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Alya Aglan, Humaniser le travail : régimes économiques, régimes politiques et organisation internationale du travail, 1929-1969. Compte rendu du colloque, Paris, 28-29 janvier 2010

Humaniser le travail : régimes économiques, régimes politiques et organisation internationale du travail, 1929-1969. Compte rendu du colloque, Paris, 28-29 janvier 2010

 


Bulletin n° 31, printemps 2010

 

 

 

Alya Aglan

 

 

À la suite des Journées d’études consacrées à Albert Thomas[1], s’est tenu les 28 et 29 janvier 2010, un colloque sur l’Organisation internationale du Travail (l’OIT) en moyenne durée, réunissant des chercheurs et professeurs italiens, belges et français, dans une dynamique de questionnements, alternant exposés et vastes discussions très stimulantes. Ce colloque est le fruit d’une collaboration entre chercheurs de l’Institut des sciences sociales du politique (ISP/Université de Paris Ouest Nanterre la Défense/ENS Cachan), l’IDHE Paris 1 et de l’UMR IRICE (Paris I/Paris IV).

Autour du thème de l’humanisation du travail, constante revendication des temps de paix et des temps de guerre, et de la mondialisation des questions qui lui sont attachées, il s’agissait de croiser les approches de l’histoire des relations internationales, de l’histoire politique et de l’histoire économique, croisement qui, selon les organisateurs, contribue le mieux à redéfinir une histoire sociale en pleine mutation. Ces travaux s’inscrivent dans l’ouverture d’un nouveau chantier pour les historiens venus des divers horizons de la discipline. En effet, l’histoire de l’Organisation internationale, qui n’a, jusqu’ici, que peu mobilisé les historiens depuis les années 1970, devient le lieu d’un regain d’intérêt certain depuis une dizaine d’années. Elle reste cependant à faire dans une large mesure, tant les lacunes bibliographiques à combler demeurent importantes. Le postulat de départ de ces nouvelles recherches repose sur le fait que l’OIT constitue, à la fois un poste d’observation et un laboratoire d’étude des questions sociales, inséparables des questions politiques et économiques, puisqu’elle vise à poser un projet de société mondiale à construire dans la perspective d’une vision globale de l’homme confronté aux défis totalitaires du xxe siècle, en écho à des questions soulevées par l’actualité la plus brûlante. Loin de clore le sujet, ces travaux permettent au contraire d’envisager, après publication, de nouvelles pistes de recherches pour le futur.

 

Les sociétés mondiales ont été confrontées au xxe siècle à une mise au travail d’une intensité sans précédent. Cette évolution correspond à l’apogée du modèle d’industrialisation tayloro-fordiste. Mais elle s’explique aussi, par l’émergence de systèmes politiques nouveaux, les totalitarismes (fascistes ou soviétiques) ou les démocraties sociales ou chrétiennes, dont la construction est inséparable de l’organisation centralisée et planifiée du travail et de son encadrement politique. Elle résulte, tout autant, des mutations profondes de l’état du monde et des relations internationales marquées par les deux guerres mondiales et les conflits de la décolonisation. La paix ou la guerre, sans conteste, ont fortement déterminé au xxe siècle les modalités du travail.

Ces différents facteurs ont concouru à poser sur nouveaux frais la question du travail humain. Du « travail en miettes » de Georges Friedman à « l’homme unidimensionnel » d’Herbert Marcuse, le problème ancien des rapports entre le travail et la liberté a été totalement transformé par les mutations du système productif mondial, caractérisé par la généralisation du machinisme et ses corollaires : la concentration usinière et la déqualification relative de la main-d’œuvre. Le tableau est depuis longtemps connu. Depuis Marx au moins. Mais la question du travail s’est également trouvée reformulée dans le contexte théorique nouveau des sciences humaines (sociologie du travail, ergonomie mais aussi psychologie), dans le cadre juridique international inédit des droits universels de l’homme (et du travailleur) et en référence au modèle politique rénové de la démocratie professionnelle. Ces différentes approches ont en commun d’avoir tenté de répondre à cette question devenue centrale : comment humaniser le travail ?

C’est à l’histoire de cette question et des différentes réponses qui y ont été apportées, au cours de la séquence historique exceptionnelle qui court des années 1930 aux années 1960, que le colloque se proposait de réfléchir, à la croisée de l’histoire économique, de l’histoire politique et de l’histoire des relations internationales. L’Organisation internationale du travail est située à cette exacte intersection. Elle fournit donc ici à la fois un poste d’observation, constitue un laboratoire d’étude et propose un projet de société mondiale, propre à restituer le phénomène du travail dans sa dimension véritablement sociale, c’est-à-dire globale.

Dans cette optique, trois axes de recherche, correspondant à trois périodes de l’histoire de l’OIT et de l’histoire de la question du travail, ont été définis :

 

Axe 1 : 1929-1939

L’OIT face à la crise économique mondiale et à la politisation du travail humain

 

Comment l’OIT a-t-elle analysé la crise des années 1930 qui a été à la fois une crise de régime économique et de régime politique ? Quel était à ce moment crucial l’outillage mental de l’Organisation à l’issue des années 1920 et de la longue période marquée par le magistère d’Albert Thomas ? Comment la crise a-t-elle fait évoluer les relations difficilement nouées durant les années 1920 entre l’OIT et la SDN, en particulier sur la question des compétences proprement économiques des deux institutions internationales ? Quelles actions ont été menées contre le travail forcé (convention internationale de 1930), les déplacements de main-d’œuvre (de nature aussi bien politiques qu’économiques) ou les discriminations, notamment racistes ou sexuées, à l’emploi ? Quelle est la stratégie de l’OIT vis-à-vis de la montée des totalitarismes et de ses conséquences sur les conditions du travail humain et les modalités de sa représentativité syndicale ? Quelles analyses fait-elle des corporatismes qui s’affirment aussi bien en Europe que dans le reste du monde, comme en Amérique latine ? Quelle perception développe-t-elle des expériences d’économies dirigées menées par les démocraties, en particulier le New Deal ? Quelle conscience a-t-elle de leur spécificité par rapport aux modèles totalitaires, notamment soviétique (modèle fonctionnaliste) ? Dans quelle mesure l’expertise de l’OIT a-t-elle effectivement été mise en jeu à l’occasion de ces expériences politiques inédites ? Comment intègre-t-elle, enfin, les réalités du travail dans les régimes coloniaux au moment où l’idéologie coloniale est à son apogée ?

 

Axe 2 : 1940-1948

Le travail humain en question de la guerre aux Libérations

 

Comment la guerre a-t-elle porté à son paroxysme le processus de déshumanisation du travail ? Dans quelle mesure l’OIT, repliée au Canada, mais dont les bureaux dans le monde ont continué à exister, a-t-elle compris les conséquences sur le travail humain de l’entrée du monde dans l’économie de la guerre totale ? Comment a-t-elle analysé la nette accélération à la faveur de la guerre de la tendance longue à la substitution du capital au travail ? Quelle a été sa perception de l’évolution du pouvoir d’achat et de l’amélioration relative de la condition ouvrière qu’elle a semblé entrainer dans certaines économies de guerre totale, comme en Allemagne nazie ?  Quelle a été la marge de manœuvre de l’Organisation vis-à-vis du travail des prisonniers de guerre ou encore de l’utilisation au travail des déportés politiques et raciaux dans le cadre du phénomène concentrationnaire ? À l’inverse, il faut se demander dans quelle mesure l’OIT est impliquée dans l’élaboration – par la plupart des milieux de la Résistance – d’un projet de libération du travail pour l’après-guerre. Comment s’est située l’OIT dans les débats qui ont entouré l’émergence, d’une part, du Welfare State (héritage du réformisme fabien) mais aussi, d’autre part, de la démocratie du travail et des travailleurs (Déclaration de Philadelphie de 1944) ? Quelle part l’Organisation a-t-elle pris dans les réformes de structure de la Libération visant à démocratiser le travail et à instaurer la « justice sociale » ? Ces questions invitent à s’interroger sur la place de l’OIT dans l’architecture du système institutionnel nouveau de l’ONU. Le projet de société globale porté par l’ONU coïncide-t-il avec la conception d’une société mondiale qui habite depuis l’origine l’OIT ? Dans quelle mesure l’OIT, rapportée aux autres composantes de la nébuleuse de l’ONU, a-t-elle développé une identité spécifique, héritée de son passé, par exemple face à la question cruciale du traitement économique des réfugiés et des personnes déplacées après 1945 ? 

 

Axe 3 : 1948-1969

OIT, croissance industrielle, démocraties et mondialisation

 

Comment l’OIT a-elle fait face au régime économique exceptionnel de croissance industrielle rapide qui a marqué la période ? Comment a-t-elle concilié les impératifs de la productivité croissante du travail avec le socle juridique international des droits universels de l’homme, notamment dans le contexte spécifique de la Guerre froide  (rôle de David Morse, directeur du Bureau international du travail (BIT) de 1948 à 1970, mais aussi de son successeur Wilfred Jenks dont l’influence, dès les années 1930, a été forte au sein de l’Organisation, notamment pendant la période clé des années 1940) ? Quelle perception a-t-elle eu de la crise de plus en plus manifeste du système taylorien et de la critique dominante de son caractère aliénant pour l’homme dans les années 1960, et singulièrement à l’occasion de l’explosion sociale de la fin des années 1960 ? Quel modèle de relations de travail émerge à l’OIT, alors que le centre de gravité de l’Organisation semble s’être déplacé vers le monde anglo-saxon et que la décolonisation a permis d’achever la mondialisation effective de l’Organisation ? Quel projet de société mondiale et équitable est développé dans ce contexte inédit par l’OIT ? Que devient, surtout, le modèle du tripartisme éprouvé par l’Organisation dès l’origine, revivifié dans le cadre des corporatismes et actualisé, en quelque sorte, dans le contexte inédit de la Guerre froide ?

 

Autant de questions largement nouvelles qui visaient d’abord à mieux replacer les évolutions de l’OIT dans l’histoire économique, politique et internationale de la période. Il s’agissait de tenter de restituer, à travers l’exploration de la notion d’humanisation du travail, une profondeur historique à la notion très actuelle de « travail décent » qui figure aujourd’hui en tête de l’agenda de l’OIT. Mais l’enquête, au-delà, se proposait de contribuer à une histoire globale de la question du travail, dont la pertinence reste sans doute à vérifier, mais dont l’intelligence est assurément essentielle à la compréhension des évolutions complexes du xxe siècle et donc des enjeux de notre temps présent.

 

 

Programme 

Jeudi 28 janvier 2010

Introduction du colloque : Humaniser le travail, construire l’OIT, organiser la mondialisation

par Olivier Feiertag

* Session 1 : 1929-1939, L’OIT face à la crise de la mondialisation

Présidence : Claude Didry

- Olivier Feiertag, Humaniser la crise économique (1929-1935) : l’expertise du BIT dans la grande dépression

- Thomas Cayet, OIT et New Deal : regards croisés sur une adhésion

- Alice Campetti, Sortir de la crise ? Le BIT et la réduction du temps de travail en France dans les années 1930

- Julien Gueslin, Les pays baltes dans la crise économique et politique des années trente

Discutant : Patrick Fridenson

 

Vendredi 29 janvier 2010

* Session 2 : 1940-1948, L’OIT et la question du travail humain de la guerre aux Libérations

Présidence : Eric Bussière

- Pierre Tilly, Jef Rens et l’OIT : l’épreuve de la guerre

- Alya Aglan, L’OIT en guerre

- Michel Margairaz, Protéger le travail de l’invention du Welfare State à la Déclaration de Nadjib Souamma. L’OIT au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : la redécouverte de l’enjeu européen (1945-1950)

Discutant : Jean-Pierre Le Crom

 

* Session 3 : 1948-1969, l’OIT et le défi  de la croissance, de la démocratie et de la mondialisation

Présidence : Robert Frank

- Dzovinar Kevonian, L’OIT et les réfugiés dans les années cinquante

- Lorenzo Mechi, L’OIT et l’intégration européenne, 1947-1957

- Valentina Vardabasso, OIT, l’Europe et la question des travailleurs émigrés dans les années 1950 et 1960

- Chloé Maurel, La place des pays en voie de développement dans la politique mondiale de l’OIT

- Daniel Maul, L’OIT et les droits de l’homme pendant les années Morse (1948-1970)

Discutant : Bouda Etemad

 

Conclusions : Robert Frank

 



[1]    Ces Journées ont été organisées les 19 et 20 janvier 2007, par plusieurs laboratoires de recherches (CHPR/IDHE pour l’Université de Paris X - Nanterre, et l’UMR IRICE pour l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Elles ont été publiées dans les Cahiers IRICE (n° 2, Paris 1, octobre 2008) sous le titre : « Albert Thomas, société mondiale et internationalisme. Réseaux et institutions des années 1890 aux années 1930 », sous la direction scientifique de Alya Aglan, Olivier Feiertag et Dzovinar Kevonian.