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Camille Foulard, Les congrégations enseignantes françaises au Mexique, 1840-1940 : pour un apostolat politique ?

Les congrégations enseignantes françaises au Mexique, 1840-1940 : pour un apostolat politique ?

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

 

Camille Foulard*

 

 

Les missions françaises au service

de la réorganisation de l’Église mexicaine

 

Au xixe siècle, les congrégations religieuses françaises se caractérisent par un formidable élan missionnaire en partie lié à l’important mouvement d’expansion congréganiste en métropole[1]. Cet essor est d’abord commandé par le Saint-Siège qui les considère comme d’excellents instruments de diffusion du catholicisme à l’échelle mondiale, à un moment où la poussée laïque en Europe cherche à ébranler l’influence de l’Église sur la société. L’Amérique latine bénéficie d’une attention particulière, car l’institution catholique y est fortement malmenée depuis la remise en cause du régime du Patronat qui avait régi, jusqu’à l’Indépendance, ses relations avec la Couronne espagnole. Toutefois, à la différence d’autres pays latino-américains, le Mexique reste longtemps tenu à l’écart des stratégies de mission de la plupart des congrégations françaises, à cause d’une situation politique peu propice au développement de leurs œuvres. Après la déclaration de l’Indépendance mexicaine en 1821, le pays entre dans une phase pluri-décennale de guerre civile, ruinant la stabilité des régimes politiques successifs et menaçant à bien des reprises l’intégrité vacillante de la nation. Le problème de la relation que doit entretenir le nouvel État indépendant avec l’Église se pose dorénavant de manière cruciale. En effet, pour les partisans de la rupture avec l’ancien système colonial, la promulgation d’une Constitution anticléricale en 1857 opère un tournant institutionnel dans les relations déjà conflictuelles depuis près d’un quart de siècle entre les deux instances. Les nombreux décrets ultérieurs, qui viennent encore limiter les prérogatives de l’Église, montrent la volonté des nouveaux gouvernants libéraux de soumettre l’institution catholique au pouvoir de l’autorité civile et aboutissent finalement à l’institutionnalisation du régime de séparation. De même, la question de l’éducation devient bientôt l’objet de l’un des contentieux les plus violents entre l’Église et l’État. Ce dernier revendique, en effet, un droit hégémonique dans ce domaine car l’école a bien selon lui pour finalité de former les citoyens qui constitueront la nation future. Or, l’Église refuse la thèse laïque faisant de l’école un lieu consacré uniquement à l’instruction, lui opposant le rôle éducatif qui lui échoit. Pour la papauté, l’instruction ne représente qu’un élément particulier s’intégrant à la formation chrétienne qui fait de l’instruction religieuse un élément central. L’Église a donc le devoir d’aider les jeunes baptisés à recevoir une bonne éducation chrétienne et, pour cela, possède le droit d’ouvrir elle-même ses écoles[2].

Pour mener à bien le combat en vue de la lente émergence d’un État-nation unifié, les libéraux mexicains se réfèrent essentiellement au modèle français issu des Lumières, mais en réalisent une mise en pratique différente. Si la France choisit le Concordat après l’épisode violent de la Révolution, le Mexique opte pour un processus posant les bases théoriques de la séparation de l’Église et de l’État. Toutefois, durant la période du régime porfirien (1876-1911), l’application de la Constitution reste à l’état de fiction et le statu quo entre les deux instances perdure au profit de la réorganisation interne de l’Église. D’ailleurs, l’héritage français n’est pas l’apanage du seul camp libéral. Les catholiques mexicains s’identifient également à la fille aînée de l’Église à un moment où la filiation à l’Espagne catholique, en tant qu’ancienne puissance colonisatrice, est rejetée. À la fin du xixe siècle, l’évolution des situations française et mexicaine partage des caractéristiques communes même si leurs héritages politiques respectifs les opposent. En effet, la France fait de l’accélération du processus de laïcisation de l’éducation l’un des éléments fondateurs de l’identification nationale, à un moment où l’assise légitime de l’État-nation moderne n’est pas encore totalement acquise. La politique éducative menée par les républicains stigmatise principalement l’activité des congrégations enseignantes, accusées de détenir un véritable monopole alors que l’État peine à faire reconnaître ses prérogatives. Une législation spécifique est mise en vigueur afin d’éliminer progressivement les congréganistes de l’école, aboutissant à la promulgation des lois anti-congréganistes au début du xxe siècle, prélude à la séparation des Églises et de l’État. Ces lois sont d’une violence symbolique extrême pour les religieux français devant s’y soumettre, car elles remettent en cause un choix intime en les obligeant à choisir entre la sécularisation pour poursuivre leur œuvre éducative, ou l’expatriation pour conserver leur identité religieuse. La volonté républicaine de mettre un terme à la présence congréganiste sur le territoire français se traduit néanmoins par un paradoxe. Elle engage l’un des plus vastes mouvements d’expatriation religieuse, participant ainsi à la diffusion congréganiste française sur l’ensemble des continents[3]. L’importance de ce phénomène et l’intérêt qu’il comporte sont d’ailleurs rapidement compris par les républicains qui voient dans l’activité congréganiste à l’étranger un formidable vecteur de diffusion culturelle française à l’échelle mondiale. Longtemps, les gouvernements successifs opèrent une différenciation nette entre politique intérieure et étrangère, pour ne pas perdre de vue la défense de leurs prérogatives impérialistes à l’étranger.

 

L’apostolat congréganiste français

face à la virulence anticléricale d’État

 

Dans les premières décennies du xxsiècle, la France comme le Mexique connaissent un contexte politique agité dont les effets marquent profondément le cours historique de chacun des pays. Au Mexique, d’abord, le déclenchement de la révolution en 1910 fait exploser les termes de l’équilibre porfirien maintenu au nom du progrès et du développement économique, en libérant des forces jusque-là bridées dans leur volonté d’accès au pouvoir. L’Église est à nouveau stigmatisée pour ce qu’elle représente de connivence avec l’ancien pouvoir, et la Constitution anticléricale votée par les révolutionnaires en 1917 revient sur le régime de séparation, instauré cinquante ans plus tôt pour replacer l’institution catholique sous l’entière domination de l’État. Ces changements drastiques ne vont pas sans heurts et la situation mexicaine se dégrade rapidement, au point que l’intégrité physique des hommes d’Église est souvent menacée. Dans ce contexte, les religieux français n’échappent pas aux exactions commises par les révolutionnaires, les expulsions représentant l’un des actes les plus communément perpétrés contre eux. Cette nouvelle expérience de l’exil renvoie bien évidemment à celle de l’expatriation, douloureusement vécue quelques années plus tôt, et contribue à renforcer un outillage mental congréganiste déjà fortement marqué par la dimension sacrificielle de l’apostolat religieux. Durant l’ère Calles (1924-1934), le gouvernement se donne pour finalité d’anéantir définitivement l’influence de l’Église dans la société par la régulation étatique du culte, et par la mise en application d’une réforme scolaire devant introduire l’éducation socialiste dans tous les établissements de la république. La mainmise sur l’école, sur fond de guerre civilo-religieuse, correspond donc au deuxième volet de la lutte anticléricale du gouvernement. Son enjeu est d’importance car il s’agit de vraiment consolider les fondements de l’État-nation dans un pays qui n’est unifié ni socialement ni ethniquement, compromettant d’autant ses perspectives d’évolution.

En France, les quatre années de conflit mondial qui frappent le pays contribuent également à faire évoluer les relations entre l’Église et l’État, cette fois-ci dans le sens du rapprochement. La déclaration de guerre joue, en effet, en faveur d’une recomposition des forces autour de l’Union sacrée et les anciennes querelles, qui alimentaient les débats entre les deux camps opposés, sont mises en sourdine au profit d’une lente réconciliation des deux France. Si le principe de séparation des Églises et de l’État n’est pas remis en question, la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège en 1921 est un signe tangible d’apaisement politique. Comme les autres membres du clergé, les congréganistes ont payé un lourd tribut à la guerre. Simples conscrits, ils ont massivement répondu à l’appel en revenant de leur pays d’expatriation. Les religieux partis au Mexique ne font pas exception, d’autant que l’explosion révolutionnaire les oblige à envisager des stratégies de repliement. Le retour en France pour faire son devoir patriotique permet de régler les problèmes logistiques liés à un nouvel exil et offre une issue honorable pour quitter un pays ravagé par la guerre civile.

À la fin du conflit mondial, la France appartient donc au camp des vainqueurs, mais sa situation économique et géopolitique est désastreuse. Son incapacité à régler seule et pacifiquement le conflit avec l’Allemagne, et l’obligation dans laquelle se trouvent les alliés d’appeler à l’aide les États-Unis pour mettre fin à la guerre, ébranlent donc sérieusement l’idéal du modèle républicain français auprès des élites latino-américaines[4]. Au Mexique, le soutien de la légation et de la colonie au régime de Victoriano Huerta, défait le 15 juillet 1914, contribue à accentuer une méfiance durable des révolutionnaires à l’égard de la diplomatie française. Pour contrer un recul qui se confirme après guerre, la France cherche à réaffirmer la prédominance de son influence culturelle, en allant à la rencontre des élites latino-américaines francophiles et catholiques. Dans le cadre de l’Union sacrée, il n’y a pas, selon le gouvernement, de contradiction à faire valoir sur le même plan l’héritage républicain et catholique de la France, pour mener une propagande de guerre extérieure. Après la signature de l’armistice, le soutien aux œuvres des congrégations enseignantes françaises paraît donc naturel au gouvernement qui veut utiliser leur savoir-faire éprouvé pour compenser, à peu de frais, son recul dans la région. À ce titre, il assigne aux religieux une fonction de médiateurs de la culture française. Les écoles congréganistes représentent d’ailleurs souvent les plus anciens établissements d’éducation « à la française », diffusant les mêmes méthodes et programmes que ceux utilisés en France.

 

L’évolution de la typologie congréganiste française au Mexique

 

Au xixe siècle, les premières implantations missionnaires françaises concernent exclusivement les communautés religieuses d’envergure internationale. Ainsi, les Filles de la Charité, les Pères de la Mission, les Filles du Sacré-Cœur, les Sœurs du Verbe Incarné et les Oblats de Marie s’installent progressivement au Mexique dans la deuxième moitié du siècle. L’activité d’enseignement – considérée comme critère principal retenant notre intérêt – n’est pas l’unique source d’apostolat de ces communautés. Les femmes consacrent également une grande part de leur temps aux activités de bienfaisance et hospitalières, alors que les hommes sont invités par la hiérarchie nationale à améliorer la formation et l’encadrement du clergé local. De plus, si l’ensemble de ces congrégations revendique bien son origine française, la plupart de ses membres proviennent d’un recrutement international et non hexagonal. En revanche, les caractéristiques de la deuxième vague d’implantation congréganiste française au Mexique divergent de la première. Après les expatriations massives dues à l’application des lois anti-congréganistes, environ deux cent quarante-cinq religieux français viennent s’installer sur le territoire mexicain. Les implantations sont majoritairement masculines, les hommes représentant plus des deux tiers du contingent nouvellement arrivé (192/245). Appartenant à six congrégations distinctes, les religieux se consacrent tous en priorité à l’éducation, ne développant qu’occasionnellement d’autres actions[5].

Ainsi, les Pères Maristes – les seuls du corpus à être ordonnés – partagent leur temps entre l’enseignement et la prédication. Les religieuses de la communauté de la Providence deviennent, quant à elles, auxiliaires à l’hôpital français de Mexico ouvert en 1919. Ayant donc pour trait commun d’avoir fui la France à cause de leurs activités éducatives, les communautés religieuses nouvellement arrivées au Mexique se distinguent cependant les unes des autres par la diversité de leurs statuts. Certaines étaient déjà partiellement missionnaires et internationalisées avant les événements de 1901 et 1904 (Pères et Frères Maristes, Frères des Écoles Chrétiennes) alors que d’autres n’avaient qu’une envergure locale, leur implantation ne dépassant pas les limites de leur région d’origine (Sœurs de Saint-Joseph et Sœurs de la Providence). Ces différences jouent un rôle déterminant dans l’appréhension de leur expatriation au Mexique et dans la manière dont chacune d’entre elles développe des stratégies d’expansion. Le nombre des départs congréganistes à destination du Mexique peut paraître faible au regard des milliers de religieux qui prennent la route de l’expatriation sous le gouvernement Combes.

Néanmoins, comparé à la présence missionnaire du xixe siècle, les religieux français n’ont jamais été aussi nombreux sur le territoire mexicain[6]. De plus, si l’on se réfère au recensement qu’a effectué le Jésuite José Gutiérrez Casillas, les congréganistes français deviennent bientôt majoritaires dans le domaine de l’éducation[7]. Les hommes, surtout, ne sont en concurrence qu’avec les Salésiens et les Jésuites et sur les soixante-sept écoles congréganistes répertoriées en 1914, soixante leur appartiennent[8]. Il semble donc que les instituts masculins français aient rapidement bénéficié d’un véritable monopole servi par de nombreux frères disponibles et par des stratégies d’implantation agressives. Dans les premiers temps de l’expatriation, les femmes ne jouissent pas d’une telle situation dans la mesure où le nombre de sœurs parties est beaucoup plus restreint. De plus, elles rencontrent une concurrence plus forte car la diffusion des œuvres congréganistes féminines est l’un des phénomènes marquants qui a accompagné la rénovation de l’Église mexicaine à la fin du xixsiècle.

 

 

Les enjeux politiques de l’apostolat éducatif

 

À leur arrivée, les congrégations françaises établissent d’abord leurs écoles dans les territoires à forte tradition catholique, ce qui leur permet de bénéficier d’un réseau ecclésiastique dense. Néanmoins, elles ne dédaignent pas les zones plus excentrées qui offrent des perspectives d’expansion sans commune mesure avec les régions centrales où la concurrence est importante. Au total, la répartition de leurs établissements est relativement homogène sur l’ensemble du territoire mexicain, même si elle reste exclusivement urbaine. Les communautés religieuses françaises développent, en effet, un apostolat éducatif consacré aux élites et aux classes moyennes émergentes des villes, délaissant pour longtemps les populations rurales. De nombreux facteurs sont à l’origine de cet intérêt pour ce type d’implantations. D’abord, l’installation des communautés dans les centres urbains est souvent préférée pour combattre l’isolement, alors que les religieux parlent rarement l’espagnol. De plus, la géographie des implantations est en grande partie décidée par la hiérarchie ecclésiastique locale qui fait appel au concours des communautés religieuses françaises pour améliorer le réseau scolaire catholique en zone urbaine, car leurs compétences, notamment en matière d’enseignements techniques, répondent aux nouveaux besoins des classes moyennes. De même, elles suppléent sans aucun doute aux déficiences de l’État dans ce domaine. L’éducation congréganiste française rencontre un franc succès auprès des élites pour le transfert des valeurs européennes qu’elle représente, alors même que ces catégories sociales fondent leur identité sur le cosmopolitisme, réfutant toute assimilation avec le Mexique indien. Enfin, l’enseignement catholique garantit la transmission des valeurs morales auxquelles adhèrent des classes défendant l’ordre établi, ce qui ne remet pas en cause leurs privilèges. Après la révolution, les écoles congréganistes françaises deviennent les hauts lieux de reproduction sociale de ceux qui refusent l’idéologie politique imposée par les nouveaux gouvernants.

Entre 1840 et 1910, la vie quotidienne des congrégations enseignantes françaises au Mexique est d’abord soumise aux contraintes des régimes libéraux qui tentent d’imposer une politique de laïcisation du pays même si les moyens dont ils disposent sont faibles au regard de la capacité de l’Église à réorganiser ses réseaux. D’ailleurs, seul l’enseignement supérieur est concerné par les réformes car il intéresse les cercles les plus proches du pouvoir. Les niveaux intermédiaires et techniques, secteurs largement investis par les congréganistes français, échappent, quant à eux, à toute nouvelle réglementation. Durant toute la période du Porfiriat, il semble donc que les religieux français aient principalement rencontré des difficultés inhérentes à toute implantation missionnaire traditionnelle, mettant l’accent sur les problématiques d’adaptation au pays d’accueil et sur les logiques de diffusion de leur œuvre. Jusqu’en 1910, l’analyse de leur évolution mexicaine relève pour une grande part de l’histoire religieuse, les enjeux politiques n’ayant finalement qu’un rôle secondaire au Mexique alors que la dégradation de la situation française devient un facteur déterminant de l’implantation outre-Atlantique.

Au xxsiècle, l’enjeu de la laïcisation de la société domine en France comme au Mexique, même si les voies choisies connaissent des évolutions divergentes. Chaque pays s’étant doté de législations restrictives pour l’Église, il s’agit désormais de les mettre en œuvre dans des contextes cependant fortement différenciés. Au Mexique, la révolution ouvre le chemin d’une résolution violente de l’affrontement entre les deux instances. Les congrégations françaises se trouvent alors au milieu du champ de forces, car elles représentent à la fois la puissance spirituelle exécrée par les révolutionnaires, et elles agissent sur le terrain éducatif que ces derniers veulent conquérir pour asseoir définitivement leur pouvoir. L’Église, elle, entend bien conserver ses prérogatives en matière de direction des esprits. L’expérience des expulsions massives des congréganistes en 1914 joue un rôle déterminant dans la perception de ce que doit être leur apostolat au Mexique. À leur retour, les écoles religieuses françaises deviennent des lieux où se nouent les réseaux de résistance catholiques, dont les connexions dépassent souvent les frontières nationales pour trouver des appuis dans les pays limitrophes comme les États-Unis et Cuba. Les religieux deviennent, eux, des médiateurs entre la hiérarchie ecclésiastique mexicaine et les laïcs, transmettant pendant plus de vingt ans une culture de la clandestinité au nom de la défense des valeurs morales chrétiennes.

Les congrégations françaises n’agissent ni seules ni de leur propre chef dans le conflit qui les oppose au nouveau gouvernement révolutionnaire mexicain. Elles se soumettent aux directives du Saint-Siège qui suit la ligne intransigeante définie par Pie IX au xixe siècle. Bien que la présence officielle des émissaires du pape ne soit pas reconnue par le Mexique, puisque les relations diplomatiques sont inexistantes, leur influence est déterminante. Le Saint-Siège ayant condamné l’engagement politique des laïcs après l’échec du Parti Catholique National en 1911, il les engage à investir la sphère sociale et n’a de cesse de promouvoir leur organisation hiérarchique et élitiste au sein de l’Action catholique mexicaine calquée sur les modèles français et italien. Les congrégations enseignantes françaises ont une fonction de cheville ouvrière dans ce dispositif car c’est à elles que revient le rôle de formation préalable des jeunes ainsi que leur orientation vers les différents groupes de l’Action catholique de la jeunesse mexicaine. Pendant l’entre-deux-guerres, l’orientation progressive du régime politique mexicain vers le socialisme, et la volonté du président Calles de l’appliquer à l’école, sont par ailleurs appréhendées par le Saint-Siège à travers le prisme de la montée en puissance des idéologies extrémistes en Europe.

Pour conclure, le Mexique ne représente pas la terre d’accueil escomptée par les congréganistes français en déroute après leur expatriation massive de France. Leur apostolat éducatif semble constamment remis en cause par un contexte politique défavorable. En France comme au Mexique, la laïcisation de la société par le biais de l’école représente bien l’enjeu principal d’États qui cherchent à s’émanciper du modèle catholique pour unifier la nation sous leur propre égide. De plus, les complications de l’apostolat mexicain des congrégations françaises ne relèvent pas uniquement d’un problème trilatéral classique mettant aux prises l’État, la hiérarchie nationale et le Vatican, mais prennent bientôt une dimension internationale à cause de la double filiation des religieux à la France et au Saint-Siège.



*    Cet article est un compte rendu de la thèse « Les congrégations enseignantes françaises au Mexique (1840-1940). Politiques religieuses, politiques de laïcisation et enjeux internationaux », soutenue à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne/CEMCA, sous la direction d’Annick Lempérière, en janvier 2009, devant un jury composé de Philippe Boutry (président, Paris I), Elisa Cárdenas (Université de Guadalajara, Mexique), Patrick Cabanel (Université de Toulouse), Olivier Compagnon (Université Paris III) et la directrice de thèse.

[1]    Claude Prudhomme, « Missions chrétiennes et colonisations : xvie- xxe siècles », Histoire du christianisme, Paris, Éditions du Cerf, 2004.

[2]    Gabriel Jacquemet, Gérard Mathon, Gérard-Henry Baudry et al., Encyclopédie du catholicisme : hier, aujourd’hui, demain, Paris, Letouzey et Ané, 1948-2000, tome III, p. 1386.

[3]    Patrick Cabanel, Jean-Dominique Durand, Le grand exil des congrégations religieuses françaises, 1901-1914, colloque international de Lyon, Université Jean-Moulin-Lyon III, 12-13 juin 2003, Paris, Éditions du Cerf, 2005.

 

[4]    Denis Rolland, La crise du modèle français, Marianne et l’Amérique latine, culture, politique et identité, Rennes, PUR, 2000, p. 124.

[5]    Trois congrégations masculines : les Pères Maristes (Société de Marie), les Frères Maristes (Institut de Marie) et les Frères des Écoles Chrétiennes (Institut lassalien) et trois congrégations féminines : les Sœurs de Saint-Joseph de Lyon, les Sœurs de la Providence de Gap et les Sœurs de Notre-Dame de Marie s’installent au Mexique entre 1897 et 1905, suite aux restrictions législatives françaises.

[6]    À titre de comparaison, en 1874, le gouvernement de Lerdo de Tejada expulse 115 Filles de la Charité alors que la congrégation était implantée depuis plus de trente ans et avait fait évoluer son recrutement en conséquence.

[7]    Jose Gutiérrez Casillas, Historia de la Iglesia en México, Mexico, Editorial Porrúa, p. 366-367.

[8]    Ibid.