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Hugues Tertrais, Fin de guerre au Vietnam et construction de l’Asie

Fin de guerre au Vietnam et construction de l’Asie

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

Hugues Tertrais

 

 

L’élément le plus nouveau, ou le plus substantiel, du dossier d’habilitation ici présenté consiste en un manuscrit portant sur la fin du conflit vietnamien[1]. D’une certaine manière, cet ouvrage clôt un cycle : la thèse de doctorat, sous la direction de René Girault, portait sur la première guerre d’Indochine, analysée à travers son coût[2] ; ce nouveau livre considère l’achèvement de la seconde, dans une crise régionale de grande ampleur. Une nouvelle Asie en émergera.

Derrière la chute de Saigon se trouve d’abord un mot, qui illustre le décalage des représentations : au Vietnam, le mot qui qualifie l’événement était et est toujours « libération »[3] ; à l’extérieur, on parle de « chute ». C’est plus qu’une nuance de langage, mais il s’agit bien sûr de la même chose : la fin d’une guerre, la plus longue sans doute qu’ait connue le monde depuis 1945 ; le gros de l’intervention militaire des États-Unis couvre la période 1965-1972, mais les hommes qui savourent la victoire en 1975 sont également ceux qui, trente ans plus tôt, avaient lancé la Révolution d’août 1945, tournant majeur de l’histoire du Vietnam – et les états-Unis eux-mêmes étaient impliqués dans la guerre « française » depuis 1950.

La sérieuse crise régionale qui se noue avant et après la chute de Saigon justifie la période considérée (1972-1982). Quatre pays sont directement impliqués dans le conflit indochinois – Vietnam (Nord et Sud), Laos, Cambodge et Thaïlande, quoique de manière moins visible : ils passent alors d’une configuration presque classique de guerre révolutionnaire (transrégionale) à des déchirements nationaux particulièrement violents, notamment dans le Cambodge des Khmers rouges et entre ce dernier et le Vietnam communiste. En toile de fond, et il ne s’agit pas d’un facteur secondaire, la Chine se transforme : elle évolue, non sans soubresauts, de la fin de l’ère maoïste vers celle des « réformes », déplaçant, voire retournant ses alliances dans la péninsule indochinoise. Sur fond de rapprochement avec Washington, Pékin reporte en particulier sur la Thaïlande le soutien qu’elle apportait au Vietnam et entretient au Cambodge le foyer d’ultranationalisme et de radicalité révolutionnaire des Khmers rouges. Après 1975, la guerre succède ainsi à la guerre, entre le Cambodge et le Vietnam puis entre le Vietnam et la Chine, au moment même où Deng Xiaoping inaugure à Washington les relations diplomatiques officielles de son pays avec les états-Unis.

Ces développements s’inscrivent dans les relations Est-Ouest et participent d’un ultime et violent retour de Guerre froide. En début de période, la « détente » paraît devoir atteindre des sommets (visite de Nixon à Pékin et Moscou, signature des accords SALT en 1972, etc.). Mais l’année 1975 est celle du basculement : alors que deux cosmonautes (américain et soviétique) se rencontrent dans l’espace et qu’est signé l’Acte final de la conférence d’Helsinki, la prise du Sud Vietnam par le Nord transgresse l’une des règles non dites des relations entre les blocs – le respect des limites en place, fussent-elles provisoires, en attendant un règlement global. Après 1975, de plus, les échos venus d’Indochine (conflit armé entre « pays frères », déchirement sino-vietnamien, réfugiés en nombre) mettent à mal la perception « progressiste », à la fois du communisme et du tiers-monde, qui dominait encore en Occident.

 

Un moment-clé dans l’histoire de l’Asie

 

Un moment de vérité est arrivé, à la fois pour l’« impérialisme » américain et pour le communisme, en particulier asiatique, accessoirement aussi pour la politique française dans la région. Les États-Unis sortent affaiblis de l’épilogue de la guerre qu’ils ont conduite au Vietnam, leur crédibilité est en question. Commence pour eux un moment d’introspection, presque de « recueillement », avant qu’ils ne retrouvent confiance en leur puissance. Pour le communisme asiatique, son contenu national paraît plus fort que jamais : la « libération » du Sud et la révolution sociopolitique qui va avec s’accompagnent de la réunification du pays, fait national par excellence. Le Cambodge ajoutera à cette spécificité du communisme en Asie une tendance ultra dont on sait les dérives dramatiques. Quant à la politique française en direction de l’Indochine, elle se montre in fine très active, alors que les Américains perdent pied. Mais c’est autant pour défendre l’idée d’un certaine différence sud-vietnamienne, dont de Gaulle avait pourtant à Phnom Penh dénoncé la vanité, que pour faciliter la sortie de guerre.

Il s’agit en tout cas d’un moment-clé dans l’histoire de l’Asie, voire dans celle des relations internationales. S’y croisent de multiples représentations qui, pour certaines, ne résisteront pas au temps. Les dirigeants communistes vietnamiens affichent leur enthousiasme d’être à la hauteur des pages glorieuses de l’histoire nationale. Ce qu’ils imaginent du futur s’inscrit dans la perspective qui est alors celle du camp communiste : l’avenir est au socialisme, un avenir nécessairement meilleur ; leurs adversaires y voient au contraire un amoncellement de nuages inquiétants et une menace grandissante qu’il faudrait tenter, à nouveau, de contenir.

Pour comprendre ce moment-clé de la fin des années 1970, beaucoup de sources ont été mobilisées, à commencer par le travail sur le « terrain » de l’auteur : il se trouve en effet que, durant cette période, j’étais sur place (1974-1975) ou m’y déplaçais souvent (les années suivantes), assistant à quelques-unes des manifestations les plus spectaculaires du déroulement de cette histoire. Jeune historien, je m’efforçais, pour reprendre la formule de Jean Chesneaux, de « penser historiquement le présent ». Trente ans après, la confrontation de ces premières analyses, rédigées à chaud, avec les archives d’état – papiers diplomatiques et fonds présidentiels pour le côté français – permettait en outre une réflexion sur la méthode, sur la mémoire et sur les sources.

Une autre particularité historiographique a été de tenter de penser ensemble les histoires nationales des quatre pays du théâtre – le plus original étant d’adjoindre la Thaïlande au trio indochinois (Vietnam, Laos, Cambodge) héritée de l’époque coloniale : l’expérience et quelques lectures m’avaient en effet convaincu de l’implication du royaume dans le conflit et de l’étroite proximité historique de ces quatre pays. Rien n’est cependant moins simple que de se livrer à un tel comparatisme, tant l’histoire conserve une dimension nationale. Entre le Vietnam et la Thaïlande par exemple, tout semble différent : le calendrier traditionnel, la langue, l’écriture, le type de bouddhisme, l’expérience de l’époque coloniale, le rapport à l’histoire ; les historiens occidentaux de ces pays eux-mêmes, notamment américains pour la Thaïlande et français pour le Vietnam, ne sont pas non plus toujours dans la même démarche ni la même méthode. Il n’en a été que plus passionnant de découvrir à quel point leurs histoires réagissent l’une à l’autre.

Quelle nouvelle région ? Le recul de la durée montre que l’Asie du Sud-Est n’est le produit d’aucune unité de civilisation, mais au contraire d’une confrontation quasi permanente. Le concept est d’ailleurs d’ordre stratégique : alors que ces « pays du Sud » se trouvaient intégrés dans la Grande Asie orientale imaginée par Tokyo (1942-1945), les Alliés l’inventent pour désigner ce « théâtre » de la guerre les opposant au Japon – le South East Asia Command est alors placé sous la responsabilité de Mountbatten. Ensuite règne le plus grand flou sur le sens même de l’expression – sinon quand, dans le même ordre d’idée, la presse internationale rend compte de « la situation en Asie du Sud-Est », en particulier pour couvrir la guerre du Vietnam.

Dans la seconde moitié du xxe siècle, l’expression Asie du Sud-Est prend au moins deux acceptions successives, sans précision géopolitique. La première a cours aux temps de la décolonisation, quand on commence avec Sauvy à parler de « tiers-monde » : l’Asie du Sud-Est apparaît alors synonyme d’Asie pauvre, sur un espace débordant largement sur l’Asie du Sud. Tibor Mende publie ainsi en 1954 un ouvrage sur L’Asie du Sud-Est entre deux mondes, à partir de trois études de cas significatives d’un destin commun : Indonésie, Birmanie et Pakistan, comprenant il est vrai alors une partie orientale devenue en 1971 Bangladesh[4]. L’Asie méridionale conserve cette image de foules pauvres avec l’ouvrage publié en 1971 – mais qui arrête sa documentation au 1er janvier 1966 – de l’économiste suédois Gunnar Myrdal, Asian Drama : An Inquiry into the Poverty of Nations ; lui prend en compte un espace courant de l’Inde aux Philippines[5].

 

Les années 1970

 

Les représentations changent dans le courant des années 1970 – justement celles de la fin du conflit vietnamien – et avec elles la signification et les limites mêmes de l’Asie du Sud-Est : dans le sillage du Japon, une Asie nouvelle, d’abord composée des Quatre dragons[6], émerge du tiers-monde. Ces nouveaux pays industrialisés (NPI) dessinent une Asie du Sud-Est – car la même expression est employée – qui glisse en quelque sorte de l’Asie méridionale vers l’Asie orientale. « L’émergence de la zone économique asiatique » est en particulier considérée, en 1978, par les économistes de Paribas comme l’un des faits majeurs du moment[7]. En 1993, quinze ans plus tard, la Banque mondiale fera en effet le constat d’un « miracle de l’Asie orientale » autour de l’axe de croissance courant le long de la façade maritime du continent[8] : la Malaisie et la Thaïlande s’ajoutent alors, avec Singapour, aux NPI déjà reconnus et forment au sud-est un nouveau pôle régional de développement. Dans les études de l’époque, l’Asie du Sud-Est englobe parfois généreusement l’Asie orientale insulaire et péninsulaire, jusqu’à la Corée du Sud et même le Japon.

Dans ce basculement des années 1970, la guerre du Vietnam a fait son œuvre. Les retombées économiques du conflit, par sa durée et l’énormité des moyens mis en œuvre, ont stimulé la croissance en Asie orientale et du Sud-Est, et fortement contribué à l’amorce de son décollage. à défaut de concerner le Vietnam lui-même, durablement détruit par les armes, celui-ci fait passer l’Asie du Sud-Est de la diagonale de pauvreté du Sud à l’axe de croissance de l’Asie orientale. Le tournant suivant des années 1990 permet de recentrer l’idée d’Asie du Sud-Est sur elle-même, alors que le monde post-bipolaire cherche ses marques. Passé le temps fort des années de guerre, et après les fortes tensions régionales qui ont suivi, s’ouvre en effet pour le Vietnam un autre versant de l’histoire. Après la disparition de son principal allié soviétique, et à l’instar de Pékin, le régime communiste de Hanoi se raccroche au train à « très grande vitesse » de la croissance asiatique – juste retour des choses, d’une certaine manière…

Mais la guerre du Vietnam avait aussi « produit » de la construction régionale. N’était-ce notamment pour « endiguer » la menace – guerre et communisme mêlés – que représentait le pays que s’était constituée l’ASEAN[9], à Bangkok en 1967 ? Désormais sur la même trajectoire que ses pays membres, le Vietnam rejoint l’association en 1995, donnant le signal de l’élargissement de cette dernière à tous les pays de la région : ce sera fait en 1997 (Laos et Myanmar) et en 1999 pour le Cambodge. Cet élargissement de l’ASEAN aux dix pays qui composent la région constitue un fait majeur et une « première », depuis restée unique en Asie : réuni autour du projet de construction régionale, dans des limites géographiques reconnues et avec une réalité institutionnelle, l’Asie du Sud-Est existe désormais[10].

Cette logique est-elle extensible à l’ensemble de l’Asie ? Après l’ASEAN, l’idée d’Union asiatique a été formulée, mais elle doit être maniée avec prudence : la Chine ou l’Inde sont à elles seules plus grandes et peuplées que l’Union européenne. L’intégration régionale intéresse plutôt les « petits » États, eux-mêmes à peu près du gabarit des pays européens – c’est de Corée du Sud qu’est partie, en pleine crise financière de 1998, l’idée de l’« ASEAN + 3 »[11]. La réunion en 2005 d’un Sommet asiatique à Kuala Lumpur a d’ailleurs clairement posé la question des limites de cette nouvelle Asie : l’Inde, dont la Look East Policy remonte aux débuts des années 1990, s’y trouvait associée, mais aussi l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui, malgré une forte immigration asiatique, demeurent assez loin du continent.

 

L’idée d’« Asie »

 

Ce continent qui nous occupe existe-t-il autrement que comme une représentation ? « L’Asie n’existe pas », répondait le géographe Pierre Gourou, qui y a pourtant consacré un ouvrage de référence[12]. Le mot est utilisé depuis quelque deux mille ans, dans le monde méditerranéen et en Europe, pour définir un espace oriental aux contours en effet pas vraiment établis. Entre représentation et réalités, l’« Asie » a cependant constitué – avec l’orientalisme – un champ scientifique propre, apparemment homogène malgré la grande diversité des civilisations concernées. L’Orient « créé par l’Occident », suggère même Edouard Saïd[13]… L’idée d’« Asie » en vient en effet, avant d’être transposée dans les langues et les cultures nationales. Il n’est pas certain que les ressortissants des pays d’Asie se sentent « asiatiques » au sens où les Occidentaux l’entendent. Pourtant le mot « Asie », fut-il importé, s’est imposé et a aussi produit sur place une sorte d’identité propre.

L’Asie existe aujourd’hui en se construisant, même difficilement. L’orientalisme, lui, a vécu : le réveil ou l’affirmation des nations, à travers la décolonisation, l’expérience communiste et/ou la croissance économique, s’accompagnent de questionnements nouveaux. Les connaissances relatives à l’Asie ont progressé et les chercheurs des pays concernés y prennent une part croissante. Pour le reste, les révolutions et autres conflits armés paraissent derrière nous. Place à l’intégration économique – intégration de fait, à défaut d’être institutionnalisée – mais aussi aux conflits d’intérêts. En terme de rapport de forces, ou de puissance, le tournant du xxie siècle suggère en tout cas un rééquilibrage au profit de cette moitié du monde, longtemps dominée par l’Occident.

 

Mais sans doute ne faut-il pas se laisser abuser par l’effet d’optique : l’expérience européenne peut-elle servir à une zone aussi vaste ? La Chine et l’Inde, dont on sait les dimensions, paraissent prioritairement intéressées à leur propre montée en puissance. Par ailleurs, les décalages de développement et les plaies de l’histoire, mal cicatrisées, ne favorisent pas la réconciliation régionale : entre la Chine et le Japon, qui se sont affrontés pendant un demi-siècle, se pose à nouveau la question du leadership régional[14]. La fin de la guerre du Vietnam a été un tournant, notamment en ce qu’elle a permis l’émergence d’une Asie du Sud-Est singulière. Mais l’histoire et l’avenir restent à penser à l’échelle de l’ensemble – qu’il faut bien appeler l’Asie – et sans doute en dehors des modèles connus.

 


[1]    Hugues Tertrais, Derrière la chute de Saigon, une nouvelle région. Approches françaises de la crise indochinoise (1972-1982), à paraître.

[2]    Hugues Tertrais, La piastre et le fusil. Le coût de la guerre d’Indochine (1945-1954), Paris, CHEFF, 2002.

[3]    Le quotidien officiel lancé au Sud à cette époque est le Saigon Giaiphong (« Saigon libéré »).

[4]    Tibor Mende, L’Asie du Sud-Est entre deux mondes, Paris, Le Seuil, coll. Esprit « frontières ouvertes », 1957 (1ere éd. 1954).

[5]    Gunnar Myrdal, Asian Drama : An Inquiry into the Poverty of Nations, New York, 1971. édition résumée en français : Le drame de l’Asie. Enquête sur la pauvreté des nations, Paris, Le Seuil, 1976.

[6]    Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour.

[7]    « L’émergence de la zone économique asiatique », Conjoncture, bulletin mensuel de la Banque de Paris et des Pays-Bas, novembre 1978.

[8]    The East Asia Miracle : Economic Growth and Public Policy, A World Bank Research Report, Washington & New York, 1993.

[9]    Initiales anglaises de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, dont les pays fondateurs sont la Thaïlande, la Malaisie, Singapour, l’Indonésie et les Philippines.

[10]   Hugues Tertrais, Asie du Sud-Est : enjeu régional ou enjeu mondial ?, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2002.

[11]   L’« ASEAN + 3 » associe les Dix au Japon, à la Corée du Sud et à la Chine. Ils ne sont pas membres pour autant de l’association, simplement, mais c’est déjà beaucoup, ses partenaires privilégiés de dialogue.

[12]   Cf. Pierre Gourou, L’Asie, Paris, Hachette, 1971. Et « Pierre Gourou, le delta du fleuve Rouge et la géographie », Entretien avec l’auteur, Lettre de l’Afrase n° 29, octobre 1993.

[13]   Edouard Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2003 (traduction de Orientalism, New York, Pantheon Books, 1978).

[14]   Hugues Tertrais, La construction de l’Asie, Rapport de synthèse pour le dossier d’habilitation.