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Jenny Raflik, La IVe République et l’OTAN : fidélité à l’Alliance ou revendications nationales ?

La IVe République et l’OTAN : fidélité à l’Alliance ou revendications nationales ?

 

 

Bulletin n° 30,  automne 2009

 

 

Jenny Raflik *

 

 

On oppose, souvent de façon caricaturale, la politique atlantique de la IVe République – régime supposé faible et soumis à l’influence américaine –, à la France du général de Gaulle – ferme, en rupture avec l’Alliance. Or, la IVe République coïncide avec les années de mise en place de l’Alliance atlantique, pendant lesquelles la France joue un rôle original et déterminant pour la compréhension de ses rapports ultérieurs avec l’OTAN. La définition de la politique atlantique de la IVe repose sur un contexte particulier : l’engagement continu de la France dans les conflits coloniaux, la force du PCF, et la présence d’un gaullisme d’opposition, offensif en politique extérieure. Le Pacte atlantique vient donc s’imposer dans des domaines multiples : politique intérieure (place du PCF, concessions de souveraineté, etc.), politique étrangère (réarmement allemand, construction européenne, etc.), défense.

Sans retracer ici l’intégralité de la politique atlantique de la IVe République, nous tenterons de montrer la frustration croissante de la IVe République et de ses dirigeants à l’égard de l’institution atlantique, et de dégager les permanences de cette politique qui peuvent apporter un éclairage sur les rapports, au-delà du régime, de la France et de l’OTAN.

La IVe République et la genèse de l’Alliance[1]

 

Dans l’immédiat après-guerre, la France redéfinit sa politique de sécurité, dans un monde bipolaire en voie d’émergence. D’abord tentée par une politique de neutralité entre les deux Grands, elle se trouve vite contrainte de faire un choix. Dans la période de genèse de l’Alliance, ce qui marque le particularisme français est le passage progressif d’une conception de la menace purement allemande, à la perception d’une conjonction des menaces allemandes et soviétiques[2]. Mais tous les dirigeants français n’évaluent pas de la même manière l’évolution qui conduit la France de la perception d’une menace exclusivement allemande à une menace germano-soviétique.

 

Les initiatives françaises à l’origine de l’Alliance

 

Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, fait figure d’atlantiste précoce et son rôle dans la genèse de l’Alliance est essentiel. Mais, des événements qui conduisent à la négociation du traité de Washington, plusieurs lectures historiographiques sont possibles, héritées des hésitations des dirigeants français de l’époque. Ainsi, le Pacte de Bruxelles, qui institue l’Union occidentale – une alliance défensive entre la France, la Grande-Bretagne et les pays du Benelux –, peut être perçu de deux façons, comme à son époque. Pour certains diplomates français, comme Jean de Hautecloque, ambassadeur de France en Belgique, le Pacte de Bruxelles a une fin réellement européiste. Georges Bidault, au contraire, semble le concevoir comme une invitation lancée aux Américains pour s’investir dans la défense de l’Europe. C’est le sens de la correspondance qu’il échange avec le secrétaire d’État George Marshall, parallèlement aux négociations européennes[3]. Au moment de la signature du Pacte de Bruxelles, la déclaration du président Truman apparaît encourageante, mais l’obstacle majeur à la participation des États-Unis est juridique : toute alliance permanente dès le temps de paix est inconstitutionnelle, en ce qu’elle peut provoquer l’entrée en guerre des États-Unis sans un vote préalable du Congrès. C’est la résolution Vandenberg, le 11 juin 1948, qui débloque la situation, en permettant aux États-Unis de participer –  en qualité d’observateurs – aux réunions du comité d’état-major du traité de Bruxelles, à partir du 20 juillet 1948. Cette résolution donne ainsi le signal de départ des négociations officielles du Pacte de l'Atlantique[4].

Lors des négociations du Pacte atlantique, les revendications françaises se révèlent lourdes de sens pour la lecture des relations entre la France et l’OTAN, par la suite. L’accord est simple sur le principe d’une défense commune, mais les dirigeants français font de l’efficacité de l’Alliance en négociation, une priorité absolue. Or, les États-Unis refusent l’automaticité en cas d’attaque. La non-obtention de la clause d’automaticité est ainsi un premier échec des négociateurs français. Par la suite, elle pèsera fortement sur la réception du Pacte atlantique dans le pays, apparaissant comme une faille dans l’efficacité du système de défense mis en place.

Des divergences existent aussi, entre Français et Américains, quant à l’aire géographique de l’Alliance. Les États-Unis souhaitent un cadre géographique large, ancré au nord de l’Europe sur la Scandinavie, alors que les Français veulent faire de la métropole le point de gravité de l’Alliance, en y incluant l’Italie pour une orientation méditerranéenne. De plus, pour des raisons autant stratégiques que politiques au sein de l’Union française, la France n’envisage pas sa défense sans y inclure les territoires d’outre-mer, départements d’Algérie, et protectorats d’Afrique du Nord. Seule concession finalement accordée aux Français, l’Algérie fait partie de la zone couverte par le traité, contrebalançant la participation scandinave exigée par les Américains.

Dès ces premières négociations apparaissent les contradictions des discours français. Il s’agit d’obtenir la couverture de l’Afrique du Nord, mais sans permettre d’ingérence américaine dans cette zone. Il s’agit d’intégrer la défense occidentale, mais sans renoncer à la souveraineté nationale. Il s’agit de se battre en Allemagne, mais sans les Allemands. Toutefois, toutes ces revendications se retrouvent dans la phase suivante, de mise en place des structures de l’Alliance.

 

Des initiatives françaises à l’origine de l’intégration atlantique

 

En effet, si la France n’obtient pas une totale satisfaction pendant la phase de négociation, au moins garde-t-elle l’espoir de voir l’organisation mettre en place et porter ses projets via l’article 9 qui mentionne les « organismes subsidiaires qui pourraient être nécessaires ». Les institutions de l’OTAN se dessinent progressivement de 1949 à 1952. L’établissement des structures atlantiques provoque de nombreuses déceptions pour les Français, qui se révèlent être les champions de l’intégration au sein de l’Alliance.

Dans la phase de mise en place des structures politiques de l’Alliance, la position française semble guidée à la fois par la politique de puissance (faire de la France, sinon une grande puissance mondiale, du moins une grande puissance occidentale), et l’intérêt stratégique du pays (assurer la « défense en avant » du continent européen, et non une « défense périphérique » comme le souhaitent les Anglo-Saxons).

Sans pouvoir être ici exhaustif, on peut dégager quelques permanences de la politique française dans les négociations qui se déroulent de 1949 à 1952[5].

Les Français portent leur attention sur un groupe directeur à trois de l’Alliance. La France souhaite en faire un organisme de planification stratégique, permanent, ayant autorité sur toutes les structures de l’Alliance, en particulier sur les États-majors régionaux qui pourraient être installés. Pour les Français, cette question est vitale : il leur faut pouvoir peser sur les décisions stratégiques de l’Alliance, et défendre, dans un organisme adapté, la thèse de la défense en avant. Dans les faits, le groupe permanent (GP), mis en place au niveau des chefs d’État-major et chargé de préparer les décisions du Conseil et de veiller à leur exécution, coordonne plus qu’il ne dirige la politique de l’Alliance. Ses attributions sont en deçà des attentes françaises[6], mais répondent au maximum de ce que les Américains sont prêts à concéder. La nécessité de ne pas laisser un tête à tête anglo-américain se mettre en place en 1949 justifie, pour les dirigeants français, le compromis. Avec la création des commandements intégrés, après 1950, la volonté française est de faire du GP le responsable direct de la stratégie de l’Alliance sur tous les théâtres, ce que refusent alliés américain et britannique. Dans la pratique, il est supplanté par le SHAPE (grand quartier général des puissances alliées en Europe), malgré l’approbation officielle du Conseil sur la position française en 1950. Le gouvernement peut au moins se prévaloir de la décision du Conseil atlantique auprès de l’opinion publique, même si aucun connaisseur de l’Alliance n’est dupe ! Les Français ne cesseront jamais de défendre les attributions de cet organisme. On peut en trouver des traces dans la proposition d’un haut Conseil atlantique, présenté par Georges Bidault en 1950 : « Estimant que l’heure est venue de rendre plus concrète, plus simple, plus efficace la solidarité des pays libres », Bidault déclare :

« Je crois qu’il serait sage et opportun de créer un haut Conseil atlantique appelé à ordonner et à orienter les développements de la communauté sur deux plans qui sont inséparables, celui de la défense et celui de l’économie, avec l’espérance d’y pouvoir joindre sans trop de retard le plan politique »[7].

 

C’est cette même ligne qui influence la rédaction du memorandum gaullien du 17 septembre 1958, lorsque de Gaulle revendique un rôle accru, pour la France, aux côtés des États-Unis et de la Grande-Bretagne, et la mise en place d’une direction tripartite de fait de l’ensemble occidental. Le discours est le même, mais le ton change et se fait plus menaçant.

Une autre permanence essentielle est l’attention française portée aux institutions européennes dans le cadre de l’Alliance. La volonté de maintenir les organismes de Bruxelles malgré le Pacte atlantique de 1949 peut être lue comme la première volonté d’imposer un pilier européen au sein de l’Alliance, point auquel le président Auriol, Robert Schuman ou encore le général de Lattre, attachent beaucoup d’importance. Il s’agit de solidariser les continentaux pour mieux affirmer leur point de vue face à Washington et Londres, et notamment, là encore, de défendre la stratégie en avant face à la stratégie périphérique. Ensuite, le Pacte de Bruxelles conserve un avantage juridique sur le Pacte atlantique : l’automaticité en cas d’agression, qui fait justement défaut au traité de Washington. Enfin, via un organisme européen, les dirigeants français ont à cœur de laisser une possible médiation européenne s’installer entre les deux blocs, et de défendre le leadership français sur le continent. Sur ce dernier aspect, l’attachement de certains dirigeants français au Pacte de Bruxelles, ou encore à la CED, est une résurgence de la tentation neutraliste de l’immédiat après-guerre.

Le début de la guerre de Corée déclenche le volet de l’intégration purement militaire de l’Alliance atlantique. Elle constitue aussi un test pour les nations atlantiques et les premiers constats sont fortement négatifs. Les renforts américains tardent à arriver. Tirant les conséquences de la guerre de Corée, les Français adressent deux memoranda aux alliés : celui du 5 août 1950[8], complété par celui du 17 août[9]. Ces textes énoncent, en condensé, la position française à l’égard des grands dossiers de l’OTAN : le réarmement occidental et ses conditions économiques, notamment l’aide américaine, la réorganisation des structures générales de l’organisation, au plan politique et militaire, et enfin, l’engagement accru des Anglo-Saxons en Europe par apport direct de troupes sur le continent.

Dans une large mesure, la France obtient satisfaction, avec l’accélération de l’intégration atlantique. Les Américains reconnaissent le danger immédiat qui pèse sur l’Europe. Mais les conclusions tirées par les Français et les Américains divergent sur un point essentiel : les Français en déduisent qu’il faut un engagement massif des troupes américaines, alors que les Américains préconisent l’appoint indispensable de forces allemandes. La décision de créer une structure militaire intégrée en Europe, par l’affectation de forces nationales à un commandant suprême allié en Europe (SACEUR) dont il est entendu qu’il sera américain, constitue une garantie de l’engagement américain dans la défense de l’Europe, et une vive satisfaction pour les dirigeants de la IVe. La création, à Rocquencourt, du grand quartier général des puissances alliées en Europe (SHAPE) vient encore concrétiser cet engagement. L’installation des infrastructures de l’OTAN en France, après la réforme de Lisbonne de 1952, renforce également le poids stratégique de la France dans l’Alliance. Hébergeant le secrétariat général de l’OTAN et les installations permanentes du Pacte, elle en devient, de façon spectaculaire, le point de gravité et, sa défense en cas de conflit, devient l’affaire de tous. De cette présence, découle néanmoins un nouveau malentendu : l’hébergement des forces atlantiques semble aux Français un effort considérable en faveur de l’Alliance, qui devrait justifier une prépondérance politique de la France à la hauteur de cette présence sur son territoire. Pour les alliés, ce n’est qu’une implantation géographique, qui ne doit pas se substituer à une contribution financière et militaire accrue.

En fait, dans cette phase de mise en place de l’Alliance et de ses structures, à chaque fois que la France initie un mouvement, elle se trouve dépassée, et placée devant des scenarii préétablis pour elle. Exigeant en matière d’intégration et d’efficacité de l’Alliance, le gouvernement se trouve également placé devant des choix dramatiques, auxquels il ne sait pas faire face, et qui favorisent le développement des doutes face à l’Alliance.

 

Des doutes au divorce ?

 

Le réarmement allemand et les premiers doutes français ?

 

La question allemande est un sujet précoce de méfiance française à l’égard du Pacte atlantique, et ce, dès les débats qui entourent sa ratification. La célèbre formule de Beuve-Méry dans Le Monde (« Le réarmement de l’Allemagne est contenu dans le Pacte atlantique comme le germe dans l’œuf »[10]) fait écho à la précision des députés lors du vote de ratification : toute nouvelle adhésion au Pacte atlantique ne saurait être autorisée sans que le président de la République n’y soit autorisé par le Parlement[11].

Les dirigeants français se trouvent alors dans une situation paradoxale : ils demandent à leurs alliés de faire venir des troupes en Europe, et de défendre le continent sur une ligne située le plus à l’Est possible, donc en Allemagne, mais refusent l’utilisation de troupes allemandes, dont les effectifs se situent sur le champ de bataille envisagé. Il existe, d’ailleurs, des voix discordantes en France même pour souligner ce paradoxe. Les militaires attirent l’attention des politiques, à plusieurs reprises, sur la fragilité de la position française : en novembre 1948, l’amiral Lemonnier a déjà demandé aux chefs d'états-majors généraux (CCEMG) de porter à l’ordre du jour la question du réarmement allemand, la qualifiant de « question d’actualité d’importance primordiale »[12]. Le général Stehlin a lui aussi évoqué la possibilité d’un réarmement de l’Allemagne au profit de la défense occidentale dans le cadre du traité de Bruxelles[13]. Mais le gouvernement a refusé d’évoquer cette hypothèse.

C’est en septembre 1950 que la bombe éclate, dans la bouche de Dean Acheson, en plein Conseil atlantique : les Américains exigent une contribution allemande à la défense commune de 10 divisions. Et le 8 septembre, le « package », armée atlantique intégrée avec troupes allemandes, devient la politique officielle des États-Unis[14].

Pendant quatre ans, cette question pèse sur la politique atlantique de la France, dont l’objectif premier est de minimiser au maximum les effets de la renaissance militaire allemande.

Les pistes d’explication de l’échec de la CED sont multiples : évolution des majorités à l’Assemblée nationale, perception déclinante de la menace soviétique après la mort de Staline, pressions maladroites des États-Unis et de l’Allemagne elle-même, hostilité de la hiérarchie militaire, poids de la guerre d’Indochine…mais surtout, la CED n’a plus, en 1954, aucun des intérêts initiaux de 1950[15].

Il est important de noter que la résolution du conflit franco-américain ouvert par la CED prend pour décor le cadre atlantique, avec la participation allemande à l’OTAN, selon la formule proposée par Anthony Eden à la conférence de Londres (28 septembre-30 septembre 1954) et sur laquelle travaillait déjà le Quai d’Orsay. L’entrée de la RFA et de l’Italie dans l’Union occidentale donne une coloration « européenne » à cette démarche, et permet, via l’agence de contrôle européenne des armements, d’assurer un contrôle relatif du réarmement allemand, sauvegardant ainsi l’apparence, au moins, des intérêts français, mais plaçant les forces allemandes, dès le temps de paix, sous l’autorité du SACEUR. Ainsi, plus qu’une crise atlantique, la querelle de la CED a été une crise franco-américaine, résolue dans le cadre de l’OTAN.

 

Les difficiles relations franco-américaines à l’égard des aides militaires

 

Il en est de même pour un autre sujet de tension transatlantique : le dossier des aides militaires américaines. Là encore, la politique française est paradoxale. Il s’agit de gérer le paradoxe d’un manque de moyen, imposant le recours aux aides alliées, et une ambition nationale et impériale durable. Bref, il s’agit de défendre l’indépendance politique dans le cadre d’une dépendance financière. Et, là encore, les malentendus avec le gouvernement américain se multiplient. Les Français donnent l’impression de mendiants qui refusent de dire merci, et leurs réactions d’orgueil sont totalement incomprises de l’autre côté de l’Atlantique.

Le mécanisme des aides, civiles puis militaires, se met en place à partir de 1948[16]. Sur le plan militaire, les États-Unis accordent une aide d’un milliard de dollars à l’Union occidentale, aide qui se prolonge et s’insère ensuite dans le cadre du Pacte atlantique. Ce sont des conventions et des aides bilatérales qui se mettent en place entre chaque pays d’Europe occidentale d’une part, et les États-Unis ou le Canada, d’autre part.

Mais les deux crises franco-américaines sur les achats off shore de 1951 et 1952 montrent les faiblesses de ce système. À l’origine de ces crises, on trouve encore une fois des malentendus : ainsi, en 1951, les difficultés partent d’une promesse américaine, le 18 décembre 1950, de verser 200 millions de dollars avant le 31 juin 1951[17]. Les Français pensent que ce soutien s’ajoute à l’aide Marshall. Or, les Américains la comptent comme une composante de l’ERP. Ces méprises à répétition conduisent, le 29 juin 1951, Jules Moch à proposer un budget commun : « Il faut absolument passer de l’armée intégrée au budget intégré ; il faut arriver à ce que les Parlements des différents pays votent un budget qui ne soit plus le budget américain, anglais, français…mais le budget international »[18].

Le Conseil atlantique de Lisbonne lui donne raison, en ajoutant aux aides bilatérales un mécanisme d’aide multilatéral : celui de l’infrastructure commune, dans le cadre de l’OTAN, dont le mécanisme est une réussite partielle, la seule d’ailleurs, du projet de budget commun dont l’idée est lancée par le memorandum français du 5 août 1950[19].

Mais la définition du budget 1952-1953 est de nouveau l’occasion d’une grave crise diplomatique, plus importante que celle de 1951. L’anti-américanisme devient en France un thème de campagne électoral sur fond de grave crise des relations transatlantiques. Le ton américain est brutal, méprisant. Déçus, les Français se braquent dans une attitude de fierté nationale excessive, si on la compare à la nature des demandes.

Cette situation conduit la délégation française auprès de l’Alliance atlantique à déposer, le 16 septembre, auprès du Groupe Permanent, puis le 22 septembre 1952, auprès du Conseil des Suppléants, un memorandum qui propose sur la base d'un examen critique de l'effort militaire de chaque pays, envisagé dans sa totalité, que les charges de chacun soient définies en fonction de normes valables pour tous[20]. Le Conseil atlantique décide que la revue annuelle sera complétée par une réunion ministérielle[21]. Une fois de plus, pour résoudre une querelle franco-américaine, les dirigeants français se tournent vers l’Alliance atlantique.

 

La politique coloniale : facteur de discorde

 

Autre thème de discorde continuel entre la France et ses alliés atlantiques, et notamment les États-Unis : les questions coloniales. Pour les dirigeants de la IVe République, l’engagement continu de la France dans des conflits coloniaux, en Indochine puis en Algérie, détourne une partie de ses forces du théâtre européen. Mais parallèlement, l’engagement français en Indochine représente une part de la lutte contre le communisme international, dont les Français attendent une reconnaissance de la part de leurs alliés. Là encore, les malentendus se multiplient, les Français estimant que la lutte en Indochine doit être comptée dans l’effort général de la France au sein de l’OTAN, et les États-Unis la considérant comme un dossier séparé. De ces engagements lointains découle donc une marginalisation progressive du rôle de la France dans la défense du théâtre Centre-Europe.

La crise de Suez offre un autre exemple des conséquences de tensions entre alliés. Alors que les événements de Suez, en 1956, illustrent, d’une part, le fossé existant entre les positions américaines, et franco-britanniques, d’autre part, tout en offrant l’image d’une Alliance divisée, c’est, une fois encore, dans le cadre de l’Alliance que les solutions aux tensions bilatérales sont recherchées. Les travaux des Trois Sages étaient commencés avant le début de la crise, mais le rapport qu’ils soumettent au Conseil atlantique sur les voies, et les moyens d’améliorer la coopération de l’OTAN dans les domaines non-militaires, notamment en vue de développer une plus grande unité au sein de l’Alliance, est fortement influencé par Suez[22].

Dans ces exemples, non exhaustifs, ce sont les relations franco-américaines qui sont mises à mal, et l’OTAN sert de recours ultime pour résoudre des difficultés bilatérales…

 

 

Des permanences dans les revendications françaises ?

 

On trouve ainsi sous la IVe République, exprimées de façon discrète au sein de l’Alliance, mais bien présentes, quelques logiques qui guideront ensuite la politique gaulliste : indépendance nationale, dépassement des blocs et, bien sûr, contestation de la tutelle américaine, avec son corollaire, la construction européenne. Cela passe par des revendications précises : le groupe directeur à trois et le pilier européen.

Nous devons ainsi nuancer l’image d’une adhésion linéaire et « résignée » à la domination américaine des premiers gouvernements de la IVe République. L’engagement atlantique est permanent, mais les Français qui s’en réclament ne défendent pas moins avec vigueur leurs intérêts nationaux, tant face aux Soviétiques que face à leurs alliés occidentaux, parfois avec une mauvaise foi évidente, mais toujours avec force.

 

 

Il est fondamental de noter, néanmoins, la fidélité constante de la IVe République à l’Alliance. Les tensions transatlantiques ne remettent pas en cause cette fidélité. Bien plus, il apparaît que l’organisation du traité de l’Atlantique Nord joue un rôle de stabilisateur dans les relations bilatérales entre les États-Unis et la France. La IVe République perçoit l’Alliance atlantique comme un recours multilatéral, pour dépasser les difficultés bilatérales qui l’opposent aux États-Unis. C’est sur ce point, sans doute, que la rupture avec la période gaulliste apparaît.



*    Maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise, CICC.

[1]    Michael M Harrisson, The reluctant Ally : France and Atlantic Security, Baltimore, John Hopkins University Press, 1981 ; Irwin M. Wall, L’influence américaine sur la politique française, 1945-1954, Paris, Balland, 1989.

[2]    Georges-Henri Soutou, « La perception du problème soviétique par le Quai d'Orsay entre 1945 et 1949 », Revue d'Allemagne, n° 3, 1998.

[3]    MAE, Archives privées et papiers d’agents (APPA), Henri Bonnet, 1, lettre de Bidault à Marshall, 4 mars 1948.

[4]    SHAT, 1Q26-4, IHEDN, section politique, travail en comité sur le Pacte Atlantique, conférence d’introduction de Noël Henry, 15 février 1949.

[5]    Jenny Raflik, « La France et la genèse institutionnelle de l’Alliance atlantique, 1948-1952 », Relations Internationales, n° 131, été 2008.

[6]    Archives départementales de l’Aveyron, papiers Ramadier, 52J86/4, télégramme de H. Bonnet, Washington, 13 août 1949.

[7]    « M. Georges Bidault propose la création d’un haut Conseil atlantique pour la paix », Le Monde, 18 avril 1950.

[8]    OTAN, IS002, memorandum du gouvernement français au gouvernement des États-Unis, D-D-26, confidentiel, 5 août 1950.

[9]    OTAN, IS002, réponses adressées au gouvernement des États-Unis au sujet de l’accroissement des efforts de défense et de l’assistance supplémentaire nécessaire à la mise en œuvre du programme de défense (doc D-D/6), memorandum additionnel du gouvernement français, D-D/34, très secret, 17 août 1950.

[10]   FNSP, BM133, « Un nouveau pilier de la paix ? », Le Monde, 6 avril 1949.

[11]   Journal officiel de la République française, Assemblée nationale, compte rendu intégral des séances, 26 juillet 1949.

[12]   SHAT, 6R2, lettre du vice-amiral Lemonnier, chef d’État-major général de la Marine, au général d’armée Lechères, président du CCEM, n° 425EMG, très secret, 16 novembre 1948.

[13]   AN, 561AP3, interview du général Stehlin par Georgette Elgey, 22 janvier 1966.

[14]   Pierre Mélandri, « Les États-Unis et le plan Pleven, octobre 1950-juillet 1951 », Relations Internationales, n° 11, 1977, p. 205.

[15]   Frédéric Bozo, La France et l’OTAN, Paris, Masson, 1991, p. 41.

[16]   SHM, 136GG2/14, Historique de l’aide alliée depuis 1950, cours supérieur de logistique prononcé à l’École de guerre navale par le contrôleur de 1re classe Appert, 26 novembre 1954.

[17]   MAE, Service des Pactes, 81, aide mémoire du gouvernement des États-Unis, Washington, 18 décembre 1950.

[18]   AN, 484 AP 24, bilan d’un an au ministère de la Défense nationale, 29 juin 1951.

[19]   OTAN, AC/29-D/3, Groupe de travail sur la définition de l’Infrastructure commune, rapport au Conseil, 20 janvier 1953.

[20]   OTAN, IS002, Memorandum de la délégation française, CM(52)78, secret, 22 septembre 1952.

[21]   PRO, FO371, 105840, cabinet, Mutual Aid Committee, Briefs for Ministers for Talks with French Ministers, objectives in 1952 NATO Annual Review, note by the treasury, confidential, MAC(53)48, 7th February, 1953.

[22]   Paul Pitman, « The consequences of the Suez Crisis for the Transatlantic System », intervention présentée lors du colloque organisé par le Service historique de la Défense en novembre 2006, à paraître.