X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 27, Chantiers 2008 » Laurence Badel, Éditorial

Laurence Badel, Éditorial

Éditorial

 

 

Bulletin n° 27, printemps 2008

 

 

Laurence Badel

 

 

Comme le numéro du printemps dernier, les articles présentés ici rassemblent les hypothèses ou les premières conclusions de recherches en cours. Certains auteurs proposent un tour d’horizon approfondi des sources disponibles sur leur sujet, d’autres, plus avancés, prennent position dans un débat historiographique ou livrent une synthèse assez aboutie sur un sujet précis.

Trois d’entre eux confirment que depuis les années 1920 le ministère français des Affaires étrangères peine à contrôler l’ensemble des relations extérieures de la France et que l’Exécutif lui impose très fréquemment des revirements ou se passe de ses services. Le choix du président du Conseil Aristide Briand d’envoyer le député Henry Franklin Bouillon, sans expérience diplomatique, conduire les négociations d’Angora (future Ankara) en octobre 1920 accentue la divergence croissante des diplomaties française et britannique. Le soutien apporté à Kémal fait sortir la Turquie gagnante de la négociation : elle obtient le départ des troupes françaises de Cilicie. Aurore Bruna estime que l’opinion française est en partie responsable de la décision briandiste, désireuse de voir les soldats français rentrer, se contentant d’une connaissance superficielle de la réalité du terrain et ne saisissant pas les enjeux du maintien d’une influence directe de la France dans cette partie du Levant. Le cas de René Doynel, comte de Saint-Quentin, ambassadeur français à Washington de février 1938 à septembre 1940, est assez exemplaire de la mobilisation de rouages parallèles à ceux de la diplomatie officielle, dans le contexte toutefois particulier de la mobilisation entreprise par le gouvernement Daladier. On ne connaissait pas cet ambassadeur méconnu, placé entre l’appeaser Georges Bonnet et le pétainiste Gaston Henry-Haye : il a, de fait, été cantonné dans un rôle très classique d’observateur alors que, parallèlement, la mission de Jean Monnet, diligentée par le président du Conseil, était en charge des négociations d’achat de matériel avec le gouvernement américain. Dans un contexte tout autre, le Quai d’Orsay est marginalisé lors de la crise nigériane de 1967 qui débouche sur l’indépendance de la province orientale de la fédération et la naissance de la République du Biafra. Cette mise à l’écart est moins surprenante que ne l’écrit Jessie Lhoste quand on connaît le rôle dévolu au Secrétariat général pour les affaires africaines et malgaches depuis sa création en 1961 et la diversité des acteurs ministériels en charge des affaires post-coloniales. L’article conforte l’idée bien admise du renforcement du pôle élyséen : le général de Gaulle donne son accord pour un soutien clandestin du Biafra mettant les représentants français à Lagos dans une position impossible.

Les voies culturelles de l’influence s’exercent tant au Cambodge durant l’entre-deux-guerres qu’à Haïti au début de la guerre froide. Gabrielle Abbe fait ainsi connaître le rôle tenu par le peintre Georges Groslier, né à Phnom Penh, dans la création d’une nouvelle école d’art appliqué au Cambodge. En encourageant la copie des modèles de l’art khmer classique, il entend éduquer la population à sauvegarder son patrimoine culturel. Groslier s’y emploie d’ailleurs personnellement en dénonçant les agissements du couple Malraux dans les années 1920. C’est également en s’appuyant sur ses réseaux traditionnels que la France entend restaurer après guerre sa présence culturelle à Haïti, dorénavant soumise à l’influence des États-Unis. L’accord du 24 septembre 1945 est le fondement de ce rapprochement. Wien Weibert Arthus estime que l’économique a suivi le culturel en constatant la signature le 12 juillet 1952 d’un accord commercial bilatéral qui va dorénavant encadrer les échanges tout en soldant le litige de l’emprunt de 1910. La Grande-Bretagne fait à la même époque l’objet des pressions américaines pour le contrôle de l’Atlantique à partir des Açores. L’archipel est devenu un centre essentiel des communications aériennes : il assure le transfert des forces américaines de l’Europe vers l’Asie et l’Amérique comme l’écrit Alexandre Luis Moreli Rocha. À partir de 1947, Salazar reconnaît le nouveau rapport de forces et le passage de relais qui s’est opéré entre les puissances anglo-saxonnes.

Dans sa position de thèse, Anaïs Fléchet rappelle qu’elle a exploré des voies extra-étatiques pour comprendre les transferts musicaux qui se sont opérés entre le Brésil et la France au XXe siècle, tant en matière de pratiques que de création d’une image musicale du Brésil en France. À ce titre, ce sont les acteurs privés et les réseaux de sociabilité artistique qui jouent un rôle moteur dans la circulation des genres musicaux bien plus que les structures étatiques. Autre type de transfert : celui de la transmission du modèle soviétique en Chine assurée par un membre hollandais méconnu du Komintern, Sneevliet, resté dans les mémoires sous le nom d’Hans Maring. Jérémie Tamiatto analyse avec précision la manière dont il contribua à l’organisation du parti communiste chinois.

Deux articles développent notre connaissance des sociétés canadienne et américaine autour de la Seconde Guerre mondiale. Concluant sur le rappel de l’engagement volontaire de nombreux jeunes Canadiens dès l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939, Nadia Atallah souligne la gravité de la crise sociale qui avait atteint le pays dans les années 1930, en analysant les données dont on dispose sur les ouvriers de Montréal. Hausse du chômage, perte du logement, essor de la tuberculose doivent être pris en charge par les institutions charitables en l’absence de tout engagement étatique. Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, l’État canadien semble encore incapable de définir son rôle en matière d’assistance. De son côté, Odile Sinde défend l’idée que la Guerre froide a accentué l’extension des pouvoirs de la Cour suprême des États-Unis. Par deux arrêts en 1948 et 1952, la Cour impose aux États de garantir une école publique religieusement neutre tout en aidant les enfants de familles qui le souhaitent à recevoir une instruction religieuse. Enfin, les chercheurs du Centre de recherches sur l’histoire de l’Amérique latine et du monde ibérique continuent à explorer les diverses formes de violence politique qui s’expriment en l’occurrence dans les années 1970 via le programme de répression des opposants politiques mis en place par l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, le Paraguay et l’Uruguay (Opération Condor). Se fondant sur la lecture des archives conservées à Asunción, Benjamin Offroy met au jour le rôle tenu par le Paraguay dans la constitution d’un système de répression transnational fondé sur l’anticommunisme et l’espionnage. Très rapidement, la traque des personnalités « subversives » fut étendue aux opposants au général Stroessner qui s’était emparé du pouvoir en 1954. La coordination transnationale progressive fut officialisée en 1975. C’est dans une même clandestinité que les opposants, cette fois-ci, d’une autre dictature, le Chili de Pinochet, œuvrèrent au point que certains survivants paraissent avoir effacé de leur mémoire le souvenir de leur lutte. Carolina Torrejon-Barreda livre une réflexion troublante sur les effets conjugués de la terreur d’État, des formes prises par la lutte clandestine et de la littérature « victimisante ». Pour élargir son propos, on pourra d’ailleurs méditer simultanément les principales conclusions du colloque sur la violence et les transitions politiques à la fin du XXe siècle. Europe du Sud – Amérique latine, présentées par Sophie Baby à la fin de ce volume.