X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 29, Chantiers 2009 » Catherine Kozinski, Les relations franco-polonaises dans les années Solidarité

Catherine Kozinski, Les relations franco-polonaises dans les années Solidarité

Les relations franco-polonaises dans les années Solidarité

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

Catherine Kozinski*

 

 

« Solidarnosc », premier syndicat libre en Europe de l’Est, fut une aventure[1] et l’amitié franco-polonaise est devenue un topos des discours des chefs d’État et des hommes politiques, si bien qu’il est facile d’en oublier la réalité concrète. Si cette amitié est considérablement mythifiée par les deux parties, les années « Solidarité » l’ont fait vivre avec une acuité particulière. Le parti pris de l’analyse a été de se placer du point de vue des acteurs « non-étatiques », c’est-à-dire des individus et des groupes, des associations et des syndicats. La thèse de ce mémoire est, en effet, celle de la « diplomatie alternative », qui permet de pallier les déficiences de la politique étrangère française vis-à-vis de la Pologne, avec un point d’acmé entre 1982 et 1984. Toutefois, la revalorisation du rôle des acteurs non-étatiques dans l’élaboration de l’histoire des relations internationales ne signifie pas la négation des rapports interétatiques traditionnels. Au contraire, la diplomatie alternative ne constitue qu’une modalité exceptionnelle du jeu politique international.

La théorie classique des relations internationales a été fondée sur une conception de la diplomatie qui fait de l’État l’acteur principal, sinon exclusif, de la politique extérieure. Lorsqu’ils ne sont pas occultés ou minimisés, les peuples et les individus sont rarement étudiés comme sujets actifs d’une diplomatie « alternative » autonome. Le droit international ne reconnaît d’ailleurs aucun statut juridique aux individus comme acteurs infra-étatiques. Le défaut d’une approche trop centrée sur les acteurs étatiques est d’occulter un pan d’histoire, constitué par les initiatives individuelles, les associations et les coopérations qui se nouent et se dénouent entre deux populations ne partageant pas toujours une frontière commune.

Une telle approche présente des difficultés à la fois conceptuelles et méthodologiques. L’identification d’acteurs « parallèles » ou « alternatifs » des relations internationales, parfois nommés « rapports transnationaux », nécessite un travail de définition et de catégorisation qui n’est pas sans heurts. Plusieurs notions sont en concurrence pour désigner la sphère de l’État en marge du système politique, comme « opinion publique », « société civile » ou « public(s) ». Souvent synonymes, rarement interchangeables, la plupart de ces termes se réfèrent à des concepts polysémiques et controversés. La seconde difficulté est d’ordre méthodologique. Tout d’abord, la question des sources : lorsqu’elles existent, elles sont souvent dispersées et parcellaires. La seconde question est celle des outils de travail, pour rendre compte de phénomènes aussi insaisissables que, par exemple, l’évolution de l’opinion française vis-à-vis de la Pologne.

Le cas de la solidarité active des Français envers les Polonais dans les années 1980 illustre l’idée que deux peuples peuvent coopérer et interagir en dehors de la sphère politique, parfois même contre elle. En 1980, la création du premier syndicat libre en pays communiste, Solidarnosc, suscite une vague d’enthousiasme et d’espoir qui dépasse les frontières polonaises. L’opinion française redécouvre alors un pays qu’elle connaît mal, mais qui ne lui est pas tout à fait étranger. Lorsque le général Jaruzelski interrompt, le 13 décembre 1981, la marche vers la démocratisation du pays, un vaste mouvement de solidarité avec les Polonais se crée dans les pays occidentaux, et prend la forme de manifestations de soutien et d’une aide humanitaire. Quoique les événements polonais aient surpris le monde entier, ils semblent avoir eu un impact plus fort sur l’opinion française, qui s’est mobilisée en masse au sein d’associations et de syndicats. Les Français se sont investis personnellement, à la différence des Allemands ou des Américains qui ont majoritairement délégué l’aide à la Pologne aux organismes privés, institutions et ONG. Cela tient sans doute à la conjugaison de plusieurs facteurs, parmi lesquels figurent le poids des liens historiques et culturels entre la France et la Pologne, le traitement médiatique particulier que les événements y reçurent, et l’influence de l’émigration polonaise dissidente qui vivait en France. Si la mobilisation passionnée a fini par s’étioler, elle n’aura pas été qu’un feu de paille : elle a débouché sur des initiatives qui ont dépassé la rhétorique de la charité, sans parler des liens nouveaux qui se sont tissés à la faveur de rencontres. En somme, cet épisode a permis de donner une épaisseur concrète à l’« amitié franco-polonaise », vieille antienne qui revient inlassablement dans les discours officiels mais qui tend le plus souvent à n’être qu’un mythe entretenu avec complaisance.

En vérité, les rapports politiques entre la France et la Pologne se sont considérablement dégradés dans les années 1980, alors qu’ils avaient été excellents au cours de la décennie précédente. De manière incontestable, les relations franco-polonaises avaient connu une dynamisation concertée dans les années 1970. Que ce soit du point de vue des rencontres diplomatiques, des traités signés ou des volumes de marchandises échangées, les rapports entre les deux pays étaient au beau fixe à cette époque. Néanmoins, l’intensité de ces rapports ne saurait masquer la dissymétrie qui s’accentua au fil des années, notamment sur le plan économique où la balance commerciale sans cesse déficitaire de la Pologne enfonça le pays dans la crise. François Mitterrand et Wojciech Jaruzelski ne sont pas parvenus à recréer le tandem complice que formaient Valéry Giscard d’Estaing et Edward Gierek, mais les relations politiques entre les deux pays restèrent suspendues pendant près de quatre ans. Il n’est pas anodin que l’acmé de la mobilisation populaire, entre 1982 et 1984, ait pris place au moment où la diplomatie traditionnelle était au plus bas.

Cet épisode correspond au temps de la « diplomatie alternative », mise en place par les acteurs infra-étatiques. Des notions telles que l’opinion publique, entendue comme une force de pression sur les acteurs étatiques, ou la société civile, qui est l’espace où s’épanouit une citoyenneté active et militante, sont très utiles pour l’analyse. Toutefois, c’est le concept de publics différenciés qui soutient le mieux l’hypothèse de départ. En distinguant trois types de publics vis-à-vis de la Pologne, indifférent, concerné et actif, on s’aperçoit que la diplomatie des peuples s’est construite sur un basculement, quantitatif et qualitatif, de la disposition des Français.

L’hypothèse de départ est que la mobilisation active et concrète des Français en faveur des Polonais, entre 1980 et 1984, a comblé l’absence de véritable politique extérieure de la France envers la Pologne. L’action politique et économique du gouvernement était paralysée, en partie à cause d’une contradiction des intérêts français en Europe de l’Est. Dans le même temps, l’opinion publique s’est saisie avec enthousiasme et passion de la question polonaise. La somme de toutes les initiatives, charitables et solidaires, individuelles et collectives, fonde réellement la démocratie alternative.

Quoique le temps fort de cette diplomatie se situe entre 1980 et 1984, les limites chronologiques du sujet ont été élargies à 1976 et 1989. Ces bornes correspondent à des dates-clés dans la construction de la société civile polonaise, depuis la création du KOR (Comité de défense des ouvriers) en 1976 jusqu’à l’élection des représentants de Solidarnosc à la Diète, en 1989. Cette extension chronologique a pour but de mettre en évidence les apories de la diplomatie « classique » qui permettent aux acteurs infra-étatiques de prendre le relais. D’autre part, les limites d’une diplomatie des peuples, potentiellement efficace mais qui est peut-être condamnée à n’être que temporaire et palliative, apparaissent plus distinctement grâce au recul historique.

Trois périodes d’étude, trois temps successifs des relations franco-polonaises se distinguent ainsi. La première période (1976-1979) correspond à la situation « classique » où les relations franco-polonaises sont dominées et structurées par les acteurs étatiques. Avant que la Pologne n’occupe l’espace médiatique, à partir de 1980, la majorité des Français s’y intéressent peu. Leur connaissance du sujet se limite à quelques références culturelles et historiques. Un intérêt plus poussé, qui allait parfois jusqu’à apprendre la langue, existait essentiellement chez les individus liés à la Pologne par leurs origines, leur famille ou leur cercle d’amis. Il y avait néanmoins un petit public actif, composé d’émigrés, d’intellectuels et de sympathisants d’extrême gauche, qui établissent des liens directs avec les publics actifs dissidents, de la société civile polonaise en construction.

Au cours de la seconde période (1980-1981), sont analysés les facteurs qui rendent la diplomatie traditionnelle inopérante. Nous avons distingué trois facteurs qui ont rendu le contexte propice à l’affirmation d’une diplomatie alternative : la nature exceptionnelle des événements qui se déroulent en Pologne, du mois de juillet 1980 jusqu’en décembre 1981, et au-delà, l’incroyable écho médiatique qui leur est accordé en France et, naturellement, les difficultés et les insuffisances du gouvernement à mettre en œuvre une « politique polonaise » ferme et conséquente. Les médias jouent un rôle très important dans la diplomatie alternative. D’une part, la victoire que représente la création de Solidarnosc s’appuie en partie sur le rôle des médias étrangers, qui affluent en Pologne à la fin du mois d’août 1980. Ils ont permis au monde entier de vivre quasiment en direct la signature des accords de Gdansk. Par leur présence massive, ils ont pu constituer un poids dans les négociations avec le gouvernement du POUP. D’autre part, la médiatisation intense des événements polonais contribue très largement au revirement de l’opinion française. En s’imposant dans l’actualité, la Pologne devient un sujet qui passionne et mobilise.

La troisième période (1982-1989) est consacrée au temps fort puis au retrait de la diplomatie alternative. La dimension concrète de la diplomatie alternative se situe dans les actions et initiatives entreprises en direction de la Pologne. Les acteurs « attendus » (syndicats et émigrés), disposant de moyens et de compétences supérieurs, cadrent le mouvement de solidarité. Quant aux acteurs « inattendus » (comme le Français lambda), ils rejoignent les structures existantes en tant que bénévoles, ou bien créent leurs propres comités sur le modèle des grandes associations. Il existait une grande variété d’actions possibles, depuis le don d’argent jusqu’au voyage en Pologne. Le degré d’engagement idéologique de l’individu déterminait le type d’initiatives entreprises, dans le sens de la charité ou de la solidarité. D’une façon générale, plus l’engagement personnel était faible, moins il était durable. Ainsi, des publics qui étaient passés de l’indifférence à l’attention, au sujet de la Pologne, et dont les modes d’actions étaient principalement le don, risquaient de repasser dans la catégorie de l’indifférence, sitôt passé le bruit médiatique autour de Solidarnosc et de l’état de guerre. Cependant, la diplomatie alternative a aussi consisté en des initiatives fondées sur la solidarité et le soutien politique, qui ont eu des résultats durables. Le moment fort de la diplomatie alternative correspond aux années 1982-1983. À partir de 1984, le mouvement perd son caractère massif, même si la mobilisation des acteurs les plus engagés se poursuit jusqu’en 1989, et au-delà. Les actions humanitaires et solidaires ont eu des résultats positifs évidents, mais la diplomatie alternative ne fut pas un sans-faute. Lorsque les relations politiques entre la France et la Pologne reprennent peu à peu, l’interrogation principale concerne les effets de cette diplomatie des peuples sur les rapports diplomatiques traditionnels. Il se trouve que le « capital sympathie » acquis par les Français au cours de cette période n’a pas été réinvesti dans une politique de rapprochement avec la Pologne.

 

Une dernière question reste en suspens : celle de la réalité de la rencontre qui s’est produite au cours de l’épisode de la diplomatie alternative. Il ne fait aucun doute que ce moment particulier a permis de faire vivre l’amitié franco-polonaise, dont les représentants officiels se félicitent volontiers sans lui donner de dimension concrète. C’est aussi une période au cours de laquelle se sont accumulés beaucoup de malentendus. D’une certaine manière, Solidarnosc n’a été qu’un prétexte pour réunir les Français autour d’idéaux communs. Mais lorsque la Pologne se démocratise et qu’il n’y a plus d’ennemi totalitaire à brocarder, le syndicat n’a pas manqué de décevoir ceux-là mêmes qui l’avaient idéalisé à outrance. Alors la France ne reconnaît pas le nouveau visage de la Pologne, qui s’étonne de voir son « amie » s’investir si peu dans la reconstruction démocratique. Pour ces deux pays, les années 1990 ont été la décennie de la déception mutuelle. Mais c’est déjà une autre histoire.

 



*    L’auteur de ce compte rendu a soutenu son mémoire de Master 2 d’histoire contemporaine des mondes contemporains et des relations étrangères, spécialité « Histoire de l’Europe centrale » : « Les relations franco-polonaises (1976-1989). La diplomatie alternative des acteurs non-étatiques », en octobre 2008 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Antoine Marès.

[1]    D’origine polonaise, l’auteur a étudié les relations entre la France et la Pologne dans les années du bouleversement politique et social qui ont vu se déployer l’aventure « Solidarnosc ».