X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 29, Chantiers 2009 » Diego Ségalas, Le volontariat armé au sein des milices nationalistes pendant la guerre civile espagnole, 1936-1939

Diego Ségalas, Le volontariat armé au sein des milices nationalistes pendant la guerre civile espagnole, 1936-1939

Le volontariat armé au sein des milices nationalistes pendant la guerre civile espagnole, 1936-1939

 

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

Diego Ségalas*

 

 

La guerre civile espagnole a débuté le 17 juillet 1936. Même si elle fut le fruit d’une conjonction de nombreux éléments, il fallut l’échec d’un coup d’État organisé par une partie de l’armée pour la faire éclater. De 1936 à 1939, elle opposa les Républicains restés fidèles à la seconde République espagnole aux rebelles appelés aussi Nationalistes.

Il est important de noter que cette tentative de coup d’État « survient après une phase de politisation des masses sans équivalent antérieur, même pendant la Révolution de 1868 »[1]. Cette politisation massive, alliée à une radicalisation de la vie politique espagnole durant la seconde République, peut expliquer en partie l’engagement de nombreux Espagnols dans les milices de chaque camp. Ce furent ces milices qui, dans les premiers jours du conflit, jouèrent un rôle déterminant permettant aux deux camps de prendre le contrôle d’une partie du territoire espagnol. Nous nous sommes intéressés à ceux qui choisirent de combattre au sein des milices nationalistes aux côtés de l’armée rebelle.

Ces milices nationalistes étaient le symbole de la coalition hétérogène formant le camp des rebelles : les milices de la Phalange y étaient majoritaires, venaient ensuite celles des combattants carlistes, les requetés, le reste regroupant des milices des divers partis de droite comme les monarchistes alphonsins de Renovación Española, les militants de Juventud de Acción Popular ou encore les légionnaires d’Albiñana. Avec le décret du 20 décembre 1936, la militarisation des milices fut mise en place. Elles ne furent donc pas dissoutes, comme dans le cas des milices républicaines, mais passèrent sous le contrôle des militaires et sous la juridiction de l’armée. Cette militarisation précéda de quelques mois l’unification politique du camp nationaliste en un parti unique, la Falange Española Tradicionalista y de las JONS proclamée par le décret du 19 avril 1937 du général Franco, afin de contrôler complètement le camp nationaliste et de mettre fin aux volontés d’indépendance des carlistes et des phalangistes.

Malgré l’imposante production historique consacrée à l’étude de la guerre civile espagnole, les historiens ont négligé ces milices nationalistes. Ainsi, un seul auteur s’est-il intéressé à elles[2], et tout au plus sont-elles évoquées de manière succincte dans les ouvrages généraux sur la guerre d’Espagne. Il est regrettable que ces milices, qui d’après certains auteurs ont compté jusqu’à 250 000 hommes dans leurs rangs sur l’ensemble de la guerre[3], aient été aussi peu étudiées par l’historiographie de la guerre civile en dépit d’un regain d’intérêt récent pour l’étude du volontariat armé international[4].

Il était donc intéressant d’élargir les connaissances sur les hommes qui composaient ces milices à travers l’étude de trois d’entre elles : les 5e, 9e et 10e banderas de Castille, créées respectivement le 7 mai, le 27 septembre et en novembre 1937, à partir de la fusion de certaines autres combattant depuis le début de la guerre. Elles ont participé principalement à des actions militaires défensives, exceptée la 5e bandera qui joua un rôle décisif dans la bataille de Brunete en juillet 1937. De sorte qu’ont été étudiées les données concernant 743 hommes appartenant à ces trois milices, soit quasiment le tiers de leurs effectifs[5].

L’attention a donc été portée sur une partie des acteurs de la guerre civile espagnole : les miliciens nationalistes combattant en première ligne[6]. L’un des buts de notre étude était de connaître leurs principales caractéristiques afin de pouvoir dresser un portrait type du milicien. Ceci a permis de répondre à une question, a priori naïve mais en réalité cruciale pour une meilleure connaissance de ces milices : qui étaient ces miliciens ?

Le volontariat armé de ces miliciens représente un engagement en dehors d’un cadre militaire régulier, et il se distingue du volontariat militaire qui se définit par l’engagement volontaire au sein d’une structure d’armée régulière. Si cet engagement armé était uniquement basé sur le volontariat, quelles pouvaient être les raisons de l’engagement volontaire de ces miliciens ?

Avant de présenter les réponses apportées à ces différentes interrogations, il convient de décrire la matière première ayant permis le travail de recherche : les sources.

 

Un fonds d’archives exceptionnel

 

Les recherches ont été menées au sein d’un fonds d’archives d’une richesse exceptionnelle, le « fonds des dossiers personnels des milices »[7] conservé au sein des Archives générales militaires d’Avila en Espagne. Ce fonds est classé par provinces. Pour chaque province les dossiers personnels sont disposés par ordre alphabétique et regroupés par piles allant de 80 à 130 dossiers pour celles que nous avons consultées. Les dossiers de la province d’Avila ont été choisis et 20 piles ont été dépouillées[8], soit 2 224 dossiers au total. La première pile de dossiers a d’abord été triée, et la milice à laquelle appartenait chaque milicien a été notée. Des statistiques sur les différentes milices citées ont été établies, et notre choix s’est porté sur trois d’entre elles revenant le plus souvent : la 5e, la 9e et la 10e bandera de Castille. La sélection de ces trois milices s’est donc faite de manière très pragmatique. Élargir l’étude à trois milices revenait à augmenter les chances de recueillir le plus d’informations possible, car elles pouvaient apporter des données complémentaires, au vu de la qualité et de la quantité de celles présentes dans les dossiers personnels de leurs miliciens.

En effet, si le contenu de ces dossiers était inégal, il nous a permis toutefois de constituer une base de données de 743 miliciens. La variété des documents présents dans les dossiers a complété certaines informations, les a confirmées ou infirmées. Les plus utiles et les plus fréquents ont été les différents types de « fiches d’identité » des miliciens. Ainsi ont été trouvés de précieux renseignements dans d’autres documents, comme les certificats d’états de services, les justificatifs d’appartenance à un parti politique ou à un syndicat, les papiers liés à la promotion ou au licenciement d’un milicien, ou encore les rapports secrets du SIPM[9] sur certains miliciens. Le nombre et la variété des documents témoignent d’un véritable contrôle de la hiérarchie sur les miliciens.

Grâce à cet ensemble, les 27 champs de la base de données ont été établis puis regroupés en plusieurs catégories : d’abord ceux ayant trait à l’identité du milicien (noms, prénom, âge, lieu de naissance, profession, etc.), puis ceux concernant son engagement (date d’engagement, âge à l’engagement, etc.), ensuite ceux liés à son parcours (milices de 1936, milices de 1937, grades, etc.), enfin les champs regroupant les catégories de miliciens (militants phalangistes, Évadés de la zone républicaine, hommes de gauche, déserteurs, etc.). L’étude de cette base de données a permis d’établir le portrait type du milicien nationaliste de ces trois banderas.

 

Qui étaient ces miliciens ?

 

De ces 743 miliciens, nous pensions pouvoir tirer des conclusions représentatives du total des hommes de ces trois milices, car au fur et à mesure de la constitution de notre base de données, des tendances nettes se dégageaient. Pourtant, malgré le fait que ces signes pouvaient regrouper certains miliciens partageant les mêmes caractéristiques, ils ne rendaient pas compte de la totalité de l’individu, ils n’en transmettaient qu’une partie, celle qui était inscrite dans les documents d’archives. En effet, certains de ces hommes ont pu mentir sur les informations qu’ils ont données dans les fiches d’identité, ou ceux qui les remplissaient ont pu se tromper. Néanmoins, notre but était d’en savoir un peu plus sur des hommes trop peu étudiés par l’historiographie de la guerre civile espagnole et les nombreuses informations que nous avons tirées de nos recherches dans les archives nous ont permis d’aboutir à certaines conclusions.

Ainsi, il s’est avéré que ces combattants des milices nationalistes étaient dans leur majorité des hommes disponibles, jeunes (leur moyenne d’âge étant de 22 ans[10]) et célibataires. Certains d’entre eux étaient catholiques. Ils venaient majoritairement de deux régions d’Espagne, la Vieille-Castille et le Léon (78% des miliciens), et plus précisément encore de quatre provinces, celles de Zamora, de Salamanque, d’Avila et de Valladolid[11], qui ont soutenu, dans leur quasi-totalité, les rebelles dès juillet 1936. C’est pourquoi ils se sont engagés pour la plupart dès la première année de la guerre (62%) et principalement entre juillet et septembre (44%). Ces miliciens étaient issus de différentes classes sociales, les plus représentées (60%) étant les classes populaires notamment à travers ceux, nombreux, qui exerçaient des professions liées au travail de la terre[12]. Ces milices nationalistes étaient donc des milices populaires. Toutefois, les différences de classes sociales se retrouvaient dans la hiérarchie et dans les promotions obtenues par une minorité de miliciens (20%). Ainsi, les grades les plus élevés étaient l’apanage des hommes issus des classes aisées, alors que les grades les plus bas étaient réservés aux miliciens d’origine populaire. Dans ces milices, le lien entre promotion et origine sociale prouve qu’elles reproduisaient les différences de classe propres à la société espagnole de l’époque.

Nous avons pu établir le portrait type du milicien des 5e, 9e et 10e banderas de Castille : il avait 22 ans, il était célibataire, catholique, d’origine populaire, exerçant souvent une profession liée au travail de la terre, engagé en 1936, originaire des régions du Léon et de la Vieille Castille, et occupait le grade de simple milicien.

Le caractère populaire des milices a particulièrement retenu l’attention, car proche des milices républicaines souvent qualifiées de milices populaires. Ainsi le camp nationaliste a t-il pu compter sur l’appui d’une partie des classes populaires de l’époque. Le volontariat armé de ces hommes traduisait-il un enthousiasme populaire ? C’est en partie pour répondre à cette interrogation que le recrutement de ces miliciens a été étudié, afin de savoir s’il était toujours et uniquement basé sur le volontariat ou s’il existait une conscription.

 

Le recrutement : volontariat et conscription ?

 

Avant de se concentrer sur la nature du recrutement des miliciens, les lieux de leur engagement ont été étudiés. L’analyse détaillée de ces différents lieux mentionnés dans les dossiers personnels des miliciens a permis de mieux cerner l’organisation du recrutement.

D’abord, le caractère géographique de l’engagement apparaît clairement, les miliciens s’enrôlaient dans le lieu de recrutement le plus proche de chez eux, même si des exceptions ont été relevées.

Deux types d’engagement ont été observés. La majorité des miliciens s’enrôlait par l’intermédiaire des Quartiers Généraux des Milices, des Jefaturas de Milicias[13] ou des Depósitos de Instrucción[14], tandis que d’autres se rendaient directement sur le front.

Sachant que l’armée nationaliste a mis en place une conscription dès août 1936 pour recruter des soldats, des miliciens avaient-ils aussi été recrutés par ce biais ? Deux informations ont été alors recoupées : d’une part, les précieuses données fournies par Rafael Casas de la Vega, correspondant aux dates d’appel des différents reemplazos[15] et, d’autre part, celle relevée dans les dossiers personnels des miliciens : leur date d’engagement. En effet, le croisement de ces deux données permit d’avoir une idée plus précise des engagés volontaires, car la date d’engagement précédait celle de l’appel de leur reemplazo, et des conscrits qui s’étaient enrôlés dans les milices au même moment ou après la mobilisation de leur quinta[16]. On a pu dès lors en déduire la nature de l’engagement des miliciens. Ainsi, il est apparu qu’environ 20% des miliciens avaient été recrutés sur la base de la conscription, soit une minorité. Le recrutement des miliciens était donc mixte : volontariat et conscription. L’existence de cette conscription est une des limites au volontariat armé au sein des milices. Quelles étaient donc les raisons qui avaient poussé la majorité de ces miliciens à intégrer volontairement les milices ?

 

Un volontariat à nuancer

 

Avant tout, il faut insister sur la multiplicité des raisons qui ont pu motiver ces centaines d’hommes à s’engager au sein des milices en pleine guerre civile. Certains ont pu s’engager par convictions politiques ou religieuses, d’autres sous la contrainte, d’autres encore par opportunisme, certains intégrant les milices par la combinaison de différents motifs. L’explication des raisons d’engagement de ces miliciens s’avère donc être un exercice périlleux et peut entraîner à développer une histoire conjecturale. Néanmoins, certaines catégories d’engagés parmi les 743 hommes étudiés ont pu être définies.

Ainsi, apparurent plusieurs militants phalangistes ou d’autres partis de droite prouvant l’existence d’une participation à ces milices par conviction. Leur volontariat armé apparaît alors comme la continuité d’un engagement politique antérieur. Il s’agit là d’un véritable volontariat.

Les Évadés de la zone républicaine[17] constituent une catégorie ambiguë, car il s’agit d’hommes ayant fui la zone républicaine pour rejoindre la zone nationaliste. Il est difficile de tirer de véritables conclusions sur les raisons qui les ont conduits à s’engager au sein des milices nationalistes. Ils représentent une catégorie intermédiaire entre le véritable volontariat et l’engagement contraint. Dans ce dernier cas, il s’agissait d’hommes de gauche présents parmi les 743 miliciens et découverts grâce aux rapports secrets établis sur eux par le SIPM. Ceux qui s'engageaient dans les milices nationalistes sous la contrainte le faisaient par peur de la répression, ou pour cacher leurs anciens engagements politiques. Ils pouvaient aussi le faire en se disant qu'une fois sur le front, ils déserteraient et rejoindraient leur camp, celui des Républicains.

Mais il y avait aussi un autre cas : des hommes de gauche qui, retrouvant certaines de leurs idées chez les phalangistes (action directe, anticapitalisme, courant laïque), les rejoignaient par proximité idéologique, donc par conviction. Moins de 10 cas ont été relevés, mais plusieurs rapports secrets, ainsi que des listes de noms attestent l’importante présence d’hommes de gauche au sein des milices. Ces documents secrets prouvent qu’ils étaient surveillés, contrôlés et connus des autorités miliciennes.

La multiplicité des causes d’engagement illustre la variété des situations et des expériences des miliciens nationalistes. Il est très difficile de savoir précisément quelles furent les motivations qui les poussèrent à s’engager et à combattre dans les milices. Nous n’avons pu décrire que des tendances, parfois les illustrer par des exemples concrets lorsque les informations des archives le permettaient, mais nous avons aussi identifié certaines catégories de miliciens tout en y apportant les nuances nécessaires.

 

Au terme de cette recherche, il est possible d’affirmer d’une part, que ces milices nationalistes étaient des milices populaires car une majorité de leurs hommes provenait des classes populaires de la société espagnole des années 1930. D’autre part, que le volontariat armé des miliciens des 5e, 9e et 10e banderas de Castille était en partie l’expression d’un enthousiasme populaire et d’une adhésion à la cause défendue par les Nationalistes. Avec une nuance toutefois, puisque certains étaient des conscrits, et surtout parce que nombreux étaient ceux ayant été contraints à s’engager « volontairement » (hommes de gauche ou ne voulant pas choisir leur camp).

 

Il serait très intéressant, désormais, de mener une étude comparée des volontariats armés au sein des milices nationalistes et républicaines. Les hommes de ces dernières n’ont pas encore fait l’objet d’une étude exhaustive, alors qu’il s’agit, comme pour les miliciens nationalistes, d’acteurs centraux de la guerre civile espagnole.



*    L’auteur de ce compte rendu a soutenu le 3 juillet 2008 son mémoire de Master 2 « Le volontariat armé au sein des milices nationalistes pendant la guerre civile espagnole 1936-1939. Le cas des miliciens des 5e, 9e et 10e banderas de Castille » (349 p.), réalisé sous la direction d’Annick Lempérière, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[1]    Maria Teresa Pérez Picazo et Guy Lemeunier, L’Espagne au xxe siècle, Paris, Armand Colin, 1994, p. 44-45.

[2]    Il s’agit de Rafael Casas de la Vega, Las milicias nacionales en la guerra de España, Madrid, Editora Nacional, 1974; id., Las milicias nacionales, Madrid, Editora Nacional, 1977, 2 tomes.

[3]    François Godicheau, Les mots de la guerre d’Espagne, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2003, p. 80.

[4]    Sous la direction de Stéfanie Prezioso, Jean Batou, Ami-Jacques Rapin, Tant pis si la lutte est cruelle. Volontaires internationaux contre Franco, Paris, Éditions Syllepse, 2008.

[5]    Les trois milices comptaient au total 2 256 miliciens selon les chiffres donnés dans R. Casas de la Vega, Las milicias nacionales, op. cit., p. 678.

[6]    Les milices nationalistes sont très vite divisées en deux groupes : les milices de primera linea (première ligne) qui combattent sur le front, et celles qui sont chargées de différentes missions (surveillance, maintien de l’ordre…) à l’arrière (la retaguardia) appelées milicias de segunda linea.

[7]    En espagnol el fondo de los expedientes personales de las milicias.

[8]    On compte au total 89 piles de dossiers personnels pour cette province.

[9]    SIPM : Servicio de Información y de Policía Militar. Service de renseignement nationaliste créé officiellement en novembre 1937.

[10]   71% des miliciens avaient entre 18 et 26 ans lors de leur engagement.

[11]   72% étaient originaires de ces quatre provinces.

[12]   54% étaient des paysans.

[13]   Jefatura de Milicias : ce sont les directions régionales des milices qui gèrent toute leur administration, les licenciements, les mouvements des miliciens et des officiers.

[14]   Depósito de Instrucción : lieu chargé de la formation militaire des miliciens avant leur envoi au front.

[15]   Reemplazo : classe d’âge de départ au service militaire (21 ans).

[16]   Quinta : synonyme de reemplazo.

[17]   Nous en avons relevé 24.