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Mathieu Le Hunsec,, De l'AOF à la CEDEAO : la France et la sécurité du golfe de Guinée, un essai d’approche globale

De l'AOF à la CEDEAO : la France et la sécurité du golfe de Guinée, un essai d’approche globale

 

 

Bulletin n° 30,  automne 2009

 

 

Mathieu Le Hunsec *

 

 

De L’Afrique occidentale française (AOF)

à la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)[1]

 

Près d’un demi-siècle après le mouvement de décolonisation qui a transformé le visage de l’Afrique occidentale, la région reste fragmentée. La progression vers la coopération est lente en raison d’une grande diversité linguistique et culturelle, les divergences entre États anglophones et francophones, notamment, demeurant fortes. Elles sont largement héritées de la colonisation, qui a joué un rôle ambigu dans le processus d’unification de la zone. Le premier regroupement intervient, à partir de 1895, sur décision de la France, alors puissance dominante de la région. L’AOF est progressivement créée pour fédérer huit colonies jusqu’en 1958[2]. Il ne s’agit cependant pas d’un mouvement d’intégration réel, mais d’une volonté de la puissance coloniale de faciliter la gestion de la région par une unité administrative, la zone étant coiffée par un gouverneur général.

 

Après 1960, et l’échec de la Communauté française, chacune des composantes de la défunte AOF accède à l’indépendance, tout en se plaçant sous la protection de Paris. Bien que n’ayant plus à défendre son Empire, la France devient, durant la Guerre froide, la garante de la sécurité de ses anciennes possessions africaines. Après la chute du mur de Berlin et la mise en place d’un nouvel ordre mondial, la situation évolue. L’ancienne métropole est alors confrontée à des critiques plus vives de néocolonialisme, tout en constatant son incapacité à gérer seule des crises qui se complexifient. Une nouvelle stratégie est donc adoptée. Elle vise à conserver une influence sur le territoire africain, non plus en intervenant d’office comme cela a toujours été le cas, mais en aidant les Africains à prendre en main leur propre sécurité. C’est dans ce cadre que la France joue un rôle moteur dans l’intégration des États du golfe de Guinée, en terme de sécurité.

Ainsi, deux temps apparaissent. Le premier, qui suit la vague d’indépendance et se prolonge jusqu’en 1990, correspond à un maintien de l’influence française en Afrique grâce à des accords bilatéraux. Le second temps a pour cadre le nouveau désordre mondial et correspond à la « multilatéralisation » des interventions françaises. Cette mutation peut être appréhendée sous un angle original : l’action de la Marine nationale dans le golfe de Guinée. Ses missions témoignent du lien privilégié entre la France et ses anciennes colonies ; dans le même temps, leur évolution illustre les mutations de l’implication de Paris dans la sécurité ouest-africaine. La multilatéralisation croissante de ses interventions au fil des décennies, son rôle moteur dans le développement de concepts destinés à créer une sécurité intégrée, ainsi que son soutien matériel aux États africains en constituent les traits saillants.

 

Le maintien de l’implication française en Afrique de l’Ouest

depuis les indépendances : vers une multilatéralisation

 

Après l’octroi pacifique des indépendances, le maintien de rapports étroits entre la France et l’Afrique est recherché de part et d’autre. En 1946, déjà, le général de Gaulle soulignait l’intérêt stratégique de conserver ces liens, estimant qu’« unie aux territoires d’outre-mer […] la France est une grande puissance. Sans ces territoires elle risquerait de ne l’être plus »[3]. Une analyse qui demeure pendant un demi-siècle le fondement de la politique française dans la région. Jusqu'à ce que la fin de la Guerre froide bouleverse la donne, les anciennes colonies restent, aux yeux de la France, un atout maître pour jouer un rôle majeur dans le concert des nations.

Les indépendances ne marquent donc pas une profonde rupture dans les liens franco-africains. L’accession au pouvoir de leaders qui, pour la plupart, s’étaient affirmés dans les assemblées parlementaires françaises, tels Léopold Sédar-Senghor et Félix Houphouët-Boigny, respectivement premier président du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, facilite la continuité.

Dans le domaine militaire, la tutelle de Paris est formalisée par la signature d’accords de coopération au moment de l’accession à l’indépendance des colonies. Ils portent sur la constitution et la formation des nouvelles forces de sécurité et des armées africaines. Les accords de défense autorisent, eux, la France à intervenir militairement sur le sol d’un État demandeur. La lettre du premier accord de défense signée avec le Sénégal ne laisse planer aucune ambiguïté sur ce point. Dès le préambule, il est fait état de la possibilité qu’a le Sénégal de « faire appel aux forces armées françaises pour la défense intérieure ou extérieure »[4]. La coopération militaire vise, côté français, à maintenir une présence militaire et, le cas échéant, à intervenir. Elle permet d’assurer la défense des États mais aussi celle des ressortissants français, ainsi que des intérêts économiques et stratégiques de Paris. Les signataires africains, eux, souhaitent bénéficier de conditions plus avantageuses pour obtenir une formation et du matériel militaire, ainsi que pour mettre sur pied et développer leurs armées nationales, gages de leur souveraineté.

Certains États souhaitent également obtenir un effet de dissuasion contre toute agression extérieure. Au début des années 1960, les menaces qui pèsent sur l’ouest du continent africain relèvent d’abord, selon Paris, des « entreprises du communisme mondial et [des] ingérences arabes ». Dans « l’intérêt de la France de préserver [cette région] des agressions extérieures et du désordre intérieur »[5], les accords de défense doivent permettre de dissuader toute action extérieure, tandis que l’assistance permet d’assurer une prise en charge des élites africaines. Ainsi, au Gabon, Léon M’Ba ne doit son salut qu’à l’intervention des forces armées françaises en 1964. Face à la menace soviétique, la présence de la Marine se renforce, à partir du milieu des années 1970, avec le déploiement désormais régulier de bâtiments dans le golfe de Guinée, afin d’assurer des missions de présence.

Une première évolution apparaît à cette époque. Les textes signés immédiatement après les indépendances sont dénoncés par la majorité des États africains et de nouveaux accords sont conclus entre 1973 et 1976[6]. En Afrique de l’Ouest, les principales facilités accordées à l’ancienne métropole ne sont pas fondamentalement remises en cause. En particulier, le prépositionnement de forces militaires est maintenu, après l’octroi de concessions aux États hôtes. À Dakar, la propriété de tous les casernements, terrains et bâtiments utilisés par les militaires français, est transférée au Sénégal, qui met aussitôt à la disposition de la France des bâtiments et terrains militaires situés au Cap-Vert. Ce transfert aux forces sénégalaises s’accompagne d’un découpage du port militaire en trois zones : la zone sénégalaise, la zone française et la zone industrielle. La Marine conserve ses facilités de ravitaillement en combustible, ses possibilités de réparation et ses facilités d’escale[7]. La situation devient donc moins confortable pour les forces françaises, qui sauvegardent toutefois l’essentiel.

Si les États hôtes durcissent leurs positions, les alliés occidentaux ne peuvent que se montrer conciliants au sujet de la position de la France en Afrique. Contrairement à l’ancienne métropole, les autres nations de l’OTAN ne bénéficient pas de points d’appui. Elles ne peuvent donc prétendre contrer aussi efficacement d’éventuelles menées soviétiques dans le golfe de Guinée, et laissent les mains libres à la France malgré de nombreuses critiques envers une politique souvent perçue comme néocoloniale. La fin de la Guerre froide met naturellement un terme à cet état de fait. Dans un contexte global modifié en profondeur, la présence française, comme ses manifestations, rencontrent une opposition croissante. Si l’idée de maintenir la stabilité du continent par des interventions militaires traverse les courants politiques et les décennies, les modalités d’action se doivent d’évoluer.

Contrastant avec l’interventionnisme de la période précédente, un recul est ainsi observé en termes d’interventions militaires sur le continent africain à partir du milieu des années 1990. La France se refuse, par exemple, à intervenir directement dans la guerre civile congolaise en 1997 ou en Côte d’Ivoire en 1999, lors du coup d’État contre le président Bédié, malgré le souhait de la cellule Afrique de l’Élysée de voler au secours du président d’un État alors considéré comme « la vitrine de la France en Afrique »[8]. Les militaires français déployés restent ainsi à l’écart du conflit. Le mandat des opérations Pélican I, II et III se limite à la protection des ressortissants français et étrangers. L’intervention en application des accords de défense n’est donc plus systématique et devient de moins en moins unilatérale, en application de la volonté « d’accompagner sans dicter » prônée par Jacques Chirac et Dominique de Villepin.

Évoquant, fin 2006, les principes de la politique française, Michelle Alliot-Marie, ministre de la Défense, insiste sur le fait que le gouvernement souhaite « donner une vraie dimension multilatérale à notre action »[9] en Afrique. Quelques mois plus tôt, le chef d’état-major des Armées soulignait déjà, devant des parlementaires, le recul de la notion de pré carré. Le général Bentégeat avait alors précisé qu’il n’était plus souhaitable que Paris se trouve seul en position de devoir régler les crises africaines, précisant que toute éventuelle intervention militaire française supposait désormais une décision et un mandat de l’ONU, ainsi qu’une demande des organisations régionales et sous-régionales. Pour terminer, le chef d'état-major des Armées insistait sur la nécessité de transférer au plus tôt la responsabilité des actions à d’autres acteurs européens ou africains[10].

Cette orientation répond à la nécessité pour Paris de réduire l’impact budgétaire des interventions militaires en Afrique et de se défaire, sur le plan international, de l’image négative liée à la notion de « Françafrique ». Intégrée dans des réseaux multinationaux, la France n’intervient désormais plus exclusivement dans le but de protéger ses intérêts propres. Le multilatéralisme, comme la pression médiatique, lui interdisent de rester à l’écart de certaines crises[11]. Paris affiche ainsi son refus de « rester indifférent, de tergiverser face aux drames humanitaires, aux populations en détresse ou à la perpétuation de crimes de guerre »[12] sur tout le territoire africain, donc dans son ancien pré carré, mais également dans la sphère anglophone.

Tout en revendiquant le statut de « nation cadre » ou d’« État extérieur leader », en vertu de son passé en Afrique, la France agit donc sous la responsabilité et l’égide de l’ONU, avec le concours de grandes organisations régionales[13], telles que l’Union européenne (UE) et la jeune Union africaine (UA)[14]. Les opérations Artémis, menée en 2003, et Licorne, initiée en 2002, illustrent cette évolution vers une double intégration de la sécurité : celle de l’UE, désormais capable de monter des opérations sur un autre continent, et celle de l’Afrique, qui se développe au niveau sous-régional, notamment sous l’impulsion de la France.

 

Le rôle moteur de la France

dans le développement théorique d’une sécurité régionale

 

Dès 1997, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France reconnaissent la nécessité de coordonner leurs programmes en termes de gestion de crise et de maintien de la paix en Afrique[15]. Paris souhaite plus particulièrement rompre avec l’ambiguïté des relations entretenues avec ses anciennes colonies et répondre à la volonté affichée des États africains de gérer par eux-mêmes les problèmes de sécurité de leur continent. Pour ces raisons, et devant la complexité croissante des conflits, la France réoriente sa politique de défense dans le sens d’une coopération plus sélective, les accords bilatéraux étant par exemple complétés par une exigence de renforcement multilatéral des moyens africains nécessaires au maintien de la paix.

L’évolution doctrinale est entérinée en 1998 avec la présentation du programme RECAMP (REnforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix) au sommet Afrique-France du Louvre. Mis en place par la France, et appuyé par l’ensemble des États membres de l’UE, ce concept repose sur quatre principes directeurs : le multilatéralisme de la participation, l’ouverture à tous les États africains, la transparence des contributions et la non permanence des forces. RECAMP est destiné à construire un partenariat stratégique durable avec l’Union africaine et les organisations sous-régionales africaines. En Afrique occidentale, la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dominée par le Nigeria, compte quinze membres, huit francophones (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Sénégal et Togo), cinq anglophones (Gambie, Ghana, Liberia, Nigeria et Sierra Leone) et deux lusophones (Cap-Vert et Guinée Bissau). La CEDEAO est mandatée par l’UA pour le développement d’instruments de prévention, de gestion et de résolution des conflits. Depuis avril 1990, elle s’est dotée d’une force d’interposition pour intervenir au Liberia, l’ECOMOG[16]. RECAMP s’inscrit donc résolument en soutien de l’organisation sous-régionale.

Ce concept est fondé sur des cycles de deux ans, comportant trois phases, co-organisés par un État africain et la France. Au départ, un séminaire politico-militaire étudie la situation de crise et les modes d’action pour y répondre. Dans un second temps, un exercice d’état-major simule le détail des décisions militaires permettant le déroulement de l’opération de maintien de la paix. Enfin, un exercice majeur avec troupes sur le terrain vise à expérimenter grandeur nature les modes d’action conçus lors de la phase précédente.

 

Dans les années 2000, le concept RECAMP se développe constamment, devenant un cadre pour les missions des troupes françaises prépositionnées ou déployées en Afrique. Le programme se décline alors en trois composantes : la formation de militaires africains aux opérations de maintien de la paix ; l’entraînement des unités africaines au sein d’exercices sous-régionaux de grande ampleur portant sur des actions de maintien de paix ; l’équipement d’unités engagées dans des opérations de maintien de la paix. La France intervient largement dans le cadre de ces trois composantes. Les écoles militaires de Compiègne, Tours et Montpellier développent des modules de formation, tandis que dans les États africains, des formations collectives temporaires sont dispensées pour les domaines opérationnels ou techniques[17].

 

Les exercices majeurs sont également rendus possibles par le soutien français. L’exercice Bénin 2004, qui marque la mise sur pied de la force interarmées de la CEDEAO, illustre cet engagement. Le bataillon RECAMP qui y prend part est créé à partir de matériels terrestres prépositionnés en Afrique. Sa maintenance et le support logistique sont également assurés par la France. Fort de ce soutien, la CEDEAO affirme à travers cet exercice son rôle stratégique, particulièrement en ce qui concerne la planification d’une intervention militaire et la mise sur pied d’une force multinationale constituée des forces des États membres. Un des objectifs atteint a été de rédiger une directive initiale de planification approuvée par le comité de défense de la CEDEAO, afin de développer un concept d’opération de niveau stratégique à l’échelle sous-régionale[18].

 

Enfin, les forces déployées dans des opérations de maintien de la paix reçoivent un soutien majeur des forces françaises prépositionnées, présentes sur les bases de l’armée de l’Air et de Terre ou à bord d’un bâtiment de la Marine nationale. La MISAB[19] en 1997 en République Centrafricaine, le bataillon multinational déployé lors de l’opération RECAMP Bissau en Guinée Bissau en 1999, la MONUC[20] en RDC en 2000 et la MICECI[21] en Côte d’Ivoire en 2002 sont en partie, ou totalement, mis en place par la France qui assure ensuite un soutien à ces forces d’interposition, notamment par le biais de la Marine nationale.

 

 

L’évolution de l’action française dans le golfe de Guinée :

l’exemple des missions Corymbe de la Marine

 

L’évolution doctrinale majeure apparue avec le développement de la multilatéralisation est, en effet, visible à travers l’étude des missions de présence de la Marine dans le golfe de Guinée. Celles-ci ont largement évolué depuis les années 1960. La présence navale se matérialise alors par des croisières de l’Escadre ou de l’Escadre légère[22] et le déploiement sporadique de bâtiments isolés. Des missions de présence régulières apparaissent ensuite, de 1975 à 1979, sous le nom de Sargasses. Celles-ci sont remplacées à cette date, et jusqu’en 1987, par les missions Okoumé, décidées lorsque la menace soviétique s’accroît dans le golfe de Guinée. Cette présence navale discontinue offre à la France la possibilité de montrer le pavillon dans ses anciennes colonies, d’assurer en partie la formation des personnels comme l’entretien des matériels des flottes locales et de prouver sa capacité à intervenir en Afrique occidentale. Il s’agit de montrer la réalité des garanties de sécurité, notamment par le biais d’exercices bilatéraux d’envergure.

 

Avec les années 1990, et la fin de la Guerre froide, un nouveau type de déploiement, baptisé Corymbe, apparaît. Le spectre de ses missions va s’adapter au contexte d’instabilité croissant de l’Afrique subsaharienne. Celui-ci va en particulier conduire progressivement à une présence permanente dans le golfe de Guinée, faisant du bâtiment dédié à la mission Corymbe une base prépositionnée supplémentaire. Les directives de mission s’adaptent également à la nouvelle donne doctrinale. Elles visent à accroître la coopération avec les forces africaines, limitée jusque-là.

L’évolution des finalités des exercices menés avec les forces africaines illustre ce tournant majeur. Par exemple, l’exercice franco-sénéglais N’Diambour II[23], mené du 8 au 13 décembre 1979, était destiné à démontrer aux États liés à la France les possibilités de réaction de celle-ci en cas de menace. Ce type de coopération bilatérale perdure, mais une nouvelle génération d’exercices apparaît à la fin de la Guerre froide. Ainsi, l’exercice franco-ivoirien Sassandra, conduit les 5-6 mars 1999, est perçu par l’ensemble des acteurs comme une illustration de la détermination française à renforcer les capacités africaines de maintien de la paix. L’objectif n’est plus uniquement pour les forces françaises de préparer une éventuelle intervention sur zone ou d’entraîner les troupes locales à la défense de leur frontière, mais bien de participer à une politique plus globale, à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Les finalités évoluent en conséquence : les actions civilo-militaires, le soutien aux ONG et l’entraînement des troupes d’interposition africaines deviennent les objectifs prioritaires.

L’adoption du concept RECAMP trouve également un écho dans les missions de présence. Ainsi, à la fin de l’année 2004, l’État-major de la Marine propose le développement d’un volet maritime de RECAMP reposant sur trois objectifs : aider les États africains qui en manifestent la volonté, à assurer, progressivement et par eux-mêmes, la sécurité de leurs approches maritimes ; répondre à la préoccupation de la communauté internationale de sécuriser les approches maritimes du continent, et appuyer le renouvellement de la politique française en Afrique. Au-delà de ces aspects concernant spécifiquement la Marine, celle-ci est impliquée concrètement dans le programme RECAMP, des exercices hors cycle étant réalisés au cours de chaque escale des bâtiments dédiés à la mission Corymbe. De même, le déploiement régulier du bâtiment atelier polyvalent Jules Verne[24] permet un soutien à l’engagement.

Au niveau opérationnel, la Marine nationale va également jouer un rôle primordial lors de la mise en application du concept. Durant la guerre civile qui secoue la Guinée-Bissau, à la fin de l’année 1998, la CEDEAO a décidé de déployer une force multinationale constituée de contingents nigérien, béninois, togolais et gambien. Cette intervention dans un conflit où les États contributeurs n’ont pas d’intérêt stratégique suscite les espoirs de ceux qui attendent que cette force multinationale démontre sa capacité à agir de manière neutre et impartiale[25], tout en affichant une volonté d’intégration régionale. Cette force d’interposition de l’ECOMOG va bénéficier d’un puissant soutien de la Marine française. Le transport de chaland de débarquement (TCD) Siroco en mission Corymbe 44 se voit confier le soutien logistique du bataillon interafricain destiné à intervenir à Bissau dans une véritable application du concept RECAMP[26].

La décision d’envoyer une force militaire a, dans un premier temps, émané de la CEDEAO. Les Nations unies ont ensuite approuvé « l’exécution, dans la neutralité, l’impartialité et la conformité aux normes que l’ONU applique en matière de maintien de la paix […] de son mandat »[27]. Celui-ci est de garantir la sécurité le long de la frontière entre la Guinée-Bissau et le Sénégal, de maintenir séparées les parties en conflit et d’assurer aux organisations humanitaires un libre accès aux populations civiles touchées. Planifiée et conduite par la CEDEAO, la force doit donc garantir la mise en œuvre des accords d’Abuja, signés par les parties belligérantes le 1er novembre 1998. La France contribue au regroupement des différents contingents à Dakar. Un bataillon de 600 hommes y perçoit un complément d’équipement avant d’être embarqué à bord du TCD Siroco qui va le projeter à Bissau en deux rotations. Deux chalands de transport de matériel (CTM) et un engin de débarquement d’infanterie et de char (EDIC), assurent le déploiement de la force de paix ouest-africaine et de ses véhicules. Une fois déployé, le bataillon bénéficie du soutien logistique de la France qui fournit des véhicules et le carburant, les transmissions et un supplément de paquetage.

La force d’interposition africaine ainsi projetée va assurer, pour la toute première fois en Afrique, la gestion d’un conflit régional selon des ordres définis uniquement par les États membres de la CEDEAO[28]. Malgré la réussite du déploiement et ses premiers succès, RECAMP Bissau ne parvient pas à remplir pleinement son mandat. L’éclatement de nouvelles violences, en mai 1999, remet en cause la crédibilité de la force, qui se retire. L’échec incombe à la permanence d’intérêts nationaux, malgré le caractère supranational de l’opération. Les rivalités entre les chefs d’État impliqués dans la résolution de la crise ont pesé sur la nature de la force d’intervention et sur ses méthodes.

La crise ivoirienne de 2002 illustre également les limites que rencontre la force de la CEDEAO. L’occasion d’appliquer le concept RECAMP n’est pas saisie. L’organisation n’est pas capable de présenter des options militaires viables, et les intentions d’intervention ne se concrétisent pas. RECAMP n’est alors pas encore en mesure de contribuer au déploiement des hommes, du matériel et du savoir-faire sur un terrain qui est pourtant celui pour lequel ce dispositif a été précisément conçu[29]. Bien que l’opération française Licorne, placée sous l’égide des Nations unies et de l’UA, soit déclenchée en septembre 2002, il faut attendre mars 2003 pour que le TCD Ouragan projette un contingent béninois de la CEDEAO. Le même mois, le TCD achemine de Dakar à Abidjan les matériels de base fournis par le stock RECAMP de Dakar, destiné à la création d’un sous-groupement de sécurité de 80 gendarmes issus de différents États d’Afrique de l’Ouest. La MICECI, composée de 1 400 hommes, est finalement déployée aux côtés de la force Licorne. Mais il a fallu une démarche volontariste de la France, destinée à impliquer l’échelon sous-régional dans la gestion de la crise ivoirienne, pour aboutir à ce résultat. Naturellement, la MICECI bénéficie de l’aide de Paris, qui équipe les contingents sénégalais, nigérien et togolais. La France fournit également la plus grosse contribution financière et l’appui logistique direct. La Marine joue à ce niveau un rôle majeur, les TCD en mission Corymbe destinés à soutenir la force Licorne apportant un soutien à la MICECI.

Les interventions en Guinée Bissau, puis en Côte d’Ivoire, illustrent donc autant les limites d’une force d’interposition africaine que son potentiel. L’intégration régionale dans le domaine militaire reste fondamentalement délicate en raison notamment d’éventuelles inadéquations entre intérêts nationaux et supranationaux. L’exemple de l’UE, bien plus ancienne et aboutie, est là pour le rappeler...

 

Près de cinquante ans après la fin de la décolonisation, les relations entre la France et l’Afrique de l’Ouest sont donc toujours marquées par des liens historiques, une profonde dimension humaine et des intérêts croisés… Dans ce contexte, les thèmes de la défense et de la sécurité ont traversé les décennies, Paris veillant à maintenir une capacité d’action en Afrique occidentale.

À l’issue de la Guerre froide, la coopération de défense a évolué, passant graduellement d’un soutien bilatéral aux différents États de la zone à la recherche d’un nouveau partenariat érigé sur des relations plus équilibrées et multilatérales. La France, engagée dans des programmes nationaux, se dit également prête à développer et soutenir d’autres initiatives. Le programme RECAMP, français à son origine, est ainsi devenu une approche multilatérale que Paris préconise et auquel il apporte sa contribution par un soutien logistique et financier, par du conseil et une expertise auprès des organisations sous-régionales. À ces différents titres, la Marine nationale, qui assure une permanence dans le golfe de Guinée, joue un rôle déterminant.

Le concept RECAMP devient donc un premier instrument de l’intégration régionale de la sécurité africaine. Sous l’égide de l’ONU et de l’UA, avec le soutien de l’UE, il aide les quatre sous-régions africaines à s’organiser dans les domaines de la prévention et de la résolution des crises. En dépit de ses limites, RECAMP est ainsi le premier instrument de concertation internationale opérationnelle dans le domaine de la sécurité collective et, une étape peut-être fondatrice, dans une intégration de la sécurité qui se veut, à terme, panafricaine.



*    Volontaire officier aspirant dans la Marine nationale, l’auteur est affecté au département de la Marine du Service historique de la Défense (SHD), où il sert comme assistant de recherche à la division Études historiques. Cet article est fondé sur le mémoire réalisé en 2008-2009, dans le cadre d’un Master 2 à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Robert Frank, « La Marine nationale, lien privilégié des relations franco-africaines depuis 1960 ».

[1]    Jean Martinant de Préneuf, Laurent Suteau, le capitaine de vaisseau Serge Thébaut et Philippe Vial ont bien voulu relire attentivement ce travail : qu’ils en soient ici sincèrement remerciés.

[2]    Constituée en plusieurs étapes, l’AOF réunit à terme la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (devenu à l’indépendance le Mali), la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Niger, la Haute Volta (futur Burkina Faso), le Togo et le Dahomey (aujourd'hui le Bénin). Seuls la Sierra Leone, le Liberia, le Ghana et le Nigeria ne sont pas sous domination française, mais britannique. Pour plus de détail, voir l’ouvrage collectif dirigé par Charles-Robert Ageron, (avec la collaboration de Jean Meyer, Jean Tarrade, Annie Rey-Goldzeiguer, Jacques Thobie et Gilbert Meynier), Histoire de la France coloniale, Tome 1, La Conquête (Des origines à 1914), Paris, Armand Colin, 1991, 846 p. ; Tome 2, L’apogée (1914-1990), Paris, Armand Colin, 1991, 654 p.

[3]    Déclaration à la presse du général de Gaulle, le 27 août 1946, citée par Albert Mabileau (dir.), La politique africaine du général de Gaulle, 1958-1969, Actes du Colloque (Bordeaux, 19-20 octobre 1979), organisé par le Centre bordelais d'études africaines, le Centre d'étude d'Afrique noire et l'Institut Charles-de-Gaulle, Paris, A. Pédone, 1980, p. 59.

[4]    Cité par Albert Bourgi, La politique française de coopération en Afrique : le cas du Sénégal, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1979, p. 192.

[5]    Service historique de la Défense – département Marine, 3 BB 2/3 058, Rapport relatif à l’assistance technique militaire française aux États africains des Zones d’Outre-Mer, n° 1 et n° 4, ministère des Armées, Contrôle général des Armées, 5 février 1964, p. 2-4.

[6]    Le gouvernement français, longtemps réticent à de telles initiatives, se résigne sous peine de voir ses intérêts définitivement compromis. De nouveaux accords sont conclus avec la République populaire du Congo (1er janvier 1974), le Gabon (12 févier 1974), le Cameroun (21 février 1974), le Sénégal (29 mars 1974), le Bénin (27 février 1975), le Niger (12 février 1976), le Togo (23 mars 1976). André Dumoulin, La France militaire et l’Afrique. Coopération et interventions : un état des lieux, Bruxelles, GRIP-Complexe, 1997, p. 115-117.

[7]    France et Sénégal, Accord de coopération en matière de défense (avec annexes), signé à paris le 29 mars 1974. [Site consulté le 1er juin 2009] : http://untreaty.un.org/unts/1_60000/29/16/00056792.pdf

[8]    Richard Banegas, Roland Marchal, Julien Meimon, « France-Afrique. Sortir du pacte colonial », Politique africaine, n° 105, mars 2007, p. 16.

[9]    Séance de questions du Sénat du 5 octobre 2006. [Site consulté le 1er juin 2009] : http://www.senat.fr/seances/s200610/s20061005/s20061005002.html

[10]   Audition du chef d'état-major des Armées devant la commission des Affaires étrangères, de la Défense nationale et des forces armées du Sénat, le 22 mars 2006. [Site consulté le 1er juin 2009] :

http://www.defense.gouv.fr/defense/enjeux_defense/defense_au_parlement/presentation_auditions/autres/cema_gestion_de_crises_en_afrique_subsaharienne_senat

[11]   Antoine Sadoux, « La politique européenne de sécurité et de défense (PESD) : un moyen d’assurer la position de la France en Afrique ? », Défense Nationale, n° 10, octobre 2005, p. 68.

[12]   Allocution de Xavier Darcos, ministre délégué à la Coopération, au Développement et à la Francophonie, à l’ouverture du 5e FICA, Paris, 4 juin 2004. http://www.ihedn.fr/formations/fica_discours2004_darcos.php [site consulté le 1er juin 2009].

[13]   Pierre Pascallon, « Le réengagement de la France pour la sécurité en Afrique », Géopolitique africaine, n° 14, avril 2004.

[14]   L’UA est une organisation d’États africains officialisée en 2002, qui a succédé à l’Organisation de l’Union Africaine (OUA). Née de la volonté de relancer le processus d’intégration politique, l’UA affiche sa détermination à agir dans le cadre de la prévention des conflits sur le continent et dispose du droit d’ingérence pour faire stopper les génocides et les crimes de guerre.

[15]   Sur les origines, le développement et la mise en application du concept RECAMP, voir le site Internet du ministère des Affaires étrangères et européennes. [Site consulté le 1er juin 2009] :

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-rance_830/defense-securite_9035/cooperation-militairedefense_9037/recamp_12534/index.html

[16]   ECOMOG : Economic Community of West African States Ceasefire Monitoring Group. Sigle résumant l’appellation officielle de la force d’interposition africaine. Cette brigade de surveillance, commandée depuis sa création par le Nigeria, est chargée du contrôle et de la mise en œuvre des cessez-le-feu signés dans les États membres de la CEDEAO. Elle a été présente au Libéria du 24 août 1990 jusqu’en octobre 1999, au Sierra Leone en 1997 puis en Guinée-Bissau en 1999 et enfin en Côte d’Ivoire en 2003.

[18]   [Site consulté le 1er juin 2009] : http://www.recamp4.org/fr/innorec.php

[19]   Mission de surveillance des accords de Bangui qui débute le 31 janvier 1997. Son mandat est de rétablir la paix et la sécurité en République centrafricaine. Son mandat prend fin le 15 avril 1998 lorsque la France lui retire son soutien financier et logistique. http://www.operationspaix.net/-misab- [site consulté le 1er juin 2009].

[20]   Mission de l’organisation des Nations unies en République démocratique du Congo créée par la résolution 1279 du Conseil de sécurité, en date du 30 novembre 1999. http://www.operationspaix.net/-monuc- [site consulté le 1er juin 2009].

[21]   Mission de la CEDEAO en Côte d’Ivoire, chargée de faciliter l’application des accords de Marcoussis. Le 4 avril 2004 elle est intégrée à l’ONUCI qui vient de remplacer la MINUCI. Elle mobilise 1 400 hommes fournis par le Bénin, le Ghana, le Niger, le Sénégal et le Togo. [Site consulté le 1er juin 2009] : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/maintien-paix/cedeao.shtml

[22]   L’Escadre, basée à Toulon, est constituée de la majorité des forces de haute mer. L’Escadre légère, héritière des escadres du Ponant régulièrement basées à Brest avant 1940, est née en 1958 après la reconstruction du grand port de l’Atlantique. Elle est rebaptisée Escadre de l’Atlantique le 15 septembre 1965.

[23]   Cet exercice réunit 3 250 hommes des trois armées françaises et sénégalaises. La participation de la Marine nationale est particulièrement importante avec la présence du porte-avions Foch, du porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, d’un TCD, de deux frégates et de deux bâtiments de débarquement de chars.

[24]   Alexandre Dumont, « Politique de conduite des actions civilo-militaires dans le golfe de Guinée », Bulletin d’étude de la Marine, n° 38, juin 2007, p. 8.

[25]   Niagalé Bagayoko-Penone, Afrique : Les stratégies française et américaine, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 147.

[26]   Cols Bleus, n° 2478, 20 mars 1999, p. 22.

[27]   Résolution 1216, adoptée par le Conseil de Sécurité 21 décembre 1998. [Site consulté le 1er juin 2009] : http://www.un.org/french/docs/sc/1998/98s1216.htm

[28]   Cols Bleus, ibid., p. 22-23.

[29]   Emery Brusset, L’horizon européen de RECAMP, l’Union Européenne et le règlement des conflits en Afrique (prévention, gestion des crises, désarmement), Institut Channel Research, octobre 2003, p. 12. [En ligne, site consulté le 1er juin 2009] :

http://www.defense.gouv.fr/das/content/download/47473/471233/file/s__lunion_europeenne_et_les_conflits_ en_afrique_synthese.pdf