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Sophie Baby, « Violencia y transiciones políticas a finales del siglo XX. Europa del Sur - América latina », 4-6 juin 2007

« Violencia y transiciones políticas a finales del siglo XX. Europa del Sur - América latina », 4-6 juin 2007

 

 

 

Bulletin n° 27, printemps 2008

 

 

 

 

Sophie Baby

 

 

À l’origine de ce colloque[1] se trouve une réflexion générale sur l’émergence de nouveaux régimes démocratiques dans le dernier quart du xxe siècle. Comment conçoit-on la démocratie naissante ou renaissante un siècle et demi après son apparition dans le monde occidental ? Quels sont les principes et les attentes qui accompagnent son instauration ou sa restauration ? Quels enjeux se trouvent au cœur des processus de construction du nouveau régime ? Parmi les multiples interrogations découlant de cette réflexion, un axe semble central dans chacun des processus nationaux à l’œuvre : celui de la gestion de la violence politique passée (celle de la dictature), présente (celle de la transition) et à venir (celle de la démocratie restaurée ou consolidée). Il va de soi que les questions suscitées par la construction démocratique à la fin du xxe siècle ne sont plus les mêmes qu’au xixsiècle : si les problèmes de la représentation et de la souveraineté populaire dominaient alors le débat, ce sont désormais la garantie des libertés publiques, la protection des droits de l’homme bafoués pendant les dictatures ou la gestion de la mémoire qui apparaissent centraux dans le discours des acteurs des transitions. La démocratie apparaît ainsi autant comme un régime-émancipation que comme un régime-refuge, seul modèle politique capable de protéger efficacement les droits de l’homme contre la tentation monopolistique de l’État. Dans cette perspective, la démocratie est perçue comme un espace sociopolitique pacifié, et excluant toute forme de violence physique, que celle-ci soit contestataire ou étatique. Cela étant posé, la traditionnelle opposition entre violence et démocratie acquiert un sens d’autant plus fort qu’il s’agit de pacifier un pays qui a été ravagé par l’emploi institutionnalisé de la violence. Cette utopie d’une démocratie guérisseuse du mal de la violence politique est-elle pour autant vérifiée dans la pratique des transitions démocratiques récentes ? Quels sont les mécanismes de disparition de la violence existante, de gestion des conflits passés et de consolidation de la pacification difficilement acquise ? Quel sens accorder à la permanence de formes de violence ?

C’est précisément sur l’exploration des liens complexes existant entre ces processus de transition à la démocratie et la violence – perçue dans toutes ses dimensions, du physique au symbolique – que s’est penché le colloque international intitulé « Violencia y transiciones políticas a finales del siglo XX. Europa del Sur – América latina », qui s’est tenu du 4 au 6 juin 2007 à la Casa de Velázquez (Madrid). Organisé avec le soutien de cette dernière, de l’UMR 8138 IRICE (Université de Paris I/Université de Paris IV/CNRS), du CREDAL UMR 7169 (Université Paris III/Sorbonne Nouvelle/CNRS) et de l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine (Université Paris III Sorbonne Nouvelle), par Sophie Baby (IRICE) et Olivier Compagnon (IHEAL/CREDAL/Institut Universitaire de France), en collaboration avec Eduardo González Calleja (Université Carlos III de Madrid), le colloque avait une double ambition, à la fois pluridisciplinaire et comparatiste. En effet, la pluridisciplinarité s’imposait au regard des objets interrogés : alors que la violence constitue depuis longtemps un objet d’étude important dans de nombreuses disciplines (philosophie, droit, science politique, sociologie, anthropologie, histoire, etc.), les transitions démocratiques de la fin du xxe siècle, longtemps accaparées par les politologues au point de donner naissance à la « transitologie », retiennent depuis quelques années l’attention de sociologues, de juristes et d’historiens du temps présent. Ont ainsi été conviés une majorité d’historiens et de spécialistes de science politique, ainsi que des sociologues et juristes venus d’horizons géographiques divers – tant européens qu’américains – en raison de la seconde ambition portée par ce colloque, celle du comparatisme. Car, au-delà du constat de processus nationaux nécessairement différenciés, l’un des principaux enjeux problématiques consistait à dégager des lignes d’analyse communes aux systèmes démocratiques contemporains, à susciter un dialogue systématique entre les études de cas et autres approches monographiques afin de rendre possibles une montée en généralité et la définition d’éventuels « modèles » de gestion de la violence au cours des transitions. En outre, ainsi que l’a rappelé Olivier Compagnon dans la session d’introduction de la première demi-journée, ce défi comparatiste ne visait pas seulement à juxtaposer l’analyse d’entités closes sur elles-mêmes à l’aune de la dialectique similitudes/différences, mais également à mettre à jour les interactions ayant pu exister entre les différents processus de transition, à

« étudier parallèlement des sociétés à la fois voisines et contemporaines, sans cesse influencées les unes par les autres, soumises dans leur développement […] à l’action des mêmes grandes causes, et remontant, partiellement du moins, à une origine commune »[2].

La fin du XXe siècle correspond à la « troisième vague » de démocratisation définie par Samuel Huntington : elle débute avec les pays du sud de l’Europe dans les années 1970 (Grèce, Portugal, Espagne) et se poursuit avec les pays latino-américains dans les années 1980, puis avec l’Europe de l’Est post-soviétique dans les années 1990. Par souci d’homogénéité temporelle et culturelle, et afin de mettre plus facilement en évidence des phénomènes de circulation entre les deux rives de l’Atlantique, l’espace-temps considéré fut cependant restreint à l’Europe du Sud et à l’Amérique latine, aires privilégiées pour le déploiement de démarches comparatistes ainsi que l’ont montré plusieurs travaux récents[3]. Organisées selon les lignes thématiques, mêlant systématiquement des cas européens et américains et laissant une large place au débat entre intervenants, cinq sessions ont rythmé les travaux du colloque. La première, intitulée « Gérer la mémoire des violences passées », était consacrée aux problématiques de mémoire, de justice et de réconciliation nationale à partir des cas grec, argentin, uruguayen et espagnol. La deuxième portait sur les violences contestataires – révolutionnaires, terroristes, réactionnaires – qui ont fortement perturbé les processus de transition en Espagne et dans le Cône Sud. En contrepoint, la troisième session s’est intéressée à « la violence au cœur de l’État » et, à partir des cas portugais, espagnol et brésilien, a mis en lumière le poids de l’héritage autoritaire du régime précédent, tant dans le processus de démocratisation que dans le dessein du nouveau régime. La quatrième a permis d’évoquer toute une série de transitions « partielles » ou inachevées, ainsi que des cas limites comme celui de Cuba (Hal Klepak), c’est-à-dire des pays qui ne sont pas parvenus à établir des démocraties stables et dans lesquels la violence demeure omniprésente bien que métamorphosée, en violence sociale, quotidienne, ethnique ou criminelle. Enfin, la dernière session du colloque, intitulée « Regards extérieurs », a permis d’ouvrir la perspective à d’autres espaces comme celui de la Roumanie (Irina Gridan) et d’évoquer la circulation transnationale des modèles transitionnels (Sandrine Lefranc), avant que Mercedes Yusta ne présente en guise de conclusion une synthèse de l’ensemble des débats.

Le concept de démocratie a ainsi été relu à l’aune de l’analyse des contextes et des processus différenciés de son apparition à la fin du XXe siècle, qui ont rendu éclatant ce « sens flottant de la démocratie » cher à Pierre Rosanvallon, l’incertitude pesant sur un type de régime qui n’a jamais cessé de résister à la catégorisation[4]. En ce sens, le colloque a répondu à l’une de ses ambitions initiales, soulignée par Sophie Baby lors de la session d’introduction : celle de revenir à une étude dynamique des processus de transition à la démocratie, contre un point de vue normatif et éthique sur ce qu’ils devraient être ou ce à quoi ils devraient aboutir – point de vue qui a longtemps dominé la transitologie.

En particulier, la traditionnelle opposition entre violence et démocratie a été mise à mal par l’examen des réalités nationales. S’il s’agit bien pour les acteurs des transitions de garantir des libertés et des droits fondamentaux bafoués pendant des décennies d’autoritarisme, les périodes de transition à la démocratie se sont révélées néanmoins propices au surgissement de la violence, que ce soit à la suite de la vacance du pouvoir qui laisse le champ libre aux actions subversives ou, à l’inverse, en raison de la puissance coercitive de l’État autoritaire comme l’a montré Rafael Durán Muñoz dans son analyse comparée des cas portugais et espagnol. L’État – au même titre que l’armée et que les forces de l’ordre – est en effet un acteur-clef des processus de transition dont l’action peut emprunter des directions divergentes. Ainsi dans le cas du Portugal, Antonio Costa Pinto a rappelé que la volonté de rupture avec le passé et les velléités anticapitalistes avaient rencontré les aspirations d’une armée fortement politisée suite aux déboires de la décolonisation africaine, pour donner lieu à un puissant mouvement révolutionnaire qui s’est heurté finalement aux forces réactionnaires soutenues par l’Église, les élites économiques et le voisin espagnol, inquiet de la contagion révolutionnaire. À l’inverse, en Espagne tout comme au Brésil (Maud Chirio) et dans le Cône Sud, l’armée a représenté une puissante force de résistance au processus de démocratisation. Si les acteurs sociaux espagnols ont fait preuve de plus de modération, comme l’ont montré Paloma Aguilar et Ignacio Sánchez Cuenca dans leur analyse de la mobilisation collective, les extrémismes politiques ont, pour leur part, sombré dans une violence meurtrière qui atteignit son apogée après l’approbation de la Constitution en 1978 – bien que la spécificité de la violence nationaliste basque de l’ETA ait été mise en avant par Antonio Elorza. Violences d’extrême gauche ou d’extrême droite participent toutes deux d’un cycle de violences subversives qui a touché l’ensemble du monde occidental dans les années 1970 et a trouvé, dans ces pays en transition, un terrain d’action privilégié (Eduardo González Calleja). Ce que l’on observe en Europe vaut également pour l’Amérique latine et, en particulier, pour le Chili dont le cas a été analysé par Alvaro Soto et Igor Goicovic.

Au-delà de ces violences que l’on pourrait qualifier de conjoncturelles, l’installation d’un régime démocratique ne s’est pas toujours révélé être l’antidote rêvé à la violence. Le poids du passé autoritaire est parfois tel que l’impact des résistances à la démocratisation peut entraver de façon durable le plein épanouissement démocratique. Sophie Baby a ainsi montré comment le système répressif franquiste avait été recyclé dans la lutte contre le terrorisme basque, l’État de droit étant bafoué au nom de la sauvegarde de la démocratie. Surtout, l’examen comparé des transitions latino-américaines atteste que la démocratie peut n’être qu’une coquille vide si elle se contente d’établir de nouvelles règles du jeu politique, sans résoudre pour autant des problèmes économiques et sociaux parfois séculaires. La garantie théorique des droits de l’homme et des libertés publiques s’avère insuffisante quand règnent pauvreté, inégalités sociales, difficultés économiques, rivalités ethniques ou conflits territoriaux comme c’est le cas au Pérou (Cécile Lavrard) et, plus généralement, dans la plupart des pays d’Amérique latine qui vécurent douloureusement les conséquences sociales des ajustements structurels dans les années 1980 et 1990[5]. En Amérique centrale, la paix institutionnelle a ainsi laissé place à une violence quotidienne dont la mortalité dépasse parfois celle atteinte pendant les dures années de guerre civile (David Garibay), tandis que la Colombie ne parvient pas à résoudre un conflit armé nourri par le narcotrafic (Sophie Daviaud).

Enfin, sur un plan symbolique et mémoriel, les voies empruntées par la pacification démocratique ne répondent pas toujours aux aspirations profondes de réconciliation nationale, que le chemin choisi soit celui de l’oubli, du silence, du pardon, de la continuité ou bien celui du souvenir, de la justice, de la rupture. La Grèce a préféré détruire ses archives au nom de la réconciliation nationale, Anastassios Anastassiadis ayant rappelé à juste titre que le fonctionnement de la démocratie athénienne était précisément fondé sur l’oubli des discordes passées. Mais le pardon ne peut venir de l’imposition de l’oubli, comme le montrent bien les cas de l’Argentine, de l’Uruguay, du Chili (Jorge Errandonea) et même de l’Espagne (Alberto Reig Tapia) : tandis que l’impunité a protégé un temps les criminels de l’époque des dictatures, de la société civile est né un mouvement de rétablissement de la vérité historique, de récupération d’une mémoire mutilée et de quête de justice.

Ici, les phénomènes d’allers et retours de part et d’autre de l’Atlantique sont patents, comme en témoigne la diffusion en l’Espagne du modèle chilien de recherche des « disparus » dans les fosses communes éparpillées sur tout le territoire. Plus encore, Sandrine Lefranc a mis en avant la circulation à l’échelle internationale des modèles politiques de réconciliation nationale à partir du paradigme de la « commission de vérité et réconciliation ». Une nouvelle figure-clef émerge, celle de la victime dont l’impératif de protection sur le plan pénal (Ignacio Angel Pérez Macías) et symbolique, guide les processus de transition à la démocratie de façon de plus en plus hégémonique. La victime est devenue une figure centrale des démocraties actuelles et ce n’est pas le moindre des mérites du colloque que d’en avoir aperçu la genèse et la nouveauté radicale en cette fin du XXe siècle. Finalement, comme l’a noté Mercedes Yusta dans la conclusion générale, si la démocratie n’est peut-être pas tant ce lieu politique qui fait disparaître la violence, elle n’en demeure pas moins le cadre le plus favorable à la progressive reconstruction d’une identité nationale partagée et pacifiée[6].



[1]    Colloque coordonné par Sophie Baby (Université Paris I), Olivier Compagnon (Université Paris III – Institut des Hautes Études de l’Amérique latine) et Eduardo González Calleja (Universidad Carlos III, Madrid).

[2]    Marc Bloch, « Pour une histoire comparée des sociétés européennes », Revue de Synthèse Historique, 1928, tome 46, p. 15-50. Repris dans Mélanges historiques, Paris, SEVPEN, tome I, 1961, p. 18-19. Parmi les outils théoriques et paradigmes utilisables pour relever ce défi comparatiste, les notions d’histoire croisée et de transferts culturels ont également été mobilisées au cours de ce colloque : cf. Michael Werner et Bénédicte Zimmermann (dir.), De la comparaison à l’histoire croisée, Paris, Seuil, coll. « Le Genre Humain », 2004 ; ainsi que Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999 (notamment l’introduction et le chapitre II intitulé « Au-delà du comparatisme »).

[3]    Cf., par exemple, Carlos H. Filgueira et Dieter Nohlen (comp.), Prensa y transición democrática. Experiencias recientes en Europa y América latina, Francfort / Madrid, Vervuert Verlag / Iberoamericana, 1994 ; Jean-Pierre Bastian (dir.), La modernité religieuse en perspective comparée. Europe latine – Amérique latine, Paris, Karthala, 2001.

[4]    Cf. Pierre Rosanvallon, La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple de France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2000.

[5]    Pierre Rosanvallon a montré comment cette tension entre droits civiques et politiques d’une part, et droits sociaux d’autre part, était inhérente à la modernité démocratique depuis la fin du XVIIIe siècle (L’État en France de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1993). Bien que la science politique ait eu tendance à la sous-estimer dans l’étude des transitions latino-américaines, en attestant la consolidation démocratique sur la simple base des processus électoraux, elle semble plus que jamais d’actualité au vu des inégalités croissantes dans la répartition des richesses.

[6]    Une publication des actes de ce colloque est prévue dans les mois qui viennent, aux éditions Casa de Velázquez, à Madrid.