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Daniel Gutiérrez Ardila, Un Nouveau Royaume. Géographie politique, pactisme et diplomatie en Nouvelle-Grenade, 1808-1816

Un Nouveau Royaume. Géographie politique, pactisme et diplomatie en Nouvelle-Grenade, 1808-1816

 

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

Daniel Gutiérrez Ardila*

 

 

Lorsque le peuple espagnol refusa de reconnaître la légitimité des abdications de Bayonne et l’autorité de Napoléon, commença une crise sans précédent dans le monde hispanique. Croyant la Péninsule perdue, les sujets américains de Ferdinand VII cherchèrent à instaurer dès 1808 des gouvernements intérimaires destinés à conserver les domaines du souverain. Cependant, les politiques maladroites des autorités de l’Espagne libre, puis du monarque restauré, entraînèrent peu à peu la séparation de la plupart des possessions castillanes d’outre-mer. La thèse que nous avons présentée récemment à l’Université Paris I et dont nous offrons ici une perspective panoramique, analyse les répercussions de la crise monarchique dans le Nouveau Royaume de Grenade (actuelle Colombie) entre 1808 et 1816, c’est-à-dire, entre l’éclatement du soulèvement espagnol et le rétablissement de l’autorité du monarque par une puissante expédition militaire envoyée depuis l’Europe.

L'interrègne neogrenadin et l'historiographie

 

Pendant ces huit années, la vice-royauté néogrenadine s’est dissoute pour donner naissance d’abord à une multitude de juntes de gouvernement locales, puis à une douzaine d’États souverains qui ont fini par s’associer, après des négociations longues et difficiles, dans une confédération connue sous le nom de Provinces-Unies de la Nouvelle-Grenade. La complexité de ce processus, ainsi que la multiplicité de corps politiques qui y ont pris part, ont contribué à faire de cette période une des moins étudiées de l’histoire de la Colombie. Si on ajoute à cela l’échec retentissant des révolutionnaires, qui furent incapables de s’organiser dûment pour combattre les armées péninsulaires, on comprendra davantage les raisons de l’invisibilité historiographique de la « Sotte Patrie » (la Patria Boba), nom avec lequel on désigne encore aujourd’hui en Colombie la première phase de la révolution d’indépendance.

Toutefois, la raison principale de la négativité historiographique de l’interrègne néogrenadin est, pour tout dire, idéologique. En effet, depuis 1827, année de la parution à Paris de l’Historia de la Revolución de la República de Colombia[1], écrite par le docteur José Manuel Restrepo, la « Sote Patrie » a été utilisée au xixe siècle par les historiens comme preuve incontestable de l’inadéquation du fédéralisme à la réalité de la nouvelle république. Ainsi, dans les années 1820 le « parti des Libertadors » s’est servi d’une image caricaturale de la première phase de la révolution dans le but de donner une légitimité accrue au régime centraliste instauré ensuite par Simon Bolivar[2]. De même, vers le milieu du xixe siècle, les plus importants publicistes du parti Conservador naissant tentèrent de combattre la création d’une confédération d’États souverains et indépendants en Nouvelle-Grenade en rappelant que l’échec des révolutionnaires de 1808 était dû à leur funeste préférence pour le système fédéral.

Pour notre étude de l’interrègne néogrenadin, nous avons décidé d’entreprendre une analyse des différentes négociations entamées – entre eux et avec l’étranger – par les corps politiques de l’ancienne vice-royauté du Nouveau Royaume de Grenade, afin de rétablir l’harmonie que l’invasion napoléonienne de l’Espagne avait rompue. Ces négociations ont revêtu la forme de missions politiques et furent confiées à des agents qui reçurent le plus souvent le titre de « député » ou « commissaire » et qui étaient considérés comme ministres publics.

Comment naît un État ? Il est bien connu que la rupture avec l’ancienne métropole se conclut par la reconnaissance officielle de l’entité nouvelle de la part des grandes puissances. Néanmoins, dans le cas de la Nouvelle-Grenade, l’étude des missions diplomatiques revêt un intérêt plus marqué encore, parce qu’elle permet non seulement de comprendre l’admission du pays dans le « concert des nations », mais d’expliquer en outre le surgissement même de l’État. On comprendra donc pourquoi notre travail se veut une histoire de la naissance de la diplomatie néogrenadine[3] au même titre qu’une histoire de la première phase de cette révolution et du surgissement de la fédération révolutionnaire d’États souverains, connue sous le nom de Provinces-Unies. Il faut noter, toutefois, qu’entre l’ancienne vice-royauté et les Provinces-Unies de la Nouvelle-Grenade, il n’existe pas une filiation directe dépourvue d’obstacles et de heurts. C’est pourquoi, l’un des principaux objectifs de notre travail est aussi de rendre compte de ces tâtonnements et de ces tentatives, souvent inabouties.

 

La diplomatie provinciale

 

En effet, tout au long de notre étude nous nous sommes efforcé de montrer comment, pendant l’interrègne, dans le territoire compris entre Guayaquil et Cumana, surgirent de multiples projets susceptibles de donner naissance à autant de pays différents. En 1809, la Junte de Quito rechercha la création d’une entité politique s’étendant le long du littoral pacifique jusqu’aux confins du Guatemala, à laquelle devaient probablement s’associer les provinces d’Antioquia et de Carthagène. Les élites de Santa Fé ripostèrent un an plus tard avec le projet d’un État provisoire calqué sur le territoire de l’ancienne vice-royauté. Cependant, leur proposition ne fut pas bien accueillie par les différentes provinces qui préférèrent établir leurs propres gouvernements. En 1811, le président du nouvel État de Cundinamarca tenta de créer une confédération de cinq départements devant englober toute la Terre Ferme. L’insupportable perspective de perdre le rang de capitale du Royaume amena les habitants de Santa Fé à entreprendre des campagnes militaires, afin de soumettre les provinces voisines et de former un corps politique au moins aussi vaste que le territoire conquis par les troupes de Gonzalo Jiménez de Quesada au xvie siècle. Les agressions de Cundinamarca forcèrent les provinces menacées à s’unir en une fédération étroite, susceptible tant de s’associer avec la Confédération du Venezuela que de persister sous la forme d’une petite amphictyonie. Ce fut alors que progressa l’idée de reconstruire le Royaume selon les principes fédératifs promus avec tant de succès par la Junte de Carthagène. Le 27 novembre 1811, les députés de cinq provinces néogrenadines signèrent un Acte de Fédération qui fut ratifié les mois suivants par neuf gouvernements révolutionnaires. Les provinces de Santa Marta, Cuenca, Guayaquil, et l’isthme de Panama, fidèles à la Couronne, ainsi que le gouvernement révolutionnaire de Cundinamarca demeurèrent en dehors de l’union. Les échevinages rebelles de Quito, quant à eux, fondèrent une confédération mineure.

La création  des Provinces-Unies de la Nouvelle-Grenade ne signifia pas la fin des négociations entre les souverainetés de la Terre Ferme. Ainsi, Popayan et Quito s’unirent étroitement ; le Casanare souscrivit une alliance avec Barinas et tenta d’en réaliser une autre avec la Guyane ; de leur côté, Antioquia, Popayan et Carthagène cherchèrent à absorber le Choco. La situation du Royaume, en elle-même fort délicate, se fit encore plus complexe avec la défaite de Napoléon et le retour de Ferdinand VII sur le trône. Alors, plus que jamais, il fallait construire un État puissant dans la Terre Ferme, capable d’affronter les troupes que tôt ou tard devaient envoyer l’Espagne et ses alliés. Les circonstances semblaient propices au vu des victoires de Bolivar au Venezuela et du rétablissement d’un gouvernement révolutionnaire à Caracas. Néanmoins, les autorités de l’Union furent incapables d’obtenir l’incorporation de Cundinamarca, avec laquelle elles avaient engagé deux guerres. Exaspéré par la lente machinerie de la fédération néogrenadine et très inquiet des attaques qu’il pressentait, l’État de Carthagène dépêcha des envoyés à Caracas afin de fonder une confédération littorale s’étendant depuis l’Atrato jusqu’à l’Orénoque. Lorsque l’Armée expéditionnaire arriva dans la Terre Ferme en 1816, les Provinces-Unies s’étaient consolidées d’une manière remarquable, mais cela ne signifie pas qu’un État néogrenadin ait été établi définitivement. La province de Santa Marta, ainsi que celles de l’isthme de Panama, Quito, Cuenca et Guayaquil restaient encore en dehors de la fédération. En outre, sur le territoire du Venezuela (à nouveau sous l’emprise des royalistes) plusieurs foyers de rébellion luttaient pour restaurer un régime républicain, dont le triomphe pouvait signifier – comme cela se produisit par la suite – un profond bouleversement des perspectives politiques.

Ces nombreux projets – sommairement rapportés – démontrent qu’il n’existait aucun scénario précis lorsqu’éclata la révolution et invitent à relativiser le poids de la tradition administrative de l’empire dans le processus de formation des États hispano-américains. De même, ils contribuent à expliquer pourquoi pendant le xixe siècle les nouvelles républiques furent victimes de crises profondes et répétitives. Comme on l’a vu, les actes fondateurs de ces pays furent souscrits par de petites souverainetés, et non pas par une convention de députés de la « nation ». Ainsi, le non-respect – réel ou imaginaire – des pactes sociaux de la révolution occasionnait naturellement la réapparition des parties contractantes.

Notre thèse démontre donc essentiellement que la Colombie, telle qu’elle s’est faite, n’était pas l’issue inéluctable du processus révolutionnaire. Et la démarche de notre travail se retrouve tout entière dans cette citation de Lucien Febvre, selon laquelle,

« Il n’y a rien de nécessaire à l’origine – nécessaire d’une nécessité géographique quelconque – dans l’amalgame, l’association de certaines contrées qui se groupent les unes avec les autres pour former un État. Car toujours, du groupement qui s’opère, on voit bien que d’autres pourraient ou auraient pu se distinguer sans impossibilité matérielle »[4].

Il est évident que l’étude des missions politiques ayant pour but la reconstitution du Nouveau Royaume sous d’autres formes ne pouvait se passer de l’analyse du groupe d’agents qui les ont tour à tour remplies. Notre thèse se veut donc également une histoire des transformations successives de la fonction de la représentation des corps politiques néogrenadins pendant l’interrègne.

 

 

Les agents de la révolution

 

Ainsi nous nous sommes efforcé de montrer que si les mêmes individus qui exerçaient avant la révolution les fonctions de fondés de pouvoir de leurs communautés auprès du roi et de ses ministres sont devenus pendant l’interrègne des députés du Nouveau Royaume au sein des gouvernements libéraux de la Péninsule, des agents des juntes, des envoyés des États provinciaux, des membres des congrès néogrenadins, et des ministres plénipotentiaires auprès des puissances étrangères ; bref, que si les représentants étaient toujours les mêmes, ce qui a changé à chaque fois c’est la nature des corps représentés. En d’autres termes, nous avons voulu explorer les différents maillons de cette chaîne des transformations dans la fonction de la représentation pour étudier l’origine du diplomate néogrenadin ainsi que celle des députés de la « nation ».

La nature des commettants, la dignité des agents ou le but même de leurs missions indiquent clairement le glissement d’un type de rébellion à un autre. Comme le veut la logique, un échevinage, une junte de gouvernement, une couronne, une république ou une confédération rebelles ne pouvaient concevoir de la même manière leur rapport avec l’Espagne et avec les puissances européennes ; de même que l’émissaire d’un échevinage, le député d’une province ou le plénipotentiaire d’un État à la recherche de la reconnaissance ne pouvaient œuvrer de la même façon ni rechercher les mêmes buts.

En recoupant les informations disponibles concernant les agents de la révolution, apparurent les liens étroits qui les unissaient, faisant d’eux un groupe très compact. En premier lieu, ils appartenaient à des clans familiaux provinciaux très solides qui les liaient entre eux. En second lieu, beaucoup d’entre eux étaient des commerçants et pour cette raison ils avaient des contacts partout dans la vice-royauté. Enfin, la grande majorité des agents avaient étudié dans les collèges de Santa Fe, en sorte que beaucoup des assemblées tenues durant l’interrègne constituaient de fait une réunion de maîtres et de condisciples. Il importe de souligner ici que les esprits éclairés néogrenadins, en même temps qu’ils appartenaient aux élites provinciales, formaient un groupe choisi ayant une vision d’ensemble du Nouveau Royaume de Grenade qui trouvait son origine dans leur séjour prolongé à la cour du vice-roi. Avec l’invasion de la Péninsule par les troupes de Napoléon en 1808 et les abdications de Bayonne qui s’ensuivirent, ce groupe, déjà influent par lui-même, devint très puissant. Outre le fait qu’il devint le lien indispensable entre des provinces qui se savaient faibles et pauvres, il était composé des meilleurs avocats du Royaume et, en conséquence, uniques détenteurs d’un savoir juridique d’exception sans lequel il était impossible d’échapper à l’anarchie. Les guerres napoléoniennes transformèrent les avocats néogrenadins (que la dynamique de l’empire destinait à des emplois médiocres) en agents politiques de la révolution – ou ce qui revient au même – en intermédiaires entre les intérêts locaux et la nécessité de refonder le Royaume.

 

L’histoire de la représentation des corps politiques néogrenadins pendant l’interrègne permet de montrer également que la diplomatie n’a pas eu pour but à l’origine – et au moins jusqu’au retour de Ferdinand VII sur le trône espagnol en 1814 – la reconnaissance officielle des nouvelles entités républicaines du Nouveau Royaume de Grenade. En effet, elle est caractérisée par l’incertitude générée par les affaires européennes et en ce sens elle est cauteleuse et cherche essentiellement à acquérir la protection d’une des grandes puissances.

Les fortes identités régionales constituent le trait dominant de l’histoire colombienne. Dans un essai admirable l’écrivain Eduardo Caballero Calderón n’a pas hésité à réduire celle-ci à une dichotomie entre l’État et une nation qui tente vainement de se frayer un chemin[5]. L’étude de l’interrègne est essentielle dans ce contexte, précisément parce que les provinces néogrenadines ont alors consolidé un protagonisme qu’elles ne perdront pas par la suite. La consolidation de ces identités, malgré un siècle de régime centraliste, permet de se demander s’il ne conviendrait pas d’adopter des institutions politiques susceptibles de développer ce riche patrimoine qui ne doit plus être senti comme une menace.



*    Cet article est issu d’une thèse d’histoire intitulée « Un Nouveau Royaume. Géographie politique, pactisme et diplomatie durant l’interrègne en Nouvelle-Grenade (1808-1816) », dirigée par Annick Lempérière, et soutenue à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, le 15 novembre 2008, devant un jury composé de Jean-Clément Martin (président, Paris I), Michel Bertrand (Université de Toulouse), Anthony McFarlane (Université de Warwick), Clément Thibaud (Université de Nantes) et de la directrice de thèse.

 

[1]    Historia de la Revolución de la República de Colombia, por José Manuel Restrepo, secretario del interior del poder ejecutivo de la misma república, Paris, Librería Americana, 1827, 10 vol. et un atlas.

[2]    Sergio Mejía, La revolución en letras. La Historia de la Revolución de Colombia de José Manuel Restrepo (1781-1863), Medellín, Universidad de los Andes-EAFIT, 2007.

[3]    Il existe d’excellents ouvrages sur l’histoire diplomatique de la Colombie. Cependant, ils ne consacrent que quelques pages à la période de l’interrègne néogrenadin : Francisco José Urrutia, Los Estados-Unidos de América y las repúblicas hispano-americanas de 1810 a 1830, páginas de historia diplomática, Madrid, Editorial América, 1918 ; Pedro A. Zubieta, Apuntaciones sobre las primeras misiones diplomáticas de Colombia (Primero y segundo períodos 1809-1819-1830), Bogotá, Imprenta Nacional, 1924 ; Germán Cavelier, La política internacional de Colombia. Un ensayo de interpretación. Primera Parte: la Gran Colombia (1820-1830), Bogotá, Editorial Iqueima, 1949 ; Raimundo Rivas, Historia diplomática de Colombia (1810-1934), Bogotá, Ministerio de Relaciones Exteriores, 1961.

[4]    Lucien Febvre, La terre et l’évolution humaine, Paris, Albin Michel, 1970 (1re éd., 1922), p. 363-364.

[5]    Eduardo Caballero Calderón, Historia privada de los colombianos, Bogotá, Antares, 1960.