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Audrey Kichelewski, « Aider nos frères de Pologne » : l’American Jewish Joint Distribution Committe au secours des Juifs en Pologne communiste,1957-1967

« Aider nos frères de Pologne » : l’American Jewish Joint Distribution Committe au secours des Juifs en Pologne communiste,1957-1967

 

 

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

 

Audrey Kichelewski*

 

 

L’Oncle Sam invité par les communistes ? En pleine Guerre froide, une organisation, jadis qualifiée de sioniste ou de cosmopolite, agissant librement pour aider une petite minorité de citoyens polonais d’origine juive ? Le rideau de fer a connu cette porosité bien calculée et pourtant méconnue, que les archives de la communauté juive de Pologne populaire et celle de l’American Jewish Joint Distribution Committee permettent d’éclairer. Cette organisation caritative, fondée aux États-Unis en 1914 initialement pour secourir les Juifs de Palestine, a pour but de venir en aide aux communautés juives à travers le monde. Elle fut active en Pologne dès ses origines et contribua à la renaissance de la vie juive après la Seconde Guerre mondiale. Les changements politiques la contraignirent à cesser toute activité dans le pays à la fin de 1949. Mais avec la libéralisation du régime après octobre 1956, le Joint fut autorisé à y revenir et put y mener son activité jusqu’au lendemain de la guerre des Six Jours. J’analyserai cette seconde période en m’appuyant sur les archives du bureau central de New York ainsi que sur celles du bureau chargé de l’Europe, basé à Genève, mais conservées à Jérusalem. Il s’agit de rapports rédigés par des représentants du Joint, qui se rendaient presque tous les mois en Pologne afin d’y régler les questions budgétaires avec les institutions juives, mais aussi pour y rencontrer des représentants du gouvernement et pour donner des informations sur la vie quotidienne des Juifs. Ces documents nous fournissent de très riches informations sur l’activité de cette organisation en Pologne. La vision de la vie juive qu’avaient les hommes du Joint, et l’étude des rapports complexes entre le Joint, les autorités polonaises et la communauté juive, jettent un éclairage nouveau sur les enjeux de politique intérieure et extérieure de la Pologne de Gomułka, ainsi que sur le rôle qu’y joua la petite minorité juive.

 

Le retour du Joint en Pologne

 

Le retour du Joint en Pologne est lié à plusieurs facteurs, dont le plus important est l’ouverture du régime après les changements politiques liés aux événements d’Octobre 1956. La Pologne de Gomułka noue alors des contacts avec l’Occident, dont elle cherche des soutiens, notamment financiers. Des organisations caritatives, telles CARE[1] ou World Church Service, s’installent dans le pays. Dans le cas du Joint, son retour est aussi lié au rapatriement de près de 18 000 Juifs polonais d’URSS entre 1957 et 1959[2]. Un rapport récapitulatif de 1966 par le directeur général du Joint pour l’Europe, Charles Jordan, rappelle les conditions qui sont alors négociées[3]. Le Joint est autorisé à dépêcher l’un de ses représentants sur place, il bénéficie d’un taux de change préférentiel, les biens envoyés sont détaxés, des comités locaux de distribution de l’aide seront mis en place, et enfin, les Juifs rapatriés auront la possibilité d’émigrer par la suite s’ils le souhaitent.

 

On peut noter le cadre plutôt libéral des conditions négociées. La Pologne est alors le seul pays du bloc de l’Est avec la Roumanie à autoriser la présence du Joint. Par ailleurs, le Joint peut se féliciter de la politique relativement souple du gouvernement en matière d’émigration : jusqu’en 1960, la majorité des Juifs rapatriés ainsi que de nombreux Juifs de Pologne peuvent quitter le pays[4]. Estimée à environ 70 000 personnes en 1956, la population juive de Pologne passe à moins de 40 000 au début des années 1960, et seule la moitié de celle-ci est liée à des structures communautaires. Les contacts entre les représentants du Joint et ceux de la représentation israélienne en Pologne montrent bien qu’une des priorités à l’aide du Joint est de favoriser l’émigration juive vers Israël[5].

 

L’activité du Joint et ses répercussions sur la vie juive en Pologne

 

Selon l’accord conclu avec le gouvernement, l’aide financière apportée par le Joint est principalement redistribuée par le biais de la Commission centrale juive d’aide sociale (CKŻPS)[6]. Cette commission a été spécialement créée à cet effet le 15 octobre 1957, par un accord entre le Joint et les deux organisations juives officiellement reconnues en Pologne : l’Association socioculturelle juive (TSKŻ), laïque et l’Union religion de confession mosaïque (ZRWM)[7], cultuelle. Elle est composée de seize branches locales dans le pays, en fonction de la répartition de la population juive. La CKŻPS est chargée de redistribuer les fonds du Joint selon plusieurs programmes, dont l’importance est régulièrement discutée entre la commission et les représentants du Joint.

 

Une aide importante, mais de courte durée

 

Le budget total du Joint alloué à la Pologne a varié, selon les années, entre 400 000 et 1 million de dollars annuels, en fonction des besoins, du taux de change dont il bénéficiait, mais aussi selon des moyens financiers de l’organisation elle-même. On peut distinguer trois phases :

1. de 1958 à 1961, le budget global augmente. La priorité est l’aide aux rapatriés et à l’émigration, par le biais d’allocations versées aux candidats au départ. Le Joint finance aussi les écoles professionnelles de l’ORT, présentes dans treize villes de Pologne[8]. En 1966, près de 13 000 Juifs ont suivi leurs cours[9]. Enfin, malgré ses réticences initiales, le Joint accepte de financer les coopératives juives, afin de remédier au sous-emploi dans la population juive. En 1967, on compte seize coopératives, faisant ainsi vivre près de 5 000 familles, soit un quart de la population juive du pays, telle que recensée dans les diverses organisations juives. Les profits générés par celles-ci permettent de réorienter les priorités budgétaires vers d’autres domaines.

2. de 1962 à 1964, le Joint connaît une première baisse de son budget. L’organisation doit faire face à d’autres urgences sur le plan international. En outre, la fin du rapatriement et le ralentissement de l’émigration diminuent les dépenses, que l’institution contrôle par ailleurs davantage[10]. Les priorités sont mises sur le développement de la culture et le patrimoine juifs en Pologne. Le Joint investit dans l’opération de l’Institut d’histoire juive pour photographier les reliques historiques juives du pays. Il participe également à la préservation de 120 cimetières et de plusieurs synagogues[11]. L’organisation amplifie aussi son aide aux personnes âgées, en finançant notamment les maisons de retraites à Łódź et Varsovie[12].

3. de 1964 à 1967, la dotation du Joint baisse plus fortement encore. La subvention de la Claims conference arrive à échéance, ce qui entraîne une chute du budget de 30%[13]. En outre, l’accroissement des tensions politiques conduit à un taux de change moins favorable. L’activité est réorientée vers l’aide sociale et la jeunesse. Le Joint aide à la mise en place de colonies de vacances et de clubs de jeunes du TSKŻ. Il poursuit son programme d’aide aux invalides, aux personnes âgées et malades, qui peuvent – depuis la nouvelle loi de 1964 – recevoir une rente mensuelle se substituant aux carences gouvernementales : en effet, les autorités locales préfèrent renvoyer les ayants droit juifs directement au Joint pour obtenir plus rapidement leurs pensions et aides….[14] 

Au total, près de 6 000 personnes bénéficient de ces aides. Ce tournant social, qui se rapproche des objectifs initiaux, est perçu comme une victoire par le Joint.

 

Les effets de l’aide du Joint sur la vie juive en Pologne

 

Le premier des effets est une impression de renaissance de la vie culturelle juive. Les grands écrivains yiddish sont célébrés, notamment I. L. Peretz, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort ; les groupes artistiques amateurs de théâtre, chant et danse se produisent régulièrement lors de festivals des cultures minoritaires, mais aussi pour les fêtes nationales, comme en 1964 à Wrocław, à l’occasion des vingt ans de la naissance de la Pologne populaire[15]. Les commémorations des atrocités de la Seconde Guerre mondiale se développent également. Outre la traditionnelle cérémonie en hommage aux combattants du ghetto de Varsovie, des monuments sont érigés sur les sites de Bełżec, Treblinka et Sobibór. Bien sûr, l’aspect spécifiquement juif de ces manifestations est constamment minimisé, voire occulté, par la censure. Mais l’argent et la pression du Joint œuvrent au moins autant que le seul contexte de libéralisation du régime, qui permet l’expression, même biaisée et manipulée, d’une mémoire juive totalement interdite sous le stalinisme[16].

Ces éléments favorisent-ils un renouveau identitaire ? Pour les représentants du Joint, la réponse est oui. Dans son bilan de 1966, le Joint estime qu’il lutte ainsi activement contre l’assimilation, notamment en soutenant les activités pour la jeunesse[17]. Cette jeunesse se retrouvant dans une ambiance juive, une yiddishkeit – avec des chants, des informations sur l’histoire et la culture – peut, sinon développer, du moins approcher une identité qui lui avait été souvent cachée jusque-là par leurs parents. Ceci est d’autant plus fondé qu’une bonne partie des jeunes présents dans les colonies de vacances, ou les clubs étudiants, n’a pas fréquenté les écoles juives[18]. Ce renouveau est attesté également par ceux qui y voient des tendances nationalistes, notamment chez certains responsables au TSKŻ, fidèles porte-voix du régime[19].

Un second effet de l’aide financière du Joint est de soutenir l’emploi au sein de la population juive, à un moment où le pays traverse une conjoncture économique difficile[20]. Les Juifs sont touchés au même titre que le reste de la population, mais peut-être même davantage, si l’on admet que nombre de renvois les concernant sont aussi motivés par leurs origines. Cependant aucune statistique ne permet d’affirmer cela avec certitude et beaucoup de refus, entre 1956 et 1959, sont liés au fait que ces personnes avaient demandé à émigrer. À partir de 1963, s’ajoutent également des évictions menées dans le cadre de la « lutte contre le révisionnisme »[21]. Dans ce contexte, les possibilités de reconversion au sein des écoles professionnelles de l’ORT, mais également d’emploi dans les coopératives juives atténuent probablement les effets de cette crise. Des familles juives se trouvent ainsi réintégrées par nécessité à la vie communautaire.

Pourtant, ni le renouveau culturel, ni l’aide matérielle ne sont suffisants pour enrayer l’émigration qui se poursuit tout au long des années 1960. Si renouveau identitaire il y a, celui-ci a plutôt favorisé les départs, certains estimant qu’il n’y a plus d’avenir pour les Juifs en Pologne, ou ressentant davantage les expressions d’antisémitisme persistant dans une large fraction de la société. En tout cas, cette émigration, qui représente 7% à 8% de l’effectif total, contribue à fragiliser l’aspect général d’une communauté vieillissante et assez peu renouvelée par la nouvelle génération, qui hormis quelques cas de retour à la vie communautaire en même temps que leurs parents, suit largement le mouvement d’assimilation[22].

Ainsi, derrière cette apparente vitalité, la communauté juive vit en grande partie sous perfusion. L’aide du Joint ne vient pas s’ajouter à celle du gouvernement, mais s’y substitue : les autorités profitent de l’existence de ce soutien pour se décharger progressivement de leur aide financière. Par conséquent, l’argent du Joint devint de plus en plus crucial pour les organisations juives et suscite dès lors nombre de luttes, à la fois avec les organisations juives et avec les autorités[23].

 

Des intérêts contradictoires mais convergents : le Joint, la communauté juive et les autorités polonaises

 

L’organisation américaine doit à la fois négocier avec les organisations juives, en particulier avec celle la plus inféodée au régime – le laïque TSKŻ, et maintenir de bonnes relations avec le régime communiste, ce qui n’a pas toujours la même signification ni les mêmes enjeux.

 

La lutte entre le Joint et le TSKŻ

 

Lorsque les représentants du Joint dressent le bilan de leur activité en Pologne, ils soulignent tout d’abord les querelles incessantes avec le TSKŻ – qui apparaît plus radical que les autorités polonaises elles-mêmes – sans que l’on puisse toujours clairement savoir s’il agissent par conviction ou sous pression du régime.

La divergence de base se trouve dans le fait que le TSKŻ souhaite avant tout développer les aspects productifs pour la communauté juive. Lors de leurs conversations avec les représentants du Joint, certains leaders du TSKŻ expliquent que ces priorités leur sont imposées par le gouvernement. Toutefois, en discutant avec les ministres concernés, les envoyés du Joint constatent souvent qu’ils reprennent mot pour mot les discours du TSKŻ, laissant plutôt penser que ce dernier gagne parfois  à son point de vue les autorités polonaises[24]. L’une des principales raisons d’agir de la sorte pour le TSKŻ est de fixer la population juive par le travail. En finançant l’aspect productif, le TSKŻ espère aussi tirer assez de profits pour pouvoir soutenir les domaines sociaux et culturels, se libérant ainsi de l’aide du Joint qu’il trouve humiliante. Pourtant, le TSKŻ dépend de lui pour ses propres activités : en 1967, parmi les 275 employés du TSKŻ, 175 doivent leur emploi directement à l’organisation américaine, par le biais des comités locaux de la CKŻPS ou dans les écoles de l’ORT[25].

Pour avoir son mot à dire en matière budgétaire, le TSKŻ doit s’assurer la prééminence au sein de la CKŻPS, où il est – en théorie – à égalité avec l’organisation religieuse, considérée comme son ennemie. D’où une lutte sans merci entre les deux organisations. Le TSKŻ cherche à entraver l’aide du Joint à la communauté religieuse. Il s’oppose ainsi à l’instauration de cantines casher par la ZRWM[26]. Cette opposition masque une lutte menée pour le contrôle de la communauté. En effet, les rapatriés se méfient beaucoup du TSKŻ, jugé trop proche du pouvoir, et s’identifient davantage à la ZRWM qui fournit des repas gratuits et devient du même coup plus attractive… Les effectifs de la ZRWM tendent ainsi à augmenter, pour atteindre près de 5 500 membres en 1966, soit à peine moins que les 7 000 membres du TSKŻ[27].

Pourtant, le TSKŻ et le Joint vont réviser leurs priorités, au cours de rencontres où vont se négocier les affectations budgétaires. Contrairement à son objectif initial, qui était avant tout d’aider les candidats à l’émigration, le Joint poursuit son activité une fois l’émigration ralentie, car il ne peut facilement envoyer en Israël des personnes dépendantes d’une aide de l’État[28], et il doit aider celles qui peuvent travailler à avoir un métier. En ce sens, et de façon paradoxale, les buts du Joint rejoignent ceux du TSKŻ, qui œuvre à une professionnalisation des Juifs.

Enfin, le Joint accepte de rester plus longtemps en Pologne à cause de son rôle de vitrine au sein du bloc socialiste, et plus particulièrement aux yeux des Juifs d’URSS. L’un des représentants du Joint, Akiva Kohane, se félicite ainsi en novembre 1962 du fait que le journal yiddish Folkssztime ait longuement parlé de l’anniversaire des cinq ans de présence du Joint en Pologne – surtout parce que ce journal est envoyé en URSS. Il informe donc la communauté juive russe « qui depuis des décennies n’a jamais entendu parler du Joint, et saura qu’il continue d’exister et de faire son travail »[29]. Bien qu’étant une organisation à but caritatif, le Joint n’ignore pas les questions politiques.

 

Les rapports entre le Joint et les autorités polonaises

 

En dépit des conditions plutôt favorables qui président à l’arrivée du Joint en Pologne, les sujets de frictions avec le gouvernement s’installent vite.

Ils concernent tout d’abord le taux de change appliqué au dollar, selon que l’aide est perçue comme humanitaire ou non. Tout au long de la période, le Joint s’efforce d’obtenir le même taux que celui appliqué aux autres organisations caritatives étrangères. Une autre question régulièrement soulevée est l’obtention d’un bureau et d’un représentant permanent. Le Joint veut son propre local, mais les autorités s’y refusent. Finalement, pour maintenir son indépendance vis-à-vis des organisations juives, les employés du Joint installent leurs « locaux » à l’hôtel Bristol. Au début de son installation, le Joint est représenté par un membre permanent. Pour des raisons obscures, il est renvoyé fin 1959. Seule une secrétaire reste sur place, tandis que les envoyés du Joint font des visites régulières. Se pose alors la question des visas. Les envoyés doivent se battre pour négocier un laissez-passer permanent ou un visa de longue durée pour leur éviter de refaire une longue procédure à chacune de leurs visites. Mais dès 1961, ils doivent se contenter de visas à visite unique. Le représentant du Joint se voit même refuser son visa au printemps 1965, et ne peut revenir qu’au mois d’octobre suivant[30].

Peut-on voir dans l’attitude du gouvernement envers le Joint un durcissement de sa politique au cours des années 1960 ? À première vue, on ne saurait distinguer une évolution linéaire vers un durcissement de la politique gouvernementale, mais plutôt une alternance de périodes de tensions et de détente. Si l’installation du Joint se fait dans un climat favorable, la situation se durcit pourtant une première fois à partir de la fin 1959, où les envoyés du Joint notent que la libéralisation touche à sa fin, évoquant notamment la relégation à un poste mineur du réformateur Jerzy Morawski comme en étant un signe[31]. Pourtant, la politique libérale du gouvernement en matière d’émigration se poursuit encore en 1960. Les tensions se prolongent en 1960 et 1961, avec des purges de personnalités d’origine juive[32]. Durant cette période, les inspections des comptes des organisations juives se multiplient, impliquant pour la première fois des membres du ministère de l’Intérieur, tandis que le budget du TSKŻ diminue de 45%, ce qui le conduit à placer la moitié de son personnel dans les coopératives, l’ORT ou les comités locaux de la CKŻPS[33].

Pourtant, en dépit de ces tensions et de ces inspections minutieuses, l’activité du Joint continue et l’on observe même une nette détente dans les relations à partir du printemps 1962. Il faut peut-être y voir l’effet de la détente américano-soviétique sur le plan international ou dans les relations bilatérales polono-israéliennes qui s’améliorent. Le gouvernement prend même parti pour le Joint contre le TSKŻ dans l’affaire du financement du monument sur le site du camp de Treblinka, acceptant un soutien de la Claims pour son financement, en dépit des protestations du TSKŻ contre l’idée d’accepter de l’argent de la RFA. Cependant, pour des raisons évidentes d’image, le gouvernement polonais ne communique pas sur cette aide[34]. La situation se tend néanmoins à nouveau au lendemain du XIIIe plénum de juillet 1963, marquant le début de la lutte contre les « révisionnistes », autrement dit les libéraux : Jordan évoque alors le « discours stalinien » de Gomułka. Ces tensions se poursuivent en 1964-1965, dans un contexte général de lutte contre les libéraux.

À quelques mois du revirement total du gouvernement polonais, les représentants du Joint ne semblent pas inquiets outre mesure. Ils constatent cependant qu’il existe au sein du Parti une faction hostile à leur présence et qu’il faut rester prudent[35]. On peut leur donner raison si l’on observe l’activité du ministère de l’Intérieur (MSW) vis-à-vis des organisations juives durant toute la période[36]. Dès 1958, il ne cesse de faire pression sur diverses instances du Parti et du gouvernement pour obtenir un changement d’attitude de leur part et faire cesser les activités du Joint. Certains membres du Parti se situent dans la même ligne. En 1960, Jordan analyse déjà ainsi la situation : « Le TSKŻ n’est pas un outil fidèle ou important pour le Parti. S’ils le tolèrent, c’est à cause de la tragédie juive durant la guerre et à cause de l’intérêt porté par les Juifs à l’étranger pour leurs frères demeurés en Pologne [37]. »

On peut donc analyser la relative libéralité accordée à la minorité juive durant les années 1960 en termes de nécessité d’image pour les relations extérieures. Reste toutefois à se demander pourquoi ces questions d’image ont cessé de jouer un rôle à partir de la guerre des Six Jours, et les raisons du revirement de la position des autorités.

 

La rupture de 1967 et le départ du Joint

 

L’élément déterminant dans le départ du Joint est le changement radical de l’attitude du gouvernement polonais après le déclenchement de la guerre des Six Jours en juin 1967. Le discours de Gomułka, dénonçant la « cinquième colonne » en parlant des Juifs de Pologne et invitant ces derniers à être fidèles ou à partir, marque une étape décisive. En conséquence de ce revirement, le Joint fut informé le 10 août par une lettre du sous-secrétaire d’État au ministère de la Santé et de la Sécurité sociale, qu’il devait cesser ses activités d’ici à la fin de l’année, avec comme seule explication que le gouvernement considérait l’aide fournie jusqu’ici comme suffisante[38]. Les responsables du Joint jouent l’étonnement, répondant que lors des dernières rencontres, le gouvernement avait semblé satisfait de leurs activités et avait même accepté de nouveaux projets de construction de maisons de retraite[39]. L’ORT doit également cesser ses activités et un Comité de liquidation de la CKŻPS se mettra en place pour distribuer l’argent restant. En dépit de la « surprise » exprimée par le Joint, cette action avait été préparée et recommandée dès le 14 juin, soit avant le discours de Gomułka, comme le montre un mémorandum conjoint du Comité central et du MSW, qui préconisait la suspension des activités du Joint[40]. Cela confirme l’influence de ce ministère sur cette décision.

 

 

La lune de miel entre l’organisation juive américaine et les autorités polonaises aura donc été de courte durée. Ce mariage de raison s’est avéré pourtant bénéfique pour les deux parties. Le régime pouvait ainsi donner une image libérale et l’impression que sa minorité juive était florissante, tout en se déchargeant du coût financier de cette opération, et maintenir un contrôle étroit sur l’activité de cette institution, directement ou par le biais des organisations juives polonaises. Pour le Joint, il s’agissait surtout d’aider les Juifs de Pologne, et avant tout de les aider à émigrer. De fait, ses subsides facilitèrent l’émigration de près de 50 000 Juifs, ce qui améliora le sort des plus fragiles, demeurés sur place, et donna une image rassurante, bien qu’idéalisée, d’une vie juive persistant dans la terre ancestrale du judaïsme européen. Ce fragile équilibre ne devait pourtant pas résister à un calcul politique de plus grande ampleur qui commença avec la guerre des Six Jours, pour s’achever avec la grande campagne « antisioniste » du pouvoir en mars 1968. L’outil de l’antisémitisme larvé dans la population, comme au sein du Parti, fut alors brandi pour réprimer une vague de revendications libérales des étudiants. Les victimes furent non seulement les réformateurs et les intellectuels, mais aussi la population juive de Pologne, forcée dans sa grande majorité à quitter le pays, anéantissant ainsi pour de bon les reliquats – même artificiels – d’une vie juive reconstruite quelques années plus tôt.



*    Professeur agrégé à l’École des hautes études en sciences sociales, l’auteur prépare une thèse d’histoire à l’Université Paris I-Sorbonne sous la direction d’André Kaspi : « La place des Juifs dans la société polonaise, 1945-1968 ».

[1]    CARE (Cooperative for American Remittances to Europe) fut fondée aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, dans le but initial d’aider les familles démunies de l’Europe en ruines, en envoyant des colis de nourriture et de produits de première nécessité.

[2]    Sur le rapatriement des Polonais d’URSS, cf. Krystyna Kersten, « Drugiej Repatriacji Polaków z ZSRR, 1954-1959 », Kwartalnik historyczny,  4, 1991, p. 67-74 ; Małgorzata Ruchniewicz, Repatriacja ludnosci polskiej z ZSRR w latach 1955-1959, Varsovie, Volumen, 2000.

[3]    Archives de l’American Jewish Joint Distribution Committee, conservées à Jérusalem (AJJDC-Jérusalem), Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 1-2.

[4]    Sur la démographie et l’émigration juives, cf. Albert Stankowski, « Nowe spojrzenie na statystyki dotyczące emigracji Żydów z Polski po 1944 roku », in Grzegorz Berendt, August Grabski, Albert Stankowski, Studia z historii Żydów w Polsce po 1945 r., Varsovie, ŻIH, 2000, p. 103-151.

[5]    Dans le bilan de 1966, Jordan explique que la présence du Joint n’a pas empêché l’émigration, au contraire : « Many people in Soviet Russia would have hesitated to be repatriated to Poland if they had not known that they would not be alone », AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 11.

[6]    Centralna Komisja Żydowska Pomocy Społecznej.

[7]    Respectivement Towarzystwo Społeczno-Kulturalne Żydów w Polsce et Związek Religijny Wyznania Mojżeszowego.

[8]    L’ORT, dont le sigle provient du russe et signifie « Société pour la propagation du travail et de l’agriculture parmi les Juifs », a été fondée en 1880 dans l’Empire russe et a pour but la formation professionnelle de la population juive. Elle devient une organisation internationale en 1921.

[9]    AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 58.

[10]   Cette rationalisation débute en fait dès 1961. Pour cette année,  le Joint explique ainsi sa coupe budgétaire d’aide au TSKŻ par le fait que le personnel de cette organisation est beaucoup trop nombreux par rapport aux besoins : AJJDC-New York, 55/67, dossier 447 (1960-1965), Report on Poland, July 15-28, 1960.

[11]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 48.

[12]   Pour justifier le bien-fondé d’une maison de retraite pour Juifs devant des autorités sceptiques, le Joint fut aidé dans sa tâche par le président de la CKŻPS, Salo Fiszgrund, qui aurait dit au ministre de la Santé et de la Sécurité sociale : « Les non-Juifs ne sont que vieux, tandis que les Juifs sont non seulement vieux, mais orphelins », (ibid., p. 28).

[13]   Ibid., 76B, 12 Miscellaneous (PRO- 600), Bulletin du JDC National Council, juin-juillet 1965, p. 4. La Claims Conference, regroupement d’organisations juives chargé de redistribuer les compensations obtenues de la RFA pour les victimes juives du nazisme, fournissait en effet le quart du budget du Joint (ibid., n° 4, Samuel Haber reports on Poland, Memorandum Field Trip to Poland, October 5-16, 1959, p. 4).

[14]   Ibid., p. 14-18. Les municipalités locales renvoient souvent vers la CKŻPS les Juifs qui viennent demander leur pension car elles n’ont pas assez d’argent pour tous et savent qu’ils auront plus de chance d’obtenir quelque chose par elle.

[15]   Protocoles du TSKŻ, 1964, n° 33, Réunion du Présidium du TSKŻ du 8 décembre 1964, p. 1.

[16]   Sur la mémoire de la Shoah dans la société polonaise de l’après-guerre, voir ma communication au colloque « Mémoire et histoire en Europe centrale » (Zagreb, janvier 2006) consultable en ligne à l’adresse suivante :

http://www.ffzg.hr/pov/zavod/triplex/historymemoryfulltexts.doc#kichelewski

[17]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 34 ; 40-43.

[18]   Archives du ministère de l’Intérieur (Ministerstwo Spraw Wewnętrnych – noté MSW par la suite), conservées à l’Institut de la Mémoire nationale (Instytut Pamięci Narodowej, noté IPN) : IPN BU MSW II 7242, Colonies, 1966-1967, p. 19-20, 14 août 1967, Rapport sur la colonie de Dziwnowie : « […] à peine un tiers des enfants fréquentent l’école juive ».

[19]   Par exemple la remarque d’un militant de Łódź : « On a du mal avec les enfants, nous devons lutter contre des sentiments nationalistes », Protocoles du TSKŻ 1963, Compte rendu de la réunion des responsables de la section des Femmes au sein du TSKŻ, 13 VI 1963, p. 6.

[20]   Sur la situation économique du pays et ses répercussions sociales, cf. Marcin Zaremba, « Społeczeństwo polskie lat sześcdziesiątych – między „mała stabilizacją” a „mała destabilizacją” », in Konrad Rokicki, Sławomir Stepien (dir.), Oblicza Marca 1968, Varsovie, IPN, 2004, p. 27-51.

[21]   Grzegorz Berendt avance le chiffre de 450 personnes renvoyées de postes à responsabilité vers le milieu des années 1960, sans préciser ses sources. Cf. Grzegorz Berendt, « Emigracja Żydów z Polski w latach 1960-1967 », in Jacek Wijaczka, Grzegorz Miernik (dir.), Z przeszłości Żydów polskich. Polityka-gospodarka-kultura-społeczeństwo, Cracovie, IPN, 2005, p. 302.

[22]   Le problème démographique est régulièrement évoqué au sujet des écoles juives, menacées de fermeture du fait de la baisse régulière de leurs effectifs : AJJDC-Jérusalem, Report on Poland, March 17-22, 1966, p. 2. Le nombre d’écoles élémentaires juives passe de dix en 1960 à cinq en 1967.

[23]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 127A, Poland, Charles Jordan, Reports, 1958-1965, Visit to Poland, October 5-15, 1964, p. 6 : « They [TSKŻ] know that our withdrawal from Poland would be a disaster for the TSKŻ and its institutions ».

[24]   Ibid., Memorandum Field Trip to Poland, February 4-15, 1959, p. 5 : « They [TSKŻ] repeatedly said that the government is making difficulties for them, insisting that a greater proportion of the total budget be expanded for productive work, I [Samuel Haber] suggested that it was the other way round, that they were stimulating Licki, Zawadzki, Heller and others to press the JDC for more funds for these purposes. »

[25]   IPN BU MSW II 829, TSKŻ, Cabinet du Ministre, p. 9.

[26]   AJJDC-New York, 55/67, file 449, 1958, Lettre de Jordan du 2 décembre 1958 : le TSKŻ veut limiter l’accès aux quatorze cantines casher du pays car il craint la propagande des religieux.

[27]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 7. Selon ce rapport, les effectifs réels de la ZRWM seraient de 7 500, mais seraient minimisés en accord avec le gouvernement pour ne pas montrer qu’ils sont supérieurs à l’organisation laïque.

[28]   Ibid., p. 9 : « Invalids, the aged and chronically sick people are not accepted ».

[29]   Ibid.,  n° 7, Poland, Jordan, Reports 1958-1965, Report on Poland, November 21-27, 1962, p. 2.

[30]   Ibid., Geneva II, 251B/252A, Poland, 1958-1968, Lettre de Jordan à l’ambassade des États-Unis en Pologne suite au refus du visa d’Akiva Kohane, mars 1965.

[31]   Ibid, 76B, n° 4, Samuel L. Haber Reports on Poland 1958-1959, Memorandum, Field Trip to Poland, January 5-10, 1959, p. 3. Jerzy Morawski, d’origine juive, avait été l’un des chefs de file des réformateurs – groupe de Puławska. Il est exclu du Politburo et du Secrétariat du Comité central en 1960.

[32]   Ibid., Geneva II, 251B/252A, Poland, 1958-1968, Lettre de Kohane à Jordan, 1er février 1961 : « la semaine dernière, 40 renvois au MSW, tous des Juifs, 25 renvoyés du MSZ et du MHZ ».

[33]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76B, n° 6, Reports on Poland 1960-1964, April 18-25, 1961, p. 7

[34]   Voir à ce sujet la correspondance AJJDC-New York,  55/67, file 473, Treblinka, 1962-1964.

[35]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 15, Meeting on Poland, September 1966, p. 71-72.

[36]   Ce ministère, qui abrite toute la police politique, est également la tutelle des organisations juives, qu’il surveille étroitement dès 1949.

[37]   AJJDC-New York, 55/67, dossier 447 (1960-1965), Report on Poland, July, 15-28, 1960.

[38]   Traduction de la lettre en anglais in AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 162B/Poland, Public relations, 1967.

[39]   AJJDC-Jérusalem, Geneva I, 76A2, n° 16, Summary of Meeting, September 4-6, 1967, p. 1.

[40]   IPN BU MSW II 7280, KC PZPR Komisja Narodowości, « Information sur la situation actuelle dans les milieux juifs et au ZG TSKŻ », p. 35-41.