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Vojislav Pavlović, La crise de Bosnie 1908, cent ans après. Compte rendu du colloque, 26-27 septembre 2008, Paris

La crise de Bosnie 1908, cent ans après. Compte rendu du colloque, 26-27 septembre 2008, Paris

 

 

Bulletin n° 30,  automne 2009

 

 

Vojislav Pavlović *

 

 

L’histoire des Balkans se prête tout particulièrement à des réflexions sur des analogies historiques, car les régions et pays qui les composent focalisent sur eux l’attention médiatique et diplomatique, aujourd’hui comme il y a un siècle. Le cas de la Bosnie-Herzégovine est, peut-être, le meilleur exemple de ce genre de processus. C’est pourquoi l’IRICE (Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe) a mis en place un colloque proposant un nouvel éclairage de la crise provoquée par l’annexion de la Bosnie-Herzégovine. Intitulé « 1908, La crise de Bosnie dans le contexte européen, cent ans après », ce colloque a été organisé par l’IRICE, le musée de l’Armée et la Direction des archives, de la mémoire et du patrimoine du ministère de la Défense, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères et du Forum culturel autrichien, et il s’est déroulé les 26 et 27 septembre 2008 au musée de l’Armée et en Sorbonne.

 

Première étape d’un projet conçu et réalisé au sein de l’IRICE par Catherine Horel, ce colloque avait pour objectif de réexaminer les conflits balkaniques qui ont débuté par la crise bosniaque, en passant par les guerres balkaniques, jusqu’à celle de juillet 1914. Le projet est bâti sur l’interaction de ces conflits qui, chacun avec leurs particularités, ont néanmoins en commun une atmosphère semblable et forment une chaîne d’événements intimement liés.

 

Dans cette optique, la crise de 1908 revêt l’importance et la signification d’un événement précurseur dont les conséquences finales vont apparaître à travers la crise de juillet 1914. Précurseur, car un certain type d’analyses et de réflexions, voire de comportements, se manifeste pour la première fois lors de la crise de l’annexion pendant laquelle une entente balkanique, longue de trente années, prend fin et où l’affirmation des nationalismes locaux se révèle. De la sorte, dans ses deux aspects européen et régional, cette crise inaugure deux dilemmes dont la solution ne sera apportée que par la Grande Guerre. Au niveau européen, l’alternative entre le concert multilatéral européen et la logique des alliances, tandis qu’au niveau régional se pose la question suivante : l’avenir des Balkans sera-t-il dicté par un accord entre les puissances ou par l’action des nationalismes locaux ?

 

Comme Winfried Baumgart le dit en conclusion de son intervention, la crise de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine fut la dernière phase de la question d’Orient, dont la solution fut initialement cherchée dans la tradition du concert européen[1]. Or, parmi les puissances de l’époque, les partisans du concert européen se trouvaient surtout du côté de la Triple Entente, ce qui paralysa son action. Ses membres occidentaux estimèrent qu’il s’agissait d’une crise d’importance limitée, qui ne devait pas provoquer une bipolarisation définitive de l’Europe. Selon l’analyse de Georges-Henri Soutou, le gouvernement Clemenceau, soutenu par les milieux conservateurs de la Revue des deux mondes[2], décida de se tenir en retrait des tensions afin de ne pas compromettre une entente possible avec l’Allemagne au sujet des affaires du Maroc, mais aussi parce qu’il sous-estimait l’ampleur des objectifs du ministre des Affaires étrangères austro-hongrois, le baron Aehrenthal, dans les Balkans, ainsi que les véritables raisons du soutien inconditionnel que lui apportait la diplomatie allemande. Les milieux mieux informés, notamment les experts des affaires balkaniques tel Charles Loiseau à Rome, voire les partisans des nationalités tel Jean Pellissier à Paris, n’arrivèrent pas à se faire entendre par le gouvernement.

 

Comme nous l’explique Victor Avdeev, Nicolas II, en Russie, hésita aussi entre les deux approches de la crise présentées plus haut[3]. Ses doutes étaient dictés par la volonté de récupérer le statut qui était le sien après les défaites militaires et économiques de la guerre avec le Japon. Isvolsky, ministre des Affaires étrangères de Nicolas II – qui lui faisait une entière confiance –, avait les mains libres pour une politique de redressement diplomatique dont l’objectif principal était le changement du statut des détroits turcs. Son voyage à Buchlau reposait sur la volonté de négocier. Mais ses interlocuteurs, en premier lieu Aehrenthal, connaissaient les faiblesses intérieures de la Russie et, en fin de compte, l’inconsistance de la position d’Isvolsky dont l’avenir politique dépendait du succès de sa mission.

 

Selon l’analyse proposée par Patrick Louvier, la diplomatie édouardienne était tout à fait consciente des faiblesses de ses alliés continentaux[4]. Sa stratégie reposa donc sur une médiation capable de sauver le concert européen, ceci d’autant plus que l’opinion radicale et libérale britannique refusa d’accepter une bipolarisation de l’Europe puisque la Russie tsariste était encore considérée comme une alliée peu convenable. C’est pourquoi, tout en apportant son soutien au régime des Jeunes-Turcs, elle œuvra à modérer les projets austro-allemands dans les Balkans.

 

La communication de Francesco Guida souligne également la fragilité des alliances, à travers l’attitude du gouvernement italien et des experts balkaniques à Rome, et parmi eux, Vico Mantegazza[5]. Doutant de l’utilité de l’alliance avec Vienne, Mantegazza se méfiait de la réaction des Slaves à la reconnaissance hâtive de l’annexion par Rome. Ses doutes furent confirmés lorsque le ministre des Affaires étrangères, Tomaso Tittoni, exprima implicitement son souhait de voir l’Italie dédommagée (avec la cession du Trentin par exemple) par son alliée. Le refus de Vienne alimenta un climat de méfiance et de mécontentement à Rome, où les projets alternatifs d’expansion italienne dans les Balkans, dont ceux soutenus par Mantegazza, occupèrent une place essentielle.

 

Malgré l’inconsistance de la position italienne, l’axe Berlin-Vienne agit selon la logique des blocs. Lors de l’annexion, l’Allemagne wilhelminienne manifesta pour la première fois son soutien inconditionnel à la monarchie des Habsbourg. Une telle décision est le fruit d’une réflexion qui tire son origine, selon les conclusions de Holger Afflerbach[6], des enseignements de la conférence d’Algésiras. La nécessité de soutenir à tout prix son seul et unique allié, en proie à l’époque à des dissensions internes sérieuses, poussa la diplomatie allemande à lui signer un chèque en blanc dans le contentieux qui l’opposait à la Russie et à la Serbie. Selon la diplomatie et le gouvernement allemands, l’isolement au sein du concert européen les empêchait de mener une politique étrangère active.

 

Grâce à son fonctionnement parfait, la Triplice obtint gain de cause dans le projet d’Aehrenthal, même si, à l’instar de son homologue russe, il désirait prouver par un acte d’envergure envers ses adversaires, mais aussi envers son allié allemand, que la Double Monarchie faisait toujours partie des grandes puissances. Il lui fallait rehausser le prestige des Habsbourg en Europe, mais surtout dans la région, notamment en écrasant toute velléité du projet yougoslave susceptible de mettre en péril la stabilité des provinces orientales de la monarchie. L’annexion, comme nous l’explique Arnold Suppan, n’était qu’une étape dans son projet, suivie par le souhait d’anéantir politiquement la coalition serbo-croate, principal parti d’opposition en Croatie, en l’accusant de collusion avec le gouvernement serbe[7].

 

Sortant du cadre d’une politique européenne consensuelle, le coup de force d’Aehrenthal donna des espoirs aux nationalismes balkaniques, car c’est seulement dans une logique de blocs que les agendas locaux peuvent prévaloir sur une solution imposée par le concert européen. Férocement opposée à l’annexion, la Serbie révéla ainsi ses ambitions régionales, ce qui lui permit de présenter son projet national face à l’expansionnisme austro-allemand[8]. Quant à la Croatie, elle était divisée entre les partisans de l’annexion : le Parti du droit de Josip Frank, le Parti paysan croate de Stjepan Radić ; et les opposants : la coalition serbo-croate de Svetozar Pribičević. Cette division fut aussi le reflet des différences de stratégie concernant l’intégration nationale, c’est-à-dire au sein ou en dehors de la Double Monarchie, selon les conclusions de Stjepan Matković[9]. L’existence de courants politiques estimant que l’avenir de la Croatie se trouvait en dehors du cadre politique de la monarchie des Habsbourg, provoqua un climat de tension et de répression lorsque Vienne chercha à placer la vie politique de cette province sous un contrôle rigoureux.

 

Ayant au préalable coordonné son action avec Aehrenthal, la Bulgarie, en revanche, profita de la crise de l’annexion pour proclamer son indépendance. Cette initiative bulgare était due en grande partie aux ambitions personnelles du roi Ferdinand, qui sollicitait de ses pairs le fait d’être reconnu comme roi des Bulgares. L’intervention de Bernard Lory montre cependant que la proclamation de l’indépendance avait considérablement tendu les relations entre Sofia et Istanbul, rendant la position des Bulgares qui vivaient encore dans l’Empire ottoman, d’autant plus précaire[10].

 

L’annexion eut le même effet en Bosnie-Herzégovine qu’au niveau régional. Les trois communautés nationales qui y vivaient furent brusquement confrontées à des choix politiques et économiques jusqu’alors inconnus, entrant ainsi de plain-pied dans la vie politique. Les musulmans durent tout d’abord faire face au statut de minorité au sein d’un État chrétien. Le front du refus, comme le souligne Philippe Gelez, était composé de notables traditionalistes dont Ali-beg Firdus, qui chercha, avec l’aide de la communauté serbe, à s’opposer en vain à l’annexion[11]. Malgré leurs différences, les « progressistes », Kulović, Mešić et Bašagić, se déclarèrent partisans de l’annexion. Les traditionalistes qui avaient le contrôle de l’organisation politique musulmane MNO, amenaient avec eux la vaste majorité de la population, composée à 80% de paysans musulmans, et ils parvinrent finalement à un accord avec les autorités. Cet accord garantit ainsi les privilèges économiques de ces notables traditionalistes qui étaient aussi des propriétaires fonciers.

Les Serbes, eux, évaluèrent l’annexion comme un revers irréparable infligé à leur action nationale, car ils aspiraient, avec le soutien des Musulmans traditionalistes, à un retour à la souveraineté du sultan, condition indispensable pour une autonomie politique et religieuse plus importante qu’au sein de la Double Monarchie. Après l’accord austro-turc de février 1909, les Serbes de Bosnie durent accepter la nouvelle donne politique, comme leurs compatriotes de Serbie. Néanmoins, la population serbe resta largement hostile à la nouvelle administration qui, consciente de ce fait, la tint sous étroite surveillance. Cependant, comme en témoigne la contribution de Dušan Bataković, ce contrôle accru s’avéra inefficace et contre-productif, car nombreux furent les jeunes Serbes qui se rendirent en Serbie, tandis que le réseau de leurs associations couvrait toute la province. Parmi elles, la branche la plus extrémiste fut à l’origine de l’assassinat de l'héritier du trône des Habsbourg[12].

 

Mais les réactions virulentes des communautés nationales à l’annexion, celle des Croates mise à part, ne rendent pas totalement compte de la portée de l’administration austro-hongroise en Bosnie et Herzégovine. Ses effets les plus visibles se virent à Sarajevo, la capitale de la province, qui subit une véritable transformation pendant cette période austro-hongroise. Catherine Horel démontre que la mission modernisatrice et civilisatrice de la Double Monarchie fut perceptible tant au niveau des infrastructures de la ville que dans son architecture, mais aussi dans la création d’une société multiculturelle[13]. Slobodan Šoja estime aussi qu’elle eut une mission civilisatrice, mais au prix d’une répression politique et nationale, notamment à l’époque de Benjamin Kállay, dont la conséquence principale fut d’exacerber les malentendus et les différends entre les trois groupes religieux de Bosnie-Herzégovine. Cette constatation n’est pas sans rappeler la situation actuelle, la communauté internationale prenant la place de la Double Monarchie[14]. En effet, selon Peter Vrankić, l’attitude de l’administration envers les trois communautés religieuses ne pouvait être séparée du cadre politique, que ce soit au niveau de la Monarchie elle-même, ou au niveau de la région[15]. Les Croates de Bosnie ont vu l’attitude de l’administration se calquer sur celle pratiquée en Croatie et en Dalmatie, tandis que les rapports avec les orthodoxes étaient conditionnés par les relations avec la Serbie et la Russie. Toutefois, les musulmans purent bénéficier d’un important travail de nation building à l’époque de Benjamin Kállay qui s’efforçait de créer une identité « bosno-herzégovinienne ».

 

L’histoire tourmentée de l’annexion ne pouvait donc avoir qu’une historiographie laborieuse, sujette à des interprétations clairement influencées par les changements politiques, conclut Paul Miller[16]. Au gré des bouleversements politiques, Gavrilo Princip fut d’abord perçu en Yougoslavie comme un héros et l’administration austro-hongroise comme coloniale et oppressive, tandis que dans la Bosnie d’aujourd’hui, il est considéré comme un assassin, et la période austro-hongroise comme la preuve du caractère européen du pays. De la même manière, François Ferdinand était vu en Autriche comme le dernier rempart avant la démission des Habsbourg, démission qui elle-même, ainsi que la guerre, étaient estimées inévitables.

 

 

L’abondance des interprétations des événements qui se sont produits au début du siècle dernier, démontre à quel point l’histoire de la région est toujours d’actualité, car elle influence, sinon oriente, la gestion des crises d’aujourd’hui, selon l’analyse de Horst Haselsteiner, qui souligne la responsabilité des grandes puissances dans l’avenir de la Bosnie[17]. Il est rejoint dans son analyse par Erhard Busek qui, à l’appui de ses expériences personnelles, conclut que la connaissance des origines historiques des conflits récents est indispensable pour que l’Union européenne, et ses représentants sur le terrain, soient capables de gérer le processus de rapprochement de cette région à l’Europe, voire des régions entières comme c’était, et, dans une moindre mesure, comme c’est toujours le cas pour la Bosnie et Herzégovine[18].



*    L’auteur est historien chercheur  à l’Institut d’études balkaniques de Belgrade.

[1]    Winfried Baumgart, « Les antécédents de la crise bosniaque de 1908 ». Dans les notes qui suivent, sont indiqués les participants à ce colloque et les titres de leurs contributions.

[2]    Georges-Henri Soutou, « La France et le concert européen dans la crise bosniaque ».

[3]    Victor Avdeev, « Nicolas II et Alexandre Izvolsky : l’élite politique de la Russie en route pour Buchlau ».

[4]    Patrick Louvier, « Le Royaume-Uni et la crise de Bosnie. Succès et revers d’une diplomatie idéaliste et pragmatique »

[5]    Francesco Guida, « Vico Mantegazza, l’Italie et la crise bosniaque ».

[6]    Holger Afflerbach, « Nibelungentreue? Germany and the Bosnian Annexation Crisis ».

[7]    Arnold Suppan, « Baron Aehrenthal, Pan-Serbian Propaganda and the Annexation of Bosnia-Herzegovina ».

[8]    Vojislav Pavlović, « Le volet serbe de la crise de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine ».

[9]    Stjepan Matković, « Croatian Views on the Annexation Crisis ».

[10]   Bernard Lory, « La proclamation de l’indépendance bulgare : vulgate et zones d’ombre ».

[11]   Philippe Gelez, « Factions et partis politiques musulmans de Bosnie-Herzégovine face à l’Annexion ».

[12]   Dušan T. Bataković, « Les Serbes de Bosnie-Herzégovine face à l’annexion (1908-1914) ».

[13]   Catherine Horel, « Sarajevo autrichienne – une nouvelle multiculturalité ».

[14]   Slobodan Šoja, « La politique de l’Autriche-Hongrie en Bosnie-Herzégovine à la fin du xixe et au début du xxe siècles et les nationalités de Bosnie-Herzégovine ».

[15]   Petar Vrankić, « The Religious Communities in Bosnia-Herzegovina under Austrian-Hungarian rule 1878-1918 ».

[16]   Paul B. Miller, « From Annexation to Assassination : The Sarajevo Murders in Bosnian and Austrian Minds ».

[17]   Horst Haselsteiner, « The Great Powers and South-Eastern Europe ».

[18]   Erhard Busek, « Les Balkans : Passé-Présent-Futur. Perspectives pour la Bosnie ».