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Antoine Marès, Éditorial

Éditorial

 

Bulletin n° 28, automne 2008

 

 

Antoine Marès*

 

 

Au moment de boucler ce 28e Bulletin, nous apprenons le décès de Claude Fohlen, qui fut à l’origine des études nord-américaines à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et auquel Annick Foucrier rend un juste hommage. Est-ce un hasard ? Lui aussi s’est intéressé aux minorités – en Amérique du Nord elles étaient indiennes et noires – qui sont au centre de ce volume.

 

Sur un tel sujet, on ne sera pas étonné que l’Europe centrale soit au premier rang, avec ses minorités allemandes et hongroises. À elles deux, elles ont été au cœur des drames qui ont secoué cette région ultrasensible, sismographe de l’Europe au XXe siècle. Les minorités sont, sur le plan international, au centre des revendications, des tensions internationales, des révisionnismes, des remises en cause des statu quo. Et à la fin du XXe siècle, voire au début du XXIe siècle, on mesure que les incendies qui ont été allumés depuis la fameuse question d’Orient (avec la lente agonie de l’Empire ottoman) et l’insoluble mélange des nationalités de l’Europe médiane continuent de laisser des traces.

Ségolène Plyer aborde le sujet de l’intérieur : elle montre comment les Allemands de Tchécoslovaquie (des Sudètes ou des Carpates), après le drame de leur expulsion aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, ont conservé, du moins en RFA, une mémoire de leurs origines ; plus exactement, elle suit la reconstruction de cette mémoire en analysant les fameux livres de la patrie (Heimatbuch, ici celui de la région de Braunau/Broumov, au nord de la Bohême). Elle souligne les permanences des modes de pensée et la prégnance de la génération des années 1930 et 1940 dans ce travail de mémoire. Archaïsme ? Soupçon de retour de vieux démons ? Les choses ne sont pas claires, même si elles restent inquiétantes. Demeure la question de l’impact sur les jeunes générations dans un contexte de réouverture des frontières et d’élargissement de l’Union européenne.

Balázs Ablonczy étudie la face internationale du problème à partir du regard porté par la diplomatie française sur la question minoritaire pendant l’entre-deux-guerres. Incompréhension et cécité sont ses deux caractéristiques : les diplomates français ne veulent rien entendre de ce qui affaiblit le système d’alliances orientales de Paris. L’auteur note avec justesse que les militaires, plus au contact des réalités, sont de meilleurs informateurs en la matière que les diplomates. Les Hongrois de Transylvanie, comme ceux de Slovaquie, tout comme les autonomistes slovaques vis-à-vis de Prague, n’ont ainsi aucune chance d’être entendus.

Pour compléter ce paysage des minorités centre-européennes, Audrey Kichelewski nous parle des Juifs de Pologne sous un biais inattendu. Le mois de mars 2008 a été l’occasion de rappeler le quarantenaire de la vague d’antisémitisme qui a frappé la Pologne et qui s’est traduit par un exil forcé de milliers de Polonais d’origine juive. Ces tristes événements ont été précédés par un épisode mal connu : en 1957, l’American Jewish Joint Distribution Committee s’était implanté en Pologne dans la foulée de la détente gomułkienne, jouant désormais un rôle important pour aider les restes de la communauté juive de Pologne, non sans tensions avec les organisations juives locales et le pouvoir. C’est la guerre des Six Jours de 1967 qui a mis fin à ce retour. Et la rupture d’alors a constitué les prémisses des débordements de l’année 1968.

Mais les minorités nationales sont loin de constituer une spécificité des Européens du Centre et de l’Est que certains auraient trop facilement tendance à rejeter dans un « univers tribal ». Lors de la Conférence de la Paix de 1919, outrés par les pressions des Occidentaux, et notamment des Britanniques, les délégués roumains avaient mis en avant l’attitude anglaise face aux Irlandais. Géraldine Vaughan nous rappelle comment s’est composée la minorité irlandaise en Écosse autour des images de pauvreté, de catholicité et d’immaturité. Mais le poids croissant de cette communauté et son activisme (allant jusqu’au terrorisme) en ont fait un des supports de la conquête de l’indépendance irlandaise, sur le sol même de l’empire britannique. L’Europe a compté depuis le XIXe siècle nombre d’exemples où des minorités nationales installées dans des États voisins ont joué un rôle déterminant dans la construction d’un État national.

Autre cas de figure : le statut et le rôle de minorités nationales non encore intégrées ou assimilées en cas de guerre. On connaît le sort des ressortissants des Puissances centrales en France pendant la Première Guerre mondiale ou celui des Japonais aux États-Unis pendant la Seconde. Farid Ameur nous présente le cas des Français de La Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession. À travers une passionnante chronique détaillée, il nous rappelle le rôle tout à fait original joué dans ce conflit par les Français du second Empire, les « Jambes rouges », et comment leur mobilisation et leur action ont empêché la destruction de la ville. Cette affaire pourrait en évoquer d’autres plus tardives : le rôle des diplomates neutres à Budapest dans le sauvetage des Juifs de Budapest ou encore celui des troupes du général Vlasov pour aider les résistants tchèques de Prague en mai 1945.

Ces cinq articles brillants et originaux nous offrent donc une large palette de l’intérêt que peut représenter l’étude des minorités nationales dans les relations internationales.

Deux textes complètent d’une certaine façon ce dossier : le compte rendu de thèse de Géraldine Vaughan sur les Irlandais d’Écosse entre 1851 et 1918 relève de l’histoire de l’immigration et des processus d’intégration et d’assimilation. Ce travail est marqué par la micro-histoire locale et le croisement entre deux histoires : celle du groupe immigré et celle de la société d’accueil, qui a été également modelée par ces arrivées. De son côté, Jean-Philippe Namont, qui est sur le point d’achever une thèse sur les Tchécoslovaques de France au cours du premier XXe siècle, nous propose un dossier sur « les étrangers en France à travers les archives du ministère de l’Intérieur ». Il dresse un bilan fort utile, en particulier après le retour à Paris des archives qui étaient détenues par Moscou depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Par ailleurs, cette livraison nous offre un intéressant panorama des jeunes recherches, qu’il s’agisse des présentations de thèses, d’habilitation ou de colloques récents. Si Lorraine de Meaux (Marie-Pierre Rey était sa directrice de thèse) s’interroge avec subtilité sur la dimension orientale de l’identité russe avant la Première Guerre mondiale, Denis Guthleben (André Kaspi, directeur de thèse) se penche sur le regard que portent les médias télévisés français – véritablement fascinés, du moins quantitativement – sur les Américains, qui constituent à des titres divers un modèle et un repoussoir. Mais c’est aussi un moyen de s’interroger sur la construction d’une image, sur son influence et sur ce qu’elle révèle de celui qui la crée. Les États-Unis ont encore la part belle avec la thèse de Pierre Journoud (Robert Frank, directeur de thèse), lauréat du prix de thèse Jean-Baptiste Duroselle en 2008 : au-delà d’une histoire classique mais novatrice des relations franco-américaines autour de la guerre du Vietnam, il montre le poids des solidarités internationales dans le sens de la paix et met en exergue le rôle des médiateurs français, tout en en montrant les limites.

À l’heure où la morosité européenne et les échecs l’emportent sur le souffle des fondateurs et les réussites, il n’était pas inutile de se pencher sur les racines de la construction européenne : c’est à propos d’un important colloque consacré au Congrès de La Haye de 1948 que Jenny Raflik nous rappelle l’intérêt qu’a suscité cette réunion, qui fut un tournant de l’après-guerre et qui pourrait être un point d’ancrage possible pour une Europe à la recherche d’un nouveau contact avec les citoyens après son essoufflement bureaucratique.

Enfin, dans le prolongement de son habilitation, Laurence Badel aborde un sujet peu couru en relations internationales : la conquête des marchés extérieurs. Elle dresse le panorama d’un siècle de politique française, soulignant le rôle primordial de l’État en la matière, jusqu’aux plus récentes réformes de 2007.

Une fois encore, ce numéro témoigne de la vigueur de la recherche en histoire des relations internationales et des mondes étrangers à l’Institut Pierre Renouvin.



*   Directeur de l’Institut Pierre Renouvin, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.