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Jean-Philippe Légaut, Les enfants de l’État. Histoire d’un orphelinat roumain sous Ceausescu

Les enfants de l’État. Histoire d’un orphelinat roumain sous Ceausescu

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

Jean-Philippe Légaut

 

 

Au début des années 1990[1], l’opinion internationale découvre le sort des « orphelins » roumains et se prend de pitié pour ces mineurs élevés dans de grands établissements d’État. Plusieurs scandales médicaux achèvent de médiatiser le problème de la protection de l’enfance en Roumanie[2]. De nombreux mythes circulent, par ailleurs, sur ces enfants qu’on aurait arrachés à leur famille et dont Ceausescu aurait voulu faire « des troupes de commando »[3], ou encore sur ces immenses institutions de placement qui seraient peuplées exclusivement par de grandes fratries tsiganes.

La vivacité des mythes tient sans doute à l’acuité du problème politique et social posé, bien malgré eux, par ces enfants. Problème politique, tout d’abord, car les orphelinats propagent rapidement une image sinistre de la Roumanie en transition, que le gouvernement postrévolutionnaire s’efforce de faire disparaître, par exemple en effaçant la catégorie des mineurs institutionnalisés du recensement de 1992[4]. Problème social, également, car l’intégration socioprofessionnelle de ces mineurs s’avère de plus en plus problématique, suite à l’effondrement des structures d’État, et aujourd’hui encore, elle n’est pas achevée. La réforme du système de protection de l’enfance est, par ailleurs, une exigence posée par l’Union européenne avant l’adhésion de la Roumanie.

Pour mieux comprendre ce problème encore actuel, il faut revenir à la politique démographique que mène Nicolae Ceausescu dès son arrivée au pouvoir. En 1966, en effet, d’importantes mesures natalistes[5] – à la fois contraignantes et incitatives – sont prises, dont l’efficacité se révèle, à court terme, redoutable : en 1967 et 1968, le nombre de naissances est multiplié par deux. Pour faire face à cet afflux d’enfants non désirés, et moderniser la prise en charge des mineurs en danger, une grande loi qui organise le système de protection de l’enfance est adoptée le 26 mars 1970[6]. Cette loi crée différents types de grands établissements (crèches, maisons pour enfants d’âge préscolaire, maisons pour enfants d’âge scolaire, maisons pour handicapés, écoles de correction…), que l’opinion internationale regroupera abusivement, après la Révolution, sous le terme d’« orphelinats ».

Ce phénomène d’« institutionnalisation »[7] touche rapidement un nombre croissant de mineurs ; ils sont 23 887 mineurs institutionnalisés de moins de 16 ans en 1966 et 73 333 en 1977[8].

Parmi les différents types d’établissements, le plus courant est la casa de copii scolari, maison pour enfants d’âge scolaire, soit entre 6 ans et 18 ans. Nous avons étudié plus particulièrement l’une d’elles, située à Ardud, dans le département de Satu Mare[9]. D’une capacité de deux cents places, elle a fonctionné du début des années 1970 au début des années 2000, en accueillant des jeunes filles, puis également des garçons à partir de la Révolution.

 

Qui sont les orphelins ?

 

Peu de vrais orphelins dans les orphelinats

 

À Ardud, les véritables orphelins ne sont pas si nombreux. Environ un tiers des enfants ont perdu leur père ou leur mère, très rarement les deux. Un dixième des enfants relève de la catégorie officielle des « enfants naturels », généralement abandonnés dès la naissance. Parmi les motifs officiels d’institutionnalisation, domine la « désorganisation de la famille ». Cette expression recouvre des situations variées : divorces compliqués, séparations suivies d’un nouveau concubinage, etc. En raison de la « désorganisation » du noyau familial, les parents ne disposent plus toujours des ressources nécessaires pour élever leurs enfants. Plus surprenant est le nombre de parents qui « ne sont pas intégrés dans le champ du travail », qui « ont disparu », ou encore qui ont une « adresse inconnue »[10]. Il semble bien que cette population marginale mette en échec, par son existence même, le caractère totalitaire du régime : une partie de la population échappe, de fait, dans la durée, aux structures socio-économiques d’État, voire au contrôle administratif et policier. Enfin, un petit nombre de mineurs est dépourvu de toute identité : ils n’ont pas de dossier, soit que celui-ci se soit perdu, soit qu’il n’ait jamais été constitué. Privés de certificat de naissance, transportés d’une institution à une autre, ils sont proprement les « enfants de personne ».

 

Un milieu d’origine souvent très modeste

 

Qui sont les mineurs qui ont grandi dans l’orphelinat d’Ardud ? On peut tenter d’en décrire le profil majoritaire. Pour les deux tiers, ils viennent de la campagne où les revenus sont plus faibles et les logements plus précaires. En étudiant les contributions versées obligatoirement par les parents pour l’entretien de leur enfant, on peut avoir une idée des revenus des familles : on découvre ainsi que 70% des parents n’ont aucun salaire fixe, tandis que les 30% restants se situent dans le bas de la grille des salaires. Les familles des mineurs vivent généralement dans des logements exigus, souvent d’une ou deux pièces. Or ces familles sont, en général, fort nombreuses, de plus de quatre enfants en moyenne. De multiples enquêtes sociales soulignent, par ailleurs, les mauvaises conditions sanitaires ou « morales » : l’alcoolisme est un problème majeur, qui justifie souvent à lui seul l’institutionnalisation des enfants.

Cependant, l’institutionnalisation ne signifie pas la rupture des liens familiaux. 80% des mineurs d’Ardud entretiennent un lien avec leur famille, soit qu’ils en reçoivent des visites (42%), soit qu’ils y passent leurs vacances (76%), la différence entre ces deux derniers pourcentages s’expliquant sans doute par la distance séparant l’institution de la localité d’origine des mineurs, aussi bien que par la force de travail qu’ils représentent, en particulier l’été, dans le monde rural.

 

 

La question ethnique

 

Un des mythes tenaces concernant les orphelinats tient à l’origine ethnique des mineurs institutionnalisés : selon une bonne partie de l’opinion publique, les jeunes seraient tous originaires d’importantes fratries tsiganes. Si les sources officielles ne comportent pas d’indication sur l’origine ethnique des mineurs, on peut la déterminer avec approximation par une analyse onomastique. À Ardud, en réalité, moins de 20% des mineurs sont d’origine tsigane. Situées en bas de l’échelle sociale, les familles tsiganes sont les victimes de choix de la propagande nataliste et des stimulations financières qui l’accompagnent.

En revanche, plus de la moitié des mineurs sont d’origine roumaine, et seulement un quart d’origine hongroise, alors que les Hongrois représentent 38% de la population du département[11]. Plutôt citadins, appartenant souvent aux classes socioprofessionnelles plus éduquées, ces derniers sont vraisemblablement moins sensibles aux mesures natalistes.

On voit cependant que la question de l’institutionnalisation des enfants n’est pas celle d’un groupe ethnique, et qu’elle concerne l’ensemble de la population dans sa diversité. Aux yeux de l’opinion nationale et internationale, la minorité tsigane a pu jouer le rôle de bouc émissaire, permettant ainsi de ne pas mettre en question trop rapidement le système de protection de l’enfance hérité de la période communiste.

 

 

 

 

L’État éduque ses enfants

 

L’État, éducateur unique

 

Les objectifs de la casa de copii sont globalement communs aux différentes structures éducatives de la Roumanie socialiste. On peut les résumer ainsi : transmettre l’amour de la patrie et la conviction idéologique, habituer les élèves à participer à un collectif, leur dispenser une formation conforme aux exigences de l’économie et, enfin, les préparer – en particulier les jeunes filles – à la vie domestique. En un mot : former des citoyens « multilatéralement développés »[12].

Ces objectifs globaux sont néanmoins mis en œuvre dans l’institution de manière originale, par « la corrélation de la fonction sociale et de la fonction pédagogique »[13]. Lors d’une réunion des éducateurs, une directrice d’Ardud fait remarquer les contradictions qui peuvent exister, dans la vie courante, entre les exigences des parents et celles des professeurs, et affirme que ces contradictions sont inexistantes dans l’institution, car « que ce soit dans les problèmes d’ordre familial ou d’ordre didactique, c’est le même personnel qui agit, avec des exigences uniques »[14]. L’unification des exigences éducatives peut permettre, au moins en théorie, une éducation proprement totalitaire, sans contradiction d’aucune sorte.

Pour cette raison, toutes les activités de la casa de copii se font en langue roumaine, quelle que soit la langue d’origine des enfants, alors qu’il existe, par exemple, des écoles en langue hongroise dans le département. Les éducateurs issus des « minorités cohabitantes », ne connaissant pas parfaitement le roumain, doivent suivre un stage linguistique de longue durée pour pouvoir exercer leurs fonctions à la casa de copii.

 

La priorité scolaire

 

De manière générale, toute l’institution est orientée vers la priorité scolaire, déjà présente dans l’intitulé officiel de l’institution : casa de copii scolari. Les enfants, qui fréquentent l’école communale, sont appelés « élèves » au sein de la casa de copii, et répartis dans des groupes correspondant aux différentes classes. L’emploi du temps réserve, dès le cours préparatoire, au moins trois heures quotidiennes à l’étude, et jusqu’à six heures au collège. Chaque semestre, les résultats scolaires de chaque groupe d’élèves sont analysés par la directrice de l’institution qui juge, sur ce seul critère, la qualité du travail des éducateurs.

L’ensemble des activités éducatives reflète, par ailleurs, cette priorité. Une heure est ménagée chaque soir avant le dîner pour les activités extra-scolaires, réparties en cinq catégories. Les activités dites de connaissances représentent 75% du total des activités, les activités d’ordre ludique, celles visant la socialisation des mineurs, « la formation de l’autonomie individuelle et sociale », « le développement des capacités manuelles » représentent chacune moins de 10% de ce total. On aurait pu imaginer qu’elles représentent une priorité pour des enfants séparés de leur famille, dont l’équilibre affectif est souvent perturbé. Enfin, la propagande idéologique et nationaliste occupe une place secondaire dans les activités, semblable à celle qu’elle occupe à l’école communale.

 

 

 

Les « cadres didactiques »

 

Les éducateurs sont en réalité des « cadres didactiques »[15]. En 1989, à Ardud, cinq d’entre eux sont bacheliers (vacataires), deux sont instituteurs et trois autres sont professeurs. La casa de copii dépendant du ministère de l’Enseignement, le même personnel exerce les fonctions de professeur dans un lycée ou d’éducateur à l’orphelinat. Il faudra attendre la Révolution pour qu’une formation universitaire spécifique soit mise en place en intégrant une composante psychologique et une composante éducative proprement dite. Par ailleurs, le critère idéologique ne semble pas déterminant dans le choix des éducateurs, plusieurs d’entre eux n’étant pas membres du Parti.

 

Le socialisme au quotidien et ses rebelles

 

Le socialisme au quotidien

 

Les mineurs institutionnalisés à Ardud vivent la « version officielle » du communisme. Du point de vue matériel, ils sont entièrement dépendants des quotas alimentaires, vestimentaires et énergétiques attribués à l’institution. Alors que le reste de la population survit grâce à la pratique de l’économie parallèle, les mineurs doivent se contenter de la « version officielle », diminuée de ce qui y est substitué ici ou là. Or, la vie officielle est rude : la directrice déplore régulièrement le manque drastique de certains produits alimentaires de base, le chauffage est très insuffisant, les vêtements de rechange sont rares. De même, les produits d’entretien sont le plus souvent manquants, ce qui provoque d’importants problèmes d’hygiène.

Pris en charge souvent très jeunes par l’État, les mineurs institutionnalisés sont intégrés dans les usines d’État, à l’issue de leur formation scolaire. La direction de l’institution se charge alors de leur trouver un emploi et un logement. Certains jeunes passent ainsi du berceau à l’usine, sous la tutelle unique de l’État. Le système de protection de l’enfance permet, en ce sens, la réalisation de l’idéal totalitaire de l’État socialiste, en privant les enfants de toute autre référence ou soutien.

 

Les rebelles

 

Si le système est théoriquement imperméable, les mineurs, et parfois leurs familles, parviennent fréquemment à gripper un peu la mécanique. Chaque retour de vacances est l’occasion de nombreux problèmes : des familles refusent de ramener leurs progénitures à l’institution, beaucoup d’enfants reviennent avec toutes sortes de parasites, etc.

Au sein de l’institution, les mineurs bouleversent le système par la violence. Les plus grands exploitent les plus petits en les forçant à travailler pour eux (lavage de vêtements, nettoyage…) usant de la violence physique pour se faire obéir. Cette règle tacite, qui fait des plus jeunes les serviteurs des plus grands, est parfois volontairement ignorée par les éducateurs.

La fugue est une autre forme d’opposition au système. Imitant leurs parents, dont beaucoup ont disparu sans laisser de trace, un certain nombre de mineurs s’enfuient de la casa de copii ou profitent des vacances pour ne pas revenir à l’institution. La direction de l’institution collabore alors avec les services sociaux des mairies et avec la milice pour poursuivre les fugueurs : les recherches sont souvent longues, et n’aboutissent pas toujours. Parmi les jeunes filles, certaines choisissent de se marier pour échapper à l’institution.

Enfants de l’État, les mineurs institutionnalisés connaissent un sort directement lié au régime qui les a engendrés. Sous Nicolae Ceausescu, l’institution comme telle prétend se substituer entièrement à la famille et se revendique comme totalitaire. Les mineurs institutionnalisés y ont vécu, au quotidien, le socialisme officiel, et comme le reste de la population, ont tenté d’y échapper. Cependant, leurs possibilités d’accès à l’économie souterraine ou aux réseaux d’influence étaient bien sûr plus limitées que celles de leurs camarades qui vivaient en famille.

 

À la suite de la Révolution, l’évolution de la casa de copii reflète celle de la société dans son ensemble. D’une part, la législation s’adapte progressivement aux standards européens : le personnel éducatif reçoit une formation spécifique, les psychologues font leur entrée dans l’institution, de nouvelles exigences en matière d’éducation ou d’hygiène sont affirmées, des partenariats s’ébauchent avec des ONG – à travers la distribution de l’aide humanitaire et l’animation des orphelinats. D’autre part, les anciens comportements perdurent au sein des institutions, et la nouvelle génération d’éducateurs peine à s’imposer. Par ailleurs l’effondrement des structures d’État enlève à l’institution la possibilité d’aider à l’intégration socioprofessionnelle des mineurs. Les orphelinats semblent passer, plus ou moins rapidement, d’une structure d’État totalitaire à une existence quasi anarchique, dont les mineurs institutionnalisés sont les premières victimes.



[1]    Cet article résume le mémoire de deuxième année de Master : « Les Enfants de l’État, la casa de copii d’Ardud, Histoire d’un orphelinat roumain sous Ceausescu », Paris I, 2008, sous la direction de Marie-Pierre Rey. L’auteur prépare un doctorat sur la protection de l’enfance en Roumanie, de Ceausescu à la fin des années 1990.

[2]    Gautier Pirotte, L’épisode humanitaire roumain, Paris, L’Harmattan, 2006.

[3]    Trupe de comandoest une des accusations portée lors du procès des époux Ceausescu.

[4]    Recensement de la population et des logements du 7 janvier 1992, Direction centrale de la statistique, Bucarest.

[5]    Gail Kligman, The politics of duplicity: controlling reproduction in Ceausescu's Romania, Berkeley, University of California Press, 1998.

[6]    Loi n° 3 du 26 mars 1970.

[7]    En roumain instituţionalizare.

[8]    Chiffres obtenus à partir des recensements du 15 mars 1966 et du 5 janvier 1977.

[9]    Situé au nord-ouest de la Roumanie, le département de Satu Mare est frontalier de la Hongrie et de l’Ukraine. Il abrite une très importante minorité hongroise.

[10]   Les migrations saisonnières favorisent aussi l’instabilité du noyau familial et l’abandon des enfants. Un nombre non négligeable de mineurs institutionnalisés à Ardud est issu du Pays d’Oaş, microrégion qui se distingue traditionnellement, et encore aujourd’hui, par de fortes migrations saisonnières.

[11]   Recensement du 5 janvier 1977.

[12]   Archives de la casa de copii d’Ardud. Exposés théoriques. Allusion à la « société multilatéralement développée » promise par Nicolae Ceausescu dans un ouvrage-fleuve homonyme.

[13]   Archives de la casa de copii d’Ardud, corelaţia dintre funcţia socială si cea pedagogică.

[14]   Id., atât in problemele familiale cât si in cele de ordin didactic acţionează acelaşi personal cu cerinţe unice.

[15]   cadrele didactice”.