X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 28, Minorités et relations internationales » Denis Guthleben, « Sont-ils fous, ces Américains ? » L’image des États-Unis dans les informations télévisées françaises

Denis Guthleben, « Sont-ils fous, ces Américains ? » L’image des États-Unis dans les informations télévisées françaises

« Sont-ils fous, ces Américains ? » L’image des États-Unis dans les informations télévisées françaises

 

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

 

Denis Guthleben*

 

 

« Sont-ils fous, ces Américains ? » La question est posée par Ulysse Gosset sur TF1 en janvier 1995. Le correspondant permanent de la première chaîne aux États-Unis observe ces femmes et ces hommes qui, « par milliers », attendent d’être « soumis à la question du tribunal » pour participer à la grande affaire qui passionne alors l’Amérique : le procès de la star du football O. J. Simpson. « Interrogés sur leur vie privée, leur religion », celles et ceux qui espèrent siéger au jury « ne toucheront au maximum que 90 francs par jour, en dépit des risques psychologiques encourus ». Risques psychologiques ? Oui, parce qu’« entre eux, il y a des conflits terribles, parfois des aventures amoureuses, et en tout cas une pression considérable ». Les États-Unis, pays où la réalité rejoint la fiction, où la justice se transforme en feuilleton à l’eau de rose. Les États-Unis, pays de tous les paradoxes, où le jury gagne péniblement sa vie tandis que l’accusé engrange les billets verts en écrivant ses Mémoires : le livre qu’O. J. Simpson écrit en prison « devrait rapporter un million de dollars ! »

Ces Américains, dont les journalistes de télévision n’hésitent pas à interroger l’équilibre mental collectif, occupent une place de choix dans l’information télévisée. Chaque année et toutes chaînes confondues, plusieurs milliers de séquences leur sont consacrées. Les fonds de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) en renferment 10 000 du 1er janvier 1995 au 10 septembre 2001, uniquement pour les journaux télévisés du soir. Depuis, ce nombre a quasiment triplé, au gré des événements intérieurs – parmi lesquels les élections présidentielles de 2004 et de 2008, l’ouragan Katrina et tant d’autres – et extérieurs – notamment les interventions en Afghanistan et en Irak. Les téléspectateurs des actualités de TF1, de France 2, de France 3, de Canal +, d’Arte et de M6 traversent ainsi deux fois plus souvent l’Atlantique que la Manche, le Rhin, les Alpes ou les Pyrénées réunis. Et la proportion reste la même au sein des émissions d’information des chaînes câblées, que l’INA conserve désormais également. En soi, au-delà même du poids des événements, il s’agit d’un constat révélateur de l’attrait qu’exercent les États-Unis sur les rédactions. Il y a mieux cependant : ces milliers de séquences dévoilent la vie politique des Américains, suivent les aléas de leurs relations internationales, observent leurs pratiques spirituelles ou culturelles, apprécient ou critiquent leur dynamisme économique, leur combat contre la criminalité, leurs capacités d’accueil des immigrés. Les universités, la restructuration du secteur automobile, la campagne du prétendant à la Maison Blanche ou au gouvernorat du Texas, les découvertes médicales, l’alimentation – la mauvaise, surtout –, autant de thèmes qui trouvent, parmi tant d’autres, des illustrations à l’écran. En un mot, ces séquences s’intéressent à tout, tout ce qui fait la vie d’un peuple, tout ce qui anime le quotidien de chacun de ses individus. Et aucun autre pays ne profite, dans l’information télévisée, d’une attention aussi diverse et détaillée.

Au final, pour quelle image ? Le singulier, ici, n’est pas de mise : les informations télévisées diffusent des images de l’Amérique, des représentations aussi changeantes qu’évanescentes qui oscillent constamment entre les deux pôles définis par Paul Ricœur dans la prise en compte de l’altérité, celui de l’accueil et celui du rejet[1]. Bref, dans le cas des États-Unis, elles dépeignent tantôt un modèle, et tantôt un repoussoir. Le cinéma américain, par exemple, se situe à l’un des extrêmes. Mythe hollywoodien, films à grand spectacle, pléthore d’effets spéciaux ou de – bons – sentiments, chacune de ses productions reçoit un accueil flatteur dans les émissions d’information. La télévision se distingue d’ailleurs d’une presse écrite toujours plus critique dans ce domaine. Mais peut-il en être autrement, lorsque l’on connaît les liens qui unissent le grand et le petit écran, et que l’on découvre que les films américains assurent à la télévision ses plus beaux succès d’audimat ? À l’inverse, s’il est un sujet qui symbolise à merveille l’autre extrême, celui du rejet et du repoussoir, c’est bien la peine de mort. Dans les reportages qui lui sont consacrés, les États-Unis apparaissent comme les « champions du monde des pratiques barbares », ainsi que l’explique, par exemple, Claude Sérillon sur France 2[2].

S’il fallait dessiner un graphique, tous les autres thèmes se placeraient entre ces deux extrêmes, à des degrés divers. L’économie américaine, par exemple, fascine parce qu’elle crée des richesses et, surtout, des emplois. Mais, dans le même temps, elle provoque des déséquilibres à l’intérieur du pays – les « laissés-pour-compte » du miracle américain, qui reviennent régulièrement à l’antenne – et génère des inquiétudes à l’extérieur – Boeing, les OGM, les « grandes oreilles » de l’espionnage économique américain. Il en va de même pour la lutte contre la criminalité, dont l’incroyable efficacité ne semble avoir d’égale à l’écran que l’absurdité, voire la monstruosité des moyens mis en œuvre par les autorités : enchaînement des détenus, porter des pancartes infamantes dans la rue, obligation d’ingurgiter de la nourriture avariée pour économiser l’argent du contribuable. Enfin, dernier exemple, celui du traitement télévisuel de la politique étrangère des États-Unis, qui apparaît comme la somme de tous les paradoxes. Témoin cette remarque prononcée par Daniel Bilalian, sur France 2, quelques minutes après l’annonce des attentats du 11 septembre 2001 : « Les Américains sont un peuple qui a tendance à l’isolationnisme, on le sait, et qui est présent partout dans le monde ».

L’essentiel, toutefois, n’est pas de repérer ces paradoxes ou d’épingler toutes les erreurs de l’information télévisée. Inutile d’ajouter des pages à un bêtisier du journalisme déjà dense. Quoique… Sélection des faits et des images, course aux événements, mirage de la technique, l’observation de l’actualité américaine met en lumière la manière dont l’information est produite à la télévision. Dans le même temps, l’analyse du message télévisuel renseigne sur la construction et la diffusion des représentations du monde – en l’occurrence, ici, des États-Unis, mais les fonds de l’INA permettent de mener des travaux équivalents sur d’autres pays. On connaît alors la formule : dans la mesure où ces représentations influencent la manière dont les peuples interagissent, leur étude vient également éclairer le déroulement des relations internationales. Ne peut-on pas dire en effet que la conduite des Français à l’égard des Américains est en partie dictée par la perception qu’ils en ont, et, de la même manière, que l’image que les États-Unis se font de la France influe sur les relations qu’ils entendent établir avec elle ? Dans ce cas, les chercheurs ne sont-ils pas invités à observer ces images-là où elles restent encore les plus abondantes, en tout cas les plus regardées, c’est-à-dire à la télévision… en attendant qu’elle soit détrônée par l’Internet ?

 

Mais ce n’est pas tout : la télévision n’est pas le média du sens unique. Fenêtre ouverte sur le monde, elle est aussi un peu miroir à ses heures. Elle montre autant qu’elle reflète et, même lorsqu’elle exhibe l’Amérique et les Américains, elle renvoie aux Français leur propre image, idéalisée le plus souvent, mais dénigrée parfois aussi. Rien de bien surprenant de la part d’une information faite par des Français et pour des Français. L’Amérique violente, héritière de l’Ouest sauvage, volontiers aventuriste, apparaît ainsi comme une anti-France à l’antenne. Pour le meilleur et pour le pire.



*    Denis Guthleben est attaché scientifique au CNRS. Il a soutenu sa thèse de doctorat, dirigée par André Kaspi, en mars 2007 à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Ce travail fera l’objet d’une publication en septembre 2008 au sein d’une nouvelle collection, « Penser les médias », en coédition entre l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et les Éditions Le Bord de l’Eau.

[1]    Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 99.

[2]    Le journal de 20 heures, France 2, 21 juin 2000.