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Gergely Fejérdy, Les relations diplomatiques et culturelles entre les pays francophones de l’Europe occidentale et la Hongrie, de 1944 à 1956

Les relations diplomatiques et culturelles entre les pays francophones de l’Europe occidentale et la Hongrie, de 1944 à 1956

 

 

Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

Gergely FejÉrdy

 

 

Selon une constatation de l’ancien chef de l’État, Georges Pompidou :

« La langue est un instrument privilégié d’expression et de communication entre les hommes, un support irremplaçable d’humanisme ouvert et généreux […] Le rôle de la langue n’est pas un simple moyen d’expression, c’est un moyen de penser, un moyen d’influence intellectuelle ; c’est à travers notre langue que nous existons dans le monde autrement qu’un pays parmi d’autres. »[1]

 

On peut facilement admettre que la langue joue un rôle important dans les relations internationales, et en particulier dans les rapports diplomatiques. Ce constat est particulièrement vrai en ce qui concerne la langue française, qui a longtemps tenu un rôle de premier plan dans la diplomatie. À travers l’exemple du français, et en analysant les rapports diplomatiques et culturels entre plusieurs États durant une période précise de l’histoire, l’un des principaux objectifs de ma thèse[2] a été de chercher à vérifier dans quelle mesure l’utilisation d’une même langue peut créer des similitudes dans les choix politiques, institutionnels, personnels de ces États et dans les événements principaux les concernant. Ce travail a analysé les relations officielles entre trois pays de l’Europe occidentale (la Belgique, la France, la Suisse) pour lesquels le français est la ou l’une des langue(s) maternelle(s) de ses habitants, et la Hongrie. L’analyse des rapports de ces quatre États s'étend de la  fin de la Seconde Guerre mondiale à la veille de l’insurrection hongroise de 1956. Une période qui, après l’ouverture des archives et des frontières depuis les années 1990, attire toujours de nombreux chercheurs désireux de consulter ces nouvelles ressources pour comprendre la complexité actuelle des relations internationales.

 

Similitude et divergence dans la politique étrangère

belge, française et suisse

 

Faire une étude comparative de la politique étrangère de trois pays francophones de l’Europe occidentale, dans la deuxième moitié du xxe siècle, est assez inhabituel. À première vue, en effet, beaucoup de différences séparent, à cette période, la France – qui a perdu sa position de puissance mondiale –, la petite Belgique – qui réunit plusieurs communautés linguistiques et cherche des alliés pour renforcer sa sécurité et son influence internationales –, et la Confédération Helvétique – qui a choisi la neutralité. Pourtant, entre le printemps 1944 et l’automne 1956, au-delà des décisions de politique étrangère prises par ces trois pays, une certaine convergence apparaît, qui se mesure notamment à travers leurs relations – traditionnellement étroites – rétablies assez rapidement après le grand conflit mondial, mais non toutefois sans à-coups. Les cercles dirigeants parisiens souhaitaient renforcer l’influence et le prestige français dans les petits pays voisins pour sauvegarder leur position de grande puissance et mieux contrôler l’Allemagne. Mettant en avant des questions de politique, de sécurité et d’économie, et pour élargir leur marge de manœuvre dans le domaine de la politique étrangère, la Belgique et la Suisse se sont, quant à elles, efforcées d’approfondir leurs relations bilatérales avec la France. Entre-temps, Bruxelles et Berne, qui s’appuyaient mutuellement l’une sur l’autre sur certaines questions, ont tenté de faire valoir leurs intérêts nationaux.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, l’espoir des diplomaties française, belge et suisse de jouer un rôle d’intermédiaire entre les grandes puissances, au moins en Europe, s’est peu à peu délité. La création du Kominform, puis le coup de Prague ont effacé toutes les illusions qui pouvaient encore perdurer et ont contraint Paris, Bruxelles et Berne à choisir leur camp. Si la Suisse a trouvé dans la neutralité sa solution face aux défis internationaux, la France et la Belgique ont opté pour le renforcement de la coopération occidentale. À partir de l’été 1947, les relations traditionnellement amicales entre les trois pays francophones se sont encore renforcées. Certes, chacun gardait sa vision propre de la diplomatie, liée à sa spécificité : la Suisse était fortement attachée à sa neutralité ; la Belgique, membre du Benelux, attendait un rapprochement des États européens sous l’égide de l’Angleterre et de la France ; et cette dernière assumait difficilement la perte de son statut de grande puissance. Mais la politique étrangère de ces trois pays se faisait dans le même esprit. Paris, Bruxelles et Berne étaient en effet confrontés à un certain nombre de questions identiques : entre autres, la reconstruction du continent européen et les projets de coopération interétatique en Europe, la question allemande, les rapports avec Moscou et Washington. À chacune de ces questions, les réponses apportées par ces trois pays, bien que différentes, révélaient toutefois une convergence de leur diplomatie.

 

Malgré leur influence limitée dans les relations internationales, et leur volonté de trouver une sorte d’équilibre entre les deux blocs opposés, les pays francophones de l’Europe occidentale suivaient, avec prudence mais intérêt, l’évolution de la situation derrière le Rideau de fer.

 

La Hongrie vue par la diplomatie belge, française et suisse

 

Le choix d’évaluer l’importance de la langue dans les rapports diplomatiques a permis de montrer de manière pertinente, à travers des événements concrets, que les politiques étrangères française, belge et suisse ont convergé dans un grand nombre de domaines à l’égard de l’Europe centrale et orientale. Ainsi, jusqu’à l’automne 1947, la Hongrie était considérée à Paris, à Bruxelles et à Berne comme susceptible de résister de manière plus importante que ses voisins à l’emprise soviétique. On pensait, notamment, que dans les domaines économique et culturel, les relations bilatérales pourraient évoluer, dépassant même la situation d’avant-guerre. Cependant, de nombreux signes mettaient en évidence que Moscou ne laisserait pas Budapest approfondir ses rapports avec les pays francophones de l’Europe occidentale. En témoignent, dès 1945, les multiples difficultés autour de la question de la normalisation des rapports officiels entre la Hongrie d’une part, et la France, la Belgique, ou la Suisse, d’autre part.

À partir de 1948, les responsables des trois pays francophones de l’Europe occidentale ont été très vite confrontés à une dégradation considérable de leurs relations bilatérales avec la Hongrie. La France, la Belgique et la Suisse se sont souvent trouvées conjointement accusées, comme par exemple dans l’affaire du Cardinal Mindszenty, ou de celle de Rajk, ainsi que dans certains cas d’espionnage. Dès la fin des années 1940, les diplomaties française, belge et suisse n’avaient plus d’illusion concernant la Hongrie, considérant ce pays comme l’un des plus obéissant et fidèle au Kremlin. Si cette attitude du gouvernement communiste de Budapest s’est révélée très contraignante pour l’évolution des relations bilatérales, elle a néanmoins permis aux diplomaties des trois pays francophones de mieux observer la politique de Moscou. À partir de 1953 surtout, la France, la Belgique aussi bien que la Suisse voyaient la Hongrie comme une sorte de terrain d’essai de l’Union soviétique. Budapest représentait un excellent point d’observation pour suivre les rapports des forces politiques au sein du parti communiste à Moscou. Par ailleurs, étant moins exposée par l’URSS sur la scène internationale que les autres États du bloc de l’Est, la Hongrie semblait le pays le moins agressif, aux dires des diplomates français, belges et suisses. Les représentants des trois pays francophones s’accordaient à penser que le régime communiste hongrois ne tenait que grâce à la présence de l’armée soviétique sur le sol magyar et, qu’en cas de conflit international, la Hongrie serait le maillon le plus faible du bloc de l’Est.

 

Les politiques étrangères belge, française et suisse

vues de Budapest

 

Parallèlement, et jusqu’en 1947, Budapest espérait un soutien particulier des trois pays francophones dans son rétablissement économique et dans sa lutte pour être reconnue sur la scène internationale. Très rapidement, à partir de 1945, notamment à la suite des démissions de nombreux diplomates, la politique étrangère hongroise, de plus en plus sévèrement contrôlée et « noyautée » par les communistes, n’eut plus d’autre but que de servir les intérêts du Kremlin. Pour atteindre ses objectifs, telles que la diffusion de la propagande, la surveillance de l’activité des émigrés, et l’acquisition de matières premières et de crédits en devise, et sur la base du principe de réciprocité, le régime Rákosi se montra tout d'abord assez modéré à l’égard de la France, la Belgique et la Suisse. Au sein du bloc de l’Est, Budapest s’ouvrit toutefois plus lentement vers l’Occident, notamment envers les trois pays francophones après la mort de Staline. Dans le cadre de la coexistence pacifique, les projets pour améliorer les relations avec la France, la Belgique et la Suisse n’ont vu le jour qu’en été et automne 1956, et leur mise en œuvre fut interrompue par l’insurrection.

Bien que cela n’ait eu qu’une influence indirecte sur les rapports diplomatiques, la place des pays francophones de l’Europe occidentale dans l’opinion publique hongroise a joué également un rôle durant la période étudiée. Pour la population magyare, ou tout au moins pour une certaine couche sociale, ces États représentaient  la culture occidentale ainsi qu’une sorte de troisième voie attirante, entre les États-Unis et l’URSS. Selon le ministre plénipotentiaire belge, les représentations diplomatiques occidentales étaient pour les Hongrois « les dernières fenêtres ouvertes sur le monde »[3].

 

Le français comme point commun

 

Au-delà des événements historiques qui relient d’une façon particulière d’une part la France, la Belgique et la Suisse et, d’autre part, la Hongrie durant la période 1944-1956, certains points communs – prenant leurs sources dans le français ou la culture française – sont remarquables. Au cours de l’époque étudiée, les responsables de la diplomatie suisse, Marcel Pilet-Golaz puis Max Petitpierre, étaient des francophones. Les deux ministres des affaires étrangères belges de cette période, Paul van Zeeland et Paul Henri Spaak, étaient également originaires de la partie francophone de la Belgique (Wallonie). Les décisions de ces différents hommes politiques puisèrent certes dans leur propre culture nationale, mais elles furent aussi fortement influencées par la grande voisine, la France.

La plupart des diplomates suisses et belges en activité à la fin des années 1940 et au début des années 1950 avaient, en effet, effectué leurs études en français. Certains d’entre eux avaient soit suivi des études en France, soit été en poste à Paris entre les deux guerres. C’est ainsi, par exemple, que Max Grässli, ministre plénipotentiaire suisse à Budapest entre 1949 et 1952, avait étudié le droit à Paris après être passé par les universités de Genève et de Berne. Par ailleurs, il avait été attaché à la légation helvétique de la capitale française.

À la même époque, le ministre plénipotentiaire belge, accrédité à Vienne et à Budapest, était le comte francophone Gobert d’Aspremont-Lynden qui avait d’ailleurs commencé sa carrière à Berne. Durant cette période, la légation de Belgique à Budapest a été confiée à des diplomates quasiment tous francophones. Aussi une grande solidarité unissait les chefs des représentations étrangères dans la capitale hongroise, du fait qu’ils partageaient la même langue maternelle. Dans certains cas, ils allaient même jusqu’à échanger les renseignements dont ils disposaient.

Tout au long de cette période, le Quai d’Orsay a suivi avec une attention particulière la politique et les observations de ses voisins francophones à l’égard de l’Europe centrale et orientale. Les diplomaties helvétique et française s’informaient l’une et l’autre au sujet du bloc soviétique. Paris et Bruxelles, membres des mêmes organisations internationales, ont pu ainsi coopérer encore plus étroitement sur les questions de la région au-delà du Rideau de fer.

Ces facteurs, sources de convergences pour les acteurs de la politique étrangère de la France, de la Belgique et de la Suisse, n’ont pas échappé à la Hongrie. Ainsi par exemple, dès le début des années 1950 la structure du ministère des Affaires étrangères y avait été modifiée sur le modèle soviétique et selon des critères géographiques. À la suite de cette réorganisation, la même personne y traitait des affaires de la Belgique et de la France, et la Suisse était placée dans le même secteur géographique. On peut d’ailleurs souligner, qu’à cette époque, les documents officiels destinés aux représentations étrangères à Budapest étaient rédigés systématiquement en hongrois et en français, et seulement à partir de 1953 également en russe.

Durant la période 1944-1956, on note que plusieurs diplomates hongrois en poste à Paris, à Bruxelles ou à Berne, avaient fait leurs études en France ou ont été mutés successivement dans l’une des capitales des trois pays francophones de l’Europe occidentale. Sans compter Pál Auer et Mihály Károlyi, accrédités à la fois à Paris et à Bruxelles, et György Bakách-Bessenyey qui représenta la Hongrie en France puis en Suisse. Dans les années 1950, l’exemple le plus probant est celui d'Imre Kutas, d’abord en poste en Suisse en tant que chargé d’affaires, puis ensuite chef de la légation de la capitale française, et enfin au même poste à Bruxelles.

Mais dans l’analyse de la politique étrangère de Budapest envers les trois pays francophones étudiés durant la période 1944-1956, d’autres aspects sont également à considérer. À partir de 1945, plusieurs personnes installées dans l’un des ces pays pendant l’entre-deux-guerres – du fait leur opinion politique, généralement sympathisante avec les communistes ou les sociaux-démocrates –, ont participé au travail de la diplomatie hongroise en rapport avec la France, et la Belgique. En outre, de nombreux futurs haut-fonctionnaires ou hommes politiques hongrois ont été envoyés, par Moscou, dans ces pays à la même époque, au titre de leur appartenance au mouvement communiste international. À cause de leur passé, ces hommes avaient une vue particulière de cet ensemble francophone de l’Europe. C’est ainsi qu’Andor Berei, vice-ministre des Affaires étrangères entre 1949 et 1954, fut très actif au sein du parti communiste belge entre 1934 et 1945, en tant que délégué de Moscou, entretenant également des liens très étroits avec les mouvements ouvriers français et suisse. Par ailleurs, on peut citer également Tibor Lajti qui, entre 1949 et 1960, était en poste à la section des Affaires étrangères du Bureau central du parti communiste hongrois, et avait été, auparavant, réfugié politique en France entre 1928 et 1931 où il était en rapport avec les courants pro-bolchéviques. Enfin, Ernő Gerő – homme politique hongrois de première importance dans les années 1950 – pour qui les pays francophones de l’Europe occidentale ont joué un rôle particulier, avait occupé, pendant l’entre-deux-guerres, des fonctions importantes au sein des partis communistes belge et français, en tant que représentant du Komintern.

 

Il existe également d’autres raisons pour considérer les relations diplomatiques des trois pays francophones de l’Europe occidentale et de la Hongrie. Par exemple, la question de l’émigration hongroise, qui a ainsi créé un lien fort et complexe entre les quatre pays étudiés. Ou encore, la problématique des rapports des Églises et de l’État en Hongrie, qui intéressait particulièrement les trois États francophones – les diplomaties française, belge et suisse ayant même tenté de jouer un rôle de médiateur à ce sujet.

 

 

En fait, à travers ces différents aspects, l’analyse apporte un nouvel éclairage sur le contexte historique de l’époque. Elle montre notamment l’importance, dans chaque événement, des hommes qui en sont les acteurs. S’agissant de la France, de la Belgique et de la Suisse, ces pays sont marqués par leurs origines communes francophones, leur formation, leurs réseaux communs, qu’ils partagent parfois même avec des personnalités hongroises. Notons que cette situation, sans doute plus évidente pour les périodes précédentes, notamment celle de l’entre-deux-guerres, n’a pas été interrompue par le partage en deux de l’Europe. Et c’est en s’efforçant de ne pas réduire les acteurs à leur sphère nationale, que cette étude a souhaité ainsi contribuer à une meilleure compréhension des relations internationales de l’ère ouverte par la Seconde Guerre mondiale.

 



[1]    Xavier Deniau, La francophonie, Paris, PUF, 2001, p. 22.

[2]    Cet article est issu d’une thèse en cotutelle d’histoire intitulée « Les relations diplomatiques et culturelles entre les pays francophone d’Europe et la Hongrie de 1944 à 1956 », dirigée par Georges-Henri Soutou (Université Paris IV) et Sándor M. Kiss (Université Catholique Pázmány Péter, Budapest-Piliscsaba), soutenue  à l’Université Paris-IV-Sorbonne, le 10 janvier 2009, devant un jury composé de Catherine Horel (Paris I Panthéon-Sorbonne), Michel Dumoulin (Université Catholique de Louvain), István Majoros (Université ELTE, Budapest) et des deux directeurs de thèse.

[3]    Archives du ministère des Affaires étrangères du Royaume de Belgique, Hongrie, 12878-1956, dossier 10, n° 1314 n° d’ordre 399.