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Nadia Atallah, Les quartiers ouvriers de Montréal pendant la Grande Dépression

Les quartiers ouvriers de Montréal pendant la Grande Dépression

 

 

 

Bulletin n° 27, printemps 2008

 

 

 

Nadia Atallah*

 

 

« Lundi noir », « Panique sur les Bourses », « Krach boursier », « Craintes de récession aux États-Unis » : depuis deux semaines, ces gros titres font la une de la presse canadienne et internationale, à la suite de l’effondrement des cours boursiers le 21 février 2007. Krach qui s’est confirmé le 6 octobre 2008. Voilà un nouvel épisode de la crise des subprimes qui sévit depuis juillet 2007. L’emploi de ces termes nous rappelle les manchettes des quotidiens canadiens datés du 24 octobre 1929. Ce jour reste gravé dans la conscience collective comme le fameux « Jeudi noir » ou « Black Thursday », point de départ d’une crise économique mondiale sans précédent. En effet, la crise des années 1930 fut, avec les deux guerres mondiales, l’un des événements les plus marquants du XXe siècle. Exemple sans doute unique d’une crise économique profonde et durable et d’une dépression vraiment mondiale puisque seule l’URSS en fut épargnée.

Parce qu’elle débuta à New York, cette crise est généralement associée aux États-Unis qui fut l’un des pays les plus touchés. Mais, il n’est pas le seul. Le Canada connut aussi de graves difficultés pour surmonter la crise. En effet, parmi tous les pays occidentaux, seuls les États-Unis connaissent un déclin supérieur à celui du Canada au cours de la dépression. La débâcle économique commence à l’été 1929 et se termine au printemps 1933. La reprise qui suit est inégale suivant les régions, une grave récession l’interrompt en 1937-1938 et elle est loin d’être terminée lorsque la guerre éclate en Europe en septembre 1939. C’est cette dernière qui entraîne la reprise économique : l’activité industrielle augmente rapidement et l’agriculture s’améliore également. De 1929 à 1933, le Produit national brut du Canada baisse de 42% en dollars courants et de 29% en dollars constants. Le revenu national en 1933 représente à peine 51% de ce qu’il était en 1929. L’activité industrielle du premier semestre de 1933, au cœur même de la dépression, représente 57% de la moyenne établie pour les années 1925-1929. Le volume des importations accuse une baisse phénoménale de 56,7% de 1929 à 1933. Le taux de chômage, qui n’était que de 2,9% en 1929, atteint près de 25% en 1933, voire plus dans certaines régions. Avec le quart de sa main-d’œuvre active sans emploi, le Canada est aux prises avec des problèmes économiques et sociaux d’une ampleur inconnue jusque-là[1].

Au Québec, Montréal, dont l’économie est liée au commerce international, souffre davantage que les régions agricoles québécoises, moins spécialisées que celles de l’Ouest. C’est en raison de cette situation exceptionnellement dramatique que ce travail de recherche porte spécifiquement sur la ville de Montréal. N’oublions pas que les effets de la Crise débordent le champ économique, et provoquent une instabilité sociale et politique qui se manifeste tout au long de la décennie. Il s’agit donc ici beaucoup moins d’une histoire économique que d’une histoire sociale de la Grande Dépression et de ses effets. De plus, les individus et les groupes sociaux sont diversement affectés. Dans les grands centres industriels comme Montréal, ce sont les ouvriers issus de l’industrie qui supportent le plus lourd fardeau de la dépression économique. Travaillant majoritairement dans des industries à bas salaires, les ouvriers n’ont guère pu accumuler les épargnes qui leur auraient permis de faire face à la crise. Il n’existe alors aucun programme d’assurance-chômage ou d’assistance sociale, de sorte qu’à bout de ressources, les sans-emploi doivent se tourner vers les organismes de charité. C’est cette population ouvrière qui est au centre de cette étude, car ce sont les ouvriers et leurs familles qui ont subi le plus cruellement la Crise.

Malgré son importance, celle des années 1930 au Canada ne fut guère le sujet de beaucoup de publications. Cela est encore plus visible dans le cas de Montréal, ville sur laquelle on ne trouve aucune publication, hormis l’ouvrage de Claude Larivière[2]. Cette étude contient de nombreuses données précises sur la situation montréalaise, mais elle relève d’une démarche sociologique et non pas historique. Il a donc fallu procéder à une lecture attentive des journaux de l’époque, en particulier Le Devoir, La Patrie et The Montreal Gazette, en plus d’une collecte précise des données contenues dans les documents officiels. Mentionnons notamment le Rapport de la Commission d’enquête du chômage[3], les Rapports du Service de santé de Montréal[4] et les fonds d’archives des différentes commissions municipales mises en place durant cette période, qui nous fournissent de nombreuses informations essentielles. Ces documents officiels nous permettent également de disposer de données issues des différents recensements comme celui de 1931. Enfin, pour comprendre l’importance des organismes de charité pendant la Crise, nous avons travaillé sur les archives de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

À partir de ces diverses sources, nous avons pu mesurer l’ampleur de la Grande Dépression et sa répercussion sur l’existence quotidienne des ouvriers, de leurs familles et des institutions à Montréal, examiner la désorganisation sociale et politique provoquée par un tel phénomène, analyser les réponses apportées aux problèmes et démontrer l’inefficacité des interventions étatiques. Plusieurs questions ont guidé notre réflexion. Dans quelle mesure peut-on dire que Montréal a été l’une des villes les plus touchées par la crise ? De quelle manière les quartiers ouvriers ont-ils été touchés par la Grande Dépression ? Le monde ouvrier a-t-il été touché de manière identique ? Comment les ouvriers et leurs familles ont-ils survécu aux conséquences désastreuses de cette crise sans précédent ? Quelles solutions ont été apportées ? Enfin, l’expérience montréalaise est-elle un cas particulier ?

 

Montréal aux portes de la Crise

 

Dans les années 1920, les hommes d’affaires et les hommes politiques montréalais vivent dans une véritable euphorie. C’est une période d’optimisme sans bornes, marquée par le rêve du progrès, de la richesse et d’une prospérité permanente. Centre économique majeur du pays à la veille de la Crise, la ville est cependant toute en contrastes : « Montréal en 1929 est partagé dans de nombreux domaines entre la permanence de structures héritées des périodes antérieures et une dynamique de changement annonciatrice d’un nouvel ordre des choses. »[5] La diversité règne dans tous les domaines, linguistique, social, ou encore professionnel car à la stratification sociale s’ajoute une plus grande diversité ethnique. En effet, rappelons que les francophones sont majoritaires au Québec, dans un Canada où les anglophones sont les plus nombreux. Cette diversité se retrouve au cœur même de Montréal : quartiers francophones et anglophones se partagent son territoire, à l’est pour les premiers, et à l’ouest pour les seconds. Les années 1920 sont pour Montréal une période faste, même si toutes les catégories sociales ne profitent pas de la formidable expansion économique de la même manière. La misère n’a pas disparu. Et, si certaines mesures sociales ont été prises depuis le début du XXe siècle, force est de constater qu’elles paraissent minimes et que seuls les organismes de charité privée interviennent directement auprès des populations les plus défavorisées. On est encore loin d’un État-providence canadien : il n’existe aucune assurance-chômage, aucune assurance-santé, ni aides publiques directes.

On ne s’en inquiète pas cependant. La presse quotidienne relaie le sentiment d’euphorie dominant. Quelques journalistes commencent malgré tout à s’inquiéter de cette situation économique qui se caractérise par une hausse sans fin des cours boursiers. Ainsi Georges Pelletier écrit-il dans Le Devoir du 29 mars 1928 : « La hausse actuelle ne saurait durer indéfiniment. Il y aura un de ces jours un krach, et il fera des milliers de victimes. »[6] Mais personne ne semble, ou ne veut, se rendre compte de la gravité de la situation. Ceux qui osent exprimer leurs craintes comme ce journaliste sont considérés comme des pessimistes.

 

Les quartiers ouvriers au cœur de la Grande Dépression

 

Le krach boursier n’est vécu que de loin par les ouvriers des quartiers montréalais. En effet, rares sont ceux qui ont placé leurs maigres économies en Bourse. Ils suivent donc cet événement par les journaux ou au détour des conversations au travail ou dans les cafés. Mais les effets économiques de la crise se font ressentir rapidement et, dès le début de l’année 1930, les ouvriers deviennent les premiers acteurs d’une tragédie sans précédent.

Un chômage massif s’étend alors sur le pays. « Jamais le nombre des nécessiteux n’a dépassé, au Canada, un peu plus de 10% de la population et d’ailleurs le nombre des chômeurs diminue »[7]. C’est en ces mots que le ministre fédéral du Commerce, Henry Herbert Stevens, s’exprime le 12 août 1933. Or, les chiffres officiels recensés ultérieurement démentent cet état de fait. Montréal, pôle industriel et économique majeur, devient très rapidement la ville la plus touchée. Il est très difficile d’obtenir des chiffres exacts pour l’ensemble de la ville, et encore plus pour les quartiers. En effet, les données les plus précises ne sont disponibles que pour la période 1934-1937 grâce au bilan effectué par la Commission d’enquête du chômage[8]. Pour la période 1930-1933, seule une lecture attentive du Devoir et des délibérations de la Commission consultative du chômage[9] nous apporte les données attendues, parfois partielles, quelquefois complètes, mais malheureusement souvent approximatives. Toutes précautions prises, les historiens admettent généralement que les chômeurs montréalais se chiffrent par dizaines de milliers et au plus fort de la dépression, la proportion des sans-emploi représente, en moyenne, entre le quart et le tiers de la main-d’œuvre de la ville[10]. Mais l’ensemble de la population ouvrière n’est pas affecté de manière uniforme et les inégalités sociales et ethniques déjà existantes se renforcent. Certains quartiers sont plus touchés que d’autres selon leur composition sociale, et leur tissu industriel. En effet, lorsque l’on se penche sur les données du chômage dans chaque quartier étudié, des différences marquées nous apparaissent : parmi les dix quartiers les plus touchés par le chômage, en pourcentage de chômeurs, cinq d’entre eux sont à l’est de la ville, trois sont situés dans le centre et seulement deux dans l’ouest. Ainsi, globalement, la population canadienne-française, occupant majoritairement des emplois industriels sous-qualifiés, les femmes et les étrangers s’en sortent beaucoup moins bien que les Montréalais d’origine britannique ou que la communauté juive, par exemple.

Le chômage n’est pas la conséquence unique de la crise dans les quartiers ouvriers. Certes, cette dernière est la plus visible. Mais les travailleurs qui subissent pendant plusieurs années consécutives un chômage complet et prolongé ne représentent qu’une minorité de la main-d’œuvre. En effet, un nombre important de ces travailleurs est touché soit par des arrêts de travail temporaires ou saisonniers, soit par une baisse générale de la quantité de travail, ce qui se répercute sur leur revenu. Ainsi, la Grande Dépression affecte considérablement l’ensemble des travailleurs, y compris ceux qui gardent leur travail, même si ces derniers ne font que très rarement les gros titres des quotidiens, contrairement aux chômeurs et indigents. Il est indéniable également que certains travailleurs s’en sont mieux sortis. Mais les archives ne permettent pas d’éclairer ce point.

Pendant la période, la baisse globale du revenu ouvrier se répercute directement sur le budget familial, et donc sur celui consacré au logement : ces ouvriers,

« incapables d’obtenir un emploi permanent et dont la subsistance est tout juste assurée par leurs maigres ressources […], doivent se loger au meilleur marché possible et se contenter de logements vétustes ou défectueux ».[11]

De nombreux travailleurs et leurs familles se retrouvent à la rue, faute de pouvoir payer un loyer malgré la diminution du prix des loyers pendant la dépression. Ainsi les familles ouvrières ont-elles dû mettre en place, pendant cette décennie, différentes stratégies de survivance : économie, travail des femmes, appel aux réseaux d’entraide familiale et de voisinage.

Enfin, la crise a eu également un impact sur l’état de santé général de la population montréalaise et plus particulièrement sur celle des quartiers ouvriers de la ville. En effet, les progrès réalisés depuis le début du XXe siècle semblent avoir été stoppés, voire même dans le cas des maladies infectieuses, en net recul. Prenons le cas de la tuberculose, la « maladie de la pauvreté » par excellence. La situation est très grave à Montréal pendant les années de crise : en 1930, la tuberculose pulmonaire est la cause du décès de 45 Ontariens pour 100 000, de 99 Québécois et de 100,9 Montréalais[12]. Ce taux de décès par tuberculose place la ville largement en tête de toutes les villes d’Amérique du Nord[13]. Et encore ce chiffre ne reflète pas totalement l’état désastreux de la situation. Avec les autres formes de tuberculose, on atteint à Montréal des taux de mortalité de 123.1 (pour 100 000) en 1930[14]. Les dégradations sanitaires semblent être beaucoup plus visibles dans les vieux quartiers du centre-ville et dans ceux où la population canadienne-française est majoritaire. Pour remédier à ce problème, peu de mesures privées ont été prises. Seul le service de santé de Montréal a contribué, par ses nombreuses campagnes de prévention et initiatives, à ce que l’état de santé ne se dégrade pas plus.

 

Quelles solutions pour sortir de la Crise ?

 

Au moment où la crise éclate, les Canadiens sont pris au dépourvu. Les politiques sociales étant quasi inexistantes, les organismes privés de charité constituent l’unique recours face à une misère qui n’a jamais atteint auparavant de telles proportions. Pendant l’hiver 1929-1930, ils sont les seuls à avoir l’expérience et les ressources humaines pour assurer la gestion de l’aide aux personnes dans le besoin. En effet, en matière de politique sociale, la conception traditionnelle canadienne prévaut toujours : l’individu est l’unique responsable de son bien-être et celui de ses proches. S’il se retrouve dans le besoin, c’est en premier lieu vers la famille qu’il doit se tourner. Les organismes de charité viennent surtout en aide aux pauvres « méritants », ceux qui ne sont pas jugés responsables de leur situation. Ce soutien s’accompagne souvent d’une entreprise moralisante plus ou moins marquée selon les religions[15]. Or, ces organismes sont rapidement débordés par le nombre croissant de chômeurs. Malgré une augmentation du nombre de campagnes de souscriptions, les moyens des œuvres de charité montréalaises sont bien insuffisants pour faire face aux demandes de secours.

Cette situation exceptionnelle oblige la municipalité et les gouvernements provincial et fédéral à intervenir et à prendre leurs responsabilités. Pour venir en aide aux chômeurs, deux solutions sont envisagées : l’octroi de fonds de secours ou de travail. Les deux solutions sont employées, en alternance ou simultanément durant toute la période, mais la dernière est jugée préférable. Car en Amérique du Nord, les gouvernements répugnent à accorder de l’aide à un travailleur valide. Trois phases se dégagent : de 1930 à 1932, c’est le temps des travaux publics ; la seconde phase, de 1932 à 1936, est dominée par le recours au secours direct ; enfin, à partir de 1936, les autorités publiques reviennent majoritairement à la solution des travaux publics. Ce contexte difficile amène une remise en question fondamentale du rôle de l’État. En effet, au fur et à mesure que progressent le chômage et la misère, les Canadiens se tournent de plus en plus vers l’État fédéral et exigent une intervention moins ponctuelle et timide. En ce sens, les années 1930 voient l’intervention de l’État s’amplifier et, à partir de 1935, le gouvernement fédéral s’engage dans cette voie à travers le New Deal de Richard B. Bennett. Mais cette tentative avorte rapidement. En fait, ce sont les municipalités et les structures privées de charité qui prennent en charge la gestion intégrale des secours à apporter aux chômeurs. Cependant, les clivages ethniques et religieux et l’absence de coordination entre la municipalité et ces organismes privés, ainsi qu’au sein même de ces derniers, limitent sérieusement l’efficacité des mesures prises.

 

Montréal, un cas particulier ?

 

Si les années 1930 sont celles de la résignation et d’un quotidien difficile, elles sont aussi celles de la recherche de solutions nouvelles. C’est une période de contestations, de revendications à la fois idéologiques, sociales et politiques. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, des organisations proposent des réformes pour amener une transformation en profondeur du système capitaliste et, dans certains cas, son renversement. Influencée par des phénomènes internationaux comme la montée du fascisme, l’évolution du communisme, la guerre civile espagnole (1936-1939), la société canadienne est traversée par de forts courants anticommunistes, xénophobes et même antisémites. Tous ces éléments se retrouvent à Montréal. Face aux échecs des programmes d’aide et au manque de moyens réellement mis en œuvre, le mécontentement gronde et des grèves éclatent. Affaiblie par le chômage, la ville est également au centre de luttes et de contestations politiques, ce qui amplifie le sentiment de désordre général.

En comparant la situation montréalaise avec celle d’autres villes nord-américaines, il apparaît qu’elles sont toutes très marquées par la crise. Contrairement au gouvernement canadien par exemple, l’État fédéral américain tarde à intervenir mais il met en place, à partir de 1933, des structures d’assistance qui, par bien des aspects, paraissent mieux organisées et plus efficaces. L’intervention de l’État est bien plus massive qu’au Canada et si la Social Security Act scelle la naissance d’un État-providence américain, l’échec d’une même mesure au Canada montre que l’État canadien n’est pas encore prêt à véritablement redéfinir son rôle en matière d’assistance. Nous pouvons raisonnablement affirmer que, par sa diversité sociale, les nombreux conflits politiques qu’elle subit plus ou moins directement, ses difficultés financières, la présence de mouvements contestataires parfois extrémistes, et la montée des discriminations et de l’antisémitisme, la ville de Montréal semble concentrer en son sein tout le chaos qui s’exprime au Canada pendant la décennie. Certes, d’autres villes subissent un taux de chômage équivalent comme Toronto ou même Chicago et New York. Bien sûr, la population ouvrière de ces dernières est également plongée dans une misère noire. Mais il semble que les tensions sociales et ethniques sont beaucoup plus fortes au sein de la population montréalaise. La ville de Montréal ne sort peut-être pas révolutionnée de cette décennie noire mais certainement changée.

 

Le 10 septembre 1939, le Parlement du Canada déclare la guerre à l’Allemagne, à la suite de l’Angleterre et de la France. Pour les Montréalais, comme pour l’ensemble des Canadiens, la guerre est synonyme de retour à la prospérité, après les années noires de la crise. L’enrôlement dans l’armée et les besoins de l’industrie de guerre assurent de l’emploi à tous les hommes valides. Ainsi, lorsqu’on annonce l’invasion de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre 1939, de nombreux jeunes gens font déjà la queue aux postes de recrutement. Cette attitude surprenante dans une province qui, rappelons-le, a lutté contre la conscription lors de la Première Guerre mondiale, ne peut être comprise sans prendre en compte la misère des années 1930 : pour beaucoup d’hommes, l’engagement dans l’armée est la seule solution pour apporter un revenu à leurs familles. Certains obtiennent même pour la première fois de leur vie un emploi rémunéré. Bien sûr, le chômage et les prix bas ne disparaissent pas en une nuit. Néanmoins, en 1940, l’approvisionnement, l’équipement, les armes et les munitions nécessaires aux forces de combat stimulent l’activité industrielle. Après les tâtonnements et les mesures ponctuelles des années de crise, le gouvernement fédéral, à la faveur de la mobilisation du temps de guerre, impose son leadership et met en place un véritable système fédéral d’assistance. En 1940, il institue un programme national d’assurance-chômage et, en 1945, le gouvernement fédéral distribue les premiers chèques d’allocations familiales. Le filet de sécurité sociale du Canada prend ainsi forme peu à peu.

 

 

Ainsi, surmontée sans être oubliée, la Crise marquera-t-elle de son empreinte les espoirs et les craintes de la population montréalaise pendant encore de nombreuses années. À chaque nouvelle crise financière, le spectre de la Grande Dépression réapparaît. Pourtant, des structures de régulation de dernier recours ont été mises en place, comme les banques centrales, pour éviter toute nouvelle catastrophe financière, et la mise en place d’un État-providence canadien permet de garantir à chaque Canadien un revenu minimum en cas de crise économique. Malgré ces filets de protection, la structure économique et financière du Canada reste très dépendante des États-Unis. Les premières conséquences de la nouvelle crise mondiale nous le montrent déjà : banques en très grande difficulté, effondrement du secteur de la construction, ralentissement du secteur industriel ou encore baisse de la consommation. Le président de la Banque centrale du Canada vient d’annoncer que le pays entrera techniquement en récession pendant le premier trimestre 2009. Les craintes exprimées aujourd’hui par les Canadiens et partagées par l’ensemble du monde nous montrent que les « années noires » sont encore loin d’être oubliées.



*    Mémoire de Master 2 réalisé sous la direction d’Hélène Harter et soutenu en septembre 2007 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[1]    A. Edward Safarian, The Canadian Economy in the Great Depression, Toronto, McClelland and Stewart, 1970, p. 18-21.

[2]    Claude Larivière, Crise économique et contrôle social : le cas de Montréal (1929-1937), Montréal, Editions coopératives Albert St Martin, 1979.

[3]    Rapport majoritaire et minoritaire de la Commission d’enquête du chômage, Cité de Montréal, Commission d’enquête du chômage, 1937.

[4]    Rapports du Service de santé de la cité de Montréal, Montréal, 1929-1938.

[5]    Paul-André Linteau, Histoire de Montréal depuis la Confédération, Montréal, Boréal, 1992, p. 210.

[6] Georges Pelletier, « La hausse des cours boursiers », Le Devoir, 29 mars 1928, p. 1.

[7]    « Appel de M. Stevens », Le Devoir, 12 août 1933, p. 3.

[8]    Cité de Montréal, Rapport majoritaire et minoritaire de la Commission d’enquête du chômage, op. cit.

[9]    Délibérations de la Commission consultative du chômage, 28 novembre 1930-19 janvier 1932, Fonds d’archives de la Société Saint-Vincent-de-Paul à Montréal, Cité de Montréal.

[10]   Paul-André Linteau, Histoire de Montréal…, op. cit., p. 375.

[11]   Real Bélanger, Les vieux logements de Montréal, Commission métropolitaine de Montréal, Département d’urbanisme et de recherche, janvier 1937, p. 1, in Marc Choko, Crises du logement à Montréal (1860-1939), Montréal, Éditions Albert Saint-Martin, 1980.

[12]   Louis Dupire, « À propos de chômage », Le Devoir, 13 août 1931, p. 1.

[13]   Notons qu’en 1930 seulement, Sherbrooke et Québec dépassent le taux de Montréal. Rapports annuels du Service provincial d’hygiène de la province de Québec, Québec, 1930-1931, p. 287.

[14]   Rapport du Service de santé de la cité de Montréal, op. cit., 1931, p. 3.

[15]   Dennis Guest, Histoire de la Sécurité sociale au Canada, Montréal, Boréal, 1995, p. 122-134.