années 1840 voient les intellectuels ukrainiens chercher à s’émanciper de la Russie et de l’Orient qu’ils dévalorisent en l’assimilant à une contrée de barbarie, de despotisme et d’esclavage ; puis dans les années 1870-1880, sous la houlette de Hulak, ils se réconcilient avec l’Orient, désormais perçu comme une terre de liberté et de créativité opposée à l’orientalisme barbare et obscurantiste des Russes. Enfin, les années 1890-1900 participent à la construction d’un messianisme qui, réunissant Orient et Europe, attribue à l’Ukraine la mission de faire « progresser la civilisation européenne vers les steppes ».

 

Les six autres papiers portent, eux, sur le xxe siècle et le continent américain y est particulièrement à l’honneur.

Avec sa belle contribution sur les liens unissant exploration spatiale et imaginaire américain entre 1957 et 2009, Thomas Dubost démontre de manière convaincante que depuis le xixe siècle, la fiction, – romanesque puis cinématographique – a entretenu des mythes (dont le mythe martien), qui ont indéniablement contribué à populariser le rêve spatial dans l’opinion, tandis que de son côté, le programme spatial était lui-même, et ce dès ses débuts, porté par des mythes : en témoignent ainsi les références aux grandes découvertes et à la nouvelle frontière tout comme les peurs ancestrales, – celle de l’Apocalypse en cas de chute d’un astéroïde –, ou les angoisses sécuritaires plus contemporaines sur fond de Guerre froide et de rivalité américano-soviétique, à l’œuvre dans l’imaginaire spatial populaire.

Avec l’article de Pauline Labib-Lamour, nous partons à New York, entre 1923 et 1945, suivre le destin de cinq marchands d’art européen, passeurs passionnés, ce qui permet à l’auteur de rendre compte des trois périodes et des trois contextes qui, dans l’entre-deux-guerres, ont contribué à diffuser l’art européen aux États-Unis et à faire de New York la capitale mondiale de l’expertise en matière d’art moderne. De 1923 au milieu des années 1930, ces marchands sont essentiellement des pionniers, voire des aventuriers désireux de servir de relais entre artistes européens et mécènes américains qui ne verront pas toujours leurs efforts couronnés de succès. Par la suite, les années 1933-1935 sont marquées par l’arrivée, dans la capitale américaine, de marchands allemands qui, fuyant le nazisme, vont jouer un rôle capital dans la diffusion de l’art moderne allemand, dont l’art expressionniste. Enfin, en 1939-1940, l’avènement du régime de Vichy suscite l’exil américain de galeristes juifs qui, à leur tour, contribueront à populariser et à ancrer en Amérique un goût marqué pour l’art moderne.

La contribution d’Hélène Lambert s’attache à retracer le processus de politisation de l’enclave cubaine dans l’aire métropolitaine de Miami, de 1959 à nos jours, et pour ce faire, elle mêle avec pertinence des thématiques d’histoire politique, d’histoire urbaine et d’histoire des relations internationales. On suit avec intérêt l’expansion de la ville, son décollage économique au gré de l’arrivée des émigrants cubains durant les années 1959-1962 et le rôle majeur joué par ces émigrants dans la politique extérieure américaine dont témoignent l’expédition de la Baie des Cochons et, plus tard, leur opposition viscérale à toute amorce de détente à l’égard du régime castriste. Hélène Lambert montre également de manière convaincante l’intégration croissante des émigrés cubains dans la vie politique américaine à partir des années 1970, leur attachement au vote républicain et, depuis peu, l’évolution récente vers un vote démocrate ; patente lors des dernières élections présidentielles, cette évolution traduit aussi des positions de moins en moins virulentes et de plus en plus distancées à l’égard du régime castriste.

 

Les trois dernières contributions relèvent de l’histoire récente voire de l’histoire immédiate.

Sandra Planchon s’est penchée sur l’ouragan Katrina qui a dévasté la ville de La Nouvelle Orléans en 2005, et sur les commentaires et analyses dont il a alors fait l’objet dans la presse américaine et française ; l’étude comparée est très intéressante : elle met en lumière des différences entre les deux situations, la presse américaine incriminant les responsables locaux et fédéraux, la presse française se focalisant davantage sur les faiblesses de l’administration présidentielle et sa mauvaise gestion de la crise. Mais de manière unanime, et c’est là tout l’intérêt de la recherche, la contribution démontre avec efficacité qu’à l’heure de la tragédie, la presse a pleinement joué son rôle de quatrième pouvoir, qu’internet a alors pris une place jusque-là inédite dans les réseaux d’information et que la crise a abouti à la première remise en cause nationale de l’administration Bush et à l’émergence d’un profond contentieux entre l’opinion publique et le président des États-Unis.

La contribution de Judith Finelle porte sur les Roms dans la République de Croatie, entre 1991 et 2009. Après avoir finement rappelé la complexité du contexte, – une minorité nationale depuis longtemps victime de discriminations dans un pays où la transition post-communiste s’est faite sur fond de conflit armé –, l’auteur s’attache à démontrer que si, à partir de 2000, la volonté de la République croate d’intégrer pleinement l’Union européenne s’est traduite par des déclarations d’intention favorables à la minorité romani, dans la pratique, la situation de cette dernière est restée et reste préoccupante : certes, la minorité romani est parvenue à faire entendre sa voix au plan international comme au plan national et à se doter d’associations visant à faire promouvoir ses droits, mais elle reste victime de discrimination raciale de la part de la population croate et d’une forte ségrégation – en particulier sur le plan scolaire –, tandis que les divisions internes à la communauté (sur la question linguistique comme sur les questions identitaires) contribuent encore un peu plus à la marginaliser.

Enfin, en se demandant pourquoi les bouddhas de Bâmiyân ont été détruits au printemps 2001, Jean-François Schnoering s’intéresse au mouvement tâlebân afghan. De son étude minutieuse qui tente d’expliquer ce « crime contre la culture », il ressort que si des considérations ethniques ont joué – les tâlebân pachtounes s’en sont pris de manière symbolique à une population hazâra chiite qu’ils dénigrent –, et si des considérations diplomatiques ont également compté – en s’attaquant à un élément du patrimoine mondial, les tâlebân ont publiquement affirmé leur mépris à l’égard des institutions internationales – dont l’ONU –, la destruction de ces « idoles » honnies, menée au nom de la sharia, a bel et bien eu une origine et une signification politico-religieuses : elle a marqué le triomphe des tâlebân les plus durs sur les modérés et a illustré la radicalisation idéologique et religieuse du mouvement.

 

Au total, neuf études originales et stimulantes de très grande qualité, témoignant du dynamisme de la jeune recherche issue de notre master « Relations internationales et Mondes étrangers ».