X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 28, Minorités et relations internationales » Lorraine de Meaux, L’Orient russe. Représentations de l’Orient et identité russe du début du XIXe siècle à 1917

Lorraine de Meaux, L’Orient russe. Représentations de l’Orient et identité russe du début du XIXe siècle à 1917

L’Orient russe. Représentations de l’Orient et identité russe du début du XIXe siècle à 1917

 

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

 

Lorraine de Meaux*

 

 

Lorsqu’on parle de la Russie, l’évocation de son caractère « oriental » est un lieu commun. Pourtant, cet aspect de l’identité russe n’avait jamais fait l’objet d’une étude rigoureuse, pluridisciplinaire et portant sur une longue période. Si les liens de la Russie et de l’Occident sont bien connus, cette thèse permet de lever le voile sur une autre face de la Russie, qui sans être véritablement cachée, se dérobe souvent à notre compréhension.

Dans cette Russie du XIXe siècle, « l’Orient » sous ses différents avatars est omniprésent. Engagé dans la construction d’un vaste empire colonial, le pays cherche, de façon souvent obsessionnelle, à définir son identité, tout en gagnant ses galons de grande puissance sur les plans économique, politique et culturel. Se prolongeant sur plus d’un siècle, la construction impériale s’accompagne d’importants bouleversements. Ainsi, entre la fondation de Saint-Pétersbourg, fenêtre ouverte sur l’Occident en 1703, et la création de Vladivostok « maître de l’Orient » en 1860, un véritable processus d’« orientalisation » de l’Empire s’est mis en branle.

Les représentations de l’Orient ont alors été multiples. Les écrits des militaires, des diplomates, et autres savants orientalistes comme ceux des écrivains, des théologiens et des artistes en général, offrent un dense et passionnant réseau d’images, d’analyses et de connaissances, contribuant à nourrir un « imaginaire » collectif toujours actuel dans la Russie du XXIe siècle. Ce travail fut facilité par un corpus bibliographique particulièrement bien fourni, fruit du renouvellement de l’historiographie russe depuis les années 1990, notamment en Russie, aux États-Unis et en France.

Le résultat de cette recherche est un ouvrage en deux parties justifiées par la rupture chronologique de la guerre de Crimée. Consacrée aux années 1801-1855, la première partie explore les enjeux identitaires de l’élaboration d’un Orient russe. Les conflits contre les Montagnards du Caucase, la Turquie, la Perse et la guerre de Crimée montrent que le discours russe sur l’Orient fut profondément marqué par ses origines militaires : dans leurs descriptions et réflexions sur la conquête, l’administration, les expéditions et les guerres, les officiers du tsar posèrent d’emblée le regard russe comme « dominateur » et « médiateur ». Entre préjugés et volonté de connaissance, entre mépris et fascination, ils favorisèrent l’émergence d’une représentation paradoxale de l’Orient. La médiation russe entre Orient et Occident se posa de façon concomitante en termes scientifiques : tandis que les besoins en spécialistes augmentaient, l’État favorisa la formation de linguistes, de géographes, d’historiens et d’ethnologues. Ces savants privilégièrent un « orientalisme de proximité », centré sur le Caucase, le monde caspien et l’Extrême-Orient. L’intérêt pour cet Orient proche se manifesta également dans la littérature romantique, chez Pouchkine, Lermontov, Bestoujev-Marlinski, Tolstoï ou Griboïèdov. S’ils favorisèrent l’enrichissement de la culture russe par la culture orientale, ils introduisirent aussi les premières images d’un Orient intérieur, à la fois séduisant et repoussant. Poètes et écrivains ne furent pas indifférents à la grande disputatio sur l’essence de la Russie qui divisa les élites russes : tandis que les « occidentalistes » affichèrent leurs convictions de l’impossibilité d’un développement harmonieux de leur pays en dehors de la civilisation européenne, les « slavophiles » mirent en avant le caractère oriental de l’orthodoxie russe. Au-delà des divergences politiques, sociales ou idéologiques, le contexte de l’impérialisme favorisa cependant l’émergence d’une idée nationaliste commune du rôle que la Russie était amenée à jouer en Orient.

La deuxième partie évalue les dangers et les paradoxes du rapprochement russo-oriental entre 1855 et 1917 alors que l’Asie centrale et l’Extrême-Orient entraient dans le domaine impérial. Pour mieux comprendre les conséquences identitaires de cette irrésistible attirance pour l’Orient, il est nécessaire d’étudier la portée de la conquête de l’Asie centrale. Considérée dès les années 1850 comme la « colonie » impériale moderne par excellence, cette région fut au cœur de nombreux débats révélant des approches contradictoires sur la « mission » russe en Orient et obligeant une réflexion nouvelle sur les rapports de la Russie et de l’islam. Parallèlement, la main mise sur l’Amour en 1854 et les négociations avec le Japon et la Chine repoussèrent les limites de l’Empire jusqu’au Pacifique. Cette percée expansionniste au cœur de l’Asie renforça le poids des savants sur la scène impériale, de la conquête, qu’ils précédèrent souvent, à l’administration, qu’ils conseillèrent, en passant par l’appropriation culturelle et identitaire dans laquelle ils furent un rouage essentiel. Ils participèrent aux côtés des penseurs, écrivains et publicistes à la formulation d’une « mission » de la Russie en Orient et en Asie. L’ancienne définition slavophile de la Russie comme « terre chrétienne d’Orient » était désormais confrontée à l’intégration de populations musulmanes, bouddhistes et animistes. Tandis que panslavisme, panislamisme et panmongolisme faisaient évoluer le débat identitaire, la défaite russe face au Japon en 1905 était source de remise en question. L’Orient acquit une dimension de plus en plus symbolique, complexe et contradictoire, révélée par la littérature, dans laquelle le thème mongol devenait la métaphore des peurs russes tandis qu’une certaine « orientophilie » caractérisait les œuvres musicales et picturales. Ainsi, à la veille de la révolution de 1917, les références à l’Orient étaient en Russie plus nombreuses, polysémiques et paradoxales que jamais.

Cette étude transversale et pluridisciplinaire éclaire triplement le rôle joué par l’Orient dans la construction identitaire russe :

1. L’Orient est une source de puissance paradoxale. Il est clair que la clef de la puissance russe était en Orient (c’est le lieu des grandes rivalités coloniales où les tsars peuvent se mesurer aux États occidentaux, l’Angleterre notamment). L’avancée russe s’accompagna d’une réflexion sur la mission civilisatrice particulière de la Russie. Comparativement aux autres empires coloniaux, elle devait assurer la médiation entre la civilisation de l’Europe et l’Asie. Et c’est précisément ce rôle de médiateur qui fonda la théorie nationale de l’orientalisme développée par le comte Ouvarov. Ce puissant ministre de l’Instruction de Nicolas Ier encouragea le développement d’une école orientaliste russe qui s’avéra remarquable. Mettant leurs compétences au service de l’administration, de la diplomatie, de l’armée, les orientalistes étaient des vecteurs actifs de la puissance russe.

Sur le plan économique, le dynamisme de l’Orient russe était également source de puissance, avec notamment le développement de la production de matières premières textiles au Turkestan et l’industrie du pétrole à Bakou. La modernisation des espaces orientaux était indéniablement un gage de prestige pour la Russie.

Mais au-delà de cette image officielle, la confrontation avec l’Orient était aussi un facteur de déstabilisation ainsi que le révèle la longue guerre de pacification du Caucase, qui montre une armée russe inadaptée et cruelle face aux murides de Chamil. L’Orient s’imposa comme un espace de tensions et de menaces (« péril jaune » en Extrême-Orient). Le paradoxe asiatique atteignit son comble sous Nicolas II avec la victoire du Japon et le sacrifice de 200 000 soldats russes. On assiste à un renversement des valeurs : en somme, c’est la Russie autocratique qui paraît brutale et désorganisée, « asiatique » face à un Japon modernisé.

2. L’Orient russe est un idéal évolutif. Il est notamment lié à la définition de la Russie comme « terre chrétienne d’Orient » par les slavophiles à partir des années 1830, qui firent de la séparation entre les Églises d’Orient et d’Occident un fait radical et donnèrent leur définition d’une Russie orthodoxe, dotée d’une supériorité mystique, liturgique, conforme à la tradition. Cette définition spirituelle s’accompagnait d’un programme politique fondé sur la défense des chrétiens de l’Empire ottoman (question d’Orient). La conquête de Constantinople-Tsargrad par la Russie resta un objectif idéal jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Slavophilisme et panslavisme imprégnèrent la conscience nationale de messianisme puisque la Russie devait accomplir une mission spirituelle dont l’importance était à l’aune du déclin de l’Europe catholique et protestante, déclin diagnostiqué par de nombreux publicistes tels Danilevski ou Dostoïevski. Mais en 1878, après le Congrès de Berlin et l’espoir déçu des panslavistes, le messianisme slavophile de la question d’Orient évolua en asiatisme. Fort de son succès des Frères Karamazov, Dostoïevski insuffla à ses contemporains une nouvelle espérance nationaliste en reconnaissant que les Russes étaient aussi des Asiatiques et qu’ils régénéreraient l’Occident en construisant un Empire asiatique.

À partir des années 1880, de nombreuses théories furent élaborées pour affirmer la proximité entre la Russie et l’Asie. Souvent contradictoires, elles faisaient des Russes les héritiers naturels des grandes civilisations, scythe, aryenne, grecquo-hellénistique ou turco-mongole. Ainsi, tandis que la définition slavophile de la mission russe auprès des chrétiens d’Orient conservait ses sympathisants, dans l’entourage proche du tsar Nicolas II, certains théorisaient l’attente du « tsar blanc » chez les peuples bouddhistes de l’Asie, et Gasprinski, chef de file des Tatars réformateurs de Russie, rêvait d’une union russo-musulmane. Loin d’être un idéal consensuel, l’Orient russe fonde une identité souvent contradictoire.

3. Au-delà de cet idéal, l’Orient russe recoupe une réalité : c’est l’existence d’un métissage culturel que l’on repère bien en littérature, en musique et en peinture. Nourris de culture occidentale, mais soucieux de s’en démarquer, les poètes, peintres et musiciens voyaient dans l’inspiration orientale un ferment essentiel pour l’élaboration d’un art national.

L’orientalisme de la période romantique prit une ampleur particulière en Russie. Ainsi, les œuvres de Pouchkine, dès les années 1820, dessinaient la carte d’un Orient intérieur (avec la Crimée, le Caucase et la Sibérie) et inauguraient une intéressante mixité linguistique (avec l’usage courant des termes aoul, bourka…) ainsi qu’une représentation quasi-ethnographique de la vie des populations orientalo-asiatiques. Lermontov, Griboïèdov ou Tolstoï ont suivi le chemin montré par Pouchkine.

Ce corpus littéraire novateur a exercé une grande influence sur les compositeurs de la nouvelle école russe, qui eux aussi se sont tournés vers la richesse musicale et thématique de l’Orient. À titre d’exemple, on peut citer l’opéra Le Prince Igor (1890) de Borodine (achevé par Rimski-Korsakov) dont les danses polovtsiennes faisaient revivre les Polovtses, peuplade nomade turque de la steppe, adversaires de la Rus du XIIe siècle. Dans le cadre des célèbres Ballets russes de Diaghilev, le spectacle consacré aux Danses polovtsiennes proposait un décor réaliste pour le camp des Polovtses – décor conçu par le peintre Roerikh d’après les connaissances issues des fouilles archéologiques en Sibérie. Les références scythes, mongoles, caucasiennes, centre-asiatiques, byzantines et bouddhistes se sont ainsi mêlées aux enseignements de l’Occident. Lors des tournées européennes des Ballets russes, ce qui apparut aux yeux des publics européens comme l’essence de la culture russe était souvent le fruit d’une fusion russo-orientale. La Russie était alors devenue un intermédiaire culturel entre Occident et Orient, apte à être entendu et compris de part et d’autre de ses frontières. Mais, et ce n’est pas le moindre des paradoxes. C’est parce qu’elle est par essence impériale, que cette culture métissée continue de nourrir aujourd’hui un « imaginaire impérial ».

 



*    L’auteur a présenté et soutenu une thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Marie-Pierre Rey, à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, automne 2007, 3 volumes, 923 pages.