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Balázs Ablonczy, Régionalisme, minorités : défis ou ennemis ? Dilemmes de la politique française en Europe centrale entre les deux guerres

Régionalisme, minorités : défis ou ennemis ? Dilemmes de la politique française en Europe centrale entre les deux guerres

 

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

 

Balázs Ablonczy*

 

 

Le titre de notre exposé exige tout de suite une rectification : nous serions tentés de considérer que la France n’avait pas une seule politique dans la région, mais plusieurs. Les politiques financières, militaires, économiques ou culturelles de la France étaient présentes à la fois dans les pays de la région (nous nous concentrerons avant tout sur le cas de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et en partie de la Yougoslavie), mais pas nécessairement dans une parfaite harmonie. L’incident à la frontière hungaro-roumaine de janvier 1923 est à cet égard très instructif. Des fusillades ont éclaté le long de la frontière dans le comitat [département] de Békés, les gardes hongrois et roumains ayant provoqué une échauffourée entraînant des morts et des blessés. Bucarest a tout de suite alerté les capitales occidentales en prétextant une attaque hongroise imminente. Comme l’attaché militaire français à Bucarest, le lieutenant-colonel Thierry, l’a très justement remarqué, tout cela ne servait qu’à fortifier les positions du grand état-major roumain (fortement épaulé par l’état-major français) dans la querelle qui l’avait opposé au ministère des Finances roumain, lequel, sous la direction de Vintila Braţianu, avait préparé un plan de restriction à l’aide d’experts économiques français afin d’assainir le budget roumain[1]. Cet exemple démontre l’existence de divergences au sein de la politique française, phénomène assez peu fréquent, mais qui existait néanmoins. Le poids était mis sur différents champs d’influence selon les époques : la présence de la doctrine militaire française était peut-être la plus constante et la plus palpable, subissant tout de même certaines fluctuations, tandis que – par exemple – la présence culturelle française dans la région (en tant que moyen de la politique étrangère) subit un certain nombre de revers : l’offensive de la première partie des années 1920 a cédé la place à une relative lassitude jusqu’au gouvernement du Front Populaire, moment où elle connut un regain d’attention de la part du gouvernement[2].

Pour revenir à notre sujet, il est utile de faire quelques remarques préalables.

Tout d’abord, la France avait l’expérience d’une certaine présence culturelle et économique dans les pays de la Monarchie austro-hongroise avant la guerre, mais le maniement politique des contentieux et une connaissance du terrain approfondie lui faisait souvent défaut. Ne nous méprenons pas : la France disposait d’experts qui avaient une maîtrise suffisante des questions de la région (pour ne citer qu’Emmanuel de Martonne, Louis Eisenmann, la plupart des « slavisants » français), mais la gestion quotidienne des conflits (souvent inextricables, il est vrai) par les diplomates et par les militaires s’est révélé une tâche trop lourde.

Ensuite, dans les années 1920 et 1930, la politique française en Europe centrale (notamment pour les pays de l’ancienne monarchie des Habsbourg) était avant tout la conséquence de la politique poursuivie à l’égard de l’Allemagne, ainsi que de sa politique de sécurité et de sa politique vis-à-vis de l’Union soviétique Le jugement porté sur les agissements des hommes politiques de la région ou les minorités était le plus souvent étroitement lié au besoin de sécurité de la France.

Enfin, malgré ces restrictions, on peut néanmoins affirmer avec certitude : la France jouait un rôle prépondérant dans la région entre les deux guerres, qu’elle ne jouait pas avant la Grande Guerre, et qu’elle ne jouera plus après la Seconde Guerre mondiale. Les hommes politiques français (de Louis Loucheur en passant par Anatole Monzie à Louis Barthou) ont sillonné la région en cherchant affaires et alliances, des militaires français ont entraîné et souvent commandé les armées des nouveaux États (tels les généraux Weygand, Mittelhauser, Petin, Meunier ; songeons au culte d’Henri Berthelot en Roumanie), les universitaires français ont été présents dans chacune des grandes capitales centre-européennes (sauf Budapest) pour mettre sur pied des nouvelles institutions, les hommes d’affaires ont repris des sociétés aux capitaux allemands, négociaient des accords commerciaux, achetaient des mines de charbon en Silésie et des puits de pétrole en Roumanie. Pour sous-tendre cette percée, toute une chaîne de « médias » français a vu le jour dans ces pays, de la Messagère d’Athènes à l’Indépendance Roumaine, l’éphémère Écho du Danube à Budapest, la très officieuse Europe Centrale à Prague ou la Gazette de Varsovie.

C’est dans ce cadre que nous apporterons quelques éléments pour mieux mesurer l’impact de la politique française sur un terrain jusque-là très peu exploré, celui des minorités ethniques et des politiques autonomistes/régionalistes. Nous nous concentrerons avant tout sur les problèmes des minorités allemandes et hongroises de la Tchécoslovaquie et de la Roumanie et sur les partis de Hlinka et de Maniu dans ces deux pays, afin de mettre en relief les motivations françaises dans la région.

 

 

 

 

Infrastructures, perceptions

 

Pour accomplir cette implantation locale, la France s’est dotée des outils nécessaires : ouverture d’un consulat à Cluj/Kolozsvár (1920) et de ses antennes (agence consulaire à Timişoara/Temesvár en 1921 et agence commerciale à Cluj en 1922), ouverture d’un consulat à Bratislava/Presbourg (début des années 1920). Il est à remarquer que par exemple l’ouverture du consulat de Cluj/Kolozsvár s’est faite d’une manière précipitée à l’été 1920, pour devancer une hypothétique concurrence britannique. Ainsi dans les neuf premiers mois de fonctionnement, ce n’était pas un diplomate, mais un officier de l’infanterie coloniale, travaillant pour les services de renseignement, le capitaine Marc Cervoni qui faisait fonctions de consul français à Cluj/Kolozsvár, détaché à cet effet de l’armée du Danube. Ces antennes ont fait un travail utile – tout au moins du point de vue des historiens : implantées dans des régions à forte population minoritaire elles offraient un poste d’observation privilégié, et contribuèrent grandement à la production de documents qui nous sont restés pour reconstituer un morceau de ce passé.

En même temps, il est intéressant de noter la difficulté première des diplomates français à établir et à fixer certaines notions de la région et de ses habitants. Prenons l’exemple de l’unité géographique « Transylvanie ». Une grande hésitation peut être constatée concernant l’utilisation des noms de villes, fleuves, montagnes (fallait-il employer des noms allemands, hongrois ou roumains ?) et la définition exacte de la Transylvanie même. Une solution fut trouvée : la Transylvanie était égale à toutes les nouvelles provinces conquises à l’ouest du pays, donc à l’Ardeal (Transylvanie historique), au Banat/Bánság, aux Maramureş/Máramaros et au Crişana/Partium. Une même incertitude peut être constatée quant à l’appartenance ethnique des habitants de la province. Les Roumains étaient souvent appelés « des Transylvains », et la perception des Hongrois de Transylvanie suscitait un certain nombre de questions. Certains diplomates les ont considérés comme mi-roumains, mi-hongrois. Pour ajouter à la confusion on a continué à faire une distinction nette entre « Hongrois » et « Magyar », ce dernier terme étant le synonyme des Hongrois chauvins, nationalistes, irrédentistes, donc ayant des connotations assez négatives (pour constater les séquelles de cette confusion, il suffit de regarder les inventaires des Archives diplomatiques : deux tomes de la sous-série Roumanie, traitant une région contestée par la Yougoslavie et la Roumanie, portent même aujourd’hui le titre « Banat de Temeswar ». Alors que la ville s’appelle Timişoara en roumain, Temesvár en hongrois et Temeschwar… en allemand.)

En regardant la masse des fonds d’archives françaises, on se rend compte que plus une minorité mettait en danger (ou semblait mettre en danger) le système de Versailles (donc directement la sécurité de la France), plus la quantité de la documentation produite était considérable. Pour ne regarder que le cas roumain et les relations hungaro-roumaines : dans la sous-série Europe 1918-1940 des Archives diplomatiques, environ 20 cartons traitent exclusivement des relations entre les deux pays, la situation en Transylvanie et l’affaire des optants dans la sous-série Roumanie. Cette quantité dépasse de loin celle des documents consacrés aux relations de la Roumanie avec n’importe quel autre pays, y compris l’URSS, l’Allemagne, la Grande-Bretagne sauf peut-être la France. Et ne parlons pas des autres fonds déposés au Centre des Archives diplomatiques ou au Service historique de la Défense. La minorité hongroise en Tchécoslovaquie ne méritait que des rapports éparpillés dans 5-6 cartons. Tandis que la minorité hongroise de Yougoslavie (environ 500 000 personnes) n’est mentionnée que furtivement, étant donné que leur poids et leurs problèmes n’avaient aucune chance de dépasser le volume des différends croato-serbes dans un État de 14 millions d’habitants.

Malgré cette présence, une méfiance certaine et une opposition assez nette se détachent de ces rapports. Sous cet angle, les minorités hongroises de Transylvanie et de Slovaquie sont conduites par des « magnats » féodaux (des comtes, barons), financées par des « Juifs » et irréductibles dans leur irrédentisme[3]. Un exemple superficiel mais parlant : le consulat français de Cluj/Kolozsvár n’a jamais invité des hommes politiques hongrois et n’a jamais été non plus invité par eux dans les deux décennies de l’entre-deux-guerres[4]. Et cela dans une ville où (même selon les statistiques officielles) les Hongrois composaient la majorité absolue de la population.

Certaines initiatives minoritaires ont réussi à éviter cette catégorisation : les diplomates français montraient de la bienveillance dès qu’il s’agissait d’une dissidence politique : la fondation du Parti populaire hongrois en Transylvanie ou d’autres mouvements loyalistes recevaient un accueil favorable de leur part[5]. La plupart des Allemands dans ces pays étaient considérés par la diplomatie française comme un ennemi a priori de la France – et sur ce point elle n’avait pas complètement tort. Ces Volksgruppen ont toujours joui du soutien sans faille de l’Allemagne de Weimar et plus tard ils furent un des moyens principaux de la politique allemande national-socialiste. Dans ce contexte, la France tentait de limiter les dégâts : elle intervenait quand des films allemands maltraitaient la Révolution française (et faisaient interdire la projection à Arad ou à Timişoara) et soutenait chaque initiative culturelle ou économique qui laissait espérer la soustraction de la région à « l’emprise germanique » (qu’elle ait existé ou non).

 

Stratégies : buts et échecs

 

Afin de jeter les bases d’une sphère d’influence française, la diplomatie française poursuivait différents buts économiques ou culturels dans la région. La Mission universitaire française envoyait des professeurs de français dans des toutes petites villes en Transylvanie par exemple (ils étaient 29 en 1924), fondait des « cercles de lecture » et organisait des cours de langue. En plus, la France de la IIIe République, en partie fondée sur une idéologie laïque radicale rigoureusement séparée de l’Église, n’hésita pas à faire appel aux ecclésiastiques pour renforcer son influence en Europe centrale et orientale. C’est ainsi que les soeurs de Notre-Dame de Sion ont établi un lycée de jeunes filles à Oradea (Mare)/Nagyvárad, les Assomptionnistes étaient présents à Beiuş/Belényes et à Blaj/Balázsfalva en vue d’attirer la jeunesse croyante de la région et espérant la soustraire à l’influence d’une culture jugée germanique ou « magyarisée »[6]. Du côté roumain, le ministre de l’Instruction publique roumain de nombreux gouvernements, le professeur Anghelesco, avait envisagé le remplacement du haut clergé catholique romain de la Transylvanie (appartenant en grande partie à la minorité hongroise ou allemande), par des ecclésiastiques français. L’affaire n’a pas eu de suite, mais le sérieux avec lequel le ministre de France a traité l’affaire montre l’importance attachée à cette question[7]. Soucieuse de faire pencher la balance de leur côté, la France n’a ignoré aucune confession. On a déployé certains efforts pour inviter les Juifs de Transylvanie, en grande partie hungarophones et urbains (sauf dans la région de Maramureş/Máramaros), à abandonner leur attachement au nationalisme hongrois et s’attacher à une orientation francophile. À l’instigation de Gabriel Puaux, ministre de France, une délégation de l’Alliance israélite universelle a visité la région et a proposé diverses mesures : création d’écoles françaises, bourses, etc.[8] Cette percée culturelle était visiblement appréciée dans les milieux de la bourgeoisie hongroise, comme en témoigne la fréquentation des cours de français organisés dans différentes villes[9].

Les diplomates français en poste dans la région ont parfois mal interprété la consistance des rapports entre Roumains et Hongrois. Cette « haine profonde de toujours » les a certainement marqués, c’est pourquoi ils étaient désemparés lorsque les événements faisaient dérailler leur logique, tel que lors de la visite à Budapest d’un groupe d’écrivains hongrois originaires de Transylvanie[10]. Les prises de contact semi-officielles entre les dignitaires des deux pays ont également suscité l’intérêt et souvent la méfiance de la diplomatie française : le retour au pays du roi Carol en 1930, la visite du prince Nicolæ (frère du roi) à une course d’automobile à Budapest, la chasse commune du roi de la Roumanie et du comte Bethlen étaient occasion d’incompréhension et de méfiance de la part de Paris[11]. La nature des rapports entre les deux pays a parfois échappé aux représentants français. Ce ne fut pas le cas de Louis de Vienne, ministre français à Budapest entre 1927 et 1934, qui écrivait à ce propos : le Hongrois

« a pour le Roumain un dédain mitigé d’un certain attrait. Il le juge faible, versatile et déréglé. Mais on a des défauts communs : ceux par exemple de bouillir comme le lait et de fuser comme la vapeur ; on a un cousinage de régime monarchique et de hiérarchie de classes. Enfin la Transylvanie est un si grand objet de querelle qu’il y a peut-être dans ce vaste champ matière à s’arranger »[12].

Le cas de la Tchécoslovaquie était encore plus net : à part quelques réserves (par exemple sur la démolition mal ciblée de la statue de l’impératrice Marie-Thérèse à Bratislava/Presbourg en 1921, car le consul français aurait vu d’un bon œil la destruction d’une autre statue aux connotations hongroises plus accentuées[13]), les diplomates français ont partout soutenu les efforts du nouvel État à la centralisation et à la mise à l’écart des exigences autonomistes ou jugées « séparatistes » des Slovaques, des Hongrois, des Allemands[14]. Leur vision correspondait parfaitement aux velléités civilisatrices que le gouvernement de Prague se plaisait de donner de lui-même : il a bâti des grandes routes, émancipait des nationalités opprimées, et fondé un État moderne[15]. Toute demande venant des minorités quant à l’utilisation de leur langue dans l’administration par exemple était la preuve de leur intransigeance : ayant protesté un peu bruyamment à cause de la suppression de leurs droits linguistiques, leur séparatisme était relevé par les diplomates français[16]. Ce qui est étonnant, c’est leur aversion pour les masses juives du pays, surtout celles de la Ruthénie subcarpathique, orthodoxes et souvent mal intégrées : selon les rapports, les Juifs ont « monopolisé » le petit commerce, s’occupent de la « falsification de passeports » et sont des usuriers ; en somme, les Juifs de la région sont sortis tout droit « des romans des frères Tharaud »[17].

 

Les régionalismes

 

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les partis roumains ou slovaques (et croates en Yougoslavie) ayant un programme suspect d’autonomie (« cheval de Troie » de l’irrédentisme hongrois – et ce fut parfois le cas), soient très mal perçus par Paris.

La prise de distance par rapport au parti national paysan, représentant de la classe politique transylvaine, est frappante[18]. Les dirigeants du parti, Iuliu Maniu ou Alexandru Vaida-Voevod se voient soupçonnés de « séparatisme »[19]. Les gouvernements conduits par le Parti national (puis, après 1923, par le Parti national paysan), en 1920 et en 1928, sont souvent considérés comme des expériences maladroites et sans issue. Il est fréquent de présenter les « Transylvains » (à comprendre : les nationaux) comme des individus « imprégnés de culture allemande ou hongroise ». À la veille des élections de 1928, ils sont accusés d’avoir bénéficié des subsides hongrois[20]. Malgré le démocratisme du parti, sa relative honnêteté dans la gestion des affaires, ils représentent cette « quantité inconnue » que redoutait l’establishment national-libéral de l’ancienne Roumanie, celui des Braţianu, partenaires privilégiés de la France. Cette méfiance persiste jusqu’à la veille de la guerre, dans un pays où le modèle corporatiste mussolinien et l’antisémitisme étaient pourtant en train de gagner du terrain[21].

Le parti autonomiste de l’abbé Hlinka en Tchécoslovaquie (Slovenská l’udová strana – Parti populaire slovaque, puis plus tard Hlinková slovenská l’udová strana) ne fut guère mieux reçu. Accusé d’être provincial, clérical, séparatiste, à la remorque des « comtes hongrois », le mouvement slovaque avait vraiment mauvaise presse. Son comportement « provocateur » au cours de la grande fête de Pribina[22] à Nitra en 1933 a été relevé tout aussi bien que son « étroitesse catholique » et son « radicalisme »[23]. Les accusations étaient du même type qu’en Roumanie : soupçonnés d’avoir accepté des subsides hongrois ou faisant jeu commun avec les séparatistes (et agents hongrois) de František Jehlička, le jugement sur Hlinka correspondait à l’image que le gouvernement et la presse de Prague avaient de lui[24].

Vivant dans une région largement sous-développée, les Ruthènes (aux confins orientaux de la Tchécoslovaquie) n’ont pas eu l’autonomie promise à la conférence de paix, mais l’effort civilisateur de Prague doit être considéré à sa juste valeur – selon les observateurs français. Les peuples arriérés du pays ne sont pas aptes à se gouverner eux-mêmes, et en plus ils ne se rendent pas compte de tous les bienfaits que l’administration tchécoslovaque leur a apporté : sans cela ils seraient de nouveau « sous le joug de 100 000 Hongrois et 80 000 Juifs » de la région[25]. « L’ingratitude » des Ruthènes est accentuée par leur vote communiste massif et la présence parmi eux des agitateurs venus de l’URSS. Le portrait caricaturé de certains de leurs dirigeants (Gregory Zhatkovych, par exemple[26]) ne fait que renforcer notre constat sur l’aversion de la diplomatie française de l’époque à l’égard de toute politique régionaliste.

 

 

Pour conclure ce bref aperçu portant sur l’attitude de la diplomatie française envers les minorités et les politiques régionalistes, l’échec se résume essentiellement à trois facteurs et se situe plus généralement dans un contexte du « défi impossible » de la politique française en Europe centrale. Nous ne mentionnerons pas la faiblesse des moyens déployés, d’autres l’ont déjà fait[27].

1. La méconnaissance du terrain : le temps écoulé depuis la Grande Guerre était trop court pour pouvoir forger une génération d’experts familiers des les relations politiques et ethniques de la région, mais connaissant aussi sa situation géographique, son passé, etc. Avec un peu plus de temps, la France aurait pu réussir.

2. L’hostilité des minorités : cette hostilité existe du fait que les minorités sont souvent attachées à des mères patries maltraitées (ou considérées comme maltraitées) au cours de la conférence de paix de Paris.

3. La sous-estimation des minorités : la diplomatie française a sans doute sous-estimé le facteur minoritaire dans ses analyses. Étrangement, ce sont plutôt les militaires qui ont mieux compris l’enjeu en question : nous disposons d’analyses très détaillées faites par des attachés militaires ou des gens du 2e Bureau[28]. La place et la position centrale des minorités dans ces sociétés (culture, économie, finances) ont en partie échappé aux observateurs français.

La défense acharnée du statu quo était inscrite dans la logique de la diplomatie française et le fait de se raccrocher aux accords de paix parfaitement compréhensible. Mais Paris s’est révélé beaucoup trop vulnérable dans les années trente (surtout à partir de 1932-1933), incapable de défendre ses intérêts et les concessions faites (accords de Munich par exemple) ont révélé sa faiblesse dans un moment crucial, tandis que les mêmes décisions l’auraient peut-être fortifié dans la région dix ou quinze ans auparavant.



*   Historien, chercheur de l’Institut historique de l’Académie des sciences hongroise (bablonczy@tti.hu).

[1]    Ministère des Affaires étrangères – Archives diplomatiques (dorénavant MAE AD), Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 53, ff. 2-109, passim et plus spécialement ff. 34-36, le rapport du lieutenant-colonel Thierry, Bucarest, le 17/1/1923.

[2]    Cette attitude est assez bien percevable dans la thèse d’Annie Guénard-Maguet, La présence culturelle française en Europe centrale et orientale avant et après la guerre, Paris, Université Paris I-Sorbonne,1994. Cf. encore Antoine Marès, « Puissance et présence culturelle de la France : l’exemple du Service des œuvres françaises à l’étranger dans les années trente », Relations Internationales, n° 33, 1983, p. 65-80.

[3]    Des rapports assez caractéristiques : MAE AD, Europe 1918-1940, Tchécoslovaquie, vol. 141, f. 47. Note de synthèse sur les minorités en Tchécoslovaquie, s. l., le 9/5/1932. Sur les émeutes antisémites de Oradea/Nagyvárad : MAE AD, Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 54, f. 182. le consul de Laigue à Aristide Briand, Cluj, le 4/1/1928. Sur la « hungarophilie des Juifs » : Centre des archives diplomatiques de Nantes (dorénavant : CADN), Cluj-Consulat, vol. 1., le consul Mouille au ministère, Cluj, le 9/5/1924. 

[4]    CADN, Cluj-Consulat, vol. 3, passim.

[5]    MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 41. ff. 232-233., Gaston Mouille à Aristide Briand, Cluj, le 29/6/1921. Ibid., vol. 189, f. 12, Pierre Fauget au ministre des Affaires étrangères, Cluj, le 26/9/1931.

[6]    MAE AD Papiers d’agents – Archives privées, Papiers Louis Canet, vol. 57, ff. 59-66, Adrien Thierry à Georges Bonnet, Bucarest, le 17/4/1939.

[7]    MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 42. f. 131, Henri Manneville à Raymond Poincaré, Bucarest, le 26/3/1923.

[8]    MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 68, ff. 118-119. Gabriel Puaux à Aristide Briand, Bucarest, le 18/11/1929. Et Irina Livezeanu : Cultural Politics in Greater Romania. Ithaca-London, Cornell University Press, 1995, p. 151-153.

[9]    CADN Bucarest-Consulat, vol. 50. s.n., Rapport du secrétarait de la Mission universitaire française en Roumanie, Bucarest, le 6/4/1928.

[10]   MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 42, f. 235, Jean Rivière à Aristide Briand, Budapest, le 28/10/1928. Le groupe était également accueilli par l’épouse du comte Bethlen, Premier ministre hongrois (transylvain d’ailleurs), et le chargé d’affaires roumain de Budapest.

[11]   Service historique de la défense (dorénavant : SHD) 7N 2888/ 1930 I. dossier,  s.n., le lieutenant-colonel Jouart au ministre de la Guerre, Budapest, le 13/6/1930. Ibid., vol. 2889/Hongrie - attaché militaire - rapports/ 1931/I, s.n., le lieutenant-colonel Jouart au ministre de la Guerre, Budapest, le 5 et le 27/4/1931. Cf. encore MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 191, ff. 8-17.

[12]   Ibid., Hongrie, vol. 51, f. 101, Louis de Vienne à Aristide Briand, Budapest, le 8/5/1927.

[13]   Ibid., Tchécoslovaquie, vol. 34, f. 244, le consul Rötig à son ministre, Bratislava, le 14/11/1921.

[14]   À cet égard, le rapport du ministre français de Prague est assez instructif. On y découvre que le ministre a pris la peine d’analyser et de disséquer les plaintes de la minorité hongroise, qui lui avaient été transmises par son collègue hongrois (sur 6 pages !) : MAE AD Europe 1918-1940, Tchécoslovaquie, vol. 141, ff. 130-133. Léon Noël à Louis Barthou, Prague, le 15/5/1934. Il faut rajouter que les plaintes hongroises ont souvent été caractérisées par des illusions et des idées désuètes, fondées sur une situation d’avant-guerre.

[15]   Sur la mission civilisatrice cf. MAE AD Europe 1918-1940, Tchécoslovaquie, vol. 134, ff. 2-4, le ministre français à Prague au ministère, Prague, le 21/10/1936.

[16]   Ibid., vol. 130, f. 160, Léon Noël à Paul-Boncour, Prague, le 17/10/1933.

[17]   Ibid., vol. 36, ff. 3-8, Jean Pozzi à Briand, Prague, le 6/1/1922. Et son opinion persiste, cf. ibid., ff. 154-156, William Rötig au ministère, Bratislava, le 19/6/1926.

[18]   Cf. Catherine Durandin, « Rumania, the War and the Army 1914-1930 », War and Society, septembre 1985, p. 61.

[19]   MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 42, f. 228, Gustave de Laigue à Aristide Briand, Cluj, le 26/4/1928.

[20]   MAE AD Europe 1918-1940, Roumanie, vol. 53, ff. 153-158, 172-175 et 200. Jacques Seydoux à René Massigli, Paris, le 24/10/1928 et Gabriel Puaux à Aristide Briand, Bucarest, le 14/12/1928.

[21]   Ibid., Roumanie, vol. 189, ff. 115-116, Adrien Thierry à Georges Bonnet, Bucarest, le 8/1/1939.

[22]   Le prince slave de Nitra puis de Transdanubie au IXe siècle est souvent considéré comme le premier prince slovaque.

[23]   Ibid., Tchécoslovaquie, vol. 130, ff. 52-55, Louis de Monicault à Paul-Boncour, Prague, le 18/8/1933. Ibid., ff. 61-64, le consul Billecocq à Paul-Boncour, Bratislava, le 22/8/1933. Sur le radicalisme : ibid., vol. 131, passim.

[24]   Ibid., vol. 130, ff. 136-139, Léon Noël à Paul-Boncour, Prague, le 30/9/1933.

[25]   Ibid., vol. 133, ff. 57-60, Léon Noël à Paul-Boncour, Prague, le 1/5/1933.

[26]   Ibid., vol. 36, ff. 3-8, Jean Pozzi à Briand, Prague, le 6/1/1922.

[27]   Georges-Henri Soutou, « L’impérialisme du pauvre : La politique économique du gouvernement français en Europe Centrale et Orientale de 1918 à 1929 », Relations Internationales, n° 7, 1976, p. 219-239.

[28]   Pour ces rapports cf., par exemple, SHD 7N 3053/ Roumanie - Attaché militaire/ Rapports janvier-juin 1939, le colonel Delhomme à Edouard Daladier, Bucarest, le 17/3/1939 (9 folios). Ibid., 7N 3053/ Roumanie - Attaché militaire/ Rapports 1940, le général Delhomme à Paul Reynaud, Bucarest, le 3/6/1940 (37 folios !). CADN Bucarest-Consulat, vol. 47, s.n., Adrien Thierry à Georges Bonnet, Bucarest, le 24/6/1939 (34 folios).