X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 27, Chantiers 2008 » Jérémie Tamiatto, Un missionnaire de la révolution en Chine. L’action de Maring au sein du mouvement communiste chinois, 1921-1923

Jérémie Tamiatto, Un missionnaire de la révolution en Chine. L’action de Maring au sein du mouvement communiste chinois, 1921-1923

Un missionnaire de la révolution en Chine. L’action de Maring au sein du mouvement communiste chinois, 1921-1923

 

Bulletin n° 27, printemps 2008

 

 

Jérémie Tamiatto*

 

 

L’Internationale communiste et le Parti communiste russe (PCR) ont joué un rôle déterminant dans les débuts du communisme chinois en envoyant en Chine une série de représentants de 1920 à 1927. Voitinsky, Sneevliet, Borodine et Roy, principales figures des « missionnaires de la révolution », pour reprendre une expression de l’historien américain Martin Wilbur[1], furent le lien indispensable entre la direction du Parti communiste russe et du Comintern et le Parti communiste chinois : ce sont eux qui faisaient appliquer les ordres venus de Moscou et qui établissaient les rapports sur la situation en Chine à partir desquels les dirigeants soviétiques prenaient leurs décisions. Ces Cominterniens, forts de leur connaissance révolutionnaire et de l’autorité de l’Internationale, ont été les vecteurs privilégiés de la transmission du modèle soviétique en Chine.

Si la mémoire collective et la littérature, à l’image des Conquérants de Malraux[2], ont surtout retenu le rôle de Borodine, devenu l’éminence grise de Moscou dans l’imagerie populaire, ce dernier est loin d’avoir été l’unique acteur de la politique soviétique en Chine dans les années vingt. Avant que Borodine ne soit envoyé en Chine, Sneevliet – alias Maring[3] – avait déjà posé les bases de la politique de l’Internationale. Son action politique s’est concentrée principalement sur deux axes : la tentative de contrôle de l’organisation du jeune Parti communiste chinois (PCC) et la mise en place du Front uni, alliance originale entre le PCC et le Guomindang[4] (GMD).

À travers l’étude des actions de Maring entre 1921 et 1923, il s’agira de dresser le portrait d’un émissaire du Comintern en Chine durant les premières années d’existence du PCC. Quel fut le rôle de ce communiste hollandais et pourquoi peut-il être considéré comme le premier émissaire d’envergure envoyé par le Comintern en Chine ? Fut-il un simple exécutant des directives de Moscou dans la mise en place de la politique du Front uni, ou bien en fut-il l’un des instigateurs ? Il s’agira de s’interroger sur l’étendue des pouvoirs dont disposait Sneevliet, tout en précisant la nature exacte de la fonction qu’il exerçait en tant qu’envoyé du Comintern. Notre étude permettra ainsi de poser plus largement la question de l’influence de l’action politique des Cominterniens, et ce à deux niveaux : dans leurs rapports avec le PCC et dans leurs relations avec Moscou.

 

La première mission de Maring : de la construction du PCC au rapprochement avec Sun Zhongshan[5] (avril 1921 – juillet 1922)

 

Lorsque Maring arrive en tant qu’émissaire de la Troisième Internationale en Chine en 1921, il est loin d’être un révolutionnaire sans expérience : socialiste et syndicaliste hollandais militant depuis le début du siècle, il est parti aux Indes hollandaises entre 1913 et 1918 où il a organisé une expérience de « front uni » avant la lettre. De retour en Europe, il se rallie à la révolution bolchevique, se rendant à Moscou pour assister au second congrès du Comintern. C’est lors de cette manifestation, où il soutient les positions de Lénine sur les colonies[6], qu’il se fait remarquer par le leader russe, ce qui conduit à sa nomination comme émissaire du Comintern en Chine.

 

Les objectifs de la mission de Maring

 

Lors de cette première mission en Chine – jusqu’en avril 1922 – Maring continue et développe l’œuvre de son prédécesseur Voitinsky. Concernant le mouvement communiste chinois, deux directions fondamentales se dégagent, dans la lignée de l’action entreprise par Voitinsky : d’une part le développement et l’organisation de groupes communistes appuyés sur le milieu ouvrier, d’autre part leur fusion en un Parti communiste chinois, fusion sur le point d’aboutir à l’arrivée de Maring. Pour les rapports à établir avec le mouvement nationaliste, il bénéficie d’une grande marge de manœuvre. Au IIe congrès, Lénine n’a pas évoqué le cas de la Chine et les thèses finales, vagues et en partie contradictoires, ne précisent ni les modalités, ni la durée d’une éventuelle alliance anti-impérialiste. Les prédécesseurs de Maring n’ont adopté jusque-là aucune position claire sur la question : Voitinsky comme le Narkomindel[7] ont multiplié les contacts avec différents seigneurs de la guerre, ne semblant privilégier aucune alliance.

 

La fondation du Parti communiste

 

Quand Maring débarque à Shanghai, début juin 1921, le mouvement communiste est encore à l’état de nébuleuse. En juillet 1922, il déclare dans son rapport au Comintern qu’avant son arrivée le mouvement communiste chinois, présent dans sept ou huit villes chinoises, ne dépassait pas « 50 à 80 membres pour toute la Chine »[8]. Pourtant, un mois à peine après son arrivée, les communistes chinois organisent un congrès pour fonder le parti. Cette concordance chronologique a longtemps laissé penser que Maring en fut l’initiateur[9]. En réalité, il semble impossible qu’il soit personnellement à l’origine de celui-ci – initialement prévu pour le 20 juin, moins de vingt jours après son arrivée à Shanghai – cette initiative devant plutôt être attribuée à Voitinsky. Le rapport de Maring à l’exécutif montre d’ailleurs qu’il était plutôt opposé à la création du PCC :

« En juillet 1921, des représentants des groupes locaux se sont réunis à Shanghai et ont décidé de former un parti communiste […] bien qu’il eût été préférable de demeurer un groupe de propagande »[10].

 

Le congrès s’ouvre le 23 juillet 1921 en présence de Maring, du représentant du Profintern[11] Nikolsky et de treize délégués chinois[12] représentant cinquante-trois membres. Lors de la première session du congrès, Maring présente un rapport, où il fait part de son expérience à Java, tentant certainement d’évoquer ainsi la nécessité d’une alliance avec le mouvement nationaliste. Mais les Chinois considèrent les Cominterniens comme de simples conseillers, écoutés certes, mais ne constituant pas une autorité hiérarchique. Aucun des deux émissaires n’est convié à assister aux trois sessions suivantes du congrès – 27, 28 et 29 juillet – ni d’ailleurs à la session finale. Maring ne peut donc empêcher le jeune PCC d’adopter une ligne sectaire, prônant l’établissement d’une dictature du prolétariat et rejetant toute alliance avec la bourgeoisie.

Il se heurte ainsi dans les premiers temps de sa mission, à une forte résistance des communistes locaux qui acceptent difficilement la tutelle qu’il entend exercer sur leur Parti. Jusqu’au mois de décembre 1921, il se consacre à l’organisation du PCC et à l’affirmation de l’autorité de l’Internationale. Une de ses premières actions est de créer en août 1921 un secrétariat ouvrier pour coordonner le travail syndical. Il en rédige seul le manifeste et place Zhang Guotao à la tête de l’organisation, ce qui crée un conflit avec Chen Duxiu, secrétaire du PCC, sur la nature des relations entre le Comintern et le PCC. Pour Chen Duxiu le parti est encore en gestation, il a donc besoin de temps pour se développer seul avant d’être rattaché à une quelconque organisation internationale. De plus, la révolution chinoise possède, selon lui, ses propres caractéristiques, ce qui implique qu’elle ne doit pas être conduite par le Comintern, mais par les communistes locaux. Un compromis est finalement trouvé : Maring reconnaît que le Comité central du PCC dirige le parti ; Chen admet pour sa part le principe d’une adhésion du PCC à l’IC – les délégués devant tenir compte des recommandations de son représentant. Il accepte également le soutien financier du Comintern, qui de fait est quasiment indispensable [13].

 

Maring face au mouvement nationaliste chinois

 

À partir de décembre 1921, Maring se tourne vers la seconde partie de sa mission : établir des relations avec le mouvement nationaliste. Il est mandaté par Lénine qui, à la suite des premiers contacts entre le Narkomindel et Sun Zhongshan au début de 1921, avait demandé à Tchitcherine d’« envoyer notre homme [Maring] en secret à Canton »[14].

Ce dernier se rend à Guilin fin décembre pour rencontrer Sun Zhongshan. Au cours de ces entretiens avec le leader du Guomindang, Maring propose une coopération entre le GMD et le PCC ; il converse ainsi longuement avec Sun de son expérience à Java, en soulignant que l’association entre les nationalistes et les socialistes a permis de renforcer leurs influences respectives sur les masses. Maring et Sun Zhongshan discutent par ailleurs de l’éventualité d’une alliance entre le gouvernement de Canton et la Russie soviétique. Si Sun accepte le principe d’un accord, il dit qu’il ne pourra avoir lieu qu’après l’expédition du Nord, qui lui permettra de s’emparer de Pékin pour éviter une intervention des puissances étrangères. Il propose donc en attendant l’établissement de liens « officieux » avec la Russie[15]. La rencontre avec Sun ne débouche pas sur des accords diplomatiques officiels, mais elle a en tout cas permis de poser les bases d’une alliance entre les mouvements révolutionnaires communiste et nationaliste.

 

Maring face à l’opposition du PCC

 

De retour à Shanghai, Maring tente de convaincre les communistes chinois d’entrer dans le GMD :

« J’ai suggéré à nos camarades d’abandonner leur exclusive à l’égard du Guomindang et de commencer leur activité politique à l’intérieur[16] du GMD, par l’intermédiaire duquel on peut facilement avoir accès aux ouvriers du Sud et aux soldats »[17].

Le PCC réagit très négativement aux propositions de Maring, comme l’illustre la lettre envoyée en avril 1922 par Chen Duxiu à Voitinsky, devenu dirigeant du secrétariat d’Extrême Orient à Moscou. Chen souligne que la coopération de Sun Zhongshan avec l’Amérique et les seigneurs de la guerre serait incompatible avec le communisme[18].

Maring quitte le territoire en avril 1922 sans avoir pu convaincre le PCC, mais ayant néanmoins réussi à mettre à l’ordre du jour l’idée d’une association avec le mouvement nationaliste. Il a pris l’initiative de spécifier les modalités de l’alliance, mettant en avant une tactique de « bloc within » inspirée de son expérience indonésienne – c’est-à-dire une stratégie d’entrisme permettant au mouvement communiste de se développer à l’intérieur d’un parti plus puissant. Maring n’est donc pas un simple exécutant ; il a su donner à la politique définie par Lénine au IIe congrès une forme concrète inspirée de ses expériences propres.

 

Le retour à Moscou

 

De retour à Moscou, Maring bénéficie de circonstances favorables pour présenter son projet d’alliance avec le GMD : le nouvel échec de l’offensive révolutionnaire en Europe a renforcé l’attention que les dirigeants de l’IC portent aux peuples d’Orient ; l’adoption de la stratégie de Front uni par le IIIe congrès de l’IC pour les partis communistes d’Europe occidentale prépare favorablement le terrain aux idées de Maring.

 

Dans son rapport au Comité exécutif de l’IC du 11 juillet 1922, Maring propose un rapprochement avec le GMD bien plus radical que ce que le IIIe congrès avait suggéré. Sa stratégie de « bloc within » est en effet plus qu’un simple analogon de la stratégie européenne de Front uni, en ce qu’elle implique une fusion organisationnelle. L’envoyé du Comintern justifie sa position par la spécificité de la situation politique chinoise, dans laquelle le mouvement communiste est encore très faible alors que le GMD est très dynamique, notamment dans le sud de la Chine où la modernité de ses organisations ouvrières contraste avec l’atonie du PCC[19].

 

Les décisions prises à la suite du rapport de Maring montrent sans équivoque que les dirigeants du Comintern ont approuvé sa stratégie : Il est nommé par le secrétariat du Comintern représentant à la fois du Comintern et du Profintern en Chine du Sud jusqu’en 1923, et surtout il se voit remettre des « Instructions », véritable blanc-seing pour mettre en place sa stratégie, avec deux objectifs : « éduquer idéologiquement les éléments indépendants, qui devront former le noyau du parti communiste chinois dans le futur » et « organiser des groupes communistes de partisans dans le GMD et dans les syndicats » – le GMD étant présenté à cette occasion comme une « organisation révolutionnaire »[20]. Un second document est donné à Maring. Il s’agit d’une décision du Praesidium qui enjoint au CC du PCC de « faire tout son travail en contact étroit avec Cam. PHILIPP »[21] – Philipp étant l’un des pseudonymes de Maring. L’injonction de travailler en contact étroit avec Maring doit être comprise au sens fort : il s’agit d’un ordre donné au jeune PCC de se soumettre aux décisions de l’envoyé du Comintern. `

 

Le rapport de Maring semble avoir eu un impact jusque sur la politique du Narkomindel. En effet, lorsque Maring quitte Moscou le 24 juillet 1922, fort d’une nouvelle légitimité, il est accompagné d’un envoyé du Narkomindel, Adolph Joffe : ce dernier est non seulement mandaté pour négocier avec le gouvernement de Pékin un traité reconnaissant les intérêts traditionnels de la Russie en Mongolie et sur le chemin de fer de Mandchourie, mais il est aussi chargé de conduire, via Maring, des négociations secrètes avec Sun Zhongshan.

 

 

La seconde mission de Maring : la difficile mise en place du Front uni, août 1922-août 1923

 

Du IIe congrès du PCC (juillet 1922) au retour de Maring

 

Lorsque Maring regagne la Chine en août 1922, il doit faire face de nouveau à l’opposition du PCC qui, pendant son absence, a tenu son second congrès. Certaines décisions de ce congrès laissent pourtant présager une évolution plus conforme à la ligne prônée par Maring : le PCC a officiellement adhéré au Comintern et donc aux « Vingt-et-une conditions »[22]. Il a en outre accepté de coopérer avec le GMD. Mais le détail des décisions montre que les communistes conçoivent cette coopération comme une alliance d’égal à égal avec le mouvement nationaliste (le « front démocratique »), non comme une entrée du PCC au sein du GMD.

 

Le plénum de Hangzhou : la mise au pas du PCC

 

Dès son retour en Chine, Maring rencontre Sun Zhongshan à Shanghai et convient avec lui des modalités pratiques d’entrée du PCC dans le GMD. Le leader nationaliste refusant la formule du « front démocratique » et l’adhésion des communistes en tant que groupe au GMD, il est décidé que les membres du PCC adhéreront individuellement au parti nationaliste.

Suite à cette rencontre, Maring demande au PCC la convocation immédiate d’une réunion pour revenir sur les décisions du congrès. Malgré le refus de la plupart des dirigeants communistes, le plénum de Hangzhou a lieu du 28 au 30 août 1922. Selon les mémoires de Zhang Guotao[23] corroborées par le témoignage de Chen Duxiu[24], Maring insiste lors de cette réunion sur la faiblesse du prolétariat et sur le fait que l’objectif immédiat doit être la révolution nationale. Il fait une présentation favorable du GMD, qu’il décrit non comme un parti bourgeois mais comme une fédération d’éléments révolutionnaires de différentes classes. Il ajoute que la proposition de « front démocratique » faite par les communistes chinois n’est pas réaliste, puisque Sun la refuse. Il propose au contraire une résolution sur l’entrée du PCC dans le GMD.

D’après l’interview que Maring donne à Harold Isaacs en 1935, la majorité se serait rangée à sa proposition sans difficulté[25]. Mais les mémoires de Zhang Guotao, comme la « lettre aux camarades du parti » de Chen Duxiu, soulignent qu’au contraire la plupart des membres s’y seraient opposés. Ces deux derniers témoignages sont confirmés par le rapport de Chen Duxiu au IIIe congrès du PCC en 1923 :

« Au départ, la grande majorité était opposée à l’entrée dans le GMD. Le représentant du CEIC persuada les participants et nous décidâmes alors de conseiller à tous les membres du parti de rejoindre le GMD »[26].

Il semble ainsi que les membres du CC (à l’exception de Li Dazhao et de Zhang Tailei) se seraient opposés à la proposition de Maring, craignant de nuire à la politique indépendante du PCC. Maring aurait alors fait appel à la discipline du parti et demandé au CC d’obéir à la décision du Comintern. Ayant réussi par ce biais à vaincre l’opposition du PCC, les premiers communistes (Chen Duxiu, Li Dazhao, Cai Hesen et Zhang Tailei) rentrent dans le GMD au mois de septembre 1922.

Le plénum marque ainsi un tournant dans l’histoire du jeune PCC. D’une part, il pose les bases de l’entrée des communistes dans le GMD et, d’autre part, il permet à Maring – et par conséquent à l’Internationale – d’affirmer son autorité sur le PCC.

 

Les obstacles à la coopération

 

Malgré les décisions du plénum, une opposition persiste au sein du PCC jusqu’au IIIe congrès, au milieu de l’année 1923. Ce congrès est d’ailleurs obligé de conclure que « la proposition du Comintern n’a pas été exécutée ». De nombreux communistes, en effet, sont sceptiques face à la politique d’alliance, comme Cai Hesen, Zhang Guotao, Chen Gongbo, Li Hanjun ou Yang Mingzhai.

 

En outre, au sein de la mission diplomatique soviétique à Pékin, des hésitations subsistent sur la direction à donner à la politique étrangère soviétique. Joffe, mandaté pour négocier avec Sun Zhongshan les bases d’une coopération entre la Russie soviétique et le GMD, a en tête un projet beaucoup plus large qu’un simple soutien au parti de Sun. Il souhaite réunir au sein d’une alliance le leader nationaliste avec Wu Peifu, qui tient le nord de la Chine[27]. Ce n’est d’ailleurs qu’en novembre que Joffe semble privilégier une alliance exclusive avec Sun, probablement sous l’influence de Maring.

 

Maring à Moscou

Face à ces hésitations, le véritable tournant se situe au moment du second voyage de Maring à Moscou. Peu après son arrivée, le 4 janvier 1923, le Politburo décide de soutenir le GMD et enjoint au Comintern d’y affecter les fonds nécessaires[28].

Suivant les décisions du Politburo, le Comité exécutif de l’Internationale (CEIC) décide le 6 janvier, lors d’une session auquel participe Maring, que les communistes chinois doivent entrer dans le GMD. Cette décision fait suite à un débat dans lequel Maring a tenté de peser de tout son poids en faveur de l’alliance : face à Voitinsky qui souligne que le travail essentiel doit être la construction d’un parti communiste et non l’alliance, Maring présente l’entrée du PCC dans le GMD comme la seule possibilité de développement pour le communisme chinois. Boukharine qui préside la séance tente de concilier les points de vue et souligne que les remarques de Voitinsky doivent être incluses dans la déclaration du CEIC. Il propose ainsi de dire que la révolution nationale est une tâche importante, mais que l’organisation du parti est une tâche particulièrement[29] importante. Il ajoute néanmoins que les ouvriers ne constituant qu’une petite minorité, il n’existe qu’une seule solution : un front uni de tous les éléments révolutionnaires et démocratiques[30].

Après cette réunion, Maring et Voitinsky élaborent une résolution qui marque un tournant. Elle souligne ainsi que le Guomindang est le seul groupe national révolutionnaire en Chine, ce qui implique que les membres du PCC restent dans le GMD. La résolution confie à Maring le soin de convoquer un nouveau congrès pour briser les résistances du PCC.

 

La déclaration Sun-Joffe et la mise en place du Front uni

 

À la suite des décisions du Politburo et du Comintern, Joffe se rend à Shanghai du 17 au 26 février 1923, où il rencontre à plusieurs reprises Sun Zhongshan. Ensemble ils signent le 26 février une déclaration par laquelle Moscou annonce son intention de collaborer avec le gouvernement de Sun, tout en reconnaissant la prépondérance nationaliste sur le mouvement révolutionnaire chinois :

« Le docteur Sun Yat-sen [Sun Zhongshan] pense que le système communiste et même celui des soviets ne peuvent pas être introduits en Chine où n’existe aucune condition favorable à leur application. Ce sentiment est entièrement partagé par M. Joffe qui pense que le problème le plus important et le plus urgent pour la Chine est celui de son unification et de son indépendance nationale »[31].

 

Cette déclaration couronne les efforts de Maring, qui n’a pu assister à ces entretiens étant sur le chemin du retour.

Une nouvelle décision du Politburo accélère la mise ne place du Front uni : le 8 mars 1923, à la suite des demandes de Sun Zhongshan à Joffe, il est décidé de soutenir financièrement et militairement le GMD. Le Politburo accorde ainsi une aide de deux millions de dollars mexicains[32] et décide l’envoi d’un groupe de conseillers politiques et militaires à Canton[33].

 

 

 

Le IIIe congrès du PCC, juin 1923

 

Fin avril, de retour en Chine du Sud, Maring convoque un congrès du parti suivant les instructions du Comintern. Les thèses présentées par Chen Duxiu qui plaident en faveur d’une entrée des communistes dans le GMD, suscitent des discussions intenses entre Zhang Guotao et Maring : Zhang accuse Maring de liquider le PCC par cette politique. En réponse Maring souligne que le congrès n’a pas pour mission d’autoriser ou non le PCC à se joindre au GMD, car la décision a déjà été prise par le CEIC, mais de discuter des modalités pratiques. Selon lui, la surestimation du poids de la classe ouvrière par Zhang Guotao révèle l’immaturité des communistes chinois et leur manque de connaissances. Maring parvient à faire accepter ses décisions par vingt-et-une voix contre seize, mais le vote montre qu’il existe encore une forte opposition au sein du PCC. Les méthodes de Maring sont d’ailleurs durement perçues par une partie des communistes chinois[34].

Maring semble néanmoins triompher, il a réussi entre janvier et juin 1923 à concrétiser la politique qu’il avait esquissée depuis deux ans et à l’imposer aux communistes chinois. Mais deux mois à peine après le IIIe congrès, en août 1923, il est rappelé à Moscou. Le mystère de ce retour reste pour l’instant entier : l’autoritarisme dont il a fait preuve au congrès a-t-il joué dans son rappel ou bien est-ce à cause des tensions naissantes avec Sun Zhongshan ?

 

Maring a eu un rôle fondamental dans les débuts du Parti communiste chinois car il a su le structurer en développant, notamment, le travail syndical autour d’un secrétariat ouvrier. Malgré l’opposition récurrente d’une majorité des communistes chinois, il apparaît rapidement comme le véritable dirigeant du PCC, convoquant plénums et congrès, imposant la nomination d’une partie des membres de l’organe dirigeant. L’action de Maring n’est ainsi pas sans rappeler celle des envoyés du Comintern en Europe, qui, à l’image de l’action de Manouilsky au sein du PCF, ont étroitement contrôlé les PC.

Maring a, par ailleurs, su mettre en place à partir des thèses de Lénine au second congrès une stratégie concrète pour la Chine à travers la tactique dite du « bloc within ». Il a ainsi non seulement réussi à poser les bases de l’alliance entre le Guomindang et la Russie soviétique, mais aussi à dépasser le « sectarisme néophyte » des communistes chinois pour imposer la formule du Front uni, qui demeurera la tactique du PCC jusqu’en 1927.

L’exemple de Maring montre ainsi que l’appareil de l’Internationale communiste au début des années vingt est loin d’être un ensemble monolithique, où toutes les décisions seraient prises par les plus hauts dirigeants. Pour autant il est impossible de parler, à l’instar de l’historien Dov Bing, d’une stratégie purement « sneevlietienne »[35], car le PCR exerce dès le début des années vingt un contrôle sur l’action des émissaires de l’IC en Chine, par l’intermédiaire des Instructions du Comintern et des décisions du Politburo.

En définitive, il est important de souligner que si le Comintern a écarté l’homme, il a eu l’habileté d’en poursuivre la politique. D’autres, comme Voitinsky à Shanghai ou Borodine à Canton, surent regagner la confiance des militants ébranlés, tout en poursuivant la politique du Front uni.



*    Ce travail est issu du mémoire de Master 2 réalisé sous la direction de Marie-Pierre Rey et soutenu à l’Université de Paris I en juin 2007. Jérémie Tamiatto est actuellement allocataire de recherche à l’Université de Paris I et prépare une thèse sur les envoyés du Comintern en Chine de 1920 à 1927, sous la direction de Marie-Pierre Rey. 

[1]    Martin Wilbur et Julie Lien-ying How, Missionaries of Revolution: Soviet Advisers and Nationalist China, 1920-1927, Cambridge, Harvard University Press, 1989.

[2]    André Malraux fait de Borodine l’un des personnages principaux de son roman Les Conquérants publié en 1928.

[3]    Maring est le pseudonyme sous lequel Sneevliet est resté dans la mémoire des communistes chinois.

[4]    Guomindang signifie littéralement « Parti (dang) populaire (min) national (guo) ».

[5]    Sun Zhongshan est la translation en pinyin de Sun Yat-sen.

[6]    Lénine estime que l’émancipation des travailleurs dans les colonies et semi-colonies n’est possible qu’après une révolution nationaliste, qui mettra fin à la domination impérialiste. C’est pourquoi les communistes indigènes doivent temporairement faire alliance avec la bourgeoisie démocratique.

[7]    Narkomindel est l’acronyme russe de Commissariat du peuple aux Affaires étrangères.

[8]    « Bericht des Genossen H. Maring für die Exekutive, 11 Iuli 1922 », in Tony Saich, The Origins of the First United Front in China : the Role of Sneevliet (Alias Maring), Leiden, E. J. Brill, 1992, p. 290.

[9]    C’est ce que déclare dans ses mémoires Bao Huiseng, participant au Ier congrès : « Maring proposa de réunir un congrès national pour la fondation du Parti », in Bao Huiseng « Souvenirs sur l’époque de la fondation du parti communiste chinois », in Jean Chesneaux, « Les premiers délégués de l’IC en Chine », Cahiers du Monde russe et soviétique (CMRS), V, 1964, p. 74-84.

[10]   « Bericht des Genossen H. Maring … », op. cit., p. 290.

[11]   Profintern est l’acronyme russe d’Internationale Syndicale Rouge.

[12]   Étaient présents Li Da et Li Hanjun (Shanghai), Zhang Guotao et Lui Renjing (Pékin), Dong Biwu et Chen Tanqiu (Wuhan), Mao Zedong et He Shuheng (Hunan), Chen Gongbo (Canton), Wang Jinmei et Deng Enming (Jinan), Zhou Fuhai (étudiant au Japon) et Bao Huiseng. Chen Duxiu qui est nommé secrétaire du PCC est à Canton au moment du congrès.

[13]   Cet apport financier représentait pour la période d’octobre 1921 à janvier 1922 95% de budget du parti. Voir Tony Saich, The Origins of the First United Front, op. cit., p. 76.

[14]   Kuo Heng-yü, Mikhail L. Titarenko et al., RKP(B), Komintern und die national-revolutionäre Bewegung in China : Dokumente, Band 1:1920-1925, F. Schöningh, Paderborn, 1996, Document 13, Notiz von V.I. Lenin für G.V. Cicerin, 7 November 1921, p. 95 : « unseren Mann geheim nach Kanton zu schiken ».

[15]   « Bericht des Genossen H. Maring ... », op. cit., p. 301-303.

[16]   Le terme est en italique dans la version originale.

[17]   « Bericht des Genossen H. Maring ... », op. cit., p. 303.

[18]   « Letter form Chen Duxiu to G. Voitinsky (6 April 1922) », in Tony Saich, The Rise to Power of the Chinese Communist Party. Documents and Analysis, Armonk, M. E. Sharpe, 1996, p. 34.

[19]   « Bericht des Genossen H. Maring ... », op. cit., p. 301-303.

[20]   « Instructions for the ECCI Representative in South China », in Tony Saich, The Origins of the First United Front in China, op. cit., p. 328-329.

[21]   « Order of the Comintern to the Central Committee of the Chinese Communist Party. July 1922 », in Tony Saich, The Origins of the First United Front in China, op. cit., p. 327.

[22]   La seizième stipule que « toutes les décisions des congrès de l'Internationale Communiste, de même que celles du Comité exécutif, sont obligatoires pour tous les partis affiliés à l'Internationale communiste ».

[23]   Chang Kuo-t’ao, The Rise of the Chinese Communist Party : the Autobiography of Chang Kuo-t’ao, 2 vols., Lawrence, University Press of Kansas, 1971, p. 253-257.

[24]   Chen Duxiu, « Lettre à tous les membres du PC Chinois (1930) », in Pierre Broué (dir.), La question chinoise dans l’Internationale communiste (1926-1927), Paris, EDI, 1976, p. 443.

[25]   Harold Isaacs, « Documents on the Comintern and the Chinese Revolution », The China Quarterly, n° 45, janvier-mars 1971, p. 106.

[26]   « Chen Duxiu’s Report to the Third Party Congress, June 1923 », in Tony Saich, The Origins of the First United Front in China, op. cit., p. 570.

[27]   Cf. les lettres de Joffe à Wu Peifu et Sun Zhongshan, in Kuo Heng-yü, Mikhail L. Titarenko et al., op. cit., p. 128-143 et p. 156-169.

[28]   « Aus dem Protokoll Nr. 42 der Sitzung des Politbüros des ZK der RKP(B) (4 Januar 1923) », in Kuo Heng-yü, Mikhail L. Titarenko et al., op.cit., p. 214-216.

[29]   Le terme est souligné dans le document original.

[30]   « Aus dem Stenogramm der Sitzung der EKKI (6. Januar 1923) », in Kuo Heng-yü, Mikhail L. Titarenko et al., op. cit., p. 216-220.

[31]   Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste 1919-1943, Paris,Fayard, 1997, p. 283.

[32]   Un dollar ou peso mexicain équivaut à 27,07 grammes d’argent. Il était utilisé fréquemment comme monnaie d’échange en Extrême-Orient dans les années vingt.

[33]   « Aus dem Protokoll Nr. 53 der Sitzung des Politbüros des ZK der RKP(B) (8. März 1923) », in Kuo Heng-yü, Mikhail L. Titarenko et al., op. cit., p. 256-257.

[34]   « Notes of Delegates Comments at the Third Party Congress on the Question of Cooperation with the KMT. June 1923 », in Tony Saich, The Origins of the First United Front in China, op. cit., p. 577-586 ; et Chang Kuo-t’ao, The Rise of the Chinese Communist Party, op. cit., p. 311-312.

[35]   Dov Bing, « Was There a Sneevlietian Strategy ? », The China Quaterly, n° 54, Apr. Jun. 1973, p. 345-353 ; Dov Bing et Adrian Chan, « Chinese Evidence on the "Sneevlietian Strategy" », The China Quarterly, n° 56, octobre-décembre, 1973, p. 749-761.