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Géraldine Vaughan, Les immigrés irlandais dans l’Ouest écossais (Airdrie, Coatbridge et Greenock)

Les immigrés irlandais dans l’Ouest écossais (Airdrie, Coatbridge et Greenock)

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

 

GÉraldine Vaughan*

 

 

« L’être qui cherche à démêler les fils directeurs dans l’histoire de sa propre vie, écrit le philosophe Wilhelm Dilthey, créé une cohérence dans son existence, un ordre qui est à la source de toute compréhension historique. La puissance et le souffle de nos propres vies et l’énergie que nous déployons à les explorer sont au fondement de toute vision historique »[1].

Ainsi, en suivant Dilthey, il me faut commencer par exposer ce qui, dans ma propre expérience, m’a conduite à travailler sur l’immigration irlandaise en Écosse. Trois éléments se sont combinés lorsque j’ai entrepris un travail de maîtrise en 1998 : un échange Erasmus avec l’Université de Durham ; mon professeur de khâgne Pierre Albertini, qui m’a soufflé une idée de sujet ; et mon grand-père, un Irlandais féru d’histoire, qui était né et avait grandi en Angleterre. C’est ainsi que j’ai été amenée à rédiger une maîtrise sur l’immigration irlandaise à la fin du dix-neuvième siècle à Newcastle, grande cité industrielle. Et lorsque j’ai entrepris un travail de DEA deux ans plus tard, sous la direction de Robert Frank, j’ai cherché les « fils directeurs », pour reprendre l’expression de Dilthey, qui pourraient entremêler l’histoire des immigrés irlandais avec ma « patrie » au sens littéral, c’est-à-dire la contrée de mon père, l’Écosse. Or, à la fin des années 1990, il restait encore de nombreuses pistes à explorer sur la question des Irlandais en Écosse.

Quiconque a voyagé dans l’ouest de l’Écosse, a conscience d’un phénomène qui approche parfois une ambiance digne de Belfast – il suffit, par exemple, de penser au football, avec les fameuses rixes entre partisans des Celtic (côté catholique) et partisans des Rangers (côté protestant). Le vieil antagonisme religieux remonte au XIXe siècle, et le point de départ  de ma thèse porte sur le début des années 1850, période d’immigration[2] irlandaise massive après la Grande Famine (fin des années 1840), et phase de fixation des flux migratoires. 1851 a donc été l’année retenue pour commencer cette étude (elle correspond au premier recensement moderne mené au Royaume-Uni). J’ai choisi de clore l’enquête en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, pour deux raisons fondamentales : tout d’abord, il fallait examiner les répercussions du conflit, désigné par « le temps suspendu », sur le processus d’intégration des immigrés irlandais ; ensuite, l’année 1918 correspond au passage de la loi sur l’éducation écossaise qui intègre les écoles catholiques (bâties par l’Église et nos immigrés) au système public d’éducation. L’angle d’observation a été déterminé par une démarche dont les outils sont empruntés à la microhistoire et qui se fonde sur l’étude de trois villes industrielles moyennes de l’ouest écossais : Airdrie, Coatbridge et Greenock. La perspective de la thèse est celle de l’intégration, si on l’entend comme le fait de « trouver une place » au sein de la société d’accueil, c’est-à-dire une possibilité pour Irlandais et Écossais de « vivre/être ensemble » au sein du paysage social, politique et religieux écossais. À cet effet, la temporalité s’articule autour de trois grandes phases, qui correspondent à l’espace de trois générations : le premier moment de rupture, l’année 1872, a été défini comme limite à la période initiale parce qu’il coïncide, d’une part, avec la fondation du mouvement nationaliste en Grande-Bretagne et, d’autre part, avec le passage de la loi sur l’instruction primaire obligatoire qui fait entrer les Irlandais catholiques dans une institution municipale clef, celle des conseils d’école. Ensuite, le début du XXe siècle, l’année 1901 précisément, point de départ de la troisième partie de cette thèse, concorde avec un ralentissement net des flux migratoires irlandais, avec l’unification du mouvement nationaliste irlandais – et un changement de perception du sort des immigrés irlandais, ces derniers considérant que la période noire du milieu et de la fin du XIXe siècle s’efface pour laisser la place à une aube nouvelle de l’intégration.

A priori, je ne pensais pas que la vie politique locale serait un des apports majeurs de ma thèse, mais cette dimension s’est imposée à moi naturellement au fil de mon travail de débroussaillage dans les archives municipales. Ce travail de va-et-vient entre la pensée et les archives – qui fonde le métier d’historien – a cette dimension mystérieuse qui donne, à mon sens, sa nature profondément joyeuse à un travail dont l’austérité et la solitude sont parfois désarmantes. Il fallait précisément que j’aie élaboré un angle d’approche pour affronter la masse de journaux locaux et catholiques, la correspondance du clergé, les rapports des conseils municipaux et paroissiaux – pour ne citer que les principales sources – et, dans le même temps, ces archives laissaient apparaître de nouveaux horizons au fur et à mesure que je dépouillais des fonds. C’est ainsi que j’ai commencé à comprendre que le rôle des petites élites irlandaises dans la vie politique municipale était essentiel, et que cette dimension avait été trop longtemps négligée.

 

Une approche classique du phénomène migratoire

 

De nouvelles pistes ont été élaborées dans cette thèse pour la compréhension de la définition sociale, professionnelle et identitaire, grâce à un travail d’échantillonnage statistique portant sur les recensements. Ce travail d’histoire quantitative offre donc une perspective de comparaison entre les profils socioprofessionnels irlandais et écossais, dans les trois villes en 1851 et 1871. Pour ce qui est du rôle de l’Église catholique (pierre d’angle centrale à toute étude de la diaspora irlandaise), outre la description classique de la renaissance de l’institution dans une terre presbytérienne – grâce à l’analyse de la correspondance des prêtres et des archives diocésaines –, l’étude a montré que l’image traditionnelle du prêtre quelque peu tyrannique était à nuancer. Par ailleurs, j’ai tenté de dresser, malgré la rareté des sources, une vue d’ensemble du monde des Irlandais protestants. Sur la question de la violence sectaire, on a montré que les conflits de cette nature opposent avant tout les Irlandais entre eux (catholiques contre protestants) plutôt qu’Irlandais et Écossais. Les autres aspects de l’approche traditionnelle de l’immigration irlandaise, tels que le nationalisme et son essor, n’ont pas été négligés : les divisions internes qui existaient au sein de ce mouvement en Écosse ont été mises en lumière. Enfin, une attention particulière portée à la fête de la Saint-Patrick ajoute beaucoup à la compréhension de la malléabilité des identités irlandaises en terre écossaise.

 

Un regard « neuf » : la dimension locale du phénomène migratoire

 

Ce regard « neuf » a trait à cette importance du « local », qui est à l’origine de la définition de ce qu’est l’Écosse à l’époque victorienne et edwardienne. Car c’est précisément dans les institutions politiques urbaines que l’Écosse trouve une marge de manœuvre par rapport à l’État britannique qui l’a incorporée près de trois siècles plus tôt. Il en découle donc que les Irlandais ont joué un rôle dans des institutions spécifiquement écossaises, et partant, se sont amalgamés ou heurtés à ce qui faisait partie intégrante, non de l’identité britannique mais de l’identité écossaise. Je pense avoir montré dans ma thèse cette articulation particulière entre la dimension locale et nationale : ainsi, l’étude des institutions politiques municipales et paroissiales m’a permis de tracer les contours de l’identité écossaise confrontée à l’Autre, c’est-à-dire à l’Irlandais qui tient à jouer un rôle au sein de ces instances locales dès le début des années 1850.

 

Multiplicité des expériences et plasticité des identités

 

L’approche locale a permis de cerner au plus près deux aspects essentiels du phénomène migratoire irlandais dans l’ouest écossais. En premier lieu, il s’agit de la multiplicité fondamentale des expériences immigrées. En réalité, il n’existe pas une immigration irlandaise qui ferait face de manière monolithique à une société urbaine écossaise constituée en bloc. Ainsi, le travail accompli à partir des sources municipales et locales met en lumière les fortes divisions au sein du monde irlandais, tant socioprofessionnelles (élites et ouvriers) que paroissiales. À cet égard, le monde des prêtres et des laïcs peut présenter un front commun, lorsqu’il s’agit par exemple de défendre les nécessiteux catholiques, mais également se diviser pour des questions de politique locale. Le problème de la tempérance illustre bien ce phénomène : lors des élections locales, il y a d’un côté les cabaretiers et, de l’autre, les prêtres et les avocats de la tempérance que l’on trouve chez les autres commerçants et les artisans.

En second lieu, apparaissent clairement la confrontation des identités nationales et la plasticité des identités. Comme l’identité n’est pas un processus qui agit en vase clos, mais le fruit d’une interaction, les identités irlandaises et écossaises se construisent et se définissent les unes par rapport aux autres. En effet, comme nous l’avons montré dans notre étude, l’immigration irlandaise coïncide avec une phase de remodelage de l’identité écossaise. Dans ce sens, l’entrée des Irlandais au sein de l’espace politique écossais, c’est-à-dire celui des instances urbaines de pouvoir, conduit les Écossais à mettre en avant ce qu’ils considèrent comme l’essence même de leurs pratiques politiques. Il s’agit effectivement d’un jeu de reflets et de miroirs – et, de même que les identités irlandaises sont façonnées par la migration en Écosse, les Écossais sont à leur tour, obligés de se redéfinir par rapport à l’« étranger ».

 

 

En guise de conclusion, il faut revenir sur le cheminement que ces cinq années de recherches ont constitué, à mon sens. De même que les Irlandais se sont frayé un chemin dans la société urbaine écossaise, en intégrant à la fois les instances politiques et sociales locales, à l’échelle de nos trois villes, j’ai moi-même parcouru la distance qui séparait ce que je pensais au départ étudier, c’est-à-dire la seule immigration irlandaise, et ce que je découvrais au fur et à mesure de mon enquête : un pan oublié de l’histoire écossaise, celle du devenir des instances de pouvoir municipales et locales. Or, de mon point de vue, une perspective fondamentale devrait présider à toute entreprise de compréhension de l’identité nationale écossaise à l’époque victorienne puis edwardienne. Mais, en réalité, très peu d’études portent sur la question. C’est donc sur ce thème, à la croisée des échelles locales et nationales, que j’envisage de porter mes futures recherches en histoire écossaise.



*    Thèse soutenue en novembre 2007 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne devant un jury composé des professeurs : Robert Frank (directeur, Paris I), Jean-François Chanet (Lille II), Thomas M. Devine (University of Edinburgh), Nancy L. Green (EHESS), Catherine Maignant (Lille III) et François Poirier (Paris XIII).

[1]    Wilhelm Dilthey, Pattern and Meaning in History : Thoughts on History and Society, New York, Harper and Brothers, 1962.

[2]    Juridiquement parlant, les Irlandais, en tant que sujets britanniques, ne sont pas des étrangers (aliens). Cependant, la catégorisation des Irlandais en Écosse n’est pas toujours très claire chez les contemporains : les autorités locales font parfois référence à eux en tant qu’aliens. Or, pareille confusion n’existe pas pour les autres migrants britanniques, qu’ils soient anglais ou gallois, et c’est pour cette raison que les termes d’immigré et d’immigration ont été retenus pour désigner les Irlandais.