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Benedicte Laplane, Les relations entre la France, le Canada et les Canadiens français, 1760-1815. Enjeux diplomatiques, religieux et culturels

Les relations entre la France, le Canada et les Canadiens français, 1760-1815. Enjeux diplomatiques, religieux et culturels

 

Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

 

Bénédicte Laplane

 

 

Avec le traité de Paris en 1763, la France cède une partie de son premier empire colonial et accorde à l’Angleterre la plus vaste et la plus peuplée de ses colonies : la Nouvelle-France[1]. Au Québec, il est de tradition de dire qu’elle l’a abandonnée. Les Anglais répliquent, eux, qu’ils l’ont conquise par les armes. Alors pourquoi n’y a-t-il pas eu d’études réalisées sur cette période de l’histoire, côté français ? Il existe pourtant des archives officielles portant sur le Canada, constituées longtemps après sa cession, prouvant ainsi l’intérêt persistant pour ce pays. Ces interrogations ont été au cœur du mémoire de maîtrise que j’ai soutenu en 2003. La mise en ligne récente de certains fonds d’archives[2] m’a ouvert de nouvelles perspectives. Il a d’ailleurs redonné un nouveau souffle à l’étude du xviiie siècle. L’anniversaire de la fondation de Québec, le « 400e » (commémoré en 2008), a donné également l’occasion de se replonger dans les relations entre Québec et sa première métropole[3].

 

Un passé commun, des approches historiographiques différentes

 

Le Canada et la France sont liés par un passé commun désigné par le terme de « Nouvelle-France ». Pourtant, dans l’historiographie française, le Canada semble disparaître après la date fatidique de 1763, pour ne réapparaître qu’un siècle plus tard avec l’épisode de La Capricieuse[4], puis de façon encore plus nette en 1960, dans le discours du général de Gaulle. Toutefois, certains historiens canadiens, et en particulier Claude Galarneau[5], évoquent des liens qui ont perduré malgré la séparation.

Dans l’historiographie traditionnelle canadienne (francophone), la cession officielle du Canada par la France à l’Angleterre – avec la signature, le 10 février 1763, du Traité de Paris –, fut ainsi considérée comme un abandon pur et simple. Le débat autour du rôle de la conquête anglaise du Canada dans l’histoire des Canadiens français est ancien : suivant les époques, elle fut envisagée comme un événement dramatique, notamment par les historiens sensibles aux sentiments nationalistes[6], ou comme un cadeau de la Providence, pour d’autres historiens souvent anglophones[7]. Mais la conquête mit aussi en confrontation deux cultures, deux sociétés, celles des royaumes les plus puissants de l’époque. Si l’Angleterre remporta la victoire – grâce notamment à la bataille des Plaines d’Abraham en 1759 – la France fut toujours présente dans la culture canadienne, sa langue et sa religion. Comment influença-t-elle de loin l’administration du Canada ? Comment est-elle intervenue ? A-t-elle eu seulement la volonté de récupérer son bien ?

 

Témoignages du maintien des liens

entre la France et les Canadiens français

 

À partir de 1763, la France n’avait plus, théoriquement, de contacts avec les Canadiens devenus désormais des colons britanniques. Le Canada n’étant pas une entité indépendante, étudier ses relations avec son ancienne colonie devait donc relever de l’histoire diplomatique et des relations franco-britanniques, plutôt houleuses à cette époque. Effectivement, ce sont les sources officielles du ministère des Affaires étrangères, à Paris, et en particulier les archives sur la période 1762-1815, qui se révélèrent riches d’informations sur les échanges avec le Canada, à ce moment-là. Ont été consultés, notamment, la Correspondance politique[8] entre la France et ses représentants en Grande-Bretagne ou encore les Mémoires et documents, notes accumulées sur le Canada, particulièrement intéressantes. Mais aussi, les écrits concernant les États-Unis, qui confirment l’intérêt porté par la France au Canada[9]. En effet, un fonds d’archives  indépendant de celui de la Grande-Bretagne, et qui n'est constitué qu'à partir de 1776 – année de l'indépendance des Treize colonies –, se trouve au ministère, et traite des relations diplomatiques entre ce nouveau pays, les États-Unis, et la France, révélant alors le Canada comme enjeu stratégique entre les trois États. Enfin, et toujours dans ces archives, le volume de documents diplomatiques concernant les relations entre le Canada et la France est nettement moins important sous la période napoléonienne – ce que nous verrons plus loin.

Il me fallut donc élargir le champ de recherche : étudier les nombreuses lettres de particuliers canadiens adressées au ministre ou aux consuls français, mais également m’intéresser aux lettres personnelles, échangées le plus souvent dans le cadre d’une famille divisée par l’émigration (par exemple la famille Chaussegros de Léry). La correspondance des congrégations religieuses fut, elle, plus difficile à utiliser. Non seulement les échanges épistolaires ont été perturbés par la Révolution française mais, par ailleurs, ils sont le plus souvent conservés au Canada (les Ursulines par exemple).

Autre source de documents : la presse. La presse canadienne, qui naît sous le régime britannique, montre le traitement des informations filtrées par le gouvernement britannique, et l’importance des événements de France, notamment révolutionnaires, pour le Canada. Deux organes se distinguaient alors : La Gazette de Québec, très contrôlée par le gouvernement britannique – posant le problème de la censure –, donnait rarement la parole à des Canadiens, puisqu’elle était composée majoritairement d’articles provenant de gazettes européennes et surtout britanniques ; la Gazette de Montréal, fondée par Fleury Mesplet, un Français émigré, était beaucoup plus indépendante jusqu’à la mort de celui-ci en 1794, mais reste malheureusement introuvable en France. Son étude ne peut se faire que par informations issues de seconde main. Le début du xixe siècle vit fleurir les nouveaux organes de presse et notamment Le Canadien, fondé en 1807, prônant l’idée de la naissance d’une nation canadienne indépendante, mais autour de laquelle se greffait la querelle identitaire des Canadiens français et anglais[10].

 

À travers ces sources directes et indirectes sur le sujet, il s’agissait de déterminer la nature des liens unissant la France et les Canadiens français, au passé commun, et les conditions du Traité de Paris, enfin leur impact sur la stratégie développée par la France en Amérique. Le Canada donna-t-il une légitimité aux actions françaises en Amérique ? Est-ce dans le but de le reconquérir ou simplement de gêner l’Angleterre que la France s’y est intéressée ? S’il existait une volonté de le récupérer, quels ont été alors les moments privilégiés et les moyens choisis ? En passant sous la domination anglaise, la colonie vit se briser le cordon politique avec la France. Mais il existait aussi les liens économiques, religieux, culturels, ainsi que des liens familiaux plus difficiles, eux, à rompre brutalement.

 

 

Les enjeux de la cession du Canada

par la France à l’Angleterre, 1759-1774

 

Cette cession se fit sous le règne de Louis XV, débuta lors des préliminaires du traité de Paris, dès 1759, et dura jusqu’à la mort de Louis XV. La Guerre de Sept ans n’était que l’aboutissement d’une série de rixes ayant opposé, en Amérique, les colons anglais et français pour la domination du territoire situé autour des Grands Lacs et du Golfe du Saint-Laurent. Commencée en 1756, elle se termina rapidement pour le Canada en 1759, avec la capitulation de son centre décisionnel, les villes de Québec puis de Montréal. Il fallut cependant attendre le 10 février 1763, et la signature du traité de Paris, pour que le sort du Canada soit définitivement fixé : le Canada devint alors une nouvelle colonie anglaise.

Le débat qui eut lieu en France entre la capitulation du Canada de 1760 et la signature du traité de Paris le 10 février 1763, mené par les intellectuels (Bougainville, Mirabeau, Voltaire), mais aussi par les ministres responsables et les chambres de commerce[11], mit en relief les avantages et les inconvénients de cette colonie pour la France, et posa le problème de la réussite de cette colonisation. Ses mérites étaient évalués à l’aune de l’apport économique qu’elle représentait pour sa métropole, et comparés à ceux des autres colonies, notamment les îles antillaises ou les treize colonies britanniques. Les critiques permirent cependant d’évaluer l’image assez négative de la Nouvelle-France répandue chez les élites, sous l’influence décisive de Voltaire[12]. Ce débat se retrouva, dans une moindre mesure, à l’identique en Angleterre par le biais des gazettes et des débats parlementaires. Elles ont fait partie des raisons qui donnèrent à penser que la France n’aurait pas défendu sa colonie avec acharnement. Il faut préciser que ce débat prit place dans le contexte difficile du procès des administrateurs de la colonie pour malversation. Le scandale financier des dernières années de la gestion du Canada, ou « Affaire du Canada », dans lequel furent mis en cause les administrateurs royaux, creusa le fossé d’incompréhension entre la métropole et sa colonie et montra le relâchement du pouvoir royal au Canada.

La colonie fut donc cédée, mais encore sous la protection de son ancienne métropole à cause de la religion catholique, véritable « épine dans le pied » des Anglais. La France resta l’intermédiaire entre les prêtres canadiens et le Pape, et le roi Louis XV prit à cœur son titre de « roi très chrétien ». Les Anglais furent toutefois très tolérants permettant ainsi à la population de s’acclimater au changement de monarque et d’obtenir le soutien de l’Église catholique.

 

Le Canada au cœur de la tourmente révolutionnaire

 en Amérique du Nord, 1774-1793

 

La deuxième partie, celle des révolutions, commença en 1774, avec les prémices de la révolution américaine, et se déroula jusqu’à la révolution française, et plus précisément jusqu’en 1793, avec la mort du roi Louis XVI. Durant cette période, le Canada représentait une nouvelle importance stratégique par sa proximité avec les États-Unis. Mais le projet de reconquête au profit de la France fut abandonné. L’idée diffusée par l’Abbé Raynal selon laquelle la France possédait des colonies en nombre suffisant, devint une conviction profonde et renforça le refus de reconquérir le Canada. L’alliance avec les Américains contre l’Angleterre devint l’enjeu principal. La moindre velléité de reconquête risquait de la mettre en péril. Par le traité secret de 1778, la France renonça donc au Canada. La présence de Français sur le sol nord-américain, lors de la Guerre d’Indépendance, posa le problème et ses ambiguïtés : le drapeau fleurdelisé fut utilisé, en vain, pour rallier Indiens et Canadiens à la cause des Insurgents. Toutefois, les Français refusèrent de voir le Canada passer aux mains de leur allié américain qui se révèlait de plus en plus puissant. Durant cette période, la position de la France fut extrêmement ambiguë.

 

Pendant la Révolution française, les difficultés financières et les crises internes annihilèrent toute politique de conquête. Mais par sa culture française, le Canada devint une cible parfaite pour la diffusion des idéaux révolutionnaires[13]. Une véritable politique de propagande fut mise en place en direction du Canada, principalement par l’intermédiaire du représentant de la France aux États-Unis, Charles-Edmond Genet, et du jeune Canadien Henri Mézières – pris à son service. Ensemble ils rédigèrent et tentèrent de diffuser des brochures incitant les Canadiens au soulèvement contre les Anglais.

 

L’année 1793, particulièrement, fourmilla de communications franco-canadiennes non nécessairement cautionnées (mais conservées) par la France. Toutefois, cette politique échoua du fait que la Révolution française fut rapidement mal perçue par la majorité des Canadiens à cause des massacres et de sa position face à la religion. La mort du roi fut également un véritable traumatisme pour la population canadienne. La population canadienne-française apparut alors très attachée à la monarchie française, y compris à ce roi qu’elle ne connaissait pas. Sans doute le mythe du bon roi était-il très présent dans la société et dans la presse canadienne. De même, l’illettrisme de la population semble avoir joué un rôle dans le manque de diffusion de la propagande écrite, que la mise en place d’une législation sévère contre toute sédition n’encouragea pas.

Une scission franco-canadienne ? 1793-1815

 

La dernière partie de ma recherche porte sur les conséquences de la révolution et de la séparation progressive. D’abord une chasse aux sorcières fut instaurée au Canada par les autorités anglaises pour lutter contre la diffusion des idées françaises d’indépendance et de sédition[14]. La question est de savoir si cet « héritage de la peur »[15] fut une simple paranoïa développée par les Anglais, ou si les Français ont joué sur cette corde sensible, multipliant les petits projets sans envergure pour simplement semer le trouble. Cependant, dans le même temps, la tension franco-américaine enlevait un point d’appui aux propagandistes français. Le ministre plénipotentiaire Genet qui, à lui seul, en quelques mois à peine, avait organisé un réseau de fidélité à la France et fait distribuer des brochures pro-françaises, fut renvoyé. Renforcée par l’émigration des prêtres réfractaires français, l’Église catholique canadienne exerça un contrôle permanent sur la population. Nous savons, par les mandements des évêques catholiques, que les Canadiens français semblaient très encadrés et soumis à l’excommunication en cas de pensée séditieuse. 

Y a-t-il eu un projet d’Amérique française pour Napoléon ? Difficile à dire en l’absence de sources significatives. L’influence de ses lectures, notamment celle de l’Abbé Raynal qui condamnait la colonie canadienne, et sa certitude de l’incapacité de la marine française à tisser un lien continu entre les colonies et la métropole, ont semblé le détourner du Canada. Quoi qu’il en soit, la vente de la Louisiane et l’expansion européenne réglèrent la question[16]. La séparation entre le Canada et son ancienne mère patrie fut nette. Si les Français du Canada se différenciaient déjà des Français avant la Conquête, les Canadiens commencèrent à s’affirmer autour d’une identité commune même s’il persistait une scission entre Canadiens anglais et Canadiens français. Les Canadiens français s’engagèrent plus massivement, et de leur propre initiative, aux côtés de leur nouvelle mère patrie lors de la guerre anglo-américaine de 1812, et furent nombreux à saluer la chute de l’« Antéchrist », Napoléon, signifiant alors le retour de la monarchie en France. 

 

Une relation difficile et ambiguë

 

La France eut-elle pleinement conscience de perdre définitivement le Canada au traité de 1763 ? Assurément non ! En effet, même si cette colonie coûtait au gouvernement (comme toute colonie mal exploitée et administrée), il faut rappeler que la puissance d’un pays, sous l’Ancien Régime, se mesurait encore à son nombre d’habitants. Aussi, perdre une population de 60 000 habitants environ, catholiques et fidèles au roi de France, n’allait pas de soi. En outre, le fait que cette cession se soit faite au profit de la Grande-Bretagne, l’ennemi traditionnel, et de la France et du Canada, renforçait la honte de la défaite. Certes, aucune action d’envergure ne fut entreprise par la France dans le but de retrouver sa province. Mais dans les trois périodes étudiées, le ministère des Affaires étrangères français encouragea les manœuvres personnelles et la sédition au Canada, en opposition avec les termes du traité de Paris signé en 1763 : jusqu’au remplacement de Choiseul, il apparût même que l’occasion était attendue de reprendre le Canada. Toutefois, lorsque le moment se présenta avec la guerre d’Indépendance des colonies américaines, le Comte de Vergennes, qui le remplaça, renonça à ce projet. On pourrait donc dater la cession effective du Canada, non de l’époque du traité de Paris de 1763 mais de celui de Versailles, en 1783. Conclu séparément par les États-Unis avec l’Angleterre, ce traité aurait pu être un motif remettant en cause l’alliance franco-américaine et donc légitimer cette reconquête. L’idée qui émergeait alors était celle d’un Canada indépendant, lié par sa nature à la France, et surtout par des intérêts commerciaux. La France intégra donc bien la cession, mais pas l’allégeance, de son ancienne colonie à la couronne britannique. À travers le Canada, toute la puissance française sur le continent américain était en jeu.

La France ne fut pas encouragée dans ses actions par les Canadiens. Malgré quelques velléités indépendantistes, dans son ensemble la population canadienne française ne se manifesta ni en sa faveur ni à son encontre. Si certains historiens canadiens français en ont conclu à une oppression exercée par le régime britannique, on pourrait le percevoir aussi comme un refus de revenir à cette France qui les a abandonnés. La politique plutôt bienveillante des Britanniques (certes variable suivant les gouverneurs !) n’incitait pas à la rébellion grâce à des concessions importantes faites à des moments décisifs : la permission de sacrer un évêque en 1766, l’Acte de Québec[17] (1774) lors de la Révolution américaine, l’Acte Constitutionnel (1791) lors de la Révolution française… Les interventions françaises mineures ne pesaient guère dans la balance, et les rumeurs qui les précédaient étaient souvent exagérées au regard des actions réelles.

Un autre des problèmes majeurs posés par ce sujet fut de déterminer quelle part de volonté personnelle de celle de l’ambition officielle fut la plus déterminante : mais comment discerner l’une de l’autre, lorsque même la politique officielle joue double jeu, voulant conserver à tout prix l’alliance américaine, mais misant dans le même temps sur le Canada comme point de friction entre ces alliés américains et les ennemis anglais ? Comme la politique officielle était elle-même ambiguë, il devint difficile de percevoir les encouragements clairs de l’État français aux quelques particuliers séditieux (mais comment chiffrer leur nombre ou même leur audience ?) ; seul le cas du ministre Genet était évident puisqu’il fut rappelé par son gouvernement pour le motif de mettre en péril l’amitié franco-américaine. En fait, sans cesse les rapports évoluaient d’une politique officielle à une politique officieuse, de l’étatique au particulier, tandis que le Canada avait acquis dans le même temps, et temporairement, une dimension stratégique qui le plaçait au cœur des négociations – ce qui ne fut pas le cas en 1763.

La deuxième moitié du xviiie siècle fut une période critique pour la colonisation, à cause des idées diffusées par les philosophes des Lumières. Elle correspondait également à la perte du premier empire colonial – le Canada. Les philosophes s’impliquèrent dans le débat sur la conservation du Canada dans le camp des opposants, puis l’Abbé Raynal donna son avis sur la question. La Révolution française changea l’argumentaire, d’abord avec son universalisme – en voulant libérer le Canada de son oppression (mission de Genêt) –, puis sous le Directoire – en basculant vers des idées plus conservatrices de renforcement de l’empire colonial. Napoléon mit fin à ces velléités en cédant toutes les prétentions françaises en Amérique du Nord (sauf les îles de Saint-Pierre et Miquelon).

La cession du Canada français et de la Louisiane marqua la fin de l’Amérique continentale française. Toutefois, grâce à des liens qui ont perduré plus ou moins volontairement, ces deux régions connaissent aujourd’hui encore – à des degrés nettement différents, une culture, une langue, une religion héritée de l’époque de leur création.

La cession de 1763, dont le bénéfice pour la population canadienne française reste sujet à polémique, lui sert cependant d’obstacle contre lequel elle peut se forger une identité propre. La Conquête est, encore aujourd’hui, un véritable drame constitutif pour cette population canadienne française. La construction de l’histoire nationale canadienne est le fruit de deux histoires nationales, l’une française, l’autre britannique. Des événements comme la bataille des Plaines d’Abraham en 1759 sont constitutifs de l’identité québécoise actuelle. La période vit se forger nettement l’identité canadienne française en réaction à l’identité anglaise et canadienne anglaise, mais surtout en réaction à l’identité française. La Révolution française, son jacobinisme et sa déchristianisation, acheva la rupture. Les écrits franco-canadiens de cette période eurent pour objet de dissocier Canadiens français et Français. L’œuvre engagée de Joseph Quesnel[18], ce Français émigré au Canada, devint le reflet de ce fossé, ce grand océan qui sépare désormais le Canada de la France. La communauté culturelle imaginée par les Révolutionnaires français n’était qu’un leurre. La pression qu’exerça l’Église catholique au Canada se renforça avec la Conquête et surtout avec l’épisode révolutionnaire. L’émigration de prêtres français anti-révolutionnaires et le risque de perdre les avantages acquis face à une couronne protestante avaient incité à plus de loyauté et à un encadrement plus sévère des fidèles.

 

Les relations infra-diplomatiques entre la France et les Canadiens français, désormais sous domination  britannique, donnèrent lieu, deux siècles plus tard, aux relations privilégiées entre le Québec et la France et participèrent à celles entre le Canada et la France. Les relations diplomatiques officielles ne commencèrent qu’en 1931, avec l’émergence d’un Canada indépendant. Malgré son statut de simple province canadienne, le Québec développa des relations diplomatiques internationales, et en premier lieu avec la France. Ce sont désormais des relations diplomatiques tout à fait légales, et non plus celles clandestines qui caractérisèrent les années 1763-1815. La Délégation générale du Québec à Paris a été inaugurée en 1961.

Toutefois, le fossé culturel n’a cessé de s’élargir. La France était favorable à un Canada français indépendant au xviiie siècle, lors de la Révolution française, mais sous le gouvernement du général de Gaulle, elle soutenait encore le mouvement souverainiste. La politique de la France était « ni ingérence, ni indifférence » pour ne pas froisser le Canada et garder de bonnes relations avec le Québec. En février 2009, le président Sarkozy décida de mettre fin à cette politique prônant l’unité canadienne et le « refus du sectarisme »[19]. Les Québécois – et pas seulement les souverainistes –, ont alors très mal perçu cette déclaration qui annonça la fin du rapport privilégié que le Québec avait entretenu avec la France, jusque-là.

 



[1]    Cet article est le compte rendu du mémoire « Les relations entre la France, le Canada et les Canadiens français (1760-1815). Enjeux diplomatiques, religieux et culturels », réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction d’Hélène Harter, soutenu en 2009, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, au Centre de recherches d’histoire nord-américaine.

[2]    Le projet du site internet « Nouvelle-France, horizons nouveaux » de la Direction des Archives de France, de la Bibliothèque et des Archives du Canada et de l’Ambassade du Canada à Paris, allie une exposition virtuelle à la mise en ligne de fonds d’archives.

[3]    Citons, pour exemple, le colloque qui s’est tenu à Paris en mars 2008, et à Ottawa, en novembre 2008. Il a donné lieu à l’ouvrage de Serge Joyal et Paul-André Linteau (dir.), France-Canada-Québec : 400 ans de relations d’exception, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008.

[4]    Le 13 juillet 1855, le port de Québec accueille La Capricieuse, premier navire de la marine française à venir au Canada depuis la Conquête, soit depuis près de cent ans.

[5]    Claude Galarneau, La France devant l’opinion canadienne 1760-1815, Québec, Presse de l’Université de Laval, 1970.

[6]    Parmi lesquels on peut citer François-Xavier Garneau et Lionel Groulx.

[7]    Cette thèse est née dès la fin du xviiie siècle et fut réactualisée par Thomas Chapais au xxe siècle. Elle est fondée sur le fait que la conquête anglaise serait providentielle pour le Canada puisqu’elle lui permet d’échapper aux massacres révolutionnaires.

[8]    Le fonds d’archives du ministère des Affaires étrangères français est divisé, pour le xviiie siècle, en deux grandes sections : la Correspondance politique, rassemblant les archives d’administration centrale et de postes diplomatiques classés par ordre alphabétique des pays et, à l’intérieur, par ordre chronologique des documents : la correspondance avec l’Angleterre [volumes 446 (négociations 1762), 451 (août-octobre 1763), 453 (1763), 457 (mai-juin 1764), 469 (janvier-avril 1766), 499-500 (1772), 515 (mars-avril 1776), 586-587 (1793), 597 (1801-1802)] ; avec les États-Unis [volumes (en supplément) 13 (1781), 17 (1793), 26-27 (1775-1789), 28-29 (Louisiane et Canada : 1793-1804), 49-50 (1798), 68 (1812)]. Et les Mémoires et documents, qui sont des fonds et documents isolés de provenances diverses, classés par pays : au sujet de la France [volume 1386 (économie 1779)] ; de l’Angleterre [volumes 2 (1782-1805), 47 (colonies anglaises 1713-1805), 57 (1744-1854), 103 (1797-1803)] ; des États-Unis [volume en supplément : 45 (voyage de Talleyrand)].

[9]    Frederick Jackson Turner (ed.), The Correspondence of the French Ministers to the US, 1791-1797, Annual Report of the American Historical Association for the year 1903, volume II, Washington, Government Printing Office, 1904.

[10]   La Gazette de Québec et Le Canadien sont conservés sur microfilms à la Délégation générale du Québec, à Paris.

[11]   « Les chambres de commerce de France et la cession du Canada », Rapport de l’Archivistique de la Province de Québec, 1924-1925, p. 199-259.

[12]   « Vous savez que ces deux nations [l’Angleterre et la France] sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que le Canada ne vaut », Voltaire, Candide ou l’Optimisme, Paris, Librio, 1994 (édition originale 1759), chapitre XXIII, p. 70.

[13]   Raoul Roy, Résistance indépendantiste 1793-1798, Montréal, Éditions Québécoises, 1973.

[14]   Jean-Pierre Wallot, Intrigues françaises et américaines au Canada 1800-1802, Montréal, Leméac, 1965.

[15]   L’historien Murray Greenwood défend la thèse selon laquelle les Anglais étaient si sincèrement convaincus d’une possible invasion française et de sa réussite, qu’ils ont développé une sorte de paranoïa en exagérant sans cesse à la fois les émeutes – qui restèrent locales pendant ces années – et/ou la portée réelle des menaces françaises.

[16]   Sylvain Pagé, « Le Canada et Napoléon », Revue du Souvenir Napoléonien, n° 430, août-septembre 2000, p. 19-27.

[17]   L’Acte de Québec, considéré comme la grande charte des Canadiens français, abroge la Proclamation royale de 1763 qui régissait jusqu’alors la colonie. Il légalise la politique informelle des gouverneurs anglais, autorisant la liberté de culte catholique et l’usage de la langue française. Les lois civiles françaises (la coutume de Paris) sont rétablies et des Canadiens Français catholiques siègent au Conseil. Les Canadiens catholiques sont en effet dispensés du serment du Test (qui les obligeait à renier leur foi) qui est remplacé par un serment d’allégeance. Cet acte recrée aussi le territoire de Nouvelle-France appelé désormais Province of Quebec. 

[18]   Joseph Quesnel, L’Anglomanie suivie de Les Républicains français ou la soirée du cabaret, Bibliothèque électronique du Québec - BEQ, [1802] 2007, p. 54-95, [cf. l’ouvrage en ligne, consulté le 9 février 2010 : http://www.scribd.com/doc/13968176/Joseph-Quesnel-Langlomanie].

[19]   Ludovic Hirtzman, « Sarkozy choque les indépendantistes québécois », Le Figaro, 4 février 2009. [Cf. l’article en ligne, consulté le 9 février 2010 : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/02/04/01016-20090204ARTFIG00454-sarkozy-choque-les-independantistes-quebecois-.php].