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Jean-Philippe Namont, La Colonie tchécoslovaque en France, 1914-1940

La Colonie tchécoslovaque en France, 1914-1940

 

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

 

Jean-Philippe Namont*

 

 

Étudier l’histoire de la Colonie tchécoslovaque en France entre 1914 et 1940 – cette structure qui fédère alors les principales associations tchèques et slovaques créées parmi les immigrants installés en France – c’est se placer au croisement de plusieurs champs de recherches. Le premier est celui des relations internationales, car l’action politique et militaire que mène la Colonie à partir de 1914, et qui justifie sa création, entre dans le cadre des liens entre la France et les Pays tchèques et slovaque, lesquels forment en 1918 la Tchécoslovaquie. Cette dimension se retrouve notamment en 1938-1940, lorsque la Colonie entend agir lors de la crise de Munich puis de l’organisation d’un gouvernement en exil après la disparition de l’État tchécoslovaque. Mais il s’agit aussi d’écrire une page de l’histoire de l’immigration en France : ce sont en effet des immigrants qui fondent ces associations. Elles se multiplient dans les années 1920 et surtout les années 1930, quand sont recrutés de plus en plus de « travailleurs » en France, faisant de la Colonie un réseau associatif à l’échelle du pays, destiné aux mineurs du Pas-de-Calais, aux tailleurs parisiens, aux verriers, aux ouvriers agricoles, etc. En voyant comment interviennent l’État et les institutions tchécoslovaques, comment et où le recrutement des candidats au départ se fait, on participe aussi à l’écriture de l’histoire de l’émigration tchécoslovaque. Mais plus encore, cette étude revient à connecter ces deux champs, et considérer la Colonie comme le lieu où agissent ensemble ces immigrants, qui deviennent ainsi des acteurs des relations franco-tchéco-slovaques.

 

La Colonie, une fédération d'associations,

un lien entre les Tchécoslovaques de France

 

Comment procéder ? Ma démarche m’a amené à clarifier les concepts utiles au sujet. J’ai rapidement écarté celui d’identité, terme d’apparence commode, mais qui souffre notamment de deux confusions : l’une oppose l’utilisation du mot dans le langage courant (et notamment politique) et son usage scientifique (comme catégorie d’analyse). L’autre apparaît entre des acceptions fortes (l’identité serait donnée et immuable) et faibles (l’identité se construit, évolue, se négocie, etc.), qui sont contradictoires. J’ai donc préféré orienter ma réflexion vers la question du lien qui se tisse entre les membres de la Colonie et des associations tchécoslovaques, en privilégiant deux axes.

Le premier est celui du sentiment d’appartenance à un groupe, ou plutôt à une abstraction renvoyant à une image construite par un discours, ici celle des « Tchécoslovaques de France ». Dans la France de l’entre-deux-guerres, des individus, tous différents mais qui ont en commun une origine tchèque ou slovaque, se reconnaissent en cette image. La prise de conscience de traits communs partagés peut résulter de la fréquentation d’une association tchécoslovaque en France, ou conduire à devenir membre de l’une d’entre elles. Elle peut mener à s’investir plus ou moins dans ses activités, à partager le discours dominant notamment véhiculé par la presse de la Colonie. L’intensité de l’investissement évolue dans le temps, selon un calendrier (au moment de la fête nationale chaque 28 octobre, de l’anniversaire du président Masaryk, etc.) ou quand le pays est en danger. Ce sentiment d’appartenance peut être localement circonscrit. On se reconnaît alors surtout « artisan tchèque parisien », « ouvrier catholique slovaque d’Argenteuil », « mineur tchèque social-démocrate de Merlebach », etc.

En second lieu, le lien entre les membres de la Colonie implique des relations de pouvoir. La Colonie n’exerce pas un pouvoir de coercition, même quand elle est, à certains moments, dotée de prérogatives étendues (elle s’apparente ainsi à un consulat pendant la Première Guerre mondiale), mais elle détient une force de conviction. Aidée par les autorités tchécoslovaques, la Colonie organise des cérémonies au cours desquelles ses dirigeants prononcent des allocutions, publie des journaux et des brochures (à la différence des communistes, censurés), et mène des actions d’entraide qui la rendent attractive aux yeux des immigrants. Le choix des activités dépend par ailleurs de la prise en compte de l’intérêt général, et correspond à un compromis garanti par le fonctionnement transparent et démocratique de la Colonie, mais des divergences, voire des divisions apparaissent parfois : c’est le cas en 1914-1915, à la suite de dissensions personnelles, puis dans les années 1930, lorsque des groupes communistes se forment et rejettent la Colonie. Ce sont des relations de proximité (interpersonnelles, à une échelle locale), mais aussi des relations à distance, entre la Colonie et des individus qui la sollicitent (pour obtenir une carte d’identité en 1914-1918), à l’intérieur même de la Colonie (par la correspondance avec ses filiales en France), et entre celle-ci et les États (français comme tchécoslovaque, notamment par le biais des consuls).

Ce lien peut ainsi être analysé par ce que la Colonie choisit de faire et de dire : il s’agit donc d’intégrer à l’analyse les activités et le discours de la Colonie, mais aussi ses lieux de mémoire.

 

 

Des sources éparses et variées

 

De quelles sources dispose-t-on pour traiter ce sujet ? Les archives de la Colonie elle-même ne sont disponibles que pour les années 1914-1918 (aux archives militaires de Prague, tandis que les documents postérieurs, déposés aux archives nationales slovaques en 1996, ne sont toujours pas consultables). Il faut donc, pour accéder à certains documents émanant directement de la Colonie de l’entre-deux-guerres, aller voir à Prague les fonds des ministères tchèques qui entretiennent des relations avec elle : ceux des Affaires étrangères, de la Protection sociale ou encore de l’Éducation nationale, ainsi que celui de l’Institut tchécoslovaque pour l’étranger [Československý Ústav Zahraniční, ČÚZ]. À Paris, la préfecture de police conserve de nombreux papiers issus de sa correspondance avec la Colonie des années 1914-1918, mais aussi des rapports du service des renseignements généraux souvent très précis.

Ces mêmes fonds nous renseignent souvent sur les associations affiliées à la Colonie, de même que certains cartons du ministère français de l’Intérieur, rapatriés de Russie et conservés au Centre des archives contemporaines de Fontainebleau, ou du Service historique de l’armée de Terre de Vincennes (pour les archives des anciens volontaires de 1914). La fréquentation des archives départementales m’a aussi aidé (Paris, Pas-de-Calais, Yvelines ou Val-d’Oise par exemple). La découverte chez un particulier des archives d’une de ces associations, Rovnost [Égalité], a constitué une heureuse surprise.

J’ai aussi beaucoup utilisé les journaux publiés par la Colonie, qui ont été une source précieuse tant pour mener une analyse du discours qu’elle véhicule que pour en savoir plus sur la vie des associations locales. Diverses synthèses anciennes ou plus récentes – notamment publiées en tchèque et dont j’ai fourni, pour la plus importante, une traduction partielle en annexes[1] – ont été un support essentiel. D’une façon générale et comme pour les archives, j’ai tenté de confronter les documents et la bibliographie disponibles en français et en tchèque.

 

Les quatre saisons de la Colonie tchécoslovaque de France

 

Comment évolue ce lien entre les membres des associations réunies dans la Colonie tchécoslovaque ? Quatre périodes distinctes apparaissent.

Entre 1914 et 1918, la Colonie, fondée par le Sokol de Paris et l’association socialiste tchèque Rovnost, veut participer à la lutte pour l’indépendance nationale (tchèque, puis tchécoslovaque) en organisant l’engagement de volontaires dans la Légion étrangère et une propagande active, tout en protégeant les compatriotes vivant en France et qui appartiennent à un milieu assez homogène d’artisans parisiens ayant transcendé leurs divergences politiques. La Colonie est reprise en main par l’émigration politique (le Conseil national tchécoslovaque de Masaryk et Beneš) en 1915 ; dès lors, son action s’inscrit dans celle du CNT.

La période allant de 1918 à 1929 peut être considérée comme une longue transition vers un équilibre entre des activités politiques (encore prégnantes au début de la décennie), sociales (comme l’illustre en 1926 la création d’un poste de référent social) et culturelles (avec la création de classes tchécoslovaques pour les enfants), et montre une prise en compte de l’arrivée de compatriotes en France. L’État tchécoslovaque, représenté par l’ambassade et les consulats, joue un rôle grandissant pour soutenir ces initiatives, voire les orienter. La Colonie est alors encore dirigée par des Tchèques parisiens qui vivent dans le souvenir de la Grande Guerre et de leur propre action, mais des associations plus nombreuses voient le jour dans l’est et le nord de la France.

À partir de 1929, la société de secours mutuel, que devient la Colonie, fonctionne réellement à l’échelle française et fait de l’action sociale une priorité afin de lutter contre les effets de la dépression économique. À la demande des immigrants réunis en associations locales beaucoup plus nombreuses, l’action culturelle se poursuit malgré son coût : les classes tchécoslovaques, notamment, doivent empêcher un phénomène d’assimilation de plus en plus évident. La Colonie cherche à atteindre l’ensemble des ressortissants tchécoslovaques, par la presse ou par les trois congrès organisés à Paris dans la décennie, et relègue alors l’action politique au second plan. Si l’on se préoccupe toujours de la situation du pays (intérieure, avec un soutien à la vision officielle « tchécoslovaquiste », et extérieure, avec la montée progressive du danger allemand), l’intérêt porte surtout sur les Tchécoslovaques de France. Une politique mémorielle active marque ainsi une appropriation symbolique de l’espace français, notamment en apposant en 1934 au Palais Royal une plaque rappelant l’engagement des volontaires de 1914, et en entretenant la mémoire de la bataille de la Targette à laquelle ils participèrent (9 mai 1915). Ces choix ne conviennent pas à quelques associations nouvelles, communistes, qui se créent en dehors et contre la Colonie.

En 1938-1940, la Colonie réoriente ses activités. Elle conserve certes ses missions sociales et culturelles ; les classes continuent, par exemple, d’accueillir les élèves jusqu’au printemps 1940. Mais, se plaçant dans la continuité de 1914, elle entreprend un lobbying dès avant les accords de Munich et cela jusqu’au printemps 1940. Les divergences (surtout sur ce que devra être la Tchécoslovaquie d’après-guerre), sont surmontées quand la Colonie se range derrière Beneš, aux dépens de l’ambassadeur Osuský qui veut affirmer une spécificité slovaque. Les associations parisiennes se distinguent, au moins symboliquement : Rovnost est refondée pour agir sur le terrain de la propagande, et le Sokol veille notamment à protéger les bâtiments officiels tchécoslovaques à Paris. En outre, comme en 1914, la Colonie veut jouer un rôle militaire, en proposant dès septembre 1938 de fournir des volontaires à l’armée française. L’année suivante, elle participe à la mobilisation des Tchécoslovaques de France appelés à rejoindre l’armée constituée en France à l’automne 1939 ; elle seconde à nouveau les dirigeants politiques dans cette entreprise (Osuský puis Beneš), alors que le contrôle de cette armée relève du Conseil national tchécoslovaque. L’entrée des troupes allemandes dans Paris conduit à la disparition de la Colonie et à la dispersion de ses dirigeants, sinon de ses membres.

La période envisagée, les années 1914-1940, correspond donc au temps de la Colonie, de sa fondation à sa disparition brutale, mais pas seulement. Elle coïncide aussi avec le moment où le lien qu’elle implique est le plus important, conduit à la formation d’un réseau et lie des individus de façon pérenne. C’est pourquoi les années d’après-guerre, entre 1945 et 1948, ont été exclues de cette étude. Si la Colonie est alors reformée, les individus ont pour la plupart changé (certains ont quitté la France en 1940 pour l’Angleterre, d’autres sont partis pour la Slovaquie à partir de 1940 ou la Tchécoslovaquie en 1945-1946, et les communistes sont entrés dans une Colonie qu’ils contrôleront bientôt). Rétrospectivement, l’année 1940 apparaît véritablement comme celle de la disparition de la Colonie.

 

La Colonie a-t-elle atteint ses objectifs ? Son ambition de rassembler les Tchèques et Slovaques de France n’a souffert d’aucune concurrence sérieuse, les communistes ne pouvant s’organiser efficacement. L’objectif initial de participer au combat politique et militaire au profit de la France et de l’indépendance tchécoslovaque s’est concrétisé avec succès en 1914-1918. À l’inverse, l’action de propagande conduite en 1938, à contre-courant de l’opinion et de la classe politique françaises, ne pouvait pas renverser la tendance et convaincre qu’un accord avec Hitler sur les Sudètes ne pouvait que différer le déclenchement du conflit.

La Colonie a su tout au long de l’entre-deux-guerres, et jusqu’en juin 1940, mettre en place des structures au service des immigrants tchécoslovaques, secondant efficacement l’État pour quantifier les besoins et adapter ses actions afin de les satisfaire : un dispensaire à Paris, un effort particulier d’information, des fonds d’aide, mais aussi les classes ou autres bibliothèques associatives ont été des réponses adaptées aux demandes des immigrants. L’ampleur des besoins n’a certes pas permis d’y répondre entièrement, mais la Colonie a réussi à en diminuer l’impact.

Enfin, le bilan de la Colonie en matière d’assimilation des immigrants tchécoslovaques en France est ambivalent. Les classes qui se multiplient dans les années 1930 doivent contrer ce phénomène inquiétant pour les parents, mais sans résultat probant. Plus encore, il n’est pas sûr que l’action de la Colonie ait jamais été de nature à contrarier l’assimilation ; on peut même faire l’hypothèse que le contraire s’est produit. Quand les soldats tchèques s’engagent en 1914, c’est aussi la France qu’ils défendent. De même, les activités culturelles et festives des associations ne sont pas exclusives, mais sont souvent des occasions d’inviter les édiles, voisins et collègues français et immigrés. La politique mémorielle de la Colonie tend aussi à ancrer l’expérience des immigrants en France, et à s’approprier symboliquement l’espace vécu. Les membres de la Colonie ne sont pas seulement Tchécoslovaques et ne sont certainement pas Français, mais ils se reconnaissent dans l’image construite des « Tchécoslovaques de France ». C’est l’un des résultats majeurs de l’histoire de la Colonie tchécoslovaque en France entre 1914 et 1940.



*    Jean-Philippe Namont est agrégé d’histoire et membre de l’UMR IRICE (Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe, CNRS). Il vient d’achever une thèse de doctorat à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Bernard Michel, sur « La Colonie tchécoslovaque en France entre 1914 et 1940 ». Cet article est le compte rendu de sa thèse soutenue le 6 décembre 2008. Il a notamment publié « Les Tchécoslovaques de France et la mémoire de la Première Guerre mondiale », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 228, octobre 2007.

[1]    Josef Pluhař, Na pamět hrdinů. Z činnosti Čechů a Slováků na Francii [En mémoire des héros. De l’action des Tchèques et des Slovaques en France], Prague, 1936, 73 p.