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Jean-Philippe Namont, L’espace tchéco-slovaque, sismographe de l’Europe au XXe siècle. Compte rendu du colloque, 20-21 novembre 2008, Paris

L’espace tchéco-slovaque, sismographe de l’Europe au XXe siècle. Compte rendu du colloque, 20-21 novembre 2008, Paris

 

 

Bulletin n° 30,  automne 2009

 

 

Jean-Philippe Namont *

 

 

Quelques semaines avant la présidence tchèque de l’Union européenne, au terme d’une année 2008 riche en commémorations pour les Tchèques et les Slovaques, ce colloque international entendait montrer en quoi l’espace tchéco-slovaque a constitué un sismographe européen au xxe siècle : en effet, entre 1918 et 1989 la Tchécoslovaquie a été un de ces lieux où les tournants majeurs de l’histoire du continent européen se sont manifestés avec acuité, tout en étant aussi un enjeu de l’histoire de l’Europe[1].

 

Il s’agit là d’une constante : dès 1648 et le début de la guerre de Trente Ans, premier conflit européen qui éclate en Bohême, l’histoire tchèque et slovaque est profondément conditionnée par le contexte européen. De même, l’année 1848, qui est celle des révolutions européennes, donne l’occasion aux Tchèques comme aux Slovaques de se doter d’un premier programme national. Mais c’est bien au xxe siècle que les événements, qui se succèdent rapidement, placent l’espace tchéco-slovaque au cœur de l’histoire européenne. Cela commence dès 1918 avec la création de la Tchécoslovaquie, au nom du principe des nationalités. En 1938, les accords de Munich concrétisent un peu plus l’expansionnisme nazi, après l’Anschluss et avant l’invasion de la Pologne, et ils constituent la première étape du démantèlement de l’État tchécoslovaque. En 1948, « pont » entre l’Est et l’Ouest et enjeu de la Guerre froide, la Tchécoslovaquie bascule dans le camp soviétique avec le coup de Prague de Février. En 1968, l’échec du Printemps de Prague, avec l’intervention armée des troupes du Pacte de Varsovie et avant la « normalisation », démontre l’impossibilité de réformer les démocraties populaires. Seule l’année 1989 est une exception à la règle des années en « 8 », mais là encore, les Tchèques et les Slovaques sont au centre de l’histoire européenne quand s’achève la Guerre froide, en l’occurrence avec la « révolution de velours » de novembre-décembre.

 

À travers ces quelques années clefs de l’histoire tchèque et slovaque au siècle dernier, le colloque a donc permis de questionner celle de l’Europe tout entière, dans un de ses points les plus sensibles. « Qui tient la Bohême tient l’Europe », dit l’adage ancien. Paul Valéry le formule ainsi en 1938 : la Tchécoslovaquie est pour lui la « clef de voûte de l’édifice européen ». Il s’agissait donc, en revenant sans cesse aux enjeux européens et en s’interrogeant sur la place de l’événement en histoire, de faire se répondre les communications selon une logique multiscalaire, afin de permettre un va-et-vient entre les échelles européenne, centre-européenne et tchécoslovaque.

 

Conçu par Antoine Marès, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ce colloque a été organisé avec le concours de la Fondation Singer-Polignac, du Sénat, des ambassades et des centres culturels de la République slovaque et de la République tchèque, de l’Institut d’histoire de l’Académie slovaque des sciences, de l’UMR-IRICE (CNRS – Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Paris-Sorbonne Paris IV), du Centre d’histoire de l’Europe centrale contemporaine (Paris 1) et de Nina Škottová (Parlement européen). Il s’est tenu les 20 et 21 novembre 2008, le premier jour à la Fondation Singer-Polignac, le second dans la salle Médicis du Palais du Luxembourg.

Lors de la première journée, la question de la démocratie en Europe centrale dans l’entre-deux-guerres a été traitée à deux moments clefs : 1918 et 1938.

 

Après une ouverture par Petr Pithart (premier vice-président du Sénat tchèque), la première séance, sous la conduite de Christophe Prochasson (directeur d’études à l’EHESS), permet d’envisager l’année 1918 comme celle d’une « nouvelle Europe », qu’il faut reconstruire sur un « vaste cimetière », comme le formule Tomáš G. Masaryk, premier président et fondateur de la Tchéco-Slovaquie. Cette Europe est caractérisée tout à la fois par un nouvel ordre issu de la Grande Guerre, dont il faut assurer la stabilité, et par les transitions démocratiques. Georges-Henri Soutou (professeur émérite à l’Université Paris-Sorbonne Paris IV) propose une mise en perspective en décrivant 1918 comme l’année du « basculement vers une Europe d’États-nations » ; avec l’instauration de la démocratie parlementaire, le droit des peuples est, en effet, l’un des deux principes indissociables et fondateurs d’une Europe marquée par la disparition des grands empires multinationaux. Plusieurs communicants lui répondent en évoquant le cas de la Tchéco-Slovaquie, démocratie qui se veut exemplaire, mais confrontée à la résistance des minorités, notamment allemande et hongroise. Ivan Šedivý (directeur de l’Institut Masaryk, Académie tchèque des sciences) revient sur la naissance de la Tchécoslovaquie dans le contexte des conséquences de la Grande Guerre (« Victory Day ou 28 octobre 1918 ? ») : quel sens revêt l’indépendance, inimaginable pour les élites politiques tchèques avant 1914, et comment situer la Tchéco-Slovaquie parmi les vainqueurs, quand les soldats tchèques et slovaques combattaient dans l’armée de la Double Monarchie ? Dušan Kováč (vice-président de l’Académie slovaque des sciences) aborde « le sens de la naissance de la Tchécoslovaquie pour la Slovaquie » : comment gérer la relation tchéco-slovaque au sein du nouvel État et assurer tout à la fois la stabilité de l’État et le respect des principes démocratiques ? Enfin, Ignác Romsics (professeur à l’Université Eötvös Lorant, ELTE, Budapest) offre un contrepoint pertinent avec une communication sur « 1918 en Hongrie : le coût de l’indépendance » ; la Hongrie, en effet, ne vit pas ce tournant comme ses voisins et offre, parmi les États successeurs de l’Autriche-Hongrie, l’exemple d’un pays vaincu et sanctionné.

 

Éisabeth du Réau (professeur émérite à l’Université Sorbonne nouvelle-Paris 3) introduit la seconde séance, qui a pour thème l’année 1938, moment où les accords de Munich de septembre entraînent la disparition de la démocratie tchécoslovaque. L’enjeu est alors, pour la Tchécoslovaquie comme pour toute l’Europe (notamment centrale), de se situer face aux totalitarismes. Comment subsister quand la France et le Royaume-Uni ne semblent ni vouloir ni pouvoir garantir l’ordre européen issu de la Grande Guerre, que la SDN comme la Petite Entente ne semblent d’aucun secours, et qu’une Allemagne de plus en plus centrale économiquement multiplie les revendications territoriales ? Faut-il ainsi se rapprocher de l’Union soviétique ? Par ailleurs, comment préserver les valeurs démocratiques quand les voisins se dotent de régimes autoritaires ?

 

Fritz Taubert (Université Paris 12 Val-de-Marne) décrit le contexte général en évoquant Munich comme une question européenne. Milan Hauner (professeur à l’Université du Wisconsin – Madison) évoque ensuite la figure du président Edvard Beneš et sa lecture des accords. Bohumila Ferenčuhová (directrice de recherche à l’Institut d’histoire de l’Académie slovaque des sciences) revient sur un aspect qui est au cœur des accords de Munich, celui des minorités (« De la protection des minorités à des solutions radicales ») ; la Tchécoslovaquie, fortement affectée par la crise économique mondiale, est, en effet, en proie aux revendications des minorités, lesquelles sont instrumentalisées par les États voisins hostiles, en premier lieu l’Allemagne. Enfin, pour compléter la mise en perspective, Antoine Marès livre une synthèse sur le poids de Munich dans l’histoire tchécoslovaque, « du traumatisme à l’instrumentalisation ». À Munich, les démocraties européennes ont abdiqué devant les totalitarismes et n’ont pas su voir qu’elles sacrifiaient leurs propres valeurs, mais elles ont aussi abandonné et trahi la Tchécoslovaquie ; cette lecture est privilégiée et instrumentalisée par le régime communiste après 1948.

 

Le Sénat avait mis à disposition des intervenants et du public la salle Médicis du Palais du Luxembourg pour accueillir la seconde journée du colloque, le vendredi 21 novembre. L’enjeu de cette journée était de considérer la place de la Tchécoslovaquie au cœur de la Guerre froide, à travers trois moments clefs de celle-ci : l’année 1948 et le coup de Prague, qui marque le début des tensions entre les deux blocs ; l’année 1968 et la fin du Printemps de Prague, qui posait la question d’une alternative entre étatisme et libéralisme ; et enfin le tournant de 1988-1989, moment du « retour en Europe » des anciennes démocraties populaires et de la Révolution de velours en Tchécoslovaquie.

 

Sous la présidence de Jean-François Sirinelli (directeur du Centre d’histoire de Sciences Po), la première séance fait l’objet d’une présentation par Robert Frank (professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), lequel insiste sur « 1948 en Europe : les conséquences européennes du coup de Prague ». La division idéologique et politique du continent est alors entrée dans les faits (Churchill parle dès 1946 d’un « rideau de fer » tombé sur l’Europe), mais la prise du pouvoir par les communistes tchécoslovaques en février 1948 entérine la logique bipolaire et complète l’emprise soviétique en Europe centrale. L’événement lui-même est abordé ensuite par Vilém Prečan (directeur du Centre de documentation tchécoslovaque, Prague), qui se demande « pourquoi le coup d’État de Février s’est déroulé si facilement ». L’influence du Parti communiste tchécoslovaque était déjà évidente depuis 1945-1946, et l’éviction des concurrents largement entamée ; le processus, du reste, commence dès l’automne 1947 en Slovaquie, avant de s’achever en février 1948 à Prague. Un complément est apporté par Vit Smetana (membre de l’Institut d’histoire contemporaine de l’Académie tchèque des sciences), qui rappelle la situation internationale de la Tchécoslovaquie entre 1945 et 1948 ; en effet, février 1948 s’explique aussi par un rapprochement ancien avec l’URSS (un traité a été signé dès décembre 1943), une autonomie limitée dès 1945 et finalement par l’inutilité pour Moscou de conserver une vitrine démocratique en Europe centrale. En contrepoint, Jozef Laptos (professeur à l’Université de Cracovie) évoque « le reflet de 1948 dans les relations polono-tchécoslovaques. Du Plan Marshall au Plan Molotov ».

 

Une deuxième séance, présidée par Pierre Grémion (directeur de recherche émérite au CNRS), est consacrée à l’année 1968, point culminant de la contestation de l’ordre établi à l’échelle mondiale, des campus américains au Quartier latin, de Prague à Varsovie, au terme d’une décennie qui a vu aussi la fin de la décolonisation, l’affirmation du Tiers-monde et des non-alignés, ou encore l’émancipation de la France gaullienne. La perspective européenne est d’emblée abordée avec Marc Lazar (professeur à Sciences Po), qui évoque la réception par la gauche européenne, française et italienne notamment, des événements de l’année 1968 en Tchécoslovaquie, du printemps de Prague à l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie le 21 août 1968.

 

Pour revenir au cas tchécoslovaque, Petr Pithart met au cœur de sa communication deux récits sur 1968 : s’est-il alors agi d’une dernière chance pour la naissance d’une nation politique ou du prélude à la division de la Tchécoslovaquie, dans un contexte d’affirmation de la nation slovaque et de la fédéralisation du pays en octobre 1968 ? Slavomír Michálek (directeur de l’Institut d’histoire de l’Académie slovaque des sciences) revient quant à lui sur le contexte international avec une comparaison sur la position et la réaction de l’ONU aux deux événements qu’ont constitué février 1948 et août 1968, tandis que Jacques Rupnik (FNSP - CERI et professeur à Sciences Po) évoque cet « autre Printemps 1968 ». À Prague, c’est la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme soviétique, entre libéralisme et étatisme, qui anime le parti et la société. Le système communiste tel que l’avait connu la Tchécoslovaquie depuis 1948 pouvait-il être réformé ? Le processus de libéralisation entamé dès 1963, qui se manifeste par une vie culturelle particulièrement foisonnante, et qui s’exprime par la recherche d’un « socialisme à visage humain », pouvait-il aboutir ?

 

Une dernière séance, menée par Jacques Rupnik, est l’occasion de comprendre le tournant majeur constitué par la fin des démocraties populaires. Une fois encore, histoire tchécoslovaque et histoire européenne se répondent. Occupée militairement, soumise à la « normalisation », la Tchécoslovaquie connaît une évolution semblable à celle des autres pays du bloc soviétique : progrès de la dissidence (notamment avec la Charte 77), divorce entre le régime et la société, contexte international favorable à partir de l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en Union soviétique, et finalement effondrement de tous les régimes communistes centre-européens en quelques mois. Après Pierre Hassner, qui évoque le contexte international de la « Révolution de velours » de novembre 1989 (« De la doctrine Brejnev à la doctrine Sinatra »), Oldřich Tůma (directeur de l’Institut d’Histoire contemporaine de l’Académie des sciences tchèque) compare et lie le Printemps de Prague et la Révolution de velours. La perspective slovaque de la période 1988-1989 est évoquée par Jozef Žatkuliak (directeur de recherche à l’Académie des sciences slovaque). Car Tchèques et Slovaques n’ont pas vécu de façon identique la transition démocratique ; en 1993, le « divorce de velours » entraîne la scission de la Tchécoslovaquie, dont les deux États successeurs, la République tchèque et la Slovaquie, entrent cependant en même temps dans l’Union européenne en 2004.

 

L’adhésion à l’UE, le caractère européen et occidental de l’espace tchéco-slovaque, ou encore le « retour à l’Europe » de 1989 sont évoqués lors de la table ronde générale, modérée par Krzysztof Pomian (directeur de recherche émérite, CNRS/EHESS) et qui clôt cette seconde journée en réunissant Robert Frank, Dušan Kováč, Jozef Laptos, Marc Lazar, Petr Pithart, Ignác Romsics, Jacques Rupnik, ou encore Georges-Henri Soutou. Sismographe européen au xxe siècle, comme ce colloque bien structuré et riche de communications variées a permis de le démontrer, l’espace tchéco-slovaque est bien au cœur du continent à la veille de la présidence tchèque de l’Union européenne.



*    Jean-Philippe Namont est docteur de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, agrégé d’histoire et chercheur associé à l’UMR IRICE. Il a été le secrétaire scientifique de ce colloque.

[1]    Les actes du colloque sont parus sous le titre : La Tchécoslovaquie, sismographe de l’Europe au xxe siècle, Paris, Institut d’études slaves, 2009, 290 pages.