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Élisabeth du Réau, , Saint-Malo, 4 décembre 1998. Un tournant dans l’histoire des relations franco-britanniques ?

Saint-Malo, 4 décembre 1998. Un tournant dans l’histoire des relations franco-britanniques ?

 

 

 

Bulletin n° 30,  automne 2009

 

 

 

Élisabeth du Réau

 

 

Le 4 décembre 1998, au cours de la conférence de presse conjointe tenue au sommet franco-britannique de Saint-Malo, Tony Blair déclarait :

« Oui je crois que c’est un accord historique, nous l’avons dit, ceci est tout à fait en conformité avec nos arrangements et nos obligations en vertu de l’OTAN et aussi les relations que nous avons avec les États-Unis…. Dans une Europe qui se rapproche avec un marché unique, une monnaie unique, je crois que ceci se justifie tout à fait sans diminuer les autres relations atlantiques les États-Unis et l’OTAN. Ceci est un début »[1]

 

Cette déclaration, sur laquelle nous reviendrons, était une prise de position importante qualifiée « d’historique » par le premier ministre britannique. Elle introduisait une évolution fondamentale de l’attitude britannique et était saluée par la presse française comme une très importante initiative.

 

Cet événement s’inscrit-il dans un processus durable ? Quels furent les facteurs favorables à cette évolution au Royaume-Uni ? Comment interpréter les initiatives françaises en cette période de cohabitation en France ? Quelles sont les prémices du processus en ces années marquées par la prise de conscience d’une certaine impuissance européenne face à la crise yougoslave ? Enfin, quelle est la portée de l’événement sur le plan européen et international, au-delà des signes de convergence sur le plan bilatéral ?

 

Moins de onze ans après ce sommet, sa signification suscite encore de l’intérêt et quelques controverses historiographiques. Une thèse vient récemment d’être consacrée aux « Politiques de défense française et britannique face à l’émergence de la politique européenne de sécurité et de défense (1991-2001) »[2]. Dans l’analyse des relations bilatérales franco-britanniques au lendemain du deuxième conflit mondial aux perspectives contemporaines, l’historiographie souligne l’importance de ce tournant. Nous aborderons donc successivement : les facteurs favorables et les prémices du rapprochement à l’issue de tensions persistantes sur la mise en œuvre de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC – 1990-1997) ; le « tournant » de Saint-Malo, dans le débat sur la question de l’européanisation de la défense à l’époque de nouvelles turbulences dans l’espace balkanique ; la portée de l’événement sur le plan bilatéral, européen et international.

 

 

 

Facteurs favorables et prémices du rapprochement

sur la mise en œuvre de la PESC, 1990-1997

 

La mésentente cordiale : une histoire qui vient de loin…

 

L’histoire des relations franco-britanniques et de leurs discordes dans le domaine de la défense et de la sécurité est un sujet très riche, qui couvre les négociations de l’Entente Cordiale (1904), les controverses de l’entre-deux-guerres sanctionnées par la défaite de juin 1940 et, à l’issue d’une courte période de rapprochement (1946-1949), une longue période de relations incertaines entre les deux nations partenaires et rivales au cours de la Guerre froide[3].

Dès l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les deux partenaires, affaiblis et distancés sur la scène internationale par les « deux grands » vainqueurs de ce conflit, éprouvent la nécessité d’un rapprochement durable au sein d’un système de sécurité. Mais la question des liens transatlantiques est l’objet de désaccords croissants, dès le pacte de Bruxelles de mars 1948 puis à l’issue du traité de Washington instituant l’Alliance atlantique. De l’échec de la Communauté européenne de défense à laquelle Londres refuse d’adhérer à la sortie française du commandement intégré de l’OTAN, puis aux débats sur les questions nucléaires, le constat de l’impossible alliance décrit par Claire Sanderson est aussi défini par la formule de mésentente cordiale[4].

Les mutations géopolitiques de la fin de la décennie des années quatre-vingt à l’aube des années 1990, conduisent, elles, à un réexamen des deux diplomaties et des deux postures dans le grand débat stratégique qui s’ouvre après la chute du mur de Berlin, la recomposition de la carte géopolitique de l’Europe centrale et orientale et, enfin, l’implosion de l’URSS. Un examen critique fondé sur certaines sources déclassifiées montrent quelques convergences, mais les divergences semblent l’emporter dans la première période de « post-Guerre froide ».

 

Convergences et divergences politico-stratégiques

entre Paris et Londres, 1990-1997

 

Les années 1990-1997 coïncident avec les très grandes mutations qui, de l’unification allemande aux changements à l’Est et à l’implosion de l’URSS, provoquent un « grand retournement » et exigent de repenser l’architecture de la défense de l’Europe.

Par ailleurs, à la périphérie de l’Union en voie d’élargissement, les événements du Moyen-Orient (guerre du Golfe) et dans l’espace balkanique, obligent les partenaires européens à réagir. Quelles seront les réactions françaises et britanniques ? Si certaines convergences apparaissent les divergences paraissent l’emporter. Or, c’est à cette période que s’élaborent deux traités, ceux de Maastricht (signé en février 1992) et d’Amsterdam (signé en octobre 1997). Ces tensions paraissent mal augurer de l’évolution des relations bilatérales sur le sujet sensible de la défense et de la sécurité de l’Europe[5].

 

Les années 1990-1992 : âpreté des controverses

sur la sécurité et la défense de l’Europe

 

Dès le 19 avril 1990, dans la perspective de l’unification allemande (officialisée en octobre) on sait que le chancelier allemand Helmut Kohl et le président de la République française François Mitterrand, avaient envoyé un courrier explicite demandant que la future conférence intergouvernementale (CIG) examine la question fondamentale de l’union politique et de l’action extérieure des communautés, dans le cadre du futur traité de l’Union[6].

À cette date, la position britannique était fort éloignée de celle des deux partenaires allemand et français puisque le gouvernement de Margaret Thatcher n’était pas favorable à la proposition franco-allemande et préparait avec l’Italie, pour les douze États membres, une initiative alternative orientée vers la seule Union économique et monétaire[7].

Pour le chef de l’État français, en accord avec ses conseillers, notamment Élisabeth Guigou, le développement d’une Europe politique qui aurait à traiter des questions de politique extérieure et de défense était une nécessité conjoncturelle face à la nouvelle donne internationale. En effet, le développement d’une Europe politique permettrait, selon Paris, d’encadrer l’Allemagne réunifiée et pérenniserait les liens de sécurité européens longtemps assurés par le monde soviétique.

La convocation de cette conférence intergouvernementale jugée « inutile » par le Premier ministre du Royaume-Uni qui craignait l’évolution vers une Europe « toujours plus intégrée » fut néanmoins décidée lors du Conseil européen de Dublin des 25 et 26 juin 1990, en dépit de l’opposition de principe du Royaume-Uni. Margaret Thatcher craignait que Bonn ne devienne le partenaire privilégié des États-Unis au détriment de Londres[8]. Afin de conserver la « relation spéciale » du Royaume-Uni avec Washington, elle comptait ainsi limiter le développement d’une Europe politique et d’une Europe de la défense, et, au contraire, œuvrer au sein de l’OTAN, loin de la perspective souhaitée par François Mitterrand. Le gouvernement britannique considérait que les questions de défense devaient rester du strict ressort de l’Alliance, au sein de laquelle les Britanniques, membres à part entière de l’OTAN, disposaient d’un poids non négligeable.

C’est à la lumière de ces divergences que l’on peut interpréter les tensions qui se manifestent plus tard, à l’automne 1991, lors de la préparation du traité de Maastricht[9].

Une certaine évolution se manifesta, cependant, dès le début de l’automne 1991. Sous la présidence néerlandaise, l’approche des Pays-Bas, influencée par la Commission et en particulier par Jacques Delors, son président, favorisait surtout la logique fédérale. Or, la France et Royaume-Uni n’étaient pas favorables à la « communautarisation » de la politique étrangère et de défense[10].

Cette convergence devait permettre de trouver un terrain de compromis qui s’esquissait en novembre 1991, peu de temps avant le sommet de l’Alliance atlantique à Rome (7-8 novembre 1991), qui adopta le nouveau concept stratégique de l’Alliance. La lettre de François Mitterrand à John Major traduit son nouvel état d’esprit : « Il doit y avoir un lien direct entre l’union politique et l’union de l’Europe occidentale (UEO), une étroite coopération »[11].

Il est évident que l’ensemble de cette démarche reste progressif et que l’avancée vers une défense commune se fera par étapes. Il n’en demeure pas moins que cette perspective doit être introduite par le traité et ses modalités de mise en œuvre, prévues.

La présidence française avait réussi à établir des contacts avec l’administration Bush pour convaincre le président des États-Unis (Georges Bush) de la volonté de Paris de conforter l’OTAN, l’UEO assurant une identité européenne de défense complémentaire et non concurrente de l’Alliance.

Les deux années suivantes sont marquées par les débats sur le nouveau traité, le futur traité d’Amsterdam débattu par les chefs d’État et de gouvernement relatif à une Union élargie à quinze.

La parution, le 12 mars 1996, du Livre blanc de John Major sur la CIG,  A Partnership of Nations : the British Approach in the EU Intergovernmental Conference 1996, montre bien le maintien de la position britannique défavorable à tout développement intégrationniste de l’UE sur le plan diplomatique et militaire de l’Union et fervent défenseur de l’OTAN, lieu privilégié de prise de décision et de consultation multilatérale[12].

Le traité d’Amsterdam, signé le 2 octobre 1997, maintient ce principe mais, dans le traité sur l’Union européenne révisé, l’aménagement du deuxième pilier ouvre des possibilités d’action élargie. La capacité d’action de l’Union européenne est renforcée par le fait que les États s’entendent sur la possibilité de prendre plus de décisions à la majorité qualifiée et par la création de stratégies communes.

Le principe de l’abstention constructive constitue une avancée. Enfin, la création d’un Haut représentant et l’intégration des missions de Petersberg (distinguant les différentes missions confiées aux forces européennes) constituent de réels progrès. Depuis mai 1997, notons-le, l’arrivée de Tony Blair a favorisé les ultimes négociations au sein de la conférence intergouvernementale[13].

Si la question du renforcement des liens entre l’UEO et l’UE progressait peu, la question du renforcement des liens UEO-OTAN était clairement posée. Les expériences communes des Français et des Britanniques, à l’épreuve du feu au cours de la guerre du Golfe (en 1991) et sur le terrain en ex-Yougoslavie (à une période où l’Allemagne était entravée par un statut juridique de la Bundeswehr lui interdisant une intervention militaire hors zone), devaient conduire à un premier rapprochement franco-britannique sur la coopération UEO/OTAN.

Lors du sommet de l’Alliance à Bruxelles, les 10 et 11 janvier 1994, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union confiaient au Conseil de l’Atlantique Nord le soin de mettre au point, en concertation avec l’UEO, le concept d’européanisation de l’Alliance.

La création de groupes de forces interarmées multinationales (GFIM) fut la principale innovation progressivement mise au point entre le sommet de Bruxelles (1994) et celui de Berlin (2-3 juin 1996) qui reconnaissait officiellement l’Identité européenne de sécurité et de défense (IESD). C’était, sous la présidence de François Mitterrand, depuis mai 1995, une évolution importante de la posture française[14].

 

De 1992 à 1997, la difficile mise en œuvre

de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC)

 

Dès 1991, un désaccord très important avait vu le jour au sein de la Communauté des Douze, au moment où les conflits en ex-Yougoslavie suscitaient des réactions divergentes. La mise en œuvre de la PESC pouvait-elle permettre de trouver des positions communes ?

La plus-value attendue de la transformation de la coopération politique européenne ne fut pas initialement évidente. La seule réalisation concrète fut la mise en place du plan de stabilité pour l’Europe, lancé par le chef de gouvernement français, Edouard Balladur, en avril 1993. Ce plan s’adressait aux États d’Europe centrale et orientale, et visait à promouvoir des accords de bon voisinage. Il préparait aussi la perspective, même lointaine, d’une entrée possible dans l’Union. Quelques mois plus tard, à Copenhague, en juin 1993, les Douze se penchaient sur la question des conditions d’accès à l’Union pour les États d’Europe centrale et orientale. C’est alors qu’étaient définis les fameux critères de « conditionnalité »[15]. Mais, globalement, le fonctionnement de la PESC paraissait encore entravé.

En matière de sécurité et de défense, les dispositions du traité de Maastricht étaient bien un compromis. Si la communautarisation était renforcée au terme des différents articles qui traitaient de l’Union économique et monétaire, l’Union politique se donnait pour objectif « d’affirmer son identité sur la scène internationale, notamment par la mise en œuvre d’une politique étrangère et de sécurité commune intégrant, à terme, la définition d’une politique commune de défense ». L’UEO était appelée à jouer un rôle essentiel dans ce processus de coopération européenne en matière de défense. L’Union de l’Europe occidentale devait être développée en tant que composante de défense de l’Union européenne et comme moyen de renforcer le pilier européen de l’Alliance atlantique[16].

La création d’une cellule de planification de l’UEO et le transfert du siège de l’organisme de Londres à Bruxelles, devaient favoriser la coopération avec l’OTAN, dont le siège administratif était à Bruxelles et les structures militaires également en Belgique, à Mons pour l’essentiel.

Comme l’écrit Benoît Duffort « Les Français et les Britanniques pouvaient se réjouir mutuellement du fruit des négociations de la Conférence intergouvernementale de 1991 puisque le traité de Maastricht n’avait fermé aucune porte en matière de sécurité et de défense »[17].

 

La déclaration franco-britannique de Saint-Malo et sa portée

sur le plan bilatéral et international, 1998-2000

 

La présidence britannique de l’Union (1er semestre 1998)

et les débuts de la rencontre de Saint-Malo (automne 1998)

 

Dès les premiers mois de la présidence britannique, le gouvernement du Royaume-Uni avait annoncé, parmi les six priorités de la présidence britannique, sa volonté « d’apporter la preuve que l’Europe peut œuvrer avec succès commun une force efficace dans ses relations avec le reste du monde »[18].

Le ministre de la Défense britannique, Georges Robertson, confiait à Robert Cooper (Haut fonctionnaire au Foreign Office) un rapport en vue d’évaluer l’avenir potentiel du Royaume-Uni en Europe. L’une des conclusions établissait la nécessité de développer une capacité européenne afin de permettre aux États européens de bâtir une capacité de défense de l’Union européenne au sein de l’OTAN. Ces orientations furent précisées devant les commissions parlementaires britanniques à l’automne 1998.

Au mois d’octobre 1998, lors du sommet informel de Portschach en Autriche, la nouvelle posture britannique à l’égard de l’architecture européenne de défense était apparue et elle fut confirmée un peu plus tard, à Vienne, le 4 novembre 1998, avant d’être officiellement débattue à Londres, le 11 novembre 1998, à la Chambre des Communes.

Selon Benoît Duffort, face à des députés conservateurs dubitatifs, le sous-secrétaire d’État à la Défense déclara que le gouvernement britannique était désormais favorable à la mise en œuvre « d’une capacité de défense efficace afin que l’Union européenne soit capable de parler avec autorité et de manière décisive »[19].

À l’arrière-plan, le gouvernement britannique prenait en compte la montée des tensions au Kosovo, dans les Balkans, et les demandes croissantes de l’administration américaine, sous Bill Clinton, favorables à un partage du fardeau financier et à un engagement militaire et financier croissant des États européens. Le 13 novembre à Edimbourg, Tony Blair affirmait la volonté de développer l’aptitude de l’Union européenne « à agir seule dans les circonstances où, pour quelque raison que ce soit, les États-Unis ne peuvent pas ou ne veulent pas participer »[20].

Du côté français ce point de vue était exprimé dès la parution du Livre blanc sur la défense, publié en 1994, et avait été confirmé à l’occasion du débat sur la professionnalisation des armées par Jacques Chirac, qui souhaitait doter la France d’une force de protection lui permettant d’intervenir sur la scène internationale. C’était, en fait, une réforme ambitieuse qui suscitait au départ de nombreuses réserves dans l’opposition socialiste, mais qui fut bien intégrée plus tard, par le gouvernement Jospin. Cette réforme avait le mérite de favoriser la coopération bilatérale entre deux armées dont les formats étaient plus comparables[21].

 

La déclaration franco-britannique de Saint-Malo, 4 décembre 1998

 

La rencontre eut lieu en présence de Tony Blair pour le Royaume-Uni, de Jacques Chirac et Lionel Jospin pour la France, dans la petite cité fortifiée aux portes de la Bretagne. Dans la déclaration de Saint-Malo, les représentants des deux États se déclarent favorables à l’achèvement « de la mise en œuvre complète et rapide de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) » afin que l’Union puisse « être en mesure de jouer son rôle sur la scène internationale ». Ils en appellent à la « responsabilité du Conseil européen de décider le développement progressif d’une politique de défense commune dans le cadre de la PESC » et réaffirment « son nécessaire caractère intergouvernemental »[22].

Le second paragraphe est sans doute le plus important. Il précise que l’Union doit avoir « une capacité autonome d’action, appuyée sur des forces militaires crédibles avec les moyens de les utiliser, en étant prête à le faire afin de répondre aux crises internationales » en vue de contribuer à « la validité d’une Alliance atlantique rénovée qui constitue le fondement de la défense collective de ses membres ».

On soulignera l’importance de la formule « capacité autonome d’action », le texte précisant, un peu plus loin, que l’Union européenne devra pouvoir recourir à des moyens militaires adaptés (moyens européens pré-identifiés au sein du pilier européen de l’OTAN, moyens nationaux et multinationaux extérieurs au cadre de l’OTAN), les premiers correspondant bien sûr aux forces GFIM (présentées plus haut)[23].

Les participants appelaient clairement au renforcement des forces armées européennes qui devaient être capables de faire face rapidement aux nouveaux risques, en s’appuyant sur une « base industrielle et technologique de défense compétitive et forte »[24].

 

En défendant cette nouvelle ligne, le gouvernement travailliste de Tony Blair était conscient des difficultés de sa mise en œuvre. Mais les récents développements de la situation à la périphérie de l’Europe, notamment en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et dans la région du Kosovo, appelaient une réponse globale aux nombreux défis des dernières années du xxe siècle.

 

L’évolution du statut constitutionnel de la Bundeswehr depuis la décision de la Cour de Karlsruhe, permettait désormais de compter sur le soutien de Bonn. Par ailleurs, la survie de l’OTAN dépendait, dans une large mesure, du maintien de l’inter-opérabilité des forces européennes avec celles des États-Unis. Le « tournant » de Saint-Malo s’inscrivait bien dans une logique pertinente partagée par Français et Britanniques. La portée de cette déclaration était importante et perçue par Tony Blair lui-même, nous l’avons dit, comme un « accord historique »[25].

 

La portée du sommet de Saint-Malo :

du plan bilatéral au plan européen

 

Dès les lendemains de la déclaration une controverse franco-britannique s’ouvrait sur plusieurs points.

La première pomme de discorde résidait dans le sens du mot « autonome » qui n’était pas le même en France et en Grande-Bretagne. Selon certains témoignages, cette mention d’autonomie concernant la capacité d’action européenne aurait été obtenue « à l’arraché » par les négociateurs français aux Britanniques, qui n’auraient pas mesuré toute la portée de ce concept pour les Français[26].

 

Par ailleurs, la question de la place de l’UEO posait aussi des problèmes, puisque le texte n’en parlait pas, mais que le traité d’Amsterdam avait évoqué son effacement progressif au profit de l’Union européenne. S’agissant de la fusion attendue de l’UEO et de l’UE, aucune décision n’était prise dans l’immédiat. L’échéance du processus était fixée à la fin de l’an 2000, les Français souhaitant retarder le processus et les Britanniques l’accélérer. Mais la question allait bientôt prendre une dimension internationale.

 

Après la déclaration de Saint-Malo : tensions avec les États-Unis

et impact de la crise du Kosovo (mars-juin 1999)

 

Selon Jolyon Howorth « la logique de Saint-Malo porta immédiatement en elle les germes des tensions entre l’Europe et les États-Unis ». Le secrétaire d’État américain, Madeleine Albright, évoqua les risques d’un processus qui pourrait aboutir à un découplage euro-américain, ébauchant une doctrine qui allait devenir celle « des trois D » : pas de découplage entre Europe et États-Unis, pas de duplication des structures et des moyens, et enfin, pas de discrimination à l’égard des autres États membres de l’OTAN et non membres de l’UE.

Il s’agissait donc, pour les Européens, de trouver une voie médiane alors qu’ils devaient, sous présidence allemande, examiner la poursuite de la réflexion sur l’élaboration d’une politique européenne de sécurité et de défense.

Alors que les États-Unis préparaient le cinquantième anniversaire de la création de l’Alliance atlantique (incluant l’élargissement de l’OTAN à trois États d’Europe centrale et orientale), la crise qui va éclater au Kosovo, dès mars 1999, provoquera une véritable prise de conscience chez les Européens, des limites de leurs capacités d’action communes. En effet, la première puissance engagée dans l’intervention sera l’État américain qui, sans l’avis préalable de l’ONU, organisera une intervention ad hoc avec le concours de l’OTAN et le soutien militaire de la France et du Royaume-Uni. Cette crise du Kosovo, qui donnait à l’OTAN un rôle de premier plan, allait servir de détonateur à une politique plus ambitieuse au terme de débats très animés à la conférence de Cologne en juin 1999. Conférence où les Allemands réussissent à programmer un agenda au terme duquel, à Helsinki, en décembre suivant, naîtra une nouvelle architecture européenne de sécurité associée à un concept plus opérationnel de la politique européenne commune en matière de sécurité et de défense[27].

Le 25 novembre 1999, près d’un an après le sommet de Saint-Malo, Tony Blair, Jacques Chirac et Lionel Jospin se rencontrent à Londres, où ils adoptent deux textes, l’un sur l’Europe sociale, l’autre sur l’Europe de la défense. Il s’agit de poursuivre leur coopération stratégique pour créer une défense européenne dans le cadre de l’OTAN. Les membres de l’UE mettent en commun leurs troupes pour réaliser un véritable corps européen de défense capable d’intervenir sans commandement de l’OTAN ou avec des moyens stratégiques prêtés par l’alliance sans que celle-ci intervienne en propre[28].

Ainsi se confirme l’engagement britannique avant l’importante conférence d’Helsinki qui valide les orientations de Cologne de juin 1999.

Tandis que la nomination de l’espagnol Javier Solana, comme secrétaire général et Haut représentant, donne un visage à l’Europe de la défense, on constate qu’un rééquilibrage a eu lieu : si l’axe franco-allemand reste solide, les relations entre Paris et Londres et Paris et Bonn sont entrées dans une ère nouvelle [29].

 

À l’aube du nouveau siècle et du nouveau millénaire, l’horizon stratégique européen paraît s’éclaircir. Peut-on considérer que la déclaration de Saint-Malo constitue un tournant pour les deux protagonistes, engagés sur la trajectoire d’une coopération accrue en matière de défense, dans la perspective de l’édification d’une Europe de la défense ?

Si le 4 décembre 1998 marque réellement une étape importante et un infléchissement notable de la politique britannique en accord avec les orientations stratégiques françaises, il ne s’agit pas toutefois d’une césure brutale. Notre étude a montré les prémices de cette évolution et elle s’achève sur certaines incertitudes. Les déceptions enregistrées un an plus tard à Nice, sous présidence française, montrent que l’élaboration d’une authentique Europe de la défense dépend de nombreux facteurs et s’inscrit dans une perspective à long terme[30].



[2]    Cf. la thèse de Benoît Duffort, « Les politiques de défense française et britannique face à l’émergence de la politique européenne de sécurité et de défense », sous la direction d’Élisabeth du Réau, Paris III-Sorbonne Nouvelle, mai 2009, 959 p. Voir aussi Julian Lindley-French, « Jeux de pouvoir : un point de vue britannique sur la politique étrangère française », La revue internationale et stratégique, n° 45, printemps 2002.

 

[3]    Anne Deighton, Western European Union, 1954-1997, Defence, Security, Integration, Oxford/ Reading, EIRU, 1997.

[4]    Claire Sanderson, L’impossible alliance ? France, Grande-Bretagne et défense de l’Europe (1945-1958), Paris, Publications de la Sorbonne, 2003.

[5]    Willem van Eeckelen, Debating European Security, 1948-1998, La Haye, SDU Publishers, 1998.

[6]    Message de François Mitterrand et Helmut Kohl à Charles Haughey, Archives nationales, CARAN, AN 5AG(4) 7009. Ce message est à rapprocher d’une note d’Elisabeth Guigou, dans les mêmes fonds, datée du 23 mars 1990.

[7]    Margaret Thatcher, 10, Downing Street : mémoires, (version française), Paris, Albin Michel, 1993, p. 655.

[8]    Margaret Thatcher, op. cit., p. 666.

[9]    Frédéric Bozo, Mitterrand, la fin de la Guerre froide et l’unification allemande de Yalta à Maastricht, Paris, Odile Jacob, 2005.

[10]   Françoise de la Serre et Helen Wallace, « Les relations franco-britanniques dans l’Europe de l’après-Guerre froide », Études du CERI, n° 1, avril 1995.

[11]   Archives Nationales, AG15(4) CDM 45. TD Diplomatie. Le Président à John Major, 5 novembre 1991.

[12]   Pauline Schnapper, La Grande-Bretagne et l’Europe, le grand malentendu, Paris, Presses de Sciences-Po, 2000.

[13]   Ibid.

[14]   Jean Klein, Patrice Buffotot, Nicole Vilboux (dir.), Vers une politique européenne de sécurité et de défense, actes du colloque organisé les 15-16 juin 2001 par le Centre de relations internationales et de stratégie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec le concours de l'Institut des hautes études de défense nationale et du ministère des Affaires étrangères, Paris, Economica, 2003.

[15]   Élisabeth du Réau, L’idée d’Europe au xxe siècle, Bruxelles, Complexe, 2008 (3e éd.), p. 304-330.

[16]   Élisabeth du Réau, op. cit.

[17]   Benoît Duffort, « Les politiques de défense française… », op. cit., p. 236 [se reporter à la note 2 pour la référence intégrale].

[18]   Daniel Colard, « Le couple Paris-Londres : un partenariat original mais ambigu », Défense nationale, n° 4, avril 1998, p. 215-222.

[19]   Voir la thèse de Benoît Duffort (cf. note 2), qui a consulté les débats de la Chambre des Communes et les différents rapports parlementaires. « Research Paper » 00/20, 21 février 2000, présenté par Marc Oaks.

[20]   Ibid., p. 504-505.

[21]   Nicole Gnesotto, « France-OTAN-Europe : la difficile conjugaison des contraires », La France et sa défense, Paris, La Documentation Française, coll. « Les Cahiers français », n° 283, octobre-décembre 1997, p. 42-49.

[22]   Pour la version française de la « déclaration », voir le site [consulté le 23 juillet 2009] : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/europe-defense/declaration-saintmalo.shtml

[23]   La version définitive du texte avait été rédigée le 3 décembre au soir, par les directeurs politiques des deux ministères des Affaires étrangères, Gérard Erreira et John Parry.

[24]   Parmi les auteurs les mieux informés on citera, du côté britannique, Jolyon Howorth, « L’intégration européenne et la défense : l’ultime défi ? », Cahiers de Chaillot, n° 43, novembre 2000. En ligne sur le site [consulté le 23 juillet 2009] :

http://www.iss.europa.eu/index.php?id=18&no_cache=1&L=1&tx_ttnews[pointer]=22&tx_ttnews[tt_news]=280&tx_ttnews[backPid]=185&cHash=257399a3f7

[25]   Voir aussi l’abondante documentation disponible à Paris au siège de L’Union de l’Europe occidentale (UEO), à la bibliothèque du site de Chaillot (avenue du Président Wilson, Paris).

[26]   Témoignage du général de division Hervé de Parseval, cité par Benoît Duffort dans sa thèse. Voir aussi Bastien Nivet, « Le Royaume-Uni, la France et la PESD : entre co-leadership volontariste et ambiguïté cordiale », Les champs de Mars, n° 37, 2004.

[27]   Jean Klein et al., Vers une politique européenne.., op. cit., p. 16-18.

[28]   Sir Timothy Garden, « Has Blair lost the Plot on European Defence », 25 novembre 1999. En ligne sur le site [consulté le 23 juillet 2009] : http://www.tgarden.demon.co.uk/writings/articles/1999/9912source.html

[29]   Hans Stark, « Paris, Berlin et Londres : vers l’émergence d’un directoire européen », Politique étrangère, vol. 67, n° 4, 2002, p. 967-982.

[30]   Témoignage de l’amiral Combarieu, actuellement expert auprès de l’UEO, interrogé à Paris, en mai 2009.