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Annick Lempérière, Éditorial

Éditorial

 

 

Bulletin n° 29, printemps 2009

 

 

Annick Lempérière*

 

 

Comme chaque printemps, ce numéro du Bulletin de l’IPR est consacré à la présentation d’une sélection de travaux universitaires soutenus l’année précédente. Une fois de plus la moisson est riche, tant par la variété des questions abordées et des espaces parcourus qu’en raison de la qualité du savoir produit, que ce soit au niveau du Master (neuf mémoires présentés ici), du Doctorat (quatre thèses), ou de l’Habilitation à diriger des recherches (un dossier). L’éditorial est rédigé par gros temps, au milieu d’une conjoncture de l’enseignement supérieur et de la recherche marquée au sceau de décrets de réforme vite et mal pensés et des propos méprisants et mal informés prononcés par ceux qui nous gouvernent, à commencer par le chef de l’État, à l’encontre de ce qui fait la vocation et la mission de notre profession universitaire : transmettre des savoirs, former aux savoir-faire disciplinaires propres aux Sciences de l’homme et de la société, ouvrir des champs neufs à l’activité scientifique, produire de nouveaux savoirs.

Les textes réunis dans cette livraison du Bulletin démontrent, à leur modeste échelle, que cette mission est bien remplie. Chacun des neuf étudiants de Master d’Histoire des relations internationales et des mondes étrangers s’exprime dans un français plus châtié et selon une pensée mieux articulée que beaucoup de nos gouvernants, à commencer par le premier d’entre eux. Il n’est pas inutile de rappeler qu’ils financent eux-mêmes, en grande partie ou le plus souvent en totalité, leurs missions dans les archives et les bibliothèques étrangères. Chacun des mémoires qu’ils ont rédigés et dont ils présentent ici la synthèse, est une lumineuse petite victoire sur ce que le xviiie siècle appelait « les ténèbres » – les préjugés, les prénotions, les images simplifiées et les contre-vérités véhiculées par les industries médiatiques ou bien les déviations de sens infligées par les idéologies aux concepts du vivre et du penser ensemble.

Dans chaque article, y compris chez les chercheurs novices de Master, on trouvera le souci d’expliciter les notions, les catégories d’analyse, les sources utilisées : savoir-faire propres à l’historien (ne), en effet, qui sont autant d’outils critiques pour expliquer et comprendre non seulement le passé proche ou lointain, mais aussi le présent et les enjeux du monde actuel… N’est-ce pas ces outils critiques que nos gouvernants cherchent à neutraliser en défigurant auprès de l’opinion publique ce que sont les conditions sociales réelles de leur production ? Ce Bulletin est une affirmation tranquille de nos valeurs et de ce que, comme communauté pédagogique et scientifique, nous valons.

Par la force des choses, les seize recherches exposées ici ne présentent pas d’unité géographique – elles s’étendent de l’Asie aux Amériques en passant par l’Europe centrale – ni thématique. On peut toutefois observer à travers la variété même des sujets abordés, et dans la manière d’écrire l’histoire, quelques tendances communes.

Le fait marquant – qui d’ailleurs déborde largement l’échantillon de travaux présenté ici – est la nette réduction du périmètre de « l’histoire contemporaine » au seul xxe siècle (seize articles sur dix-sept). S’y manifeste le décalage croissant entre la périodisation « officielle » servant à définir les programmes des concours et les intitulés des postes universitaires, et les perceptions et centres d’intérêt de la majorité des étudiants, de Master ou de Doctorat, en Histoire contemporaine des relations internationales et des mondes étrangers. S’agissant de l’étude de ces derniers, européens et non-européens, peut-être avons-nous affaire ici à un effet concret de la globalisation sur la formation des savoirs, via une perception horizontale et isomorphe du présent et du passé de toutes les sociétés du globe. On peut pour une part se réjouir de la disparition définitive de la pernicieuse échelle civilisationnelle néo- ou post-coloniale longtemps à l’œuvre à propos des aires culturelles non européennes. Pour autant, il s’agit également d’une mise en question sérieuse de notre conception classique du temps long – il fut pluriséculaire voire millénaire pour un Braudel, serait-il devenu bi- ou tri-décennal, au mieux séculaire pour les jeunes historien (ne) s ? La compréhension du présent ou du passé récent semble de moins en moins devoir s’appuyer sur l’exploration de l’histoire plus ancienne, c’est-à-dire aussi transiter par la construction d’objets historiographiquement autonomes vis-à-vis des suggestions médiatiques ou des préoccupations issues d’autres disciplines des sciences humaines et sociales. Toujours est-il qu’il s’agit d’une tendance forte : préoccupante pour l’évolution des connaissances sur le xixe siècle, dont on peut se demander quelle est aujourd’hui la place épistémologique dans l’économie de la discipline, s’agissant de l’histoire contemporaine des mondes étrangers ; mais stimulante et féconde si l’on songe par exemple à l’invention de nouveaux types de sources, que les nouvelles générations savent de mieux en mieux produire et mobiliser, en empruntant au besoin à des disciplines voisines, notamment au sociologue la méthode de l’entretien.

Tout exercice de classement court le risque d’être réducteur. On peut néanmoins, sans artifice excessif, regrouper les contributions par affinités, quitte à reconnaître que certaines d’entre elles garderont une irréductible singularité ou au contraire franchiront aisément la frontière d’un groupe à l’autre. La diversité régnant dans les thématiques de recherche de l’Institut Pierre Renouvin, les affinités sont plutôt tributaires de quelques grandes orientations historiographiques qui pourraient être les suivantes : 1. relations interétatiques et relations internationales ; 2. images de l’Autre et regards réciproques ; 3. genre, identité et raisons d’agir d’acteurs sociaux divers.

Dans le premier groupe, cinq contributions, celles de Hugues Tertrais (HDR), de Camille Foulard et Daniel Gutiérrez Ardila (thèses), de Catherine Kozinski et Evan Spritzer (Master) témoignent de la fécondité des renouvellements intervenus depuis deux décennies dans l’approche des relations internationales. Aucun des auteurs ne les aborde à partir des acteurs étatiques. S’agissant de l’Asie, ce sont des recompositions dans la longue durée que met au jour H. Tertrais, en analysant les effets de la chute de Saigon sur l’ensemble de la péninsule indochinoise et, au-delà, sur la construction de l’Asie du Sud-Est comme aire culturelle consciente d’elle-même. La « diplomatie » évoquée par D. Gutiérrez renvoie aux démarches destinées à éviter, par la négociation plutôt que par la guerre, la désintégration de la vice-royauté de Nouvelle-Grenade et mobilise des notables aussi rompus au droit des gens qu’au droit civil. À l’autre extrême de l’éventail historiographique, E. Spritzer nous convie à une réinterprétation de la vieille formule du « concert des nations » : ou comment un virtuose de génie, Daniel Baremboïm, a placé son aura artistique au service de la cause de la paix et du droit des Palestiniens à créer un État aux côtés d’Israël, en faisant vivre avec l’intellectuel Edward Saïd un orchestre international israëlo-palestinien. Les relations franco-polonaises (C. Kozinski) passent quant à elles, dans les années 1980, par la « diplomatie alternative » d’acteurs pluriels, syndicats, émigrés, comités de solidarité, à un moment où les relations politiques entre les deux pays sont au plus bas. Les congrégations enseignantes françaises (C. Foulard) parce qu’elles sont au cœur de l’enjeu de la laïcité via le contrôle de l’éducation dans deux États-nations républicains et catholiques, sont dans les premières décennies du xxe siècle des acteurs de premier plan dans les relations triangulaires entre Vatican, Mexique et France.

On le sait bien désormais, les représentations, les imaginaires collectifs et les identités jouent un rôle important dans les relations internationales. Trois contributions s’attachent plus particulièrement à ce que nous avons appelé les regards sur l’Autre et les images réciproques, dans les trois cas à propos de la France et des États-Unis. Chacune à sa manière éclaire une dimension de la fascination, de l’attachement voire des passions en jeu entre ces deux pays que l’histoire ne cesse d’éloigner et de rapprocher parfois simultanément. Qu’il s’agisse de l’image de l’homme d’affaires américain en France dans l’entre-deux-guerres (Master de Jean-Jacques Mouterde), ou bien de l’image de la France aux États-Unis entre l’époque du Front populaire et le début de la Guerre froide (Master d’Yves-Marie Péréon) ou, en 2002-2003, au moment du débat de l’ONU sur la guerre en Irak (Master de Boris Le Chaffotec), on constate la diversité de la perception selon les groupes sociaux et les acteurs étatiques ou non-étatiques et la complexité des phénomènes d’adhésion, de sympathie et de rejet, particulièrement du côté étasunien à l’égard de ceux que la presse n’hésitait pas à appeler, en 2002, les « surrender monkeys ».

Le troisième groupe de contributions, que l’on peut associer sous les notions de « genre, identité et raisons d’agir », est à la fois le plus prolixe et le plus hétérogène. Chaque étude traite d’un groupe social dont la spécificité relève de facteurs variables – le genre, la place dans la hiérarchie sociale, l’origine ethnique ou nationale.

Celles d’un premier sous-groupe évoquent des circulations internationales. Des migrations volontaires ou forcées : celles des femmes allemandes qui, partant s’établir au Chili, y construisent aussi bien imaginairement (par la littérature épistolaire) que matériellement (par l’habitat ou les pratiques culinaires) une « germanité » que l’on perçoit encore aujourd’hui au milieu des volcans et des lacs de la région de Puerto Montt (Master de Pauline Bilot) ; celle des Allemands des Sudètes dont Ségolène Plyer met l’unité en question à travers la micro-histoire et les récits de vie d’un groupe issu d’un village de Bohême orientale ; l’immigration en France de Tchèques et de Slovaques dont la thèse de Jean-Philippe Namont retrace la progressive identification sous le nom de « Tchécoslovaques de France », à travers l’action politique, militaire puis sociale de la « Colonie » qu’ils font vivre entre 1914 et 1940. Circulation encore, mais cette fois des pratiques et des imaginaires sociaux attachés à un sport : le polo, passé de l’Inde aux rives du Rio de la Plata par le truchement des immigrants britanniques, s’acclimate jusqu’à devenir non un véritable sport national, mais l’incarnation d’une certaine Argentine marquée par l’exclusivisme social des propriétaires fonciers de la pampa (Master de Lucie Hémeury).

Un second sous-groupe de contributions étudie des acteurs sociaux au prisme des motivations de leur comportement et/ou des stratégies qu’ils mettent en œuvre. La thèse de Clara Royer sur les écrivains juifs hongrois de l’entre-deux-guerres analyse comment l’héritage socioculturel reçu est réinterprété en fonction des contraintes administratives, légales, ou bien sociales et familiales qui pèsent sur les individus, et débouche sur une esthétique propre à la quête identitaire qui caractérise chacun d’eux. S’agissant des combattants civils de la guerre d’Espagne, Diego Ségalas (Master) s’est penché sur ceux qui ont le moins retenu l’attention des historiens, les miliciens nationalistes ; une analyse fine de leurs origines sociales, de leurs engagements antérieurs et de la manière dont ils entrent dans les milices permet de reconstituer leurs motivations. Dans un tout autre contexte, celui d’une société urbaine multiculturelle en pleine crise économique, Boris Leguy (Master) s’efforce de reconstituer les motivations, fort diverses, des émeutiers aussi bien blancs qu’africains-américains qui mirent Detroit à feu et à sang durant cinq jours en 1967.

Last but not least, singulière dans cet ensemble par sa problématique d’histoire sociale et institutionnelle, l’étude « Les enfants de l’État » présentée par Jean-Philippe Légaut (Master) éclaire d’un jour cru les objectifs et les réalités matérielles et morales des institutions d’accueil de l’enfance, par la suite un peu vite baptisées « orphelinats » par les médias pressés, dans la Roumanie de Ceausescu.

 



*    Annick Lempérière est professeure à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne (Histoire de l’Amérique latine contemporaine), et directrice du Centre de recherche d’histoire de l’Amérique latine et du monde ibérique à l’institut Pierre Renouvin.