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Ségolène Plyer, Les Allemands des Sudètes et l’Allemagne : mutations de l’identité de groupe. L’exemple de Braunau/Broumov

Les Allemands des Sudètes et l’Allemagne : mutations de l’identité de groupe. L’exemple de Braunau/Broumov

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

Ségolène Plyer

 

 

Au xxe siècle, les Allemands des Sudètes, minorité germanophone d’Europe centrale d’environ trois millions de personnes, se sont offerts comme prétexte à Hitler pour démembrer la Tchécoslovaquie où ils vivaient. Puis ils ont été quasiment tous expulsés de leur pays à la fin de la Seconde Guerre mondiale vers les zones d’occupation américaine et soviétique, avant de former des mouvements politiques dont les revendications (droit au retour, indemnisation des torts subis) ressurgissent périodiquement. Parti pour être une étude migratoire, mon projet de recherche sur les Allemands des Sudètes s’est élargi pour devenir une analyse du phénomène protéiforme que sont les mutations des identités collectives. En effet, ma thèse met en question l’apparente homogénéité du groupe : vu les vicissitudes puis la dispersion qu’il a connues, comment est-il possible de parler d’un seul groupe sudète ? Pourquoi, d’ailleurs, s’est-il constitué ? Comment ses membres se sont-ils intégrés aux deux États allemands de 1949 dont les idéologies étaient antagonistes ? L’attachement des Allemands des Sudètes à l’Allemagne, alors qu’ils vivaient hors de ses frontières, élément de stabilité le plus évident de cette histoire heurtée a été pris comme fil rouge de ma thèse[1].

Sources

 

Celle-ci ne s’est pas faite à partir de sources centrales : par définition, ces dernières sont nationales et n’auraient pas permis de passer facilement d’un État à un autre, alors qu’au cours du xxe siècle, les Sudètes ont connu plusieurs formes d’État[2]. Le seul invariant, c’était les gens eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de mener des interviews semi-directrices, afin de recueillir, pendant des entretiens assez longs (de deux à cinq heures ou plus) les récits de vie d’anciens Allemands des Sudètes. Après une phase exploratoire dans l’ex-Allemagne de l’Est, je me suis concentrée sur le cas des anciens habitants d’une localité à l’est de la Bohême et des villages qui l’entouraient, dispersés entre l’Est et l’Ouest après 1945 : Braunau en allemand, Broumov en tchèque. Le milieu était typiquement provincial, peu industriel mais pas trop rural, donc assez représentatif des territoires peuplés par des germanophones avant l’expulsion. Aujourd’hui encore, ses anciens habitants sont nombreux à se rencontrer par l’intermédiaire de groupes de sociabilité, de meetings bisannuels et d’un bulletin de liaison. Cet attachement au passé, remarquable par rapport aux autres expulsés sudètes, rendait ce cas particulièrement adapté à ma recherche sur les identités collectives. Je me suis donc efforcée de reconstituer la formulation d’une identité sudète, puis sa conservation au cours du xxe siècle en passant sans cesse d’une échelle d’analyse générale à l’échelle locale qu’était Braunau. Cette démarche n’a pas été mon seul emprunt à la micro-histoire : les réflexions de méthode sur les petits échantillons m’ont été aussi fort utiles, et afin de valider les résultats de mes recherches, j’ai constamment reporté mes hypothèses à des corpus plus larges (archives tchèques et allemandes), et aux nombreux travaux portant sur les minorités germanophones d’Europe centrale.

 

Bref état de la recherche et de ses enjeux

 

Curieusement, ces derniers ne s’étaient pas penchés sur la dimension locale du thème et ne se sont pas posé la question, en entrant plus profondément dans les mentalités, de savoir comment les gens ont donné du sens à leurs actions, parfois si contradictoires. En revanche, depuis l’ouverture des archives au début des années quatre-vingt-dix, les fonds est-allemands et tchèques ont fait l’objet de travaux qui permettent aujourd’hui de bien connaître la RDA et de mieux comprendre l’évolution de la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, notamment dans son rapport avec les importantes minorités (allemande et hongroise) qui vivaient sur son territoire. D’autres domaines proches, comme les expulsions de populations pratiquées par les nazis puis les gouvernements centre-européens, ont fait aussi l’objet d’un défrichement considérable. Le cadre de ma recherche s’est donc précisé alors que j’avais déjà commencé mes travaux, m’obligeant d’ailleurs à les réorienter plusieurs fois.

Cette littérature secondaire est, pour l’essentiel, en allemand. Non seulement ce thème intéresse plus outre-Rhin qu’en Europe occidentale où il est très peu connu, mais il revêt encore une certaine importance politique due au nombre d’anciens expulsés qui vivent en Allemagne. Entre 1945 et 1949, ils avaient été environ douze millions à fuir l’Europe centrale, orientale et balkanique pour les zones d’occupation allemandes (et, dans une faible mesure, pour l’Autriche et l’outre-mer). Alors qu’en RDA, ils avaient dû garder le silence sur leur origine, les expulsés ont constitué une force politique non négligeable en RFA. Jusqu’à l’Ostpolitik de Willy Brandt, leur présence fut l’un des facteurs majeurs qui a retardé le rapprochement entre l’Allemagne de l’Ouest et ses voisins « expulseurs », Pologne et Tchécoslovaquie. Aujourd’hui, l’influence des expulsés sur la politique allemande est très réduite mais elle n’est pas négligeable. Étroitement liée à la CSU (aile bavaroise du parti chrétien-démocrate), la principale organisation des Allemands des Sudètes, la Sudetendeutsche Landsmannschaft (Association des compatriotes sudètes ou SL) conserve une visibilité publique qui a, par exemple, abouti à une campagne européenne contre l’entrée de la République tchèque dans l’Union européenne en 2004 si Prague n’indemnisait pas avant les victimes de l’expulsion ; cette question est cependant considérée comme réglée par les deux gouvernements, puisque la décision d’expulser avait été validée par les grandes puissances en 1945 et que les possessions des partants ont été abandonnées à la Tchécoslovaquie comme dommages de guerre. Au niveau local, en revanche, la SL peut contribuer au rapprochement germano-tchèque : c’est le cas pour l’Association des anciens habitants de Braunau, membre de la SL, qui a mis en place un partenariat actif entre Broumov et la Bavière.

 

Ces enjeux politiques expliquent que, dès 1990, les gouvernements allemand, polonais et tchécoslovaque aient fondé des commissions mixtes d’historiens chargés de faire la lumière sur les moments les plus sombres de leurs relations communes. Complétées par les programmes de recherche de plusieurs universités, ces commissions ont permis la diffusion rapide de la recherche la plus récente ; ce qui fait, par exemple, que presque tous les ouvrages tchèques importants ont été traduits en allemand.

 

 

Résultats

 

Cette recherche s’articule autour de trois axes : la construction d’un sentiment d’attachement collectif au « pays de Braunau » (Braunauer Ländchen) ; puis ce qui, dans ce sentiment, a donné prise à la superposition d’une autre appartenance de groupe, l’identité sudète élaborée au sein de l’ensemble des germanophones dans l’entre-deux-guerres ; enfin, les « bricolages identitaires » personnels des personnes interviewées, nées Sudètes puis expulsées vers l’est ou l’ouest de l’Allemagne.

Un acteur majeur pour comprendre le sentiment d’appartenance au « pays de Braunau » est l’action de l’abbaye bénédictine qui en a été le seigneur. De la fin du Moyen Âge jusqu’au xviiie siècle, Braunau possède un rayonnement important : c’est l’une des abbayes les plus puissantes du royaume de Bohême et les prélats qui la dirigent jouent, à plusieurs occasions, un rôle politique de premier plan. Pendant la Contre-Réforme notamment, l’abbaye a renforcé l’encadrement paroissial et lancé un programme architectural remarquable qui a permis de diffuser les canons baroques du monastère aux églises et aux monuments de village. À la fin du xixe siècle, ce sont des érudits de l’abbaye qui donnent les premières monographies historiques sur la région et qui, pleinement inscrits dans l’historiographie nationaliste de l’époque, la présentent comme une communauté unie, isolée depuis son défrichement au xiiie siècle par des immigrants allemands.

Excentrée depuis la cession de la Silésie à Frédéric II au xviiie siècle, loin des gisements de charbon du nord de la Bohême, Braunau connaît un développement industriel assez modeste. La main-d’œuvre locale suffit amplement et, jusqu’à la naissance de la Tchécoslovaquie en 1918, on enregistre peu d’installations de tchécophones dans la région. Cette absence des Tchèques dans la politique locale permet de prendre conscience d’un phénomène que les affrontements nationalistes entre Allemands et Tchèques, croissants depuis les années 1860 et aigus dans les années 1890, tendent à recouvrir lorsqu’on considère les Sudètes dans leur globalité : celui entre les partis « marxistes » et les partis « non-marxistes », qui devient évident en 1907, à l’introduction du suffrage universel masculin. Après la Première Guerre mondiale, ce véritable clivage pèse lourdement sur la vie publique et s’ajoute aux difficiles relations entre germanophones et tchécophones qu’il tend – c’est l’hypothèse que nous formons – à charger d’une nouvelle interprétation, la gauche étant de plus en plus marginalisée, à la fois politiquement et identitairement, sans doute à cause de l’hostilité à l’URSS partagée par un grand nombre de germanophones, notamment ceux qui ont été prisonniers en Russie pendant la Première Guerre mondiale, et du sentiment d’appartenance à une communauté allemande considérée comme menacée. La crise économique des années trente, qui frappe les régions germanophones de plein fouet parce que leurs industries travaillent beaucoup pour l’exportation, entraîne ainsi une radicalisation de la population vers l’extrême-droite et non vers l’extrême-gauche, au contraire des régions tchécophones touchées elles aussi par la crise. Même si elle n’en est pas la seule cause, cette radicalisation facilite l’orientation d’une grande partie de la population vers l’Allemagne hitlérienne.

À partir d’octobre 1938 et de l’annexion au Troisième Reich, les Sudètes se retrouvent allemands. L’objet des quatre chapitres qui traitent cette partie du sujet – le cœur de ma thèse – est d’étudier comment certains ont maintenu une identité particulière et comment cette dernière s’est combinée avec de nouvelles appartenances, ou a été supplantée par elles.

Le chapitre cinq porte sur la Seconde Guerre mondiale dans le pays de Braunau. Braunau a pleinement fait partie de l’effort de guerre du Reich : les hommes sont partis au front, et une main-d’œuvre plus ou moins volontaire, venue des quatre coins des territoires occupés, est arrivée pour les remplacer, avant que ne s’ouvre en 1944 une annexe du camp de concentration de Groß-Rosen (Silésie) dans une usine de munition. Rien de plus banal dans l’Allemagne des années quarante, si ce n’est que cet aspect de l’histoire des Sudètes est très peu connu : il reste encore beaucoup à faire pour connaître le rôle des Allemands des Sudètes dans le Reich et les souvenirs des anciens habitants sont quasiment muets à ce sujet. L’expulsion dont ils ont été victimes entre 1945 et 1949, châtiment collectif pour la période nazie mais indifférencié et donc en partie injuste, a supplanté la réalité de la participation à l’appareil de guerre et d’extermination du Reich.

Les chapitres suivants sont centrés autour des interviews. Il s’agit de comprendre comment les expulsés sudètes ont été transformés en bons (ou moins bons) citoyens ouest et est-allemands. Nonobstant toutes les difficultés liées à la constitution d’un échantillon valable, il est tout d’abord possible de conclure à la forte ressemblance des processus d’intégration à l’Est et à l’Ouest – une conclusion à laquelle, faute d’archives à l’Est, il est quasiment impossible d’arriver par des moyens historiques classiques. Ensuite, les interviews ont permis de relever les différents processus (recouvrement total, sélection, oubli de certains faits et mise en avant d’autres) par lequel les sentiments d’appartenance se sont recomposés, généralement pour aboutir à une adhésion – plus ou moins forte – au pays d’accueil. Contrairement à l’idée répandue en Allemagne selon laquelle les expulsés à l’Est se différenciaient de leurs homologues de l’Ouest par le silence auquel ils étaient tenus sur leur origine, les récits de vie ont montré que les deux groupes se taisaient ou parlaient d’eux dans des situations comparables : silence dans ce qui était considéré comme la vie publique, parole dans l’intimité. En revanche, les frontières entre vie publique et intimité ont varié dans les deux États, et selon l’époque évoquée. Ce résultat aurait pu être obtenu, sans doute, avec d’autres expulsés que les Sudètes et d’autres Sudètes que les anciens habitants de Braunau (d’ailleurs, une partie des interviews a été réalisée avec des Sudètes de l’Est qui étaient nés ailleurs). En revanche, la connaissance de l’arrière-plan historique et le recoupement des témoignages (puisque j’ai interrogé, entre autres, vingt-deux personnes du même village) a permis de tirer des conclusions plus solides sur les parcours de vie à partir d’une origine commune.

Depuis la fin de la Guerre froide, le recollage des différentes mémoires –allemandes et tchèques, ouest et est-allemandes – n’est pas toujours évident. C’est à cela et à la formation d’une mémoire collective parmi les anciens habitants de Braunau que le dernier chapitre est consacré. S’il met en évidence les interrogations sur le passé des témoins interviewés, il souligne aussi l’inégalité de l’accès au savoir et la difficulté, pour beaucoup, d’insérer son expérience personnelle dans un récit historique qui se déroule à une autre échelle que celle de l’expérience vécue. L’association des anciens habitants de Braunau ou Heimatkreis (cercle de la patrie d’origine) se contente, la plupart du temps, de diffuser une vision de l’histoire qui n’a pas changé depuis les années trente – il se trouve encore quelques auteurs pour l’alimenter. En revanche, elle a contribué à multiplier les contacts avec Broumov et ses habitants tchèques.

 

Au contact de cette réalité, les représentations collectives évoluent plus ou moins vite, mais il est indéniable qu’elles évoluent. Désireux de rester écouté par ses membres mais aussi par d’autres concitoyens (au niveau local de sa « ville-marraine » de Forchheim en Bavière, où nombre d’anciens habitants de Braunau se sont installés), le Heimatkreis, qui a de moins en moins les moyens intellectuels de produire ses propres discours, s’ouvre lentement au changement. Le sens du travail que j’ai mené est, finalement, de contribuer à marier l’histoire et la mémoire ; pour rectifier des représentations trompeuses ou trop partielles de l’une, certes, mais aussi pour recueillir dans l’autre la présence d’une vie enfuie, de relations sociales qui n’existent plus, dont les derniers acteurs sont en train de s’effacer de notre présent.



[1]    Thèse de doctorat soutenue le 22 novembre 2007 à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, devant un jury composé de : Elisabeth Ducreux (EHESS), Étienne François, Robert Frank et Antoine Marès (Paris I), Jean Solchany (Lyon II) et Jakob Vogel (Université de Cologne).

[2]    « Nous avons connu sept régimes politiques différents », de la monarchie austro-hongroise à l’Allemagne réunifiée, m’ont affirmé mes témoins est-allemands les plus âgés ou, pour reprendre les propos d’un Allemand de l’Ouest, « vous vous rendez compte que mon père a connu cinq monnaies dans sa vie ! ».