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Lucie Hémeury, Le polo argentin, 1919-1939 : entre le gaucho et le gentleman sportif

Le polo argentin, 1919-1939 : entre le gaucho et le gentleman sportif

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

Lucie Hémeury*

 

 

Le polo est un jeu d’origine très ancienne, pratiqué en Asie, de la Perse à la Chine en passant par l’Inde, depuis 2500 av. J.-C. Il est devenu un sport moderne à la fin du xixe siècle, après avoir été découvert par des membres de l’armée britannique en Inde dans les années 1850[1]. Ce sont ces derniers qui l’ont introduit en Europe. Le dynamisme de l’immigration britannique au cours de la seconde moitié du xixe siècle explique la rapidité de la diffusion en Argentine de cette pratique sportive, dont la présence est attestée sur les rives du Río de la Plata dès les années 1870[2]. Ce n’est évidemment pas le seul, ni le premier sport apporté par les Britanniques dans ce pays. On peut citer le turf, le cricket, le rugby et, bien sûr, le football, sport de prédilection des Argentins, qu’ils considèrent comme leur sport national. Le cas du polo en Argentine est, en comparaison, assez particulier. Tout d’abord, le polo demeure de nos jours un sport qui regroupe relativement peu de joueurs et d’amateurs et qui fonctionne en circuit fermé. En général peu connu du grand public, il est perçu comme un sport de riches ou d’aristocrates et il est rarement associé à l’Argentine. Pourtant, il est parfois présenté comme l’autre sport national argentin[3], en raison des succès des équipes argentines dans les compétitions internationales de polo depuis les années 1920 et de la qualité des chevaux de polo élevés et dressés en Argentine.

La pratique du polo donne lieu à des discours contradictoires. Il est pour les uns un sport d’élite, peu accessible, réservé à un cercle restreint de membres de la haute société, en contact avec la jet-set, tandis que pour d’autres, il s’inscrit dans les traditions rurales de l’Argentine, marquées par le rapport au cheval et par la figure du gaucho, dont le joueur de polo serait l’héritier. Les origines de ce discours sur le polo se retrouvent dans les années 1919-1939, période-clé à plusieurs titres. Non seulement le milieu du polo argentin parfait son organisation institutionnelle en créant la Asociación Argentina de Polo (AAP) en 1922, mais il peut s’enorgueillir d’une série de victoires dans des compétitions internationales, en particulier au cours des Jeux olympiques de Paris de 1924 et de ceux de Berlin de 1936, où la délégation argentine remporte à chaque fois la médaille d’or[4]. L’impact symbolique de ces victoires n’est pas négligeable, puisque les principaux adversaires des équipes argentines sont les nations de la « vieille Europe » (Grande-Bretagne, France…) ou les États-Unis, c’est-à-dire des pays plus ou moins considérés comme des modèles sur les plans économique, politique ou culturel pour la nation argentine. Encouragés par ces succès, relayés par certains organes de la presse argentins comme La Nación ou le magazine sportif El Gráfico, les joueurs et les dirigeants du milieu du polo affirment tout au long des années 1920-1930 leur volonté de populariser la pratique de ce sport en Argentine et d’en faire un véritable sport national.

À travers l’étude de l’ouvrage El polo en la Argentina[5] et des articles consacrés au polo parus dans El Gráfico, on peut mesurer l’ampleur des efforts déployés pour rattacher la pratique du polo aux traditions argentines et pour tenter d’en faire un sport qui exprimerait « l’âme nationale argentine ». Il s’agit non seulement de gommer l’origine asiatique du jeu mais aussi la présence toujours importante d’immigrés britanniques au sein de ce milieu sportif[6]. Les années 1920-1930 sont également un moment d’interrogation et de réflexion intense en Argentine autour de la question de l’identité nationale. Le discours qui s’élabore au sein du milieu du polo est influencé par les différentes théories énoncées par les intellectuels et propose à son tour une représentation de ce que devrait être el ser nacional argentino[7].

 

Du pato au polo

 

Les gauchos, travailleurs agricoles nomades, circulant à cheval et essentiellement chargés des soins du bétail, ont progressivement disparu au cours du xixe siècle, en raison de la modernisation des campagnes et des exploitations agricoles argentines. La perception de ces habitants de la pampa par les dirigeants politiques et par les intellectuels argentins a profondément évolué au début du xxe siècle et dans les années 1920 et 1930. Jusqu’alors, les estancieros avaient fait en sorte de supprimer le mode de vie des gauchos en les amenant à se sédentariser. À leurs yeux, les gauchos incarnaient l’archaïsme et une forme de barbarie, au sens où l’entendait Sarmiento. Violents, brutaux avec les chevaux, indépendants et imprévisibles en raison de leur liberté de mouvement qui leur permettait de quitter l’estancia et d’aller chercher du travail ailleurs, il semblait nécessaire de les « civiliser ». Les élites économiques et politiques argentines ont donc « écarté des éléments du passé folklorique argentin en faveur des valeurs européennes et des pratiques favorisées par les modernisateurs »[8].

Parmi les éléments de ce passé folklorique qui furent progressivement interdits, on peut noter les jeux traditionnels pratiqués par les gauchos, dont l’un des plus célèbres est le pato, lutte violente entre une troupe de cavaliers pour récupérer un canard vivant. « Discipliner le gaucho, parmi d’autres mesures politiques, passa par l’incorporation des sports et passe-temps britanniques »[9], qui se caractérisent par leurs règles de jeu claires et précises et par un code de conduite qui permet de contrôler la violence au cours de la rencontre. Les sports modernes, dont le polo, sont donc un « symbole des temps nouveaux que l’Argentine vivait et un remplacement efficace des sports équestres traditionnels des gauchos »[10].

 

 

 

Le mythe du gaucho

 

Les trois premières décennies du xxe siècle sont marquées par la revalorisation et l’exaltation de la figure du gaucho, qui devient une référence incontournable en Argentine. Ce mouvement provient notamment des hommes de plume argentins, qui contribuèrent à forger un véritable mythe en faisant du gaucho un personnage littéraire très éloigné de la réalité historique. Parmi les œuvres et les auteurs les plus influents, on peut citer Martín Fierro de José Hernández, publié en 1872 et 1880, La Guerra Gaucha et El Payador de Leopoldo Lugones, parus respectivement en 1905 et 1913 ainsi que le célèbre Don Segundo Sombra écrit par Ricardo Güiraldes en 1926. Ces différents auteurs ont participé à la fixation des traits récurrents de la figure littéraire du gaucho, au point d’en faire un stéréotype. Outre la force physique, le courage, l’indépendance d’esprit, les caractéristiques principales du gaucho vu par les écrivains argentins sont le sens de l’honneur, la fierté, la capacité à se rebeller, d’autant plus forte qu’il est souvent une victime de l’injustice. Cette représentation du gaucho connut un grand succès et permit d’en faire un symbole identitaire qui reste encore vivace dans l’Argentine contemporaine.

Étant donné cette place privilégiée accordée au gaucho dans la perception du passé et dans l’identité nationale, les membres du milieu du polo ont cherché à présenter leur sport comme une pratique permettant de faire revivre les traditions gauchesques. Les petiseros, travailleurs agricoles spécialisés dans le soin et le dressage des chevaux, qui accompagnent les joueurs de polo dans leurs matchs et leurs tournées à l’étranger, sont vêtus du costume traditionnel – pantalon bouffant, bottes de cuir, foulard, chapeau sombre à large bord, gilet sombre. L’un d’entre eux prend la tête du défilé des chevaux qui précède chaque rencontre de polo. Mais surtout les joueurs eux-mêmes sont régulièrement désignés sous le terme de « gauchos modernes » dans des articles de El Gráfico. Le discours élaboré par les joueurs et les amateurs de polo insiste sur les particularités du style de jeu argentin, opposé à celui de leurs adversaires des États-Unis et surtout de Grande-Bretagne, leurs rivaux principaux. Les qualités des joueurs argentins correspondent à celles associées aux gauchos : la force physique, l’endurance, la bravoure, la prise de risque, la maîtrise parfaite des chevaux, qui donne l’impression que le cavalier fait corps avec sa monture. Un journaliste de El Gráfico, dans un article sur Santa Paula, l’une des meilleures équipes argentines des années 1930, constate que « dans sa manière de jouer les influences gauchesques se voient avec une très grande netteté : l’équitation rapide et légère fut remplacée par un cavalier robuste et vigoureux comme les gauchos »[11]. Cette influence gauchesque est expliquée par les contacts qu’auraient liés les joueurs de polo, en général des estancieros, auprès des derniers gauchos et des petiseros. Ce sont eux qui leur auraient transmis leur savoir dans les domaines de l’équitation. Dans les années 1920-1930, les joueurs de polo cherchent donc à être reconnus comme les héritiers spirituels des gauchos. Mais ils souhaitent aussi être considérés comme la preuve de l’heureux compromis qui se serait opéré en Argentine entre, d’une part, des héritages nationaux soigneusement entretenus et, d’autre part, une certaine modernité européenne dont la sociabilité de la gentry britannique serait le modèle à imiter.

 

Une pratique sportive élitiste

 

Malgré les affirmations des dirigeants du milieu du polo et leurs efforts pour associer les joueurs de polo à la figure fédératrice du gaucho, le polo en Argentine n’est devenu ni un sport véritablement national, ni une pratique populaire. Les raisons ne sont pas seulement économiques. Il est vrai que les joueurs de polo doivent se procurer équipement d’équitation et chevaux et avoir les moyens de participer financièrement aux tournées organisées en Europe et aux États-Unis. Ces dernières sont très coûteuses car les équipes emmènent leurs propres chevaux ainsi qu’une dizaine de petiseros pour s’en occuper. Mais, comme le signale Pierre Bourdieu, il existe une certaine correspondance entre les pratiques sportives et l’habitus ou le style de vie d’un individu, qui permettent d’exprimer une position déterminée dans l’espace social[12]. Le sport peut être le lieu d’affrontements entre différentes cultures de classe, entre différentes conceptions : sport d’élite ou sport de masse, pratique ou spectacle ?

Le polo en Argentine est, semble-t-il, une pratique alimentée par une idéologie de classe, au sens marxiste du terme car on peut remarquer un décalage entre la volonté affichée de populariser le polo et les mesures concrètes. En particulier, les instances dirigeantes du polo argentin décidèrent en 1910 d’interdire aux peones et aux petiseros de jouer au polo et de participer aux rencontres officielles. Cette décision fut prise suite à un match particulièrement violent où l’une des équipes comprenait deux employés d’une estancia. Cette mesure était aussi censée préserver l’idéal de l’amateurisme et lutter contre la tendance à la professionnalisation du sport[13]. Ces deux peones, employés dans l’exploitation agricole du capitaine de leur équipe étaient considérés comme rémunérés, ce qui était alors contraire à l’idéal sportif introduit par les colons britanniques. Cette interdiction souligne l’importance du respect du fair-play, du code de conduite sur le terrain que les joueurs doivent suivre et qui permet de limiter la violence potentielle entre les adversaires. On peut supposer également qu’au cours de cette rencontre, outre des débordements violents, apparurent de manière évidente les distinctions d’appartenance sociale, d’éducation, de codes de comportements. Contrairement aux autres joueurs, ces deux peones n’étaient pas des gentlemen

 

Cette mesure n’a pas été modifiée au cours des années 1920-1930, alors qu’une véritable politique de popularisation aurait pu faciliter l’accès à ce sport aux individus déjà en contact avec le polo, c’est-à-dire les peones et les petiseros qui, dans le cadre de l’estancia, travaillaient auprès des joueurs. Il s’agit sans doute d’une réaction de repli sur une sociabilité fermée, sélective, réservée à une partie de l’élite argentine, aux grands propriétaires terriens, à des individus « qui ont un pied en ville et un autre à la campagne », mais aussi « un pied en Argentine et un autre en Europe ». Les membres du milieu du polo cherchent néanmoins à s’approprier des éléments de l’identité nationale, en particulier la figure du gaucho, tout en se coupant de l’ensemble des milieux populaires. Dans leurs discours, ils mettent en avant la vision d’une nation argentine blanche, de culture européenne, issue du métissage entre descendants des conquistadors et immigrés européens de fraîche date, dont ils se veulent les représentants par excellence. La situation actuelle du polo argentin atteste d’une certaine permanence de ces perceptions : à la fois lieu d’entretien des traditions gauchesques et milieu en étroite relation avec le monde du luxe et de la mode.

 



*    Cet article est le compte rendu du mémoire réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction d’Annick Lempérière : « Entre gaucho et gentleman sportif : le polo argentin 1919-1939. Pratiques, mythes, représentations », soutenu en 2008 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[1]    Charles-Émmanuel de Bourbon-Parme et Valérie Heim de Balsac, Polo : un sport à découvrir, Paris, Edition Didier Carpentier et Édition Pallidum, 2006.

[2]    Eduardo P. Archetti, Masculinities, Football, Polo and the Tango in Argentina, Oxford, Berg, 1999.

[3]    Voir Horacio Laffaye, El polo internacional argentino, Buenos Aires, auto-édition, 1989 et Federico Chaine, Los Heguy. Pura sangre de polo, s/l, auto-édition, 2001.

[4]    Le polo offre d’ailleurs à l’Argentine la première médaille d’or de son histoire en 1924.

[5]    Francisco Ceballos, El polo en la Argentina, [Comando en Jefe del Ejército], Buenos Aires, 1969. Ce livre, coécrit avec des joueurs de polo dont Jack Nelson, Luis Lacey et Enrique Padilla, entre 1930 et 1948, mais publié tardivement, a été considéré comme une source regroupant des témoignages des acteurs de la période étudiée.

[6]    Au cours de la période étudiée, l’influence de la Grande-Bretagne dans la vie économique argentine est vivement dénoncée, en particulier par les frères Irazusta qui parlent d’« impérialisme ». Voir Rodolfo et Julio Irazusta, La Argentina y el Imperialismo Británico: los eslabones de una cadena, Buenos Aires, Ediciones Argentinas “Condor”, 1934.

[7]    « l’être national argentin».

[8]    Richard Slatta, “The demise of the gaucho and the rise of equestrian sport in Argentina”, Journal of Sport History, vol. 13, 2, 1986, p. 97-110.

[9]    Eduardo P. Archetti, El potrero, la pista y el ring. Las patrias del deporte argentino, Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica, 2001, p. 63.

[10]   Ibid., p. 64.

[11]   Los Abiertos de Santa Paula, El Gráfico, n° 756, 6 janvier 1934, p. 15.

[12]   Pierre Bourdieu, « Comment peut-on être sportif ? », Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 173-195.

[13]   Francisco Ceballos, El polo en la Argentina, op. cit., p. 62-63.