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Pierre Journoud, L’ASEAN et la sécurité en Asie du Sud-Est pendant la Guerre froide. Entre diplomatie officielle et diplomatie informelle

L’ASEAN et la sécurité en Asie du Sud-Est pendant la Guerre froide. Entre diplomatie officielle et diplomatie informelle

 

 

Bulletin n° 30,  automne 2009

 

 

Pierre Journoud

 

Il est tentant de rapporter le processus de construction régionale en Asie du Sud-Est, dont l’ASEAN[1] apparaît en dépit de bien des aléas comme la forme la plus avancée, à celui qui nous est familier en Europe, même si le degré d’intégration des états y est infiniment moins poussé. Sans nul doute, la méthode comparative est riche en potentialités pour l’historien qui sait se garder des anachronismes et des simplifications. Dans les deux cas, par exemple, on a souhaité se rassembler et coopérer pour conjurer le retour de la guerre et la domination d’une puissance continentale (l’URSS d’un côté ; la Chine et/ou le Vietnam de l’autre) ; mettre fin à des tensions ou à des guerres récurrentes (en Europe, entre la France et l’Allemagne ; en Asie du Sud-Est, entre la Malaisie d’une part, et, l’Indonésie, les Philippines ou encore Singapour, d’autre part)[2]. Parallèlement à une volonté d’accélérer la croissance économique des états membres, la quête de sécurité et de stabilité s’est avérée décisive dans la naissance et le développement de l’ASEAN, comme elle l’avait été dix ans plus tôt pour la création de la Communauté économique européenne (CEE), dans un contexte de Guerre froide propice aux regroupements régionaux. Mais, à l’inverse de l’histoire de la construction européenne, dans laquelle le militantisme pro-européen a précédé et a favorisé la naissance des institutions que les dirigeants politiques ont fini par créer à partir de 1957[3], la société civile a longtemps été absente du paysage politico-stratégique en Asie du Sud-Est – une région constituée globalement, il est vrai, de régimes autoritaires ou semi-autoritaires –, et elle s’est donc montrée inexistante dans le processus de régionalisation. Grâce au recul de l’autoritarisme et à l’explosion des moyens de communication, elle a néanmoins pu faire une apparition remarquée, dès avant la fin de la Guerre froide et notamment dans le domaine de la réflexion stratégique, au point de peser à son tour sur certaines décisions gouvernementales.

 

La quête de sécurité au cœur de la naissance

et du développement de l’ASEAN

 

L’ASEAN naît d’abord, en pleine escalade de la guerre au Vietnam, de la volonté pragmatique de cinq états dont quatre ont accédé depuis peu à l’indépendance : outre la Thaïlande, seule à avoir échappé à la colonisation, les Philippines (1946), l’Indonésie (1949), la Malaisie (1957) et Singapour (1965)[4]. Situés au cœur d’une région secouée par des bouleversements profonds et de multiples conflits depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces cinq pays fondateurs aux structures stato-nationales encore fragiles, nourrissent une perception apparemment semblable des menaces internes et externes. En interne, ils sont confrontés à des forces centrifuges – politiques, ethniques, religieuses et/ou sociales – qui affaiblissent leur légitimité. Enhardis par la résistance des communistes vietnamiens au Sud-Vietnam et majoritairement soutenus par la Chine, les partis communistes pourtant interdits se livrent à des activités subversives et potentiellement déstabilisantes[5]. à l’extérieur, la République démocratique du Vietnam (RDV) et le Front national de libération du Sud-Vietnam (FNL), son prolongement au Sud, opposent une résistance vigoureuse et inattendue à l’escalade américaine ; la guerre entraîne une influence croissante des deux grands et de la Chine dans la région. Pour les fondateurs de l’ASEAN, le communisme constitue le principal danger en Asie du Sud-Est, surtout après l’annonce du désengagement des Britanniques « à l’Est de Suez », qui implique à terme la fermeture de leurs bases militaires en Malaisie et à Singapour[6]. La presse chinoise ne s’y trompe pas lorsqu’elle qualifie l’ASEAN d’« alliance contre-révolutionnaire, créée pour combattre la Chine, le communisme et le peuple », telle une « version réchauffée » de l’OTASE[7]… Les membres fondateurs ont pourtant pris soin de ne pas la faire apparaître comme une alliance militaire dirigée contre les communistes en général, la RDV en particulier. Acte fondateur de l’ASEAN, la Déclaration du 8 août 1967 affiche prioritairement, mais en des termes très généraux, ses ambitions économiques, sociales et culturelles. à la différence de l’OTASE, la nouvelle organisation régionale est marquée par un esprit de conciliation et de compromis, opposé de surcroît aux abandons de souveraineté que supposerait toute velléité de coordination ou d’intégration régionales, a fortiori dans le domaine militaire[8]. Bien au contraire, l’ASEAN affirme bientôt sa préférence pour une neutralisation de la région, comme le révèle sa déclaration du 27 novembre 1971 en faveur de la reconnaissance de l’Asie du Sud-Est comme « zone de paix, de liberté et de neutralité, libre de toute forme d’interférence de la part des puissances extérieures ». Dans le contexte de l’époque, c’est une rupture importante, même si elle est surtout psychologique, avec la logique des grandes puissances. En dépit du soutien que lui apporte parmi d’autres la diplomatie française, trop heureuse de voir ce regroupement de pays adopter une position qu’elle défend depuis le milieu des années 1960 au grand dam des États-Unis, l’initiative de l’ASEAN demeure toutefois sans effet à court terme. Washington n’est pas prête à de telles concessions ; Hanoi et Pékin dénient à la jeune organisation, comme d’ailleurs à l’ONU, toute légitimité dans le processus de paix que l’on voit s’amorcer à partir de 1967, avec le concours de plusieurs intermédiaires étrangers et notamment français[9].

Énoncée très explicitement dans la doctrine de Guam ou doctrine Nixon (juillet 1969), le désengagement américain d’Asie renforce cependant les inquiétudes, surtout après la consécration du rapprochement sino-américain lors de la spectaculaire visite privée de Nixon en Chine, en février 1972[10]. Des divergences liées aux spécificités historiques et géographiques des pays membres se font jour dans l’appréciation de la menace principale. Plus que leurs trois autres partenaires, la Thaïlande et Singapour redoutent une réunification du Vietnam sous l’égide des communistes[11]. Alliée aux états-Unis au sein de l’OTASE et par des traités bilatéraux, la Thaïlande, traditionnellement rivale du Vietnam dans la péninsule, offre aux Américains un soutien actif dans la guerre, au Vietnam comme au Laos[12]. Pour l’Indonésie et la Malaisie, la Chine populaire apparaît bien plus dangereuse, du fait de sa montée en puissance et de la radicalisation de sa politique intérieure (révolution culturelle) et extérieure (soutien à Hanoi qu’elle encourage à la guerre populaire à outrance et au refus de la négociation). Marqué par une absence de règles contraignantes et un respect scrupuleux du devoir de non-ingérence dans les affaires intérieures des états-membres, le fonctionnement décentralisé et très souple de l’ASEAN, s’il confine à l’impuissance, lui permet néanmoins de traverser l’épreuve en sauvegardant au moins une unité de façade.

Les victoires communistes successives de l’année 1975, à Phnom Penh (17 avril), Saigon (30 avril) et Vientiane (23 août), vont sortir l’Association de sa relative inertie. Ses membres sont d’abord tentés par une volonté d’ouverture et de dialogue avec le Vietnam, devenu la première puissance militaire de la région. Dès la mi-mai, ils se déclarent « prêts à établir des relations amicales et harmonieuses avec chaque nation de l’Indochine… ». Lors de leur premier sommet, en février 1976 à Bali, ils confirment leur refus de transformer l’ASEAN en alliance militaire, tout en élargissant leur coopération économique au domaine politique (traité d’amitié et de coopération assorti d’une Déclaration de concorde). Le deuxième sommet réuni à Kuala Lumpur, en août 1977, voit l’ASEAN maintenir sa politique de la main tendue au Vietnam, alors même que celui-ci renforce son emprise sur le Laos.

En 1973, préoccupé essentiellement par sa sécurité et par l’espoir de voir l’ASEAN contribuer à l’application des accords de Paris, pour accélérer sa reconstruction économique et isoler davantage le régime de Saigon, la RDV a d’abord fait montre de dispositions favorables à l’égard des cinq, mais dans ses conceptions plus que dans ses actes. Encore profondément méfiante à l’égard des membres qui ont ouvertement soutenu la politique américaine pendant la guerre et tiré de juteux bénéfices économiques et financiers de ce choix, elle a fait l’erreur d’assimiler l’ASEAN à un instrument de l’« impérialisme » américain semblable à l’OTASE, et de repousser ses avances. En appelant l’Asie du Sud-Est à « une paix, une indépendance et une neutralité authentiques », dans sa déclaration en quatre points du 5 juillet 1976, la nouvelle République socialiste du Vietnam (RSV), réunifiée depuis trois jours, stigmatise les États encore soumis, selon elle, au bloc capitaliste dominé par les États-Unis. Ainsi se trouve niée la part de sincérité qui anime le désir d’émancipation des membres de l’ASEAN vis-à-vis des États-Unis, après que ceux-ci eurent collectivement décidé au nom de la sauvegarde d’une identité collective en gestation mais au terme d’âpres débats, de rejeter la proposition philippine d’élargissement du sommet de Bali au Japon, à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande[13] ; et au moment même où la Thaïlande, pourtant la mieux disposée à l’égard des États-Unis, se rapproche de la Chine et prépare la fermeture des bases militaires américaines. Peut-être le Vietnam réunifié, triomphant mais exténué, sûr de sa ligne idéologique mais en butte à des échecs politiques et économiques parce qu’il n’en perçoit pas les limites une fois la paix revenue, a-t-il manqué là une occasion de rapprochement avec l’ASEAN[14]. Ses difficultés croissantes avec la Chine le poussent, toutefois, à développer des relations bilatérales avec ses membres : à partir de 1976, les visites ministérielles et commerciales se multiplient, couronnées par la tournée qu’effectue le Premier ministre Pham Van Dong dans les cinq capitales de l’ASEAN, en septembre-octobre 1978. Ce rapprochement, dont Hanoi espère qu’il va inciter l’Asie du Sud-Est à prendre conscience de son « unité de destin », spécialement vis-à-vis de la Chine[15], s’avère néanmoins tardif et éphémère.

 

La crise cambodgienne : accélérateur ou frein

au processus de construction régionale ?

 

En effet, l’occupation vietnamienne du Cambodge à partir du mois de décembre 1978, précipitée par une série de profondes incursions des Khmers rouges en territoire vietnamien, conduit finalement à souder, au moins en apparence, l’ASEAN contre le Vietnam. Il n’entre pas dans le cadre de cet article de revenir sur les causes de ce conflit ou sur les motivations et les responsabilités respectives des Khmers rouges, de la Chine et du Vietnam[16], ni sur l’hypocrisie de la communauté internationale dans sa condamnation presque unanime du Vietnam tandis qu’elle occultait ses propres responsabilités dans les origines et le développement de la double tragédie vietnamienne et cambodgienne. De fait, la rapidité avec laquelle les troupes vietnamiennes parviennent à liquider le « Kampuchea démocratique » au profit d’un nouveau gouvernement khmer pro-vietnamien, réduisant en trois semaines de combat les soldats de Pol Pot à une retraite en Thaïlande et à quelques solides poches de guérilla frontalière, ne peut laisser la Chine sans réaction. La disparition de la principale base territoriale de son influence en Asie du Sud-Est avec la chute des Khmers rouges, et la crainte d’une prise en tenailles entre l’« hégémonisme soviétique » et le « petit hégémonisme » vietnamien, conduisent les dirigeants chinois à lancer leurs troupes à travers la frontière sino-vietnamienne pour donner une « leçon » à l’ancien allié. Deng Xiaoping l’a lui-même annoncé lors de sa première visite officielle aux états-Unis, en janvier 1979, achevant ainsi, après le rétablissement des relations diplomatiques avec Washington, de consolider l’axe Washington-Pékin-Tokyo, en face d’un axe Moscou-Hanoi dont le traité d’amitié signé le 3 novembre entre les deux alliés a marqué un net approfondissement. Du 17 février au 6 mars 1979, la guerre est courte mais brutale : les dégâts matériels et les pertes humaines, qui se chiffrent par dizaines de milliers en quelques jours, sont considérables[17]. Or, non seulement l’attaque volontairement limitée de la Chine n’a pas incité les Vietnamiens à se retirer du Cambodge, mais elle a de surcroît mis en évidence l’inadaptation de la stratégie et l’état d’infériorité de l’Armée populaire de Libération. De ce point de vue, l’échec de la Chine est patent.

Devant cette grave détérioration de son environnement sécuritaire, l’ASEAN s’empresse de condamner l’intervention vietnamienne au Cambodge, qui laisse subsister une menace directe pour la Thaïlande et la Malaisie, d’une façon beaucoup plus nette qu’elle ne condamne l’intervention chinoise. La crédibilité que la diplomatie vietnamienne avait contribué à restaurer auprès des cinq, entre 1976 et 1978, paraît durablement compromise. Comme les états-Unis, la Chine et tous leurs alliés, l’ASEAN va faire du retrait vietnamien du Cambodge et de la restauration du droit du peuple khmer à l’autodétermination les conditions sine qua non de la reprise de relations normales avec Hanoi. La brièveté de l’intervention chinoise, la résistance opposée par le Vietnam et son choix d’une stratégie strictement défensive, puis les compromis auxquels il se rallie lors de la crise des Boat People et de la menace d’une famine au Cambodge, à partir de l’été 1979, rassurent néanmoins l’Indonésie et la Malaisie[18]. Dans leur défense d’un équilibre entre les deux blocs rivaux, toutes deux sont prêtes à accepter qu’en face de la Chine, existe une Indochine communiste autour d’un Vietnam fort et indépendant – de la Chine autant que de l’URSS.

La guerre sino-vietnamienne et la crise cambodgienne aggravent inéluctablement le clivage qui séparait les membres de l’ASEAN sur la perception de la menace principale en Asie du Sud-Est. L’unité de façade masque, en effet, de profondes divergences : la Thaïlande (encerclée par un Vietnam en pleine expansion militaire, inquiète de surcroît par les activités du Parti communiste thaïlandais, que Pékin peut justement tempérer) et Singapour (dont le Premier ministre Lee Kuan Yew est convaincu que la Chine est beaucoup trop faible pour pouvoir menacer les gouvernements de la région, alors que l’URSS, qui renforce ses moyens militaires dans la région, constitue un danger immédiat), craignent beaucoup plus le Vietnam, allié de l’URSS, que la Chine. D’où un soutien explicite à l’effort militaire des Khmers rouges, un rapprochement avec la Chine – qui devient l’un des principaux fournisseurs d’armes de la Thaïlande[19] ! – et le refus d’une politique de compromis avec le Vietnam. Au contraire, bien qu’ils continuent de voter comme leurs partenaires dans les forums internationaux, l’Indonésie et la Malaisie, qui ont toujours nourri une certaine méfiance vis-à-vis de leurs communautés chinoises et des partis communistes que Pékin continue à soutenir, espèrent voir le Vietnam jouer le rôle d’état-tampon entre la Chine, considérée comme la plus dangereuse, et l’ASEAN[20]. à la « stratégie de confrontation » avec Hanoi adoptée par la Thaïlande et Singapour, ils opposent une « diplomatie d’accommodation »[21]. La cohésion de l’ASEAN va être finalement préservée, non par le succès de l’une sur l’autre, mais par la mise en œuvre parallèle des deux (dual track) : non sans frustration, Jakarta et Kuala Lumpur se rallient à la politique prochinoise de Bangkok et Singapour pour éviter une implosion de l’ASEAN dont profiterait à coup sûr la Chine, mais sans renoncer aux initiatives diplomatiques en faveur d’un dialogue avec le Vietnam. C’est à l’instigation de l’Indonésie qu’à partir de 1981, des conversations bilatérales peuvent se tenir, par l’intermédiaire du Laos, entre les membres de l’ASEAN et ceux du bloc indochinois, contribuant à une certaine détente des rapports[22]. Dans cet esprit, les Malaisiens et les Indonésiens rejettent la proposition thaïlandaise d’armer la résistance cambodgienne (automne 1981), au motif que l’ASEAN n’est pas une organisation militaire et encore moins une alliance dirigée contre Hanoi[23]. L’Indonésie, qui a fait de l’ASEAN l’un des piliers de sa politique étrangère, finit par être reconnue, à partir de la deuxième moitié des années 1980, comme l’interlocuteur officiel de l’organisation dans ses négociations avec Hanoi[24].

Fondée à la fois sur le refus du fait accompli au Cambodge, qui implique l’isolement international du Vietnam, et la sauvegarde d’un dialogue avec ce dernier, la politique « sur le fil » de l’ASEAN a profité des progrès de la détente sino-soviétique pour jouer un rôle constructif, bien que subalterne, dans la résolution de la crise au Cambodge. Car les pressions du Conseil de sécurité de l’ONU se sont avérées décisives, surtout dans la phase ultime du processus, entre 1989 (retrait des troupes vietnamiennes) et 1991 (accords de Paris au terme d’une conférence internationale coprésidée par la France et l’Indonésie).

 

Le rôle de la diplomatie informelle

dans la promotion des questions stratégiques[25]

 

La fin de la guerre du Vietnam, les nouvelles crises régionales à partir de 1977 et l’incapacité de l’ASEAN – en dépit de maintes initiatives utiles – à les résoudre d’elle-même sans l’intervention des grandes puissances, ont conduit à la recherche d’un nouveau modus vivendi en Asie du Sud-Est. à la faveur de l’affirmation progressive de la société civile, la diplomatie informelle a commencé à peser dans le débat politico-médiatique, puis sur les processus de décision des États membres, pour tenter d’accroître l’efficacité de l’Association dans le domaine de la sécurité et renforcer sa crédibilité en dehors de la sphère gouvernementale.

 

L’émergence d’un réseau informel de centres de réflexion stratégique dans le contexte post-guerre du Vietnam doit beaucoup aux échanges d’idées favorisés par les conférences ASEAN/États-Unis, organisées à partir de 1981 avec le souci de maintenir les États-Unis engagés dans la région. à l’issue de la deuxième conférence réunie à Berkeley, en mai 1983, sous la co-présidence de Jusuf Wanandi, co-fondateur du think tank indonésien CSIS (Center for Strategic and International Studies[26]) à Jakarta, et Robert A. Scalapino, professeur de sciences politiques à l’Université Berkeley, Jusuf Wanandi a décidé d’œuvrer au rassemblement des différents instituts d’études et de recherches internationales et stratégiques des pays membres de l’ASEAN, conformément à une idée inspirée par Donald Emmerson, un expert américain de cette organisation. En 1984 à Bali, le CSIS indonésien reçoit les membres des instituts malaisien[27], singapourien[28], thaïlandais[29] et philippin[30]. C’est la première fois qu’une telle rencontre est organisée entre les principaux think tanks des pays membres de l’ASEAN, sans les Américains. De cette initiative naît officiellement, lors de la 4e réunion des instituts de l’ASEAN à Singapour quatre ans plus tard, l’ASEAN ISIS (ASEAN Institutes of Strategic and International Studies – AI). Plus important de tous, le CSIS de Jakarta en assure le secrétariat. Même s’il n’intègre pas tous les think tanks de la région, l’AI constitue bien le premier réseau informel de l’ASEAN. Il se donne pour objectifs de renforcer la coopération régionale par des études et des séminaires communs sur les questions stratégiques et internationales, d’intensifier la recherche et de favoriser la connaissance et la compréhension des problèmes rencontrés par l’ASEAN auprès du public. Peu avant de se constituer officiellement en association régionale non-gouvernementale, les instituts de l’AI ont présidé à la création de l’Asia Pacific Roundtable (APR), une conférence annuelle de plusieurs centaines d’experts civils et militaires intéressés aux problèmes de la sécurité de la région. Réunie pour la première fois en Malaisie, en 1987, officiellement patronnée par l’AI à partir de 1993, l’APR a sans nul doute contribué à la création d’une atmosphère d’ouverture, de cordialité, de franchise et de confiance entre ses représentants.

 

Au-delà, les organisateurs de l’AI ont-il espéré peser également sur les décisions de leurs gouvernements ? La résolution de la crise au Cambodge, la fin de l’alliance tacite avec la Chine, l’implosion de l’URSS et la fin de bipolarité héritée de la Guerre froide leur ont offert cette opportunité. En 1991, au terme de sa 6e réunion à Jakarta, l’AI remet son premier mémorandum aux gouvernements de l’ASEAN (A Time For Initiative). C’est un tournant dans les rapports entre l’AI et les gouvernements des états-membres, incités par les experts à mettre en place un dialogue politique Asie-Pacifique et un « nouvel ordre régional » en Asie du Sud-Est ; à renforcer l’ASEAN et à intensifier la coopération économique. Le gouvernement de Singapour, qui doit accueillir le sommet de l’ASEAN en 1992 (à cette époque, les sommets n’étaient pas encore annuels), décide de proposer ce mémorandum comme base de discussion pour de nouvelles initiatives concernant l’Association. Les responsables de l’AI sont alors reçus par la présidence singapourienne du sommet de l’ASEAN, marquant ainsi le début de l’implication de cette structure d’expertise dans la diplomatie informelle et la formalisation d’une rencontre régulière, avant chaque réunion annuelle des ministres de l’ASEAN, avec les membres de l’ASEAN Senior Official Meeting (ASEAN ASOM). Tout en tissant des relations avec la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et l’Europe, l’ASEAN-ISIS va jouer un rôle important dans la naissance de deux forums multilatéraux consacrés à la coopération sur les questions de sécurité et de diplomatie préventive, au-delà du cadre des pays d’Asie du Sud-Est. Officiel (track one), l’ARF (ASEAN Regional Forum) offre depuis 1994 une structure de dialogue, de concertation, voire de médiation, à 51 états membres, dont les États-Unis, la Chine, la Corée du Nord[31]

 

Informel (track two), le Council for Security Cooperation in the Asia Pacific (CSCAP), dont le secrétariat est accueilli au sein de l’ISIS de Kuala Lumpur, soumet des études et des propositions aux membres de l’ARF. Par le style et le contenu des échanges qu’ils ont suscités sous l’égide de l’ASEAN, ces forums ont peut-être contribué à neutraliser les tentations hégémoniques potentielles des États-Unis, de la Chine ou du Japon, en Asie orientale à la faveur de la fin de la Guerre froide. Mais ils n’ont pas contraint la Chine au degré de retenue que les membres de l’ASEAN espéraient la voir adopter dans l’environnement stratégique post-Guerre froide[32].

 

Conclusion

 

L’impuissance de l’ASEAN face à la crise économique et financière de 1997-1998 a engendré une crise de confiance aggravée par les problèmes liés à l’élargissement de l’Association et de l’AI à cinq nouveaux États-membres[33], l’intérêt croissant des grandes puissances pour les architectures régionales élargies (ASEAN+3 avec le Japon, la Chine et la Corée du Sud ; sommets de l’Asie de l’Est…), et l’acuité de certaines menaces transnationales telles que le terrorisme. De sorte que la crédibilité de l’Association, voire sa pérennité elle-même, ont été sérieusement mises en doute[34].

 

Depuis le début des années 2000, diverses initiatives ont été impulsées pour renverser la lente marginalisation de l’ASEAN et de ses relais plus informels comme l’ARF, en particulier grâce aux efforts des responsables de l’AI, soucieux de promouvoir une conscience régionale et une plus grande sensibilisation aux défis sécuritaires. La création de l’ASEAN People Assembly (APA), en 2000, ou l’affirmation, lors du 9e sommet de l’ASEAN en octobre 2003, d’une Communauté de sécurité –  présentée comme l’un des trois piliers de l’Association avec la Communauté économique et la Communauté socioculturelle – sont à mettre au crédit de l’AI et des ONG porteurs du militantisme pro-Asean au sein de la société civile (track 3). Mais, s’il fait désormais figure de force de proposition et d’impulsion reconnue dans le domaine de la sécurité régionale (d’ailleurs progressivement étendu à la « sécurité humaine » et aux droits de l’Homme), l’AI passe encore comme l’ASEAN pour un club élitiste, excessivement dépendant des autres puissances pour son financement (plus particulièrement des États-Unis et du Japon) et peu efficace dans des crises qui requièrent des décisions urgentes. à n’en pas douter, la façon dont les membres de la sphère « aséanienne » – les officiels aussi bien que les experts – relèveront ces défis internes sera déterminante dans le succès de leur gestion des menaces et des crises externes, dans un contexte bouleversé par l’affirmation croissante de la puissance chinoise et la redistribution de la puissance en Asie orientale.

 


*    L’auteur est chargé de recherches à l’Institut de Recherche Stratégique de l’école militaire (IRSEM/CEHD).

[1]    Association of South East Asian Nations. Selon l’usage le plus répandu, c’est le sigle anglais qui est utilisé dans cet article, au détriment de sa traduction française (ANSEA ou ANASE).

[2]    Hugues Tertrais, Asie du Sud-Est : enjeu régional ou enjeu mondial ?, Paris, Gallimard, 2002, p. 36, p. 85.

[3]    Voir, par exemple, « Le militantisme pour l’Europe d’un après-guerre à l’autre, 1919-1950 », Les Cahiers IRICE, n° 1, 2008.

[4]    Longtemps ajourné à cause de leur différend sur Bornéo, le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Indonésie et la Malaisie (30 août 1967) est à peine postérieur à la naissance officielle de l’ASEAN (8 août).

[5]    Paul Isoart, Les États de l’Asie du Sud-Est, Paris, Economica, 1978, p. 216-222.

[6]    François Joyaux, « Les relations internationales en Asie », France-Asie, n° 191, automne 1967, p. 577-578.

[7]    Ibid., p. 578. L’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE) a été créée en septembre 1954, autour des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France (qui s’en retire cependant par étapes, à partir de la 2e moitié des années 1960), de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Pakistan, de la Thaïlande et des Philippines. Marquée par un anticommuniste de croisade, elle ne survivra pas à la fin de la guerre du Vietnam.

[8]    Sophie Boisseau du Rocher, « Les déclinaisons de la régionalisation en Asie orientale », in Guibourg Delamotte et François Godement (dir.), Géopolitique de l’Asie, Paris, Sedes, 2007, p. 225-226 ; Sophie Boisseau du Rocher, L’ASEAN et la construction régionale en Asie du Sud-Est, Paris, L’Harmattan, 2000.

[9]    Pierre Journoud, « Les relations franco-américaines à l’épreuve du Vietnam entre 1954 et 1975. De la défiance dans la guerre à la coopération pour la paix », thèse de doctorat sous la direction de Robert Frank, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2007.

[10]   François Joyaux, La nouvelle question d’Extrême-Orient, T. II, L’ère du conflit sino-soviétique, 1959-1978, Paris, Payot, 1988, chapitre IX.

[11]   Françoise Cayrac-Blanchard, « L’ASEAN et la crise indochinoise : de la diversité dans l’unité », Revue française de Sciences Politiques, 1982, vol. 32, n° 3, p. 370-391.

[12]   Hugues Tertrais, « Derrière la chute de Saigon, une nouvelle région. Approches françaises de la scène indochinoise, 1972-1982 », mémoire d’habilitation à diriger des recherches (HDR), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2007, p. 25-26.

[13]   Kenichi Fujisaku, « L’Asie après la guerre du Vietnam : un espace en quête d’identité régionale et nationale », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 88, octobre-décembre 2007, p. 75.

[14]   Philippe Devillers, « L’Indochine et l’ASEAN en lutte pour le Cambodge », Revue française de science politique, 1982, vol. 32, n° 3, p. 347, p. 351 ; Nguyen Vu Tung, « The Paris Agreement and Vietnam-ASEAN relations in the 1970s », in Odd Arne Westad et Sophie Quinn-Judge (dir.), The Third Indochina War. Conflict between China, Vietnam and Cambodia, 1972-79, Londres et New York, Routledge, 2006, p. 103-120.

[15]   Françoise Cayrac-Blanchard, op. cit., p. 351.

[16]   Jean-Philippe Béja, « La Chine et l’ASEAN devant le conflit cambodgien », Revue française de Sciences Politiques, 1982, vol. 32, n° 3, p. 392-406 ; Nayan Chanda, « Le Cambodge et les grandes puissances », Politique étrangère, 1989, vol. 54, n° 4, p. 639-653.

[17]   Laurent Cesari, L’Indochine en guerres, 1945-1993, Paris, Belin Sup, 1995, p. 261-266 ; Hugues Tertrais, « Derrière la chute de Saigon, une nouvelle région…. », op. cit., p. 239-244.

[18]   Philippe Devillers, op. cit., p. 355-356.

[19]   François Joyaux, « Vers un nouvel équilibre international en Extrême-Orient », Politique étrangère, 1989, vol. 54, n° 1, p. 64.

[20]   Quant aux Philippines, elles adoptent une position plus neutre : Françoise Cayrac-Blanchard, op. cit., p. 373, 381.

[21]   Amitav Acharya, Constructing a Security Community in Southeast Asia. ASEAN and the problem of regional order, Londres et New York, Routledge, 2000, p. 82-83.

[22]   Philippe Devillers, op. cit., p. 367 ; Françoise Cayrac-Blanchard, op. cit., p. 383 et suiv.

[23]   Jean-Philippe Béja, op. cit., p. 400.

[24]   Amitav Acharya, op. cit., p. 87.

[25]   Hadi Soesastro, Clara Joewono et Caroline G. Hernandez (dir.), Twenty Two Years of ASEAN ISIS. Origin, Evolution and Challenges of Track Two Diplomacy, Jakarta, Center for Strategic and International Studies, 2006. D’autres articles sur la naissance et les réalisations de l’ASEAN ISIS peuvent également être consultés, notamment sur les sites Internet des instituts nationaux (adresses ci-dessous).

[26]   Le CSIS fut à l’origine de nombreuses conférences internationales, à partir de 1977, sur les problèmes politiques, stratégiques et économiques de l’Asie du Sud-Est : http://www.csis.or.id/ [site consulté le 4 septembre 2009].

[27]   ISIS (Institute of Strategic and International Studies) : http://www.isis.org.my/ [site consulté le 4 septembre 2009].

[28]   SIIA (Singapore Institute of International Affairs) : http://www.siiaonline.org/ [site consulté le 4 septembre 2009].

[29]   ISIS (Institute of Security and International Studies) : http://www.isisthailand.polsci.chula.ac.th/ [site consulté le 4 septembre 2009].

[30]   ISDS (Institute for Strategic and Development Studies: http://www.pdgs.org.ar/institutions/ins-filipinas1.htm [site consulté le 4 septembre 2009].

[31]   http://www.aseanregionalforum.org/ [site consulté le 4 septembre 2009].

[32]   Ralf Emmers, Cooperative Security and the Balance of Power in ASEAN and the ARF, Londres et New York, Routledge, 2003. Sur l’évolution de la composition du CSCAP [site consulté le 4 septembre 2009] : http://www.cscap.org/index.php?page=about-us

[33]   Ont successivement intégré l’AI : l’International Relations Institute (IRI, Vietnam) en 1995 ; le Cambodian Institute for Cooperation and Peace (CICP, Cambodge) en 1997 ; l’Institute of Foreign Affairs (IFA, Laos) en 1999 ; le Brunei Darussalam Institute of Policy and Strategic Studies (BDIPSS, Brunei) en 2000. Seul le Myanmar n’y est pas représenté, sauf par le Myanmar Institute of Strategic and International Studies (MISIS) mais avec un statut d’observateur.

[34]   Sophie Boisseau du Rocher, « Les déclinaisons de la régionalisation… », in Guibourg Delamotte et François Godement (dir.), op. cit., p. 229-231 ; Sophie Boisseau du Rocher , L’Asie du Sud-Est prise au piège, Paris, Perrin, 2009, chap. 7 ; Gérard Hervouet, L’Asie menacée, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 121-129 ; Hugues Tertrais, « Derrière la chute de Saigon… », op. cit., chap. III et V ; Rizal Sukma, « A Post-ASEAN Architecture in the Asia-Pacific ? », 23e Asia-Pacific Rountable, 1er-4 juin 2009 (texte provisoire sur http://www.isis.org.my/html/apr/23apr_pubs.htm [site consulté le 4 septembre 2009]).