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Gabriel Bernasconi, De l’universalisme au transnational : le Comité international olympique, acteur atypique des relations internationales

De l’universalisme au transnational : le Comité international olympique, acteur atypique des relations internationales

 

 

Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

 

Gabriel Bernasconi

 

 

« Les rapports entre les gouvernements cessent d’être le centre d’intérêt ; ce qui importe, c’est l’histoire des rapports entre les peuples »[1]. Inscrit dans cette perspective, Pierre Renouvin adoptait une approche large des relations internationales impliquant des « forces profondes » matérielles (facteurs géographiques, conditions démographiques, forces économiques et leurs analyses géopolitiques), et d’autres spirituelles ou collectives (sentiments nationaux, nationalistes, pacifistes, idéologiques…) qui interfèrent dans le processus de décision politique.

Nous retrouvons dans le sport ces deux aspects, ces deux forces d’animation des relations internationales[2]. Comme pratique, comme culture, le sport s’est fait animateur de cette vie internationale. Au cours du siècle passé, il a développé sa logique propre et établi les grandes lignes des rapports de force entre secteurs public et privé, sociétés civile et politique. Il offre désormais un modèle de structuration d’un secteur d’activité à l’échelle internationale, même si l’universalité de la pratique sportive n’exclut pas d’importantes disparités.

La nécessaire rencontre et l’aspiration universaliste du sport, ses processus d’identification et de communautarisme, le rôle des institutions quasi ou non-gouvernementales, contribuent à placer le sport dans la sphère internationale et à intéresser des agents marchands ou politiques tout autant indispensables à son développement que menaces à son indépendance.

Celle-ci est défendue par le Comité international olympique (CIO), une institution, à l’origine évènementielle, devenue l’instance la plus représentative du sport.

Autorité morale du Mouvement olympique – défini comme « les organisations, les athlètes et les autres personnes qui se soumettent à la Charte olympique »[3] – l’institution olympique est organisée comme une véritable multinationale, avec la représentation de 205 Comités nationaux olympiques (CNO), et un événement médiatique attirant les regards d’un monde en demande d’imaginaire. Ses interactions avec les États et les organisations internationales, sa structure juridique, ses rôles et son influence dans les relations internationales sont inédites pour une organisation non-gouvernementale. La portée de certaines décisions, notamment l’attribution de la ville organisatrice des Jeux olympiques, en font, dans une certaine mesure malgré lui, un prétendant légitime au titre d’acteur des relations internationales.

L’objectif de cette thèse est de l’identifier en tant que tel, de comprendre sa construction (et celle de son secteur d’activité), d’appréhender ses caractéristiques, sa place et sa légitimité, les circonstances qui lui ont permis d’atteindre sa stature actuelle. Il s’agit au final de mieux apprécier son comportement et ses rôles sur cette scène internationale, ses relations directes avec les différents acteurs qui la composent... Sans être une histoire des Jeux olympiques ou une étude microcosmique, cette recherche caractérise les spécificités internationales du CIO à l’appui d’une grille d’analyse susceptible d’être appliquée à d’autres organisations internationales. Le choix d’une vision olympique des relations internationales explique des sources essentiellement olympiques, sportives et journalistiques[4]. Des outils statistiques, des méthodologies importées de formations antérieures, et des études spécifiques, telles les actions indépendantistes du sport polynésien, ont par ailleurs cimenté l’étude.

« L’historien est tout autant l’historien des diachronies que des synchronies, l’observateur des croisements entre la longue durée, le court terme et le mesureur des temporalités vécues par les acteurs et les sociétés, celui qui analyse la façon dont eux-mêmes se placent dans le temps, dans leur rapport avec le triptyque passé-présent-avenir » notait Robert Frank[5].

 

La chronologie olympique n’est ni unique, ni linéaire. Celle des Jeux olympiques n’est pas nécessairement celle de l’Olympisme, ni celle du CIO, encore moins celle du sport. Perturbée par les conflits mondiaux et les circonvolutions institutionnelles, elle suit, subit, accompagne ou oriente les évolutions du sport et de la société.

L’observation du profil actuel du CIO passe par une vision d’ensemble, puisqu’il s’agit d’approcher un phénomène global d’adhésion dont les racines antiques sont associées à des représentations mondialisées. Sa compréhension implique une démarche systémique. Dans une approche « contractuelle », celle-ci s’est faite autour de notions juridiques, analysant les caractéristiques propres au domaine d’activité dans lequel le CIO exerce sa compétence (le sport), sa cause (l’Olympisme) et son objet (les Jeux olympiques), avant d’envisager les parties engagées dans ou avec le Mouvement olympique.

D’une certaine manière, le sport et l’Olympisme sont des éléments constitutifs de l’offre olympique, qui trouvent leur expression commune dans les Jeux olympiques. La cause, notion peu intelligible des non juristes, s’apprécie principalement ici dans sa finalité, à savoir le but en vue duquel le CIO agit : la diffusion de sa philosophie et du sport. L’objet olympique est pour sa part pluriel : la « chose » première, l’organisation des Jeux, a absorbé les symboles et la commercialisation pour amplifier les prestations promises par le CIO, ainsi que ses exigences.

De l’héritage de la démocratie antique au sport-spectacle actuel, le CIO a tout à la fois profité, contribué à façonner et exploité des caractéristiques politiques et symboliques du sport pour construire son identité. L’institution a œuvré pour l’essor et l’évolution du sport, pour l’émergence même d’un corpus de représentations rattachées à ce mot et associées à des valeurs sociales et éducatives. Les Jeux et les problématiques olympiques sont l’expression ultime et médiatique des enjeux liés au sport : on y retrouve des mécanismes qui lui sont inhérents. Nombre des caractéristiques politiques du CIO ne lui sont donc pas propres, mais liées au sport.

À l’appui des préoccupations de son temps (paix, internationalisme avant 1945, exploitation capitalistique du sport, développement durable notamment, par la suite), le CIO a par ailleurs développé une philosophie évolutive qui protège les Jeux olympiques et entoure le sport. Ses représentations ont désormais un ancrage dans l’imaginaire collectif qui contribue à légitimer Lausanne sur la scène internationale. Cet idéal fait partie intégrante de la représentation du CIO et des Jeux olympiques –l’institution et le produit – et les différencie des autres organisations sportives internationales. L’Olympisme permet d’associer au Mouvement olympique, dont l’approche est juridique, une vision plus sociologique, celle de communauté olympique.

Les mythes fondateurs et les éléments fondamentaux de l’Olympisme ont construit le discours du CIO et permettent de mieux comprendre les différentes dimensions internationales de sa vitrine. Miroir des relations entre les peuples, relais des échanges interculturels et caisse de résonance des messages symboliques, désormais inscrits dans le patrimoine mondial, les Jeux olympiques apparaissent comme le seul événement représentatif de l’universalité positive. Ils offrent un État du monde contemporain, un instantané qui se fait parfois polaroïd. Ils mettent en lumière ses problématiques, l’évolution de ses rapports de force, ses faiblesses, ses controverses. Par un effet d’agenda rare, ils créent par ailleurs une tribune.

 

L’étude traite plus particulièrement de la structuration du CIO et du Mouvement olympique depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, de l’époque où le CIO n’était « qu’une boite aux lettres »[6], jusqu’à nos jours.

Avant 1945, les Jeux olympiques avaient déjà atteint une dimension qui en faisait un événement international politique amenant le CIO à gérer les enjeux et acteurs au gré de sa cause. Mais l’institution lausannoise, née en 1894, n’était alors qu’une association amateur, sans statut, à l’État financier instable, évoluant dans une société internationale en tentative de formation. Au tournant du xxe siècle, une communauté d’organisations internationales aux préoccupations partagées se créait à l’appui de légitimations croisées. Pionnier, le CIO se positionna comme l’une des forces structurantes de cet espace international en constitution. Par sa politique de cooptation, le CIO formalisa la reconnaissance d’autres mouvements internationaux privés, à but humanitaire, culturel, technique, etc. et s’assura leur solidarité.

La Seconde Guerre mondiale fit apparaître un monde nouveau, une société internationale dans laquelle apparaissaient ou s’affirmaient des acteurs, des procédures. Cette nouvelle redistribution mit le CIO, l’une des très rares sociétés internationales à avoir passé le cap, dans des situations de crise à l’ampleur jusque là inédite. La politique menée par Lausanne permet de proposer une approche de la vie internationale complémentaire et parfois en décalage de la réalité politique. Des thèmes très visités des relations internationales y trouvent un passage obligé ; la Guerre froide ou l’apartheid par exemple, la construction européenne également. Grands hommes et inconnus trouvent particulièrement leur place dans un événement olympique qui participe à l’histoire politique.

 

D’une « suzeraineté institutionnelle » développée vis-à-vis des Comités nationaux olympiques (CNO), à la mise sous perfusion financière du secteur sportif, le CIO a mis en œuvre des stratégies de domination efficaces et orchestré une structuration internationale sans équivalent. Il a organisé les relations entre les acteurs sportifs disciplinaires (les Fédérations Internationales), les autorités publiques nationales et ses propres représentants (CNO), et se fait champ expérimental du transnationalisme avec le Tribunal arbitral du sport et l’Agence mondiale anti-dopage, cadre d’une lex sportiva inédite[7].

Bien évidemment, la compréhension du système olympique passe par la composition du CIO, ses évolutions organisationnelles et son pragmatisme face aux réalités politiques qui se sont présentées à lui. Impliqué dans les relations diplomatiques chères à Duroselle (de par la nature de son domaine d’activité et de par son objet), le CIO dispose, avec ses membres et les CNO, d’un réseau de diplomates, stratèges et forces de lobbying auprès des décideurs politiques.

Les historiens du sport tendent à considérer Los Angeles 1984, avec la commercialisation et le dernier boycott de masse, comme le principal tournant de l’Olympisme moderne. Cela est vrai du point de vue des Jeux olympiques. D’un point de vue institutionnel, ce tournant était toutefois bien amorcé… par la mise en place progressive d’un système cohérent de protection internationale de ses symboles, par la disparition de l’amateurisme, par l’obtention d’un statut international, par la résistance (même vaine) affichée au nom de l’Olympisme aux velléités de boycott et, bien sûr, par les premières années Samaranch. Les tournants juridiques, idéologiques et politiques pris en 1980 et 1981 constituent la véritable entrée dans une nouvelle ère olympique.

Ont ensuite pris le relais, des aspects économiques et diplomatiques qui ont amené le CIO à une acceptation de l’ordre international et à un élargissement de la cause olympique. En effet, si ses rapports avec les organismes intergouvernementaux furent toutefois longtemps difficiles, le CIO est désormais en rapports cordiaux avec le système onusien et reproduit un effet de légitimation réciproque. Il œuvre désormais à faire respecter son domaine de compétence (et celui des autres acteurs du Mouvement olympique) avec les institutions régionales, notamment la plus aboutie, l’Union européenne.

 

L’importante crise d’image traversée ces deux dernières décennies succède à d’autres qui, précédemment, avaient déjà atteint la crédibilité du CIO. Ce dernier a su moderniser son image, mais l’afflux d’argent a grisé et la corruption a entaché le drapeau olympique. À dire vrai, et au-delà même de cet aspect éthique, le travail de veille et de positionnement est constant. Si l’Olympisme est bien perçu comme philosophie humaniste, l’image du CIO est un enjeu primordial pour la pérennisation du Mouvement olympique. Le péril est de taille puisqu’il affecte sa première source de légitimité, le facteur humain.

Le CIO s’implique dans de nombreux domaines extra-sportifs, en s’appuyant toujours sur un vecteur sportif. S’il a reconnu les limites de ses compétences par le passé (la lutte contre le trafic international de drogues par exemple qui dépassait le mandat réel du CIO), il n’en a pas moins découvert, au sens juridique du terme, un droit de l’homme, inscrit au cœur de ses principes fondamentaux : la pratique du sport. Une initiative privée inédite, admise de facto par la communauté internationale, et qui pourrait servir de support aux réflexions sur la marge de manœuvre dont il dispose pour améliorer encore la concordance entre ses aspirations affichées et ses actions. 

 

À l’issue des Jeux olympiques qui comptent parmi les plus politiques et symboliques de l’histoire olympique, il semble que les six décennies du « cas chinois », dernier volet de la thèse, permettent d’apprécier à leur juste mesure les différentes situations politiques que rencontre le CIO avec les États… et son comportement.

L’un des enseignements les plus significatifs de la campagne contre les JO de Pékin tient en la place inédite prise par les ONG dans l’exploitation de la médiatisation des Jeux olympiques à des fins politiques. Jusqu’alors, ces initiatives provenaient d’États, organisateurs ou invités, ou d’agents privés (athlètes, officiels, mouvements nationaux, y compris terroristes). Si elles se sont parfois associées à ces actions dans le passé, pour la première fois, ce sont les ONG qui ont tenté le parasitisme revendicatif.

Un épisode qui illustre la nouvelle place d’influence et de veille occupée par les organisations internationales dans les relations internationales et pose la question de la place à leur accorder sur la scène internationale… tout autant qu’il rappelle que les États en restent les acteurs principaux.

 

Au-delà, l’un des fondements du débat de 2008 tint dans la place même du CIO au sein des relations internationales. Atypique par son réseau, son histoire, sa richesse ou son pouvoir médiatique tout autant que par sa fragilité, le CIO s’est pérennisé sur une position apolitique. Doit-il assumer, même ponctuellement, une telle responsabilité et se faire officiellement politique, adopter des moratoires ou élargir ses exigences en termes de libertés publiques ? Tel est au fond une doléance induite. Le peut-il ? Le veut-il ?

À cette question, le CIO a répondu : « N’attendez pas du CIO ce que le CIO ne peut pas faire. Les Jeux feront leur part, mais les Jeux ne régleront pas tous les problèmes de la planète »[8]…Une position qui n’est pas sans en rappeler une autre, arrivée quelques mois plus tard, celle d’Hillary Clinton, le 13 janvier 2009, quelques jours avant sa prise de fonction comme secrétaire d’État américain : « L'Amérique ne peut résoudre seule les problèmes les plus pressants du monde »… Historique.

Nul doute que les derniers rebondissements du cas chinois amèneront les instances lausannoises à réfléchir de nouveau sur leur responsabilité, leur rôle dans la société internationale, les orientations du mouvement olympique, en particulier dans ses activités de solidarité, liées à l’environnement ou à l’éducation, et les voies à employer pour conforter la cohérence entre les principes et actions olympiques.

 



[1]    Pierre Renouvin, « Introduction générale », in Pierre Renouvin (dir.), Histoire des relations internationales, tome 1, Le Moyen Âge, Paris, Hachette, 1953.

[2]    L’auteur, titulaire d’une maîtrise de droit international (Université Paris I Panthéon-Sorbonne), a par la suite consacré ses recherches au Mouvement olympique, dans le cadre d’un DESS de communication politique et publique (Université Paris XII Val-de-Marne), et d’un DEA d’histoire contemporaine des mondes étrangers et des relations internationales (Institut Pierre Renouvin – Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Robert Frank). Il a publié en 2008 chez Atlantica, La longue marche olympique chinoise – Six décennies de diplomatie olympique, livre fondé sur son mémoire de DEA. Cet article est un compte rendu de sa thèse : « De l’universalisme au transnational : le Comité international olympique, acteur atypique des relations internationales », sous la direction de Robert Frank, soutenance au printemps 2009.

[3]    Article I-1 al.1, texte en vigueur au 1er septembre 2004 – Charte olympique, Lausanne, CIO, 2004, p. 10.

[4]    Comité international olympique, Comité national olympique et sportif français, Comité national sportif, Office franco-allemand de la Jeunesse, Comité français Pierre de Coubertin, Comité olympique français, archives personnelles de l’ancien président du CNOSF, Claude Collard.

[5]    Robert Frank, « Penser historiquement les relations internationales », Annuaire français de Relations Internationales (AFRI), vol. IV, 2003, p. 42-65. Mise en ligne sur le site de l’AFRI :

http://www.afri-ct.org/article.php3?id_article=458 [site consulté le 22 juin 2009 et le 12 avril 2010].

[6]    Gaston Meyer, « La menace qui plane sur le sport international », L’Équipe, 20 novembre 1963.

[7]    Sur le sujet, voir Franck Latty, La lex sportiva ‑ Recherche sur le droit transnational, Amsterdam, Nijhoff, 2007.

 

[8]    « Rogge : un pays qui change », L’Equipe.fr, mis en ligne le mardi 30 octobre 2007 : http://www.lequipe.fr/Jo/breves2007/20071030_113336Dev.html.