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Farid Ameur, « Au nom de la France, restons unis ! » Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession

« Au nom de la France, restons unis ! » Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession

 

 

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

Farid Ameur*

 

 

Les corps français de la milice louisianaise restent peu connus dans l’histoire de la guerre de Sécession. Nés d’un compromis entre les autorités de l’État sudiste et le consul de France pour concilier la législation locale avec les devoirs de neutralité imposés aux sujets neutres, ils ont pourtant compté des milliers de sujets de Napoléon III dans leurs rangs. Nulle part autant d’étrangers n’auront réussi à s’assembler sous un commandement unifié au cours du conflit. Au terme d’une histoire mouvementée – émaillée de frictions avec les dirigeants confédérés et de dissensions internes, ils ont fini par s’illustrer au moment de la chute de La Nouvelle-Orléans.

 

Un service de garde civique

 

Le 26 janvier 1861, l’État de Louisiane fait sécession. Quelques jours plus tard, il s’associe à la Confédération lors de la convention de Montgomery. À La Nouvelle-Orléans, la mobilisation bat son plein. Au milieu de la liesse populaire, les volontaires affluent dans les bureaux de recrutement. De nombreux Français se joignent avec entrain aux corps en voie de formation. Un plus grand nombre encore s’apprête à en faire autant. Pour tempérer l’ardeur belliqueuse de certains de ses compatriotes, le comte Eugène Méjan, qui exerce les fonctions de consul depuis 1856, doit ainsi lancer une mise en garde. Les premières instructions de Thouvenel sont claires. En attendant que le cabinet des Tuileries se prononce officiellement sur la question américaine, il faut adopter une « ligne de prudence » et recommander aux Français de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union »[1].

Dans la première quinzaine de février, le comte Méjan dépose un avis dans les bureaux du consulat, aussitôt reproduit dans les journaux francophones de la ville. Très concis, le texte se borne à rappeler les dispositions de la loi ainsi que les sanctions auxquelles les contrevenants s’exposent. En vertu de l’article 21 du Code Napoléon, tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdra sa « qualité de Français ». D’après le consul, l’avertissement a été pris au sérieux. Il aurait produit « un certain effet » au sein de la colonie. Pour les jours à venir, prévoit-il, « il retiendra sans doute chez eux beaucoup de Français qui, par manque d’ouvrage, auraient été disposés à s’engager au service de la Louisiane, et sur l’aide desquels on paraît avoir beaucoup compté »[2].

Or, les choses ne tardent pas à se compliquer. La rébellion entend mobiliser toutes les ressources humaines disponibles. À Shreveport, capitale de l’État, le gouverneur Thomas Moore remet ainsi en vigueur une ancienne loi incorporant dans la milice pour une durée de cinq ans tous les hommes valides entre 18 et 45 ans, quelle que soit leur nationalité, pourvu qu’ils résident dans l’État depuis au moins soixante jours. Seuls les consuls, vice-consuls et agents consulaires sont exemptés de ce service militaire[3]. Sitôt rendue publique, cette mesure met en émoi la population étrangère. À l’instar de ses collègues européens, le comte Méjan tente d’abord de dissiper les appréhensions de ses nationaux. Mais après s’être entretenu avec une pléiade de généraux, de politiciens et de jurisconsultes, il doit bientôt se rendre à l’évidence. Fort embarrassé, il renonce à écrire une lettre de protestation à Moore et à recourir aux tribunaux. Comme il l’expliquera plus tard, la bataille juridique était « perdue d’avance ». Avec ne serait-ce qu’un « brin de bonne foi », il était impossible de contester « la légalité et la force de la loi »[4]. Bien qu’elles soient tombées en désuétude depuis longtemps, les prescriptions de la législation sur la milice sont formelles. D’ailleurs, l’une des clauses du traité consulaire de 1853 entre la France et les États-Unis en reconnaît la légitimité en revenant sur la question des immunités. En outre, la loi du Second Empire stipule que les résidents étrangers peuvent être astreints au service de la garde nationale. Au nom de la réciprocité, comment imaginer un seul instant que les Français vivant à l’ombre du drapeau américain puissent en être dispensés ?[5]

Plutôt que de chercher à éluder la loi, le comte Méjan se rend à Shreveport, où il espère trouver un terrain d’entente avec le gouverneur. Le temps presse. Nombre de Français ont déjà reçu leurs convocations pour la milice. Résignés, des négociants expriment le vœu d’être « engagés le moins possible » pour continuer à veiller sur leurs affaires. Qui plus est, les consuls européens sont déconcertés par le mouvement d’opinion réclamant le service militaire des étrangers. Pour plaider la cause des sujets neutres, Méjan reçoit le soutien du colonel Louis Hébert, un officier créole avec lequel il entretient d’excellents rapports. Après des négociations serrées, les deux hommes obtiennent gain de cause. Moore consent à tourner la loi. Il est finalement convenu que les étrangers pourraient former des compagnies destinées au service de sûreté et à la garde des villes ou des zones rurales qu’ils habitent. Les miliciens seraient armés, équipés et habillés à leurs frais. En aucun cas, toutefois, les Foreign-Born qui auraient acquis la nationalité américaine ne pourraient se joindre à eux[6].

De retour à La Nouvelle-Orléans, Méjan se félicite du résultat de sa mission. Il répète qu’il a « obtenu beaucoup » et que le gouverneur s’est montré « raisonnable »[7]. Pour concilier le respect des droits des neutres et les devoirs incombant aux résidents de la Louisiane, le consul de France a reçu l’assurance que les milices composées d’étrangers n’effectueraient qu’un service de garnison et de maintien de l’ordre. Exemptées de service régulier, elles ne seraient vraisemblablement jamais opposées aux troupes fédérales. Gardiennes de la paix publique, leur mission consiste à veiller à la sécurité des personnes et des propriétés[8]. L’éminent avocat Pierre Soulé, auquel Méjan a demandé conseil, approuve le compromis. Ce service, lui écrit-il de surcroît, est « une obligation naturelle péremptoire », « un devoir sacré dont l’étranger ne peut s’exonérer qu’en quittant le pays »[9].

Sous les auspices des consuls, les résidents étrangers s’organisent alors en bataillons et régiments ethniques. À La Nouvelle-Orléans, les Français sont les plus actifs. Dès le 26 avril, une « Légion française » est constituée pour la défense exclusive de la cité créole. Composée de six compagnies d’infanterie, elle est placée sous les ordres du colonel Albin Rochereau, un riche entrepreneur. Les espoirs de fusion s’étant rapidement envolés, trois autres organisations voient le jour : la « Garde d’Orléans », les « Volontaires français » et les « Volontaires indépendants ». Si l’on en croit les registres, les miliciens sont des hommes plutôt jeunes, célibataires et d’immigration récente. La plupart sont des ouvriers, des petits commerçants et des artisans du « Vieux Carré »[10].

Un très net esprit sécessionniste préside à la création de ces corps. Les règlements de la Légion française sont à ce titre évocateurs. Après avoir rappelé les divers extraits du Code Napoléon interdisant les enrôlements dans les armées étrangères, le préambule affirme que « la dissolution de l’Union est un fait accompli » et qu’elle est imputable à « l’attitude hostile du Nord envers le Sud ». L’état de guerre civile ? Il a été provoqué par « les proclamations d’Abraham Lincoln », le « président des États du Nord ». Le texte lance également un appel à l’Empereur, « soutien des nationalités » et champion militant du « droit de chaque peuple de se gouverner comme il l’entend ». Mieux encore, les membres de la Légion française font état de leurs « sympathies pour la cause du Sud » et de leur désir de « défendre contre d’iniques agresseurs leurs familles, leurs foyers et la ville qui leur donne l’hospitalité ». Ils jurent de « soutenir, de maintenir et de défendre la Constitution de l’État de Louisiane et celle des États confédérés »[11].

Ce n’est pas tout. Les unités françaises organisent des manifestations fastueuses pour témoigner leur attachement à la Confédération. Fières de leur allure martiale, elles défilent en grande pompe dans les rues de La Nouvelle-Orléans, où elles attirent naturellement tous les regards[12]. Le 28 juillet, la Légion française parade à Jackson Square, l’ancienne Place d’Armes du Vieux Carré. Au son des fifres et du tambour, elle rassemble près d’un millier de miliciens vêtus d’une capote bleu horizon et d’un pantalon garance, copie parfaite de l’uniforme des troupes impériales. Sous les acclamations de la foule, les orateurs se succèdent à la tribune pour rappeler les liens anciens et indissolubles existant entre la France et la Louisiane. Afin d’encenser cette « union fraternelle », on brandit pêle-mêle les drapeaux français, louisianais et confédéré. Prenant la parole, des officiers se font une gloire de payer « une dette de reconnaissance et de sympathie » envers leur État d’adoption. D’autres conçoivent leur unité comme une avant-garde de la prochaine alliance française. Les autorités catholiques sont également de la partie. Au pied de la cathédrale Saint-Louis, l’étendard de la Légion, surmonté d’un aigle en cuivre doré, est béni par l’archevêque Jean-Marie Odin, qui n’a jamais fait mystère de son parti pris pour la cause du Sud. Connu pour ses positions esclavagistes, l’abbé Perché prononce quant à lui un « discours enflammé » dans lequel il salue l’enrôlement de ses compatriotes aux côtés des sécessionnistes[13].

Naturellement, les Français sont nombreux à s’insurger contre ces atteintes répétées aux règles de la neutralité. Un officier prétend n’avoir prêté le serment d’allégeance que « sous protêt ». Enrôlé malgré lui, un autre milicien se plaindra de la pression exercée par les autorités :

« Nous avons protesté contre l’injuste prétention de nous faire forcément participer à la guerre et malgré notre grand désir de nous rendre utiles au pays, ce ne fut surtout que pour nous soustraire aux violences et à l’emprisonnement que nous jurâmes de défendre la ville contre l’agression »[14].

Certains de ses camarades avouent sans vergogne s’être engagés « à contrecœur ». « Il fallait ou obéir ou quitter le pays » reconnaîtra le colonel de la Légion française[15]. D’autres mettent en cause l’attitude suspecte du comte Méjan, qu’ils accusent de manquer à ses premiers devoirs de représentant d’une puissance neutre[16]. Au début de l’été, la publication de la déclaration de neutralité de Napoléon III cristallise les tensions. Le 21 juillet, des résidents français adressent une pétition au baron Mercier, ministre de France à Washington. Le consul de France, disent-ils, a démontré, sinon une coupable connivence avec les dirigeants louisianais, du moins un manque de fermeté et une inaptitude à représenter les intérêts d’une colonie de plus de dix mille âmes. Peu désireux de rejoindre les rangs de la milice, les pétitionnaires sollicitent en conséquence « l’appui moral de leur gouvernement »[17].

À Paris, la nouvelle déclenche la colère de Thouvenel, d’autant que l’information lui a été d’abord transmise par William L. Dayton, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France. Furieux, il expédie aussitôt une dépêche pour réprimander son agent et lui demander des explications. La conduite de Méjan lui paraît d’autant plus inadmissible et désinvolte que des instructions précises ont été données aux consuls pour faire observer la plus stricte neutralité aux sujets de Napoléon III. Les résidents français, lui rappelle-t-il, doivent s’abstenir de « toute immixtion dans les affaires du pays » et « ne participer en rien à ce qui pourrait être considéré comme un acte d’intervention ». Malgré ses excellents états de service, le prévient-il, le gouvernement impérial n’hésiterait pas à le congédier s’il s’était effectivement laissé aller à des excès de complaisance envers la cause rebelle[18].

Sommé de s’expliquer, le comte Méjan se défend tant bien que mal, n’hésitant pas à se donner le beau rôle. La question du service de la milice, avoue-t-il à Thouvenel, « m’a donné beaucoup d’embarras, et m’en promet encore »[19]. Fait certain, les prescriptions de la loi de Louisiane sont catégoriques. Bon gré mal gré, les Français doivent s’armer pour défendre leur foyer d’adoption. Aussi, l’exemption de service militaire régulier qu’il a si difficilement obtenu doit être considéré comme un moindre mal. « Entre deux maux, répète-t-il, j’ai choisi celui qui m’a paru le moindre ». Jamais, promet le consul de France, ses nationaux ne sortiront des limites de leurs attributions spécifiques. Pour qu’on ne se méprenne pas sur son rôle, Méjan prétend avoir condamné des « manifestations de sympathie », « quelques fautes commises » et des « paroles imprudentes prononcées sous l’empire de certaines surexcitations momentanées ». Il assure s’être tenu en dehors de la rédaction du règlement et de l’administration des corps français, allant jusqu’à refuser d’assister à la moindre de leurs réunions[20]. En outre, rappelle-t-il, l’issue de la guerre ne fait aucun doute. Les Nordistes vont bientôt lâcher prise sur le front de Virginie, où se déroule l’essentiel des combats. Pour rompre le blocus, les puissances européennes vont intervenir, serait-ce à coups de canon. La Louisiane ne devrait vraisemblablement pas être le théâtre d’affrontements. En un mot, les corps français n’auront jamais l’occasion de tirer le moindre coup de feu.

Les explications du comte Méjan ne rassurent pas totalement sa hiérarchie. Si Thouvenel reconnaît qu’il était « difficile et peut-être dangereux de chercher à obtenir plus dans les circonstances présentes », il fait remarquer à son consul qu’il ne s’agit pas, pour les sujets français, de la « ligne d’abstention absolue » que le gouvernement impérial avait appelée de ses vœux[21]. À Washington, le baron Mercier adopte la même position. Il n’approuve pas l’initiative de Méjan, mais ne la désavoue pas non plus. En aucun cas, concède-t-il, leurs compatriotes ne doivent « s’aliéner les sentiments d’une population au milieu de laquelle ils sont appelés à vivre »[22].

 

Le temps des discordes

 

Devançant toutes les craintes, les principales difficultés surgissent du sein même de la colonie française. À l’instar de ses collègues européens, le comte Méjan doit affronter le courroux d’une partie de ses nationaux, qui lui reprochent de vouloir s’attirer les faveurs des autorités rebelles à des fins personnelles. Au début du mois de mai, déjà, le consul de France avait tenté de dissiper les inquiétudes de ses compatriotes mécontents en tenant une réunion d’information dans la salle de la Société de bienfaisance française. Sans succès. Durant des mois, ses bureaux sont encombrés d’individus lui demandant conseil ou lui faisant des remontrances. La presse francophone alimente la polémique[23]. Dans une dépêche qu’il adresse à Thouvenel, le comte Méjan fait part de ses appréhensions : « J’ai peur qu’à un moment donné, on ne force les récalcitrants soit à s’enrôler, soit à quitter le pays »[24]. Face à l’inflexibilité des autorités confédérées, ceux-ci tournent à nouveau leurs regards vers la mère patrie. Le 10 octobre, les réfractaires sont à l’origine d’une nouvelle pétition adressée au gouvernement impérial[25].

Pendant ce temps, les « Jambes rouges », comme on surnomme les miliciens français, se disputent les faveurs du public. En septembre 1861, la Légion française compte près de 1 200 fantassins équipés aux frais des notables de la colonie. Moins connu, le corps des Volontaires français est placé sous les ordres du colonel Ferrier. De taille équivalente, il comprend neuf compagnies d’infanterie et une de cavalerie[26]. De passage à La Nouvelle-Orléans, un officier de la marine impériale, le capitaine Ribourt, rapporte que ses compatriotes « s’exercent fréquemment », qu’ils sont « bien armés » et qu’ils ont « une tenue régulière »[27]. La presse orléanaise est unanime : les corps français sont les meilleures unités de la milice locale. Les manœuvres de la Légion française, s’accorde-t-on, ont atteint « l’état de perfection ». « Splendide ! » écrit un journaliste créole enthousiasmé par la revue des Volontaires français. « Si l’occasion se présente, se réjouit l’un de ses confrères, nous pourrons ainsi compter sur ces braves représentants de la France pour la défense de notre ville ! »[28]

Or, après seulement quelques mois d’existence, la Légion française est en proie à de graves dissensions internes. Les délibérations de son Conseil d’administration portent le témoignage de frictions de toutes sortes et de luttes d’influence. Dès le début, les élections des officiers ont constitué une pierre d’achoppement, de fortes pressions ayant abouti à l’élévation de personnalités fortunées et influentes aux plus hautes responsabilités. Les ressentiments et jalousies qu’elles ont entraînés ont favorisé l’éclosion de clans. Le principal est conduit par le capitaine Paul Juge, officier commandant des « Voltigeurs de La Fayette », la sixième compagnie de la Légion. Cet importateur de vins au caractère pugnace, qui a en fait été naturalisé en 1853, s’oppose d’emblée à l’autorité du colonel Rochereau, dont il a sans aucun doute convoité la place. Frustré dans son ambition, il a juré de provoquer la perte de son supérieur, auquel il voue une haine inextinguible. Chacun des deux hommes ayant ses partisans, le Conseil d’administration devient le premier champ de bataille de la milice. La moindre question y est débattue avec âpreté. À coups de savants compromis, on amende le règlement en fonction des derniers incidents signalés. Pour rééquilibrer le budget, on remet en question les plus menues dépenses et on réévalue le montant des cotisations. On se dispute pour déterminer les jours d’exercice (deux à trois par semaine selon la saison). On se déchire sur les détails de l’uniforme et de l’équipement. Chaque décision est soumise à un vote serré. En clair, l’esprit de faction règne sans partage[29].

Le pire reste à venir. L’admission de deux corps étrangers met le feu aux poudres. En août, malgré de violentes oppositions, une compagnie suisse est incorporée à la Légion, alors que ses fondateurs s’étaient engagés à ne compter dans leurs rangs que des citoyens français non naturalisés. Pour rassurer les mécontents, toutefois, il est convenu qu’aucune autre unité étrangère ne serait désormais admise. Or, deux mois plus tard, un bataillon belge, sous les ordres du capitaine Max Le Roy, demande à bénéficier de la même faveur. La motion provoque de vives contestations. Rochereau, qui s’y oppose fermement au nom des principes fondateurs du corps, doit cependant s’incliner lorsque la question est mise aux voix.

Le 19 octobre, alors que le Conseil d’administration s’apprête à élire de nouveaux officiers supérieurs, dont certains sont destinés à servir dans l’état-major, le problème posé par la présence des miliciens suisses et belges revient à l’ordre du jour. Le droit de vote des officiers étrangers n’étant pas reconnu, le capitaine Juge demande que l’on reconsidère la question en vue d’établir une « plus grande harmonie » au sein du corps. Après des débats orageux, il obtient que la question soit réglée devant les urnes. Mais deux tours de scrutin donnent une égalité parfaite aux deux opinions. Au final, le droit de prendre part aux élections est refusé aux officiers étrangers par autorité du colonel[30].

La décision est suivie de démissions en cascade d’officiers appartenant aux deux factions. Le mécontentement grandit dans les rangs. À l’instigation de Juge, des compagnies envoient des délégués pour contester les pouvoirs conférés au Conseil. Trois cent soixante-huit hommes apposent leur signature au bas d’une pétition accusant le colonel d’outrepasser ses droits. Les minutes des délibérations montrent bien l’atmosphère tendue qui règne alors au sein de la Légion. Après de longues palabres, les démissions offertes sont refusées. Cinq bataillons ayant menacé de se débander, les élections prévues sont annulées. Mais la situation se détériore rapidement. En vain Rochereau lance-t-il des appels à la concorde[31]. Groupée autour du capitaine Juge, la faction des mécontents supporte de plus en plus mal l’autoritarisme grandissant du commandant de la Légion. Alors que deux nouvelles compagnies françaises renforcent les effectifs durant l’automne, la scission se profile à l’horizon. Excédé par « l’action incessante d’une minorité », Rochereau décide d’en finir avec les « perturbateurs ». Des considérations d’ordre politique lui en fournissent le prétexte. Le pas décisif est franchi le 2 décembre. Pour conserver à la Légion son caractère de garde locale neutre, il exige l’exclusion des Français qui ont été jadis naturalisés, dont la présence avait été jusqu’à présent tolérée, sachant pertinemment qu’il se débarrasserait par la même occasion des éléments indésirables, à commencer par le capitaine Juge. Les naturalisés, déclare-t-il, sont « des Américains du Nord et du Sud » ; ils ne peuvent reconnaître « ni la France, ni l’Empereur ». Leur présence dans les rangs pourrait conduire le gouverneur Moore à dissoudre « la belle Légion », formée avec « tant de peines », et à remettre en cause les privilèges accordés aux ressortissants étrangers[32].

Paul Juge s’insurge contre son exclusion. S’il reconnaît avoir été naturalisé huit ans auparavant, il prétend avoir repris la nationalité française au début du conflit. Aucune source, malheureusement, n’apporte de réponse définitive à la question. Seule certitude, le choix du colonel Rochereau provoque l’éclatement de la Légion. Vexé, le capitaine Juge forme aussitôt une unité concurrente sous le nom de « Garde-française », dont il obtient le commandement. Avant la fin de l’année, cinq compagnies de la Légion, dont les bataillons belge et suisse, se rallient à lui[33].

La situation des unités françaises est alors extrêmement confuse. Outre la Légion et la Garde-française, il existe toujours les corps des Volontaires indépendants et des Volontaires français, dont les effectifs ont atteint la taille régimentaire. Cette diversité surprend plus d’un voyageur. De retour à La Nouvelle-Orléans au début de février 1862, moins de cinq mois après l’avoir quittée, le capitaine Ribourt tire un constat d’échec. C’est le signe, écrit-il dans son rapport, que la colonie française est désunie et qu’elle n’a pas su ni voulu réaliser l’union sacrée que Méjan avait demandée au commencement des hostilités[34].

 

Des privilèges souvent contestés

 

Il y a plus grave encore. Au fil des mois, une violente campagne de presse dénonce les avantages concédés aux étrangers, que l’on accuse d’être des « planqués ». Admirés pour leur belle tenue, les miliciens sont pointés du doigt lorsque les premiers régiments louisianais prennent le chemin de la Virginie. Leur allure martiale ne fait pas longtemps illusion. Au fil du temps, les « Jambes rouges » épuisent leur crédit. Pendant presque un an, leur rôle se révèle quasiment nul. Certes, malgré les différends qui les opposent, elles manœuvrent avec ensemble et précision. Elles s’exercent avec régularité et sérieux. On les voit patrouiller de temps à autre le long de la rue du Canal. Mais elles n’ont jamais l’occasion de se mettre en évidence. Ni émeutes ni révoltes d’esclaves à réprimer. Tout juste quelques bagarres d’ivrognes à séparer le long des quais de La Nouvelle-Orléans. Tout porte à croire, disent les mauvaises langues, qu’elles déposeront les armes à la première occasion et qu’elles préfèreraient livrer la ville à l’ennemi plutôt que de sortir des limites de la neutralité[35].

Le tournant intervient au cours de l’hiver suivant, lorsqu’une escadre fédérale sous les ordres de l’amiral Farragut resserre son étau le long du golfe du Mexique, et notamment près des bouches du Mississippi. L’alerte qui s’ensuit surexcite les esprits. Comme le nouvel appel aux armes ne rencontre pas le succès escompté, les étrangers subissent les foudres de l’opinion. Les sujets de Napoléon III ne font pas exception, d’autant que les espoirs d’une intervention européenne semblent s’éloigner. En février 1862, les effets du blocus et les défaites enregistrées dans le Tennessee accroissent le malaise de la population louisianaise[36]. Face à un danger aussi pressant, estiment certains, les « troupes de parade » qu’ils ont formées n’ont plus lieu d’être. Malgré les conventions internationales qui régissent les droits des neutres, il leur faut maintenant s’engager plus directement dans la guerre contre les envahisseurs du Nord. L’État de Louisiane ne saurait se passer plus longtemps des services de milliers de ses résidents en armes[37].

Confrontées à la pression populaire et aux nécessités militaires, les autorités louisianaises remettent alors en cause les accords précédemment conclus[38]. Au début du mois d’octobre 1861, déjà, le consul de France avait dû se rendre à nouveau à Shreveport pour obtenir le maintien des immunités dont bénéficient les sujets neutres[39]. Et pourtant, la situation se complique dès l’hiver suivant. Le gouverneur Moore, qui ne cesse de demander des renforts au cabinet de Richmond, en appelle à l’union sacrée pour faire face à la menace que représentent les mouvements de l’escadre de l’amiral Farragut dans le golfe du Mexique et la marche du général Grant dans le Tennessee. Pour protéger le front intérieur, les autorités promulguent le 23 janvier une nouvelle loi sur la milice. Désormais, tous les miliciens doivent se tenir sur le pied de guerre et se préparer à combattre sur n’importe quel point de l’État pour une durée allant de trois à six mois. Cette fois, la législation s’applique aussi aux sujets neutres. Moore, d’ailleurs, souhaite remédier à la trop grande diversité des unités étrangères. Usant de ses pouvoirs de commandant en chef de la milice, il ordonne la création de brigades de Defense Guards à compter du 15 février.

Dès que la nouvelle est rendue publique, le comte Méjan se joint à une démarche collective de ses collègues pour réclamer le maintien du statut privilégié des corps étrangers. Les agents consulaires craignent de voir leurs ressortissants assimilés aux troupes de l’État et comme tels opposés aux forces fédérales, ou du moins forcés à quitter le centre de leurs affaires. Or, le gouverneur Moore leur oppose d’emblée une fin de non-recevoir. Nul doute que la présence avérée d’un nombre indéterminé de naturalisés dans les rangs de la milice ait conforté son opinion. À La Nouvelle-Orléans, le maire John Monroe est aussi inflexible. En conséquence, les représentants des puissances neutres en poste à Richmond sont instruits du dossier[40].

Dans l’immédiat, toutefois, les miliciens français sont contraints de s’organiser en brigades. La tâche n’est pas aisée. Le 4 février, une tentative faite pour réunir tous les corps français sous le commandement d’un seul général de brigade échoue[41]. Le temps pressant, Monroe préside à la création de l’European Brigade, vaste rassemblement d’unités européennes dont il confie le commandement à Paul Juge[42]. La promotion éclair de ce dernier mécontente bien évidemment le colonel Rochereau, dont la Légion passe pour être le corps d’élite des milices étrangères. À l’issue d’une assemblée générale, ses membres refusent de se placer sous les ordres de leur ancien capitaine, qu’ils accusent d’arrivisme. Le 13 février, A. de la Motte, président de l’Union française de La Nouvelle-Orléans, demande en conséquence aux autorités de Shreveport la création d’une French Brigade composée exclusivement de citoyens français pouvant élire leur propre général. Le 4 mars, le projet de fusion ayant reçu l’approbation des légionnaires du colonel Rochereau et des Volontaires indépendants du colonel Brogniet, le gouverneur Moore donne son accord. Sitôt constituée, la brigade élit comme général Victor Maignan, ex-capitaine de la Légion[43].

Pendant ce temps, Méjan est en proie à de vives inquiétudes. Sans nouvelles de Richmond, il a appris de source certaine que la loi martiale serait proclamée dans les prochaines semaines. Le 14 février, les consuls étrangers adressent une énième protestation collective à Shreveport.

« Les étrangers de La Nouvelle-Orléans, déclarent-ils, ont prouvé par l’empressement qu’ils ont mis à se former en corps séparés combien ils étaient disposés au maintien de l’ordre et de la police au moment suprême où les citoyens seraient peut-être forcés à quitter la ville, leurs foyers et leurs familles ».

Il serait injuste, poursuivent-ils, qu’ils soient soumis à un service qui pourrait les entraîner « en dehors des limites de la neutralité » que leur imposent « la loi des nations et les ordres de leurs gouvernements respectifs »[44]. Le gouverneur Moore reste inflexible. Dans sa réponse, il fait appel à la « galanterie nationale » des étrangers pour les faire coopérer à une défense active[45]. Désabusé, Méjan fait part de son désarroi à sa hiérarchie :

« Sur l’affaire de la milice, je ne puis malheureusement être certain de rien. […] Croyez bien que je ne négligerai rien pour que mes nationaux soient le moins compromis. Vous savez du reste combien la constitution politique de ce pays et l’indépendance relative des États rendent notre intervention auprès des autorités difficile et presque toujours inutile… »[46]

L’affaire est finalement réglée à Richmond. Le consul Alfred Paul, qui a été instruit du dossier, a ses entrées dans les cercles politico-militaires de la capitale de la Confédération. Il entretient notamment de bonnes relations avec le secrétaire à la Guerre Judah Benjamin, un bourgeois de La Nouvelle-Orléans francophile. Grâce à ses bons offices, les pièces du dossier sont portées à la connaissance du président Jefferson Davis. Le 27 février, il rétablit de sa propre autorité les privilèges des corps étrangers. Benjamin explique ainsi à Moore la position du premier magistrat de la Confédération : « Les résidents étrangers doivent effectivement être mis à contribution pour défendre la ville où ils ont élu domicile, mais le président craint qu’il ne soit pas de bonne politique de les obliger à servir au dehors »[47]. À Richmond, à vrai dire, on ne veut pas courir les risques de complications diplomatiques avec la France impériale, qui reste une alliée possible. L’épée de Napoléon III peut encore montrer sa pointe pour protéger le Sud.

 

Une contribution significative

 

Pourtant, contre toute attente, les opérations militaires précipitent les corps français sur le devant de la scène. Le 24 avril, après avoir essuyé le feu de l’artillerie confédérée, l’amiral Farragut franchit la passe et remonte le delta du Mississippi en direction de la ville. Démoralisées, les garnisons des forts Jackson et Saint-Philippe, qui barrent l’entrée de la cité créole, se mutinent. Le 25, au matin, l’escadre fédérale réduit au silence les dernières batteries fluviales en activité. En début d’après-midi, alors que La Nouvelle-Orléans est sous la menace des canons de l’Union, les forces régulières du général Lovell battent en retraite. Si Farragut n’ose pas débarquer sans avoir reçu l’appui des 15 000 fantassins du général Butler, toujours retenus au-delà de la passe, la partie n’en reste pas moins jouée. Indéfendable, la « reine des villes » est en passe de tomber entre les mains des Fédéraux[48].

Le coup de force de l’amiral Farragut prend totalement au dépourvu les habitants de la cité créole, la veille encore rassurés par la solidité des forts et les autres moyens de défense accumulés en travers du fleuve. Aussi, la présence inopinée de la flotte adverse donne lieu à d’importantes scènes de panique. La retraite désordonnée de Lovell accentue la confusion des esprits. La ville paraît promise au pillage et à l’incendie. Amassées sur la levée, des bandes d’émeutiers profitent du désordre ambiant pour accomplir leur sinistre besogne. En l’espace de quelques heures, des milliers de balles de coton, de boucaux de sucre et de barils de mélasse disparaissent en fumée. Les pillards s’en prennent ensuite aux magasins particuliers et aux bâtiments publics. Des dizaines de vitrines volent en éclats. On rapporte quelques cas d’agression de Noirs et de riches bourgeois. Bien que protégés par le drapeau parlementaire, les officiers fédéraux venus négocier la reddition de la ville avec le maire Monroe sont tout près d’être lynchés par la foule. Entre la menace d’un bombardement et la surexcitation de la population civile, l’anarchie est totale[49].

Le 25, vers onze heures du matin, alors que le pillage menace de prendre une plus grande ampleur et que les derniers soldats sudistes s’apprêtent à quitter La Nouvelle-Orléans, les généraux Maignan et Juge sont convoqués d’urgence à la mairie. Ils y trouvent une cellule de crise. Monroe refuse obstinément de livrer la ville à l’amiral Farragut. Aussi, pour contenir le mouvement populaire, Monroe n’a d’autre choix que de faire appel aux brigades étrangères. Après avoir brièvement exposé la gravité de la situation aux deux officiers français, il leur demande de battre le rappel de toutes leurs forces et de sauver la ville de l’incendie et du pillage. Avant de prendre congé d’eux, il attribue à chacune des deux brigades un secteur d’intervention. Dans la précipitation, Monroe rédige à la hâte un ordre confiant au général Paul Juge, eu égard de l’antériorité de son grade (senior officer), le commandement en chef des milices étrangères. Outré, Maignan élève aussitôt quelques protestations. Les circonstances présentes, s’entend-il répondre, appellent à davantage de désintéressement. L’heure n’est plus aux luttes d’influence. Il faut prendre les armes pour réprimer l’insurrection[50].

Au milieu de ces graves événements, le comte Méjan entend garder un droit de regard sur les services des brigades étrangères. « Il est essentiel, écrit-il à Monroe, que la position de nos miliciens soit bien comprise par les autres autorités avec lesquelles ils pourraient se trouver en contact ». En vertu des précédents accords, leurs devoirs sont « purement civiques et ne peuvent en aucun cas causer de conflit avec l’ennemi »[51]. La mise au point est d’une grande clarté. Méjan a d’ores et déjà anticipé l’entrée des forces fédérales dans la « reine des villes ». Astreints à un service de police, les étrangers n’ont pas reçu le mandat de refouler les Nordistes à la pointe de leurs baïonnettes. Leur mission consiste à faire régner l’ordre, à assurer la protection des biens et des personnes jusqu’à la prise en main des Fédéraux. Ni plus ni moins. Quoi qu’il advienne, ils ne sauraient donc être tenus responsables de la chute de La Nouvelle-Orléans.

La situation reste explosive. Agacé par la lenteur des négociations, l’amiral Farragut menace de bombarder la ville. Au même moment, dans les rues de La Nouvelle-Orléans, l’effervescence populaire atteint son paroxysme. « On aurait dit Paris aux pires heures de la Révolution » écrira un témoin horrifié[52]. Décidés à faire de la cité « une nouvelle Moscou », les pillards et les incendiaires poursuivent leur œuvre de destruction dans la confusion la plus totale. Armés de revolvers, de barres de fer et de couteaux de chasse, ils mettent à sac les établissements situés le long de la levée. Certains s’introduisent dans les maisons, terrorisent leurs occupants et en ressortent chargés de butin. Le tournant intervient au milieu de l’après-midi du 25 avril. Alors que les émeutiers cherchent à étendre leurs déprédations aux quartiers avoisinants, les « Jambes rouges » entrent en action. Répondant aux ordres de leurs officiers, leurs manœuvres au pas cadencé, en rangs serrés et baïonnettes au canon, dispersent bientôt la foule. Un face-à-face avec une poignée de têtes brûlées ne dure que quelques instants. Les miliciens, qui ont menacé d’ouvrir le feu sur les insurgés, se rendent maîtres des lieux. Leur intervention prompte et salutaire ne rétablit pourtant qu’un semblant d’ordre. Les heurts se poursuivent jusque tard dans la nuit. Les « Jambes rouges », dont le nombre croît au fil des heures, sont la cible de jets de projectiles. Plusieurs départs d’incendie sont maîtrisés à temps. Des familles éplorées se mettent sous la protection des nouveaux représentants de l’ordre. Au prix de grandes difficultés, l’essentiel est néanmoins préservé. Pour l’heure, les milices étrangères sauvent la ville d’une destruction quasi certaine[53].

Le lendemain, après une courte accalmie, l’émeute reprend de plus belle. L’escadre de l’amiral Farragut ayant jeté l’ancre devant la ville, les trublions ont juré de ne rien laisser qui puisse servir à l’ennemi. À pied d’œuvre tout au long de la journée, les miliciens peinent d’autant plus à contenir le mouvement populaire qu’un grave différend oppose les généraux Juge et Maignan. Bien que l’état d’urgence ait été décrété, les officiers de la French Brigade refusent de se plier plus longtemps à la chaîne de commandement conçue par le maire. Estimant ses intérêts lésés et blessé dans son amour-propre, Maignan demande à Monroe de reconsidérer son choix[54]. Après un rapide échange de billets, les deux états-majors rivaux se retrouvent à l’Hôtel de Ville. D’après le témoignage que nous en a laissé un greffier, la scène est surréaliste. Alors que La Nouvelle-Orléans menace d’être livrée aux flammes et au pillage, que la flotte fédérale a pointé ses canons et que les vivres manquent, une quinzaine d’officiers français, sanglés dans des uniformes resplendissants, leurs sabres cliquetant sur le sol marbré, se toisent du regard dans les bureaux de la mairie, décidés à régler une affaire d’honneur ! Aussi le Conseil municipal improvise-t-il une cour militaire. Au final, les délibérations confortent le premier choix de Monroe. Paul Juge conserve le commandement en chef des corps étrangers.

« Je me rappellerai toujours, écrira le même témoin, le visage ému du vainqueur quittant la salle du tribunal, agitant son képi en triomphe, suivi de près par les membres de son état-major en tenue d’apparat » [55].

De retour à son quartier général, Victor Maignan réunit ses officiers. La résolution est prise à l’unanimité de déposer les armes et de licencier la brigade en guise de protestation. Cette attitude dangereuse laisse l’European Brigade assumer seule le maintien de l’ordre public dans une ville en pleine fermentation. Le consul de France joue alors un rôle décisif. Avec beaucoup d’insistance, il prie Maignan d’écarter toute considération personnelle et de se rallier au nouvel ordre des choses pour le bien commun et l’honneur du nom français en Amérique. Au regard des circonstances, l’officier accepte de faire ce « douloureux sacrifice » et de revenir sur sa décision[56]. Telle n’est pourtant pas la volonté de la majorité de ses hommes, notamment des membres de la Légion. Si l’on en croit le rapport de Joseph Deynoodt, consul de Belgique, le comte Méjan passe vingt-quatre heures « en pourparlers et scènes fort désagréables » dans les casernes de la French Brigade à persuader ses nationaux de suivre les conseils de leur chef et d’accomplir leur devoir civique au nom de l’intérêt général. Soutenu par ses collègues européens, le consul de France parvient finalement à lever les dernières hésitations[57].

Si les rapports entre Juge et Maignan restent tendus, les deux corps ont bien mérité de la ville. Pendant plus d’une semaine, ils assurent de façon efficace le maintien de l’ordre et la protection d’une population désarmée contre les bandes de pillards et d’incendiaires. De jour comme de nuit, les « Jambes rouges » patrouillent dans les rues, éteignent les foyers d’incendie, procèdent à des interpellations et montent la garde devant les entrepôts, les édifices publics et les consulats. S’ils évitent tout contact avec les soldats fédéraux venus parlementer ou planter symboliquement la bannière étoilée, ils s’efforcent de dissiper les inquiétudes des Orléanais. Pour inciter les négociants à rouvrir leurs commerces, le général Juge place des piquets à proximité des magasins. Si l’indécision du maire reste problématique, la ville semble peu à peu à l’abri désormais d’un coup de force de ses ennemis de l’intérieur. La presse orléanaise est unanime pour saluer la performance des corps étrangers. Le 29 avril, d’ailleurs, ceux-ci reçoivent les félicitations publiques du Conseil municipal[58].

Le débarquement de Butler change la donne. Le 1er mai, lorsque les Nordistes prennent enfin possession de la ville, la question du licenciement des brigades étrangères est débattue. D’emblée, les consuls font savoir aux deux unités que leur rôle cesse et qu’elles doivent se dissoudre dans les plus brefs délais. Maignan et Juge expriment eux aussi leur volonté de laisser la responsabilité de l’ordre public aux Fédéraux[59]. Mais à la demande du Conseil municipal et de citoyens influents, qui craignent des heurts sanglants avec les Fédéraux, les unités de la milice continuent leurs services durant les premières heures de l’occupation[60].

Le vendredi 2 mai, les troupes fédérales sont en nombre suffisant pour quadriller la ville. Après une nuit d’angoisse, le calme est revenu à La Nouvelle-Orléans. À onze heures du matin, le général Juge est convoqué à la mairie, où il rencontre le chef d’état-major de Butler. Au nom de la neutralité, l’officier français refuse l’offre qui lui est faite de maintenir son corps en activité sous l’égide des autorités fédérales et rédige l’acte de licenciement de ses troupes[61]. La démobilisation s’opère avant la tombée de la nuit[62].

En vain Butler insiste-t-il à plusieurs reprises dans les jours suivants pour s’assurer le concours des deux brigades étrangères. En militaire avisé, il sait que ses fantassins sont mal préparés à lutter contre une éventuelle guérilla urbaine. Le 4 mai, il convoque ainsi les consuls à l’Hôtel Saint Charles, où il a établi ses quartiers. Son offre est rejetée en termes catégoriques[63]. Deux jours plus tard, il réitère sa demande auprès de Paul Juge, qu’il essaie maladroitement de séduire en lui promettant des avantages en nature. Conseillé par Méjan, ce dernier s’y refuse en s’abritant derrière la neutralité du gouvernement impérial. Le général Butler, toutefois, n’est pas dupe. Il sait où vont les préférences des « Jambes rouges ». À ses yeux, les étrangers se livrent à un abject double jeu. Les consulats et les brigades, écrit-il, sont des « nids de rebelles ». Ils ont aidé la Confédération en sous-main depuis un an. De surcroît, les espions fédéraux recueillent bientôt des informations qui ne laissent plus aucun doute sur les manquements aux règles de la neutralité dont se sont rendus coupables les miliciens. Ivre de colère, Butler apprend que la compagnie des British Guards, soit une soixantaine d’hommes appartenant à l’European Brigade, a envoyé clandestinement ses armes et ses uniformes à l’armée du général Beauregard au moment de sa démobilisation[64]. Le commandant fédéral met également la main sur le serment pro-confédéré imposé aux membres de la Légion française et accuse ses officiers d’avoir transporté en connaissance de cause des valeurs confédérées à l’abri du consulat de France[65]. En représailles, Butler exige le désarmement complet des corps. Celui-ci n’intervient qu’au début du mois de juillet, lorsque les services secrets de l’Union apprennent que des sympathisants rebelles ourdissent un complot au sein de la cité créole. Les consuls contestent d’abord cet ordre sous le prétexte que les armes sont en majorité des propriétés individuelles et que leurs nationaux en ont besoin pour se défendre contre les bandes de pillards et d’éventuels soulèvements d’esclaves. Mais rien n’y fait. Durant l’été, l’administration fédérale se durcit. En butte à l’hostilité du général nordiste, le comte Méjan doit s’occuper de dossiers autrement plus préoccupants[66].

Reste encore aux Orléanais à féliciter les brigades étrangères pour les services rendus durant ces jours d’effroi. Les compliments fusent de toutes parts. Le maire n’a pas attendu le débarquement des forces fédérales pour leur adresser des félicitations publiques. La presse est unanime pour saluer la performance des « valeureux gardiens de la cité »[67]. Pour le comte Méjan, leur rôle a été « magnifique » et a fait « l’admiration de la ville entière ». Dans des circonstances dramatiques, rappelle-t-il, les corps ont su « maintenir la paix publique sans froisser les passions » et « prévenir les désordres pour n’avoir pas à les réprimer par la force ouverte »[68]. Arrivé le 28 avril, le capitaine Cloué souligne lui aussi la contribution essentielle des milices étrangères, « surtout les nôtres »[69]. Dans leurs mémoires, des civils et des officiers nordistes tiendront également à leur rendre hommage[70].

Les services rendus par les unités étrangères de la milice orléanaise restent peu connus dans l’histoire de la guerre de Sécession. À La Nouvelle-Orléans, le souvenir des « Jambes rouges » s’est perdu dans le premier tiers du XXe siècle avec la disparition des derniers témoins. Plus que n’importe quel autre groupe d’immigrants, les Français y ont tenu un rôle important. Sous les auspices du consul Méjan, ils ont fourni les plus grands contingents et se sont hissés à la hauteur de leur tâche. Au milieu d’un imbroglio politico-diplomatique, des luttes d’influence et de la fermentation populaire, ils ont sauvé la cité créole d’une destruction certaine. C’est dire à quel point cette page pittoresque de la guerre civile américaine mérite d’être exhumée de la poussière de l’oubli.



*    Farid Ameur termine actuellement une thèse de doctorat sur la participation des Français à la guerre de Sécession (1861-1865), à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’ André Kaspi.

[1]    CADN, Consulat de La Nouvelle-Orléans, Fonds B, Correspondance avec la direction des consulats et affaires commerciales, carton n° 51, Thouvenel à Méjan, Paris, 7 février 1861.

[2]    AMAE, CPC, États-Unis, IX, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 15 février 1861, n° 20, fol. 11-12.

[3]    U.B. Philillips, comp., Revised Statutes of Louisiana, La Nouvelle-Orléans, J. Claiborne, 1856, art. 60, section I, p. 75-78.

[4]    AMAE, CPC, États-Unis, IX, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 11 octobre 1861, n° 38, fol. 98-99.

[5]    AMAE, CCC, La Nouvelle-Orléans, XIII, Méjan à Thouvenel, 18 juillet 1861, n° 124, fol. 381.

[6]    AMAE, CPC, États-Unis, IX, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 11 octobre 1861, n° 38, fol. 99.

[7]    Ibid.

[8]    Légion française. Ordre du jour, La Nouvelle-Orléans, Imprimerie de J. Lamarre, p. 5.

[9]    Library of Congress, Papers of Eugène Méjan, Lettre de Soulé à Méjan, La Nouvelle-Orléans, 15 juillet 1861.

[10]   Légion française…, op. cit., p. 4.

[11]   Règlements de la Légion française formée à La Nouvelle-Orléans le 26 avril 1861, La Nouvelle-Orléans, Imprimerie de J. Lamarre, p. 3-4 et 22.

[12]   New Orleans Daily Picayune, 5 juin, 15 juillet 1861.

[13]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 29 juillet 1861.

[14]   Cité par Le Courrier des États-Unis, 6 juin 1863.

[15]   Légion française…, op. cit., p. 5-6.

[16]   AMAE, ADP, États-Unis, V, Dossier n° 35, Vaudran à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 6 mai 1861.

[17]   Ibid., « Lettre de résidents français à Son Excellence le ministre de France à Washington », La Nouvelle-Orléans, 21 juillet 1861.

[18]   AMAE, CPC, États-Unis, IX, Thouvenel à Méjan, Paris, 13 juillet 1861, non numéroté, fol. 81-82.

[19]   AMAE, CCC, La Nouvelle-Orléans, XIII, Méjan à Thouvenel, 18 juillet 1861, n° 124, fol. 380.

[20]   AMAE, CPC, États-Unis, IX, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 11 octobre 1861, n° 38, fol. 98-103.

[21]   Ibid., Thouvenel à Méjan, Paris, 28 novembre 1861, non numéroté, fol. 113.

[22]   CADN, Archives du consulat de La Nouvelle-Orléans, Fonds B, carton n° 154, Mercier à Méjan, Washington D.C., 19 octobre 1861, non numéroté, fol. 98.

[23]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 8 juillet 1861.

[24]   AMAE, CCC, La Nouvelle-Orléans, XIII, Méjan à Thouvenel, 18 juillet 1861, n° 124, fol. 381.

[25]   AMAE, CPC, IX, Méjan à Mercier, La Nouvelle-Orléans, 10 octobre 1861, non numéroté.

[26]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 14 octobre 1861 ; New Orleans Daily True Delta, 20 octobre 1861.

[27]   AMAE, ADP, États-Unis, VII, Dossier n° 46, Ribourt à Reynaud, La Havane, 7 octobre 1861, fol. 12.

[28]   New Orleans Daily Picayune, 5 juin, 15 juillet 1861; L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 29 juillet 1861.

[29]   Légion Française. Conseil d’administration, La Nouvelle-Orléans, Imprimerie de J. Lamarre, 1861, p. 1-48.

[30]   Ibid., p. 18-44.

[31]   Légion française. Ordre du jour, op. cit., p. 4.

[32]   Ibid., p. 7.

[33]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 5 décembre 1861.

[34]   AMAE, ADP, États-Unis, VII, Dossier n° 46, Ribourt à Reynaud, La Havane, 19 février 1862, fol. 66.

[35]   New Orleans Daily Picayune, 27 décembre 1861 ; Le Courier des États-Unis, 6 mars 1863.

[36]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 18 mars 1862, n° 47, fol. 210-211.

[37]   New Orleans Daily Crescent, 15 décembre 1861.

[38]   U.S. WAR DEPARTMENT, The War of the Rebellion: A Compilation of the Official Records of the Union and Confederate Armies, Washington D.C., Government Printing Office, 1901, série I, vol. VI, p. 740-748 ; vol. LIII, p. 739, 742, 744-745. 

[39]   AMAE, CPC, États-Unis, IX, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 11 octobre 1861, n° 38, fol. 103.

[40]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 3 février 1862, n° 42, fol. 168.

[41]   Library of Congress, Papers of Eugène Méjan, Lettre de Rochereau à Méjan, La Nouvelle-Orléans, 14 février 1862.

[42]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 24 février 1862 ; New Orleans Commercial Bulletin, 25 février 1862 ; New Orleans Daily Picayune, 3 mars 1862. Les sujets de Napoléon III y sont de loin les plus représentés. Sur 4 500 hommes, on trouve 2 500 Français, 800 Espagnols, 500 Italiens, 400 Allemands, Hollandais et Scandinaves, 500 Belges, Suisses et Anglais.

[43]   Tulane University, A. de la Motte Papers, Lettre de A. de la Motte à Moore, La Nouvelle-Orléans, 13 février 1862 ; Lettre du colonel Elgee à de la Motte, Shreveport, 4 mars 1862. La brigade compte environ 2 500 Français, répartis dans quatre régiments d’infanterie.

[44]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Lettre des consuls européens à Moore, La Nouvelle-Orléans, 14 février 1862, non numéroté, fol. 175.

[45]   Ibid., Moore aux consuls étrangers, Shreveport, 18 février 1862, fol. 183-184.

[46]   Ibid., Méjan à Mercier, La Nouvelle-Orléans, 24 février 1862, non numéroté, fol. 196. Voir également Ibid., Méjan à Paul, La Nouvelle-Orléans, 14 février 1862, fol. 177-179.

[47]   Ibid., Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 11 mars 1862, n° 46, fol. 200-201.

[48]   John Winters, The Civil War in Louisiana, Baton Rouge, Lousiana State University Press, 1963, p. 85-99.

[49]   Alfred Pollard, La cause perdue, La Nouvelle-Orléans, La Renaissance Louisianaise, 1867, p. 128.

[50]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 26 avril 1862 ; New Orleans Daily Picayune, 26 avril 1862 ; Alcée Fortier, A History of Louisiana, New York, Goupil & Co., 1904, IV, p. 18.

[51]   Ibid., Lettre de Méjan à Monroe, La Nouvelle-Orléans, 25 avril 1862.

[52]   John Wilkinson, The Narrative of a Blockade Runner, New York, Sheldon & Co., 1877, p. 50.

[53]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 26 avril 1862 ; New Orleans Daily Picayune, 26 avril 1862.

[54]   Library of Congress, Papers of Eugène Méjan, Lettre de Maignan à Monroe, La Nouvelle-Orléans, 26 avril 1862.

[55]   Robert Johnson, Clarence Buell (ed.), Battles and leaders of the Civil War, New York, The Century Co., 1885, II, p. 97-98.

[56]   Library of Congress, Papers of Eugène Méjan, Lettre de Maignan à Monroe, La Nouvelle-Orléans, 27 avril 1862.

[57]   Cité par Francis Balace, « Les unités belges de la milice louisianaise », Revue belge d’histoire militaire, XVI, 1966, p. 397.

[58]   L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, 30 avril 1862.

[59]   Ibid., Lettre de Maignan à Méjan, La Nouvelle-Orléans, 2 mai 1862.

[60]   Ibid., Lettre de Monroe aux membres du Conseil municipal, La Nouvelle-Orléans, 30 avril 1862.

[61]   Ibid., Lettres de Juge à Méjan, La Nouvelle-Orléans, 5 et 6 mai 1862; New Orleans Daily Picayune, 3 mai 1862 ; New Orleans Commercial Bulletin, 3 mai 1862.

[62]   New Orleans Delta, 4 mai 1862.

[63]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 5 mai 1862, n° 51, fol. 247-251.

[64]   James Parton, General Butler in New Orleans. History of the Administration of the Department of the Gulf in the Year 1862, New York, Mason Brothers, 1864, p. 95-96.

[65]   Benjamin Butler, Private and Official Correspondence of General Benjamin Butler, Norwood, The Plimton Press, 1917, I, p. 433-434 et 595-596.

[66]   Ibid., II, p. 52.

[67]   New Orleans Daily Crescent, 3 mai 1862; New Orleans Commercial Bulletin, 3 mai 1862.

[68]   AMAE, CPC, États-Unis, XI, Méjan à Thouvenel, La Nouvelle-Orléans, 2 mai 1862, n° 50, fol. 232-234.

[69]   AMAE, CP, États-Unis, 127, Cloué à Mercier, La Nouvelle-Orléans, 29 avril 1862, fol. 143.

[70]   Thomas Murray, History of the Ninth Regiment, Connecticut Volunteer Infantry, in the War of the Rebellion, New Haven, Price, Lee & Adkins Co., 1903, p. 97 ; Marion Southwood, Beauty and Booty: The Watchword of New Orleans, New York, Doolady, 1867, p. 21.