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Carolina Torrejón-Barreda, Défis pour l’historiographie. La clandestinité des partis politiques dans le Chili de Pinochet, 1973-1983

Défis pour l’historiographie. La clandestinité des partis politiques dans le Chili de Pinochet, 1973-1983

 

 

Bulletin n° 27, printemps 2008

 

 

 

Carolina Torrejon-Barreda*

 

 

Avec une certaine surprise dans le geste, je lui tendis un document jauni par le temps. L’homme mit alors ses lunettes et médita un instant devant le papier. Après quelques minutes, il esquissa un sourire et s’exclama : « Ah, c’est vrai que l’Union populaire a duré jusqu’en 1979 ! » Cet ancien militant de la gauche chilienne ne se souvenait pas que son parti, membre de la coalition du gouvernement de Salvador Allende, avait œuvré pour maintenir cette alliance bien des années après la mort du leader. Un document tapé à la machine dans les mains d’une jeune étudiante semblait le rappeler à ce lointain souvenir.

 

Comment expliquer que la survie de l’Unité populaire (UP) reste encore invisible même pour ceux qui l’ont pourtant vécue ? On pourrait avancer que l’UP de la seconde moitié des années 1970 ne fut qu’un souffle agonisant de la coalition politique initiale, ce qui, d’ailleurs, recouvre une certaine réalité. Mais ceci n’explique pas nécessairement l’oubli : bien d’autres entreprises agonisantes ont été récupérées pour faire partie des gestes occupant une place propre parmi les trophées de la mémoire. Non, nous pensons que cet oubli n’est pas anodin et qu’il s’insère dans un processus plus vaste qui a conduit à effacer le caractère politique des années 1970, et dont les principaux éléments d’explication sont l’efficace campagne menée par la dictature pour dépolitiser la société, l’importance prise par la lutte pour les droits de l’homme au détriment de l’action politique dans ces mêmes années et, enfin, les succès remportés par l’opposition politique publique au début des années 1980.

De la sorte, si les années 1980 sont celles du processus de transition politique, l’identité des années 1970 est marquée par la clandestinité. En effet, immédiatement après le coup d’État du 11 septembre 1973, les organisations politiques cherchèrent à poursuivre leurs activités, malgré la prohibition et la répression souterraine, et s’organisèrent en secret, clandestinement. Or, si l’on se réfère aux récits jusqu’ici prédominants, il semblerait que les partis politiques n’aient vécu ces années de plomb qu’en termes de persécution, et qu’ils restèrent comme paralysés dans leurs catacombes[1]. Nous pensons cependant qu’il y a ici de nombreux points à éclaircir.

 

Nous considérons en premier lieu que la période de la clandestinité a eu une signification politique ; que les décisions prises à cette époque ont eu une influence sur la trajectoire politique postérieure. L’objectif de cet article est de signaler la nécessité de mener à bien une histoire politique de ce moment particulier, en revenant sur la vision qui a prévalu jusqu’à présent, à l’origine de cette « dépolitisation ».

 

La répression, la dénonciation et le regard compatissant : pourquoi la victimisation ?

 

La dictature est parvenue à enfermer la société dans « une peur sans contrepartie, que l’État a disséminée dans tout le pays »[2]. Le Chili n’a pas connu, au cours de son histoire, de répression aussi large et systématique, organisée par l’État avec autant de moyens. Le terrorisme d’État « a été privé et clandestin en ce qui concerne la réalisation de ses délits, mais il a été ostentatoire. Il avait la volonté de cacher les exécutants tout en souhaitant donner de la publicité aux actes [commis] […], il voulait que la peur soit partout »[3].

C’est de cette réalité que naît rapidement ce que nous avons appelé le « regard compatissant »[4] un fil de narration historique qui considère le coup d’État comme un événement étrange, compte tenu de l’histoire de la nation, un coup étranger qui sectionne de manière dramatique et irrémédiable la vie de plusieurs générations de Chiliennes et de Chiliens. Cet événement n’a pas de précédent et s’instaure avec une force irrésistible. Cette vision victimise l’ensemble de la société, sacrifiée au cours d’une époque ténébreuse, laquelle « peut être racontée […] en décrivant la violence, mais pas la douleur »[5]. Il faut souligner qu’à l’origine cette approche visait à faire face aux versions officielles et aux campagnes de discrédit menées par le régime.

La première tentative en ce sens émane des organisations de défense des Droits de l’homme qui tentent alors de dénoncer les abus et de sauver quelques vies. Elles apparaissent comme un moyen de faire face au pouvoir omnipotent de l’État, et d’offrir un parapluie protecteur aux opposants. Les premiers rapports se veulent juridiquement irréfutables, car les organisations n’ont cessé de réclamer au pouvoir judiciaire qu’il veille aux droits des citoyens, sans succès. Une des publications les plus importantes dans ce sens s’intitule ¿Dónde Están ? éditée par la Vicaría de la Solidaridad en 1976[6].

Cette dénonciation bénéficie d’une nouvelle actualité à la fin des années quatre-vingt en raison de l’avalanche d’enquêtes journalistiques, lues et commentées par une société horrifiée par l’ampleur des violations des Droits de l’homme[7]. Les récits de survivants sont évidemment tout aussi essentiels ; le premier d’entre eux paraît sous le titre Tejas Verdes, à Barcelone en 1974.

La dénonciation des atrocités est un premier pas en vue de rétablir la réalité historique d’éléments jusqu’alors occultés. Cette démarche est liée à la lutte politique destinée à rétablir la démocratie et, de fait, elle participe activement aux campagnes de l’opposition. Celle-ci réclame incessamment vérité et justice[8]. Durant toute la dictature, une « version officielle » des faits, niant et ignorant les accusations, met en doute jusqu’aux plus évidentes violations des Droits de l’homme. Dans ces circonstances, établir les faits de manière indéniable est plus qu’une arme politique, c’est un impératif éthique[9].

Mais cette dénonciation s’est opérée en dépolitisant les actions de ceux qui avaient souffert des abus de la répression ou qui étaient morts. Pour chaque cas évoqué, l’on s’attachait davantage au moment où le militant avait été arrêté, aux éventuelles conditions de sa mort, en laissant invisible son travail politique, ses idées et la projection de son action clandestine. On se battait pour le sort qu’avait connu le fils disparu, l’époux, le frère, en minimisant son statut de militant politique, tout en sollicitant les sentiments pour revendiquer la nécessité de la justice.

Cependant, cette vision compatissante ne met pas seulement l’accent sur la condition de victimes. Ces narrations soulignent également, au niveau des partis, la faiblesse de leur préparation face au coup d’État, insistent sur l’étonnement que suscitent les caractéristiques particulières du régime militaire, sur le désordre et l’improvisation de l’activité clandestine.

 

La clandestinité des partis

 

La persécution a impliqué la déstructuration des partis et la perte ou la prise de distance de beaucoup de militants victimes – directes ou indirectes – de la répression. L’histoire des dix années qui suivent le coup d’État est celle de la réorganisation des partis dans une atmosphère hostile. Il fallait nommer de nouveaux responsables pour remplacer ceux qui avaient été faits prisonniers où devaient sortir du pays, élaborer des propositions politiques en fonction du contexte et envisager la façon de les diffuser, réfléchir sur l’échec subi et ses conséquences.

Mardi 11 septembre 1973, jour du coup d’État, la junte militaire – qui a annoncé sa décision de « commencer la mission historique et responsable de lutte pour la libération de la patrie du joug marxiste et pour la restauration de l’ordre et de l’institutionnalité »[10] – , avait obtenu dans l’après-midi le contrôle de tout le territoire national et, par le décret-loi nº 3, instauré l’État de siège ainsi que la suppression de toutes les libertés civiles.

D’importants centres de détention ont alors été ouverts dans des stades et des prisons. Avec un pays effrayé et sous contrôle, la junte militaire décide de la dissolution des partis de gauche. Ceux-ci sont interdits et déclarés « associations illicites »[11]. Pour les militants de gauche, une telle décision signifie que continuer ou pas à s’engager politiquement devient une décision vitale ; après le coup d’État, être militant devient un risque, qui lui aussi est vital. Les réunions agitées des dirigeants ce même 11 septembre, ont fait place à la recherche de cachettes presque toujours inattendues.

Dans le cas du Parti communiste, cette interdiction se traduit par l’arrestation de Luis Corvalán, secrétaire général et dirigeant historique qui est envoyé – avec d’autres dirigeants célèbres de l’Unité populaire – dans un camp de concentration sur l’île inhospitalière de Dawson (située à l’extrémité sud du Chili). Il est remplacé à la direction du parti par Víctor Díaz. Au Parti socialiste, Exequiel Ponce, Carlos Lorca et Ricardo Lagos conservent la direction du parti à l’intérieur du pays, tandis que d’autres dirigeants sont exilés. Entre-temps, au Movimiento de Acción Popular Unitaria (MAPU), le secrétaire général, après avoir trouvé refuge dans différentes cachettes, finit par demander l’asile à l’ambassade de Colombie, tandis que le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) adopte comme consigne « El MIR no se asila », stigmatisant moralement et menaçant d’expulsion les militants qui feraient ce choix. Miguel Enríquez, secrétaire sénéral du MIR, meurt le 5 octobre 1974 dans une confrontation avec des forces de la Dirección de Inteligencia Nacional (DINA), police politique de la dictature. À la fin de cette année-là, le MIR est pratiquement désarticulé.

La gauche n’avait d’autre choix que de faire face au terrorisme d’État, et de subsister, en adaptant les appareils partisans aux nouvelles conditions de répression. Qu’il s’agisse du contrôle des déplacements, de l’imposition de l’état de siège, ou de la confiscation des moyens matériels des partisans. Malgré la désorganisation initiale, les partis de forte présence institutionnelle, comme le Parti communiste, ont visiblement pu maintenir un réseau de base, ainsi que le constate l’historien Álvarez pour la direction du Parti :

« fin 1973, il était en plein contact, il fonctionnait et avec le développement d’une ligne politique pour la période. Son objectif central – maintenir la structure de l’organisation – était en cours d’accomplissement »[12].

Dans le cas du Parti socialiste, le travail de réorganisation a non seulement dû prendre en compte les nouvelles conditions imposées par le régime, mais aussi le nouveau climat interne du parti. En effet, le PS était très divisé avant le coup d’État. Soumis aux contradictions de la « voie chilienne vers le socialisme », il avait réussi, toutefois, à maintenir l’unité malgré la coexistence en son sein de différentes factions. Cette situation explique en partie pourquoi, au moment du coup d’État, ces différentes factions explosent, désarticulant sérieusement le Parti. Alors que son secrétaire général, Carlos Altamirano, a réussi à sortir du pays, le Comité central sous la nouvelle direction clandestine élabore les premiers documents de réflexion pour la conduite à tenir après le coup d’État, tandis qu’apparaissent différentes initiatives autonomistes, comme le groupe « La Chispa », et le « Coordinador Nacional de Regionales », deux des plus importantes factions issues du Parti socialiste qui apparaissent au cours de ces années.

Le Parti communiste a lui aussi commencé à souffrir de la répression. Le point culminant de la campagne contre le parti se déroule en mai 1976 quand la DINA arrête et fait disparaître quatre membres du Comité Central[13] à travers un piège organisé dans la rue Conferencia á Santiago. Cette vague d’arrestations et de disparitions marque le début d’une escalade de détentions au cours des mois suivants, qui aboutissent au démantèlement des activités de propagande du PC et qui touchent aussi plusieurs dirigeants des jeunesses communistes. À la fin de cette année, la DINA arrête et fait également disparaître treize hauts dirigeants du PC, ainsi que trois militants exilés à Buenos-Aires.

Les conditions de fonctionnement des partis au cours de cette période sont donc indissociables de ce contexte de terreur et de persécution. Par ailleurs, nous devons considérer que la situation était différente selon chaque parti, et en fonction du moment, jusqu’à générer des situations apparemment paradoxales. Par exemple, en même temps qu’était démantelée la direction intérieure du Parti communiste, le MAPU Obrero Campesino vivait des moments d’intense activité partisane, puisqu’il parvint à mener des activités qui liaient au parti des personnes extérieures à l’organisation, en particulier dans le cadre universitaire. Pour preuve, la fondation, en 1976 de l’« Unión de Jóvenes Democráticos » (UJD), définie comme « la jeunesse du parti ». De même, la Gauche chrétienne et le MAPU-OC qui réussirent à organiser des activités à caractère solidaire, dès 1975, en liaison avec les Églises ou des groupes d’étudiants isolés. Ou encore, l’organisation de réunions à caractère culturel, comme des « peñas » de musique folklorique qui servirent de « couverture » pour réunir des personnes s’opposant à la dictature.

Tout au long de ces dix années, les partis ont été obligés de développer de nouvelles pratiques internes. Les séquelles de la mise en place de ces nouvelles mesures ont fortement perturbé la discussion dans les partis. La présence des Instructivos, qui offraient une information sur les mesures de sécurité à observer pour échapper à la répression, a été permanente dans la littérature clandestine circulant au sein des partis. Il s’agit d’un ensemble de normes très détaillées sur la façon dont les militants doivent se comporter dans l’espace public. Nous ne disposons pas d’éléments sur les modalités de circulation de ce matériel, même si l’on sait que ces publications n’étaient pas uniquement le fait des partis politiques, puisque les organisations de lutte pour la défense des droits de l’homme en publiaient aussi[14].

La compartimentation[15], la couverture[16] et la légende sont les principes de base du camouflage clandestin et ils ont été des éléments fondamentaux des nouvelles pratiques. Avec eux ont disparu les instances de sociabilité des membres des partis, mais aussi une vision d’ensemble des militants, en ce qui concerne leurs actions respectives au sein du parti. En définitive, pour une grande majorité de militants l’activité se réduisait à accomplir quelques tâches de diffusion souterraine de documents que lui livrait son agent de liaison. Ils étaient, par ailleurs, écartelés entre la peur et le désir d’obéir aux ordres rigoureux du parti : la nécessaire reconstruction des contacts, des liens et des structures partisanes, devait faire face au désir de nombreux militants de quitter le parti et de fuir.

Discussions politiques clandestines dans une dictature

 

Les partis de gauche, mis en échec et clandestins, ont tenté de construire des alternatives politiques. À la base de ces choix possibles, pendant toute la période et pour tous les partis, la nécessité urgente d’une unité des partis concernés dans la lutte antidictatoriale.

Tout d’abord, les partis ont cherché à comprendre les causes du coup d’État et sa signification par rapport à l’Unité populaire. Dans des perspectives différentes, tous reconnaissaient que la difficulté principale de l’Unité populaire a été de ne pas réussir à résoudre l’antagonisme entre deux interprétations concurrentes de la « voie vers le socialisme », avec pour conséquence une crise de direction politique. Toutefois, ils avancent comme raison de cette situation l’incapacité de l’un ou l’autre de ces partis à imposer sa vision au sein de l’Unité populaire. On constate l’absence, dans ce diagnostic, d’une réflexion profonde sur les moyens qu’il aurait fallu mettre en œuvre pour que l’Unité populaire ait été une coalition de gouvernement viable pour réaliser son programme.

Parmi les nouvelles stratégies politiques, on note la réaffirmation, dans le cadre des alliances, de la nécessité, pour le PC, le MAPU-OC et une partie du PS, de promouvoir à nouveau le dialogue avec la Démocratie chrétienne dans le cadre de la constitution d’un « front antifasciste ». Même le MIR, et c’est le principal changement par rapport à l’avant-dictature, est favorable à une alliance avec les secteurs démocrates-chrétiens opposés au coup d’État, à la base en particulier.

L’autre stratégie politique privilégiée est de mettre l’accent sur la nécessité d’approfondir l’organisation du mouvement populaire. La raison de ce choix est liée au fait que, pour les partis de la gauche chilienne, la dictature était intrinsèquement faible, puisqu’exclusivement fondée sur la force. Par conséquent, on est face à la vision d’un régime fort (par la répression) mais paradoxalement faible (par ses appuis politiques et sociaux), qui amène presque les partis à considérer que ce régime pourrait tomber tout seul, victime de ses contradictions. Il faut attendre la fin des années soixante-dix pour que cette analyse s’infléchisse. En effet, les partis de la gauche chilienne commencent à percevoir que la dictature n’a pas perdu sa capacité d’initiative, et qu’au contraire elle s’institutionnalise. Toutefois, les réponses qu’ils apportent divergent idéologiquement, créant  ainsi des divisions au sein de la gauche. Ainsi, en 1978-1979, la crise et la division du Parti socialiste affectent l’ensemble de la gauche, impulsant une reconfiguration des stratégies, la mise en question de certains présupposés idéologiques et une nouvelle réflexion sur la politique d’alliances.

Nous pouvons considérer que du début de la crise socialiste (mars 1978) jusqu’à la formation de l’Alliance démocratique (AD) en août 1983 et du Mouvement démocratique populaire[17] (MDP), en septembre 1983, nous sommes dans une période critique de léthargie et de crise pour la gauche dans son ensemble. Nous pensons qu’entre la division définitive du PS en avril 1979 et le virement stratégique du Parti communiste en septembre 1980, il est clair, pour la gauche chilienne, que l’Unité populaire ne pouvait plus continuer à exister comme référent unitaire. Mais nous estimons que la formule peut parfaitement être inversée. À savoir que c’est davantage la lente, mais réelle, reconfiguration des alliances à gauche, qui a mis en crise l’unité du « gauchisme », représentée jusque-là par l’Unité populaire. Cette nouvelle situation a entraîné la rupture de l’alliance historique entre le Parti communiste et le Parti socialiste, ce qui, selon des modalités différentes, fut une constante dans la politique nationale au XXe siècle.

 

Quelle historiographie pour la clandestinité ?

 

La stratégie adoptée par la gauche chilienne après le coup d’État a jusqu’ici été étudiée dans une perspective beaucoup plus militante qu’historiographique. De ce fait, les paramètres et les jugements de valeur utilisés par les partis politiques au moment des faits persistent encore dans l’analyse. Ainsi, les récits sur le passé restent imprégnés par l’éthique de l’héroïsme et du martyre, sans sortir du piège de l’omniprésent « regard compatissant », avec l’hommage rendu aux uns, et le mépris réservé aux autres. À partir de ce constat, chercher à récupérer, décrire et analyser les pratiques et les représentations politiques des partis de gauche durant la clandestinité apparaît comme un défi historiographique.

 

Nous avons signalé que de nombreux aspects de l’histoire de la clandestinité ont été rendus invisibles avec une efficacité surprenante jusqu’à ces dernières années, de même que les efforts pour impulser de nouveau l’Unité populaire, ou les séquelles de la compartimentation. Nous comprenons ce « gommage » (« borrado ») comme une conséquence supplémentaire de la rencontre, consumée dans les années qui suivirent le coup d’État, entre les discours de défense des Droits de l’homme et les discours partisans. En effet, le vaste développement des premiers a dévoré les seconds. Cette relation entre le « monde naissant des droits de l’homme » et la politique de gauche comporte de nombreuses clefs qui nous permettront non seulement de comprendre la gestation des mémoires de la dictature au cours de la période suivante comme blessure ou comme conséquence éthique, mais aussi d’analyser la manière dont le schéma « martyre versus victime », porté par les organisations de défense des droits de l’homme, a influencé le discours politique et la perception que les militants de la gauche chilienne ont eue d’eux-mêmes comme victimes de la répression.

Par ailleurs, la division de la gauche en deux nouveaux courants s’est forgée durant ces années soixante-dix et nous savons toujours peu de chose sur la façon dont elle s’est opérée dans le contexte de clandestinité. Il y a donc bien encore une histoire à écrire, au-delà des « regards compatissants » et des constructions de mythes. Une histoire où la contribution politique des clandestins pourrait être mise en valeur.



*    Ce travail est issu d’un mémoire de Master 2 réalisé en 2007 sous la direction d’Annick Lempérière : « 1973-1983 : dix ans de clandestinité des partis politiques de la gauche chilienne », 2 vol.

[1]    De nombreux ouvrages ont participé à la construction de cette historiographie. Citons, parmi les plus importants : Carlos Bascuñán, La Izquierda sin Allende, Santiago, Planeta, 1990 ; Enrique Cañas, Proceso político en Chile. 1973-1990, Santiago, Andrés Bello,1997 ; Manuel Antonio Garretón, El proceso político chileno, Santiago, FLACSO, 1983. Pour une vision plus exhaustive, cf. la bibliographie du mémoire.

[2]    « un miedo sin contrapeso, que el Estado diseminó por todo el país. », Alfredo Jocelyn-Holt, El Chile perplejo. Del avanzar sin transar a transar sin parar, Santiago, Planeta Ariel, 1998, p. 176 et sq.

[3]    « fue privado y clandestino para la comisión de sus delitos, pero fue ostentoso. Quería ocultar a los ejecutores pero deseaba publicitar los actos […] quería que el miedo se esparciera », Tomás Moulian, Chile Actual: Anatomía de un mito, Santiago, Lom, 1997, p. 188-189.

[4]    « se puede narrar […] describiendo la violencia, no así el dolor ». Dans cette catégorie, on peut ranger l’ensemble de la littérature-témoignage, ainsi que quelques textes académiques. Citons : Loreto Rebolledo, « Vivir con miedo, morir en el terror : Chile 1973-1990 », Ecuador, Debate, n° 60, 2003.

[5]    Sofía Correa, Consuelo Figueroa, Claudio Rolle, Manuel Vicuña y Alfredo Jocelyn-Holt, Historia del siglo XX chileno, Santiago, Ed. Sudamericana, 2001, p. 281; et « En varios sentidos, el 11 de septiembre fue un terremoto que azotó vidas, antiguas concepciones de comunidad y conciencias. », p. 283.

[6]    Au cours de la dictature, toutes les organisations de défense des Droits de l’homme ont publié, malgré les difficultés, des livres et des rapports sur les tortures et les disparitions.

[7]    L’exemple le plus significatif est le succès commercial de Los zarpazos del Puma, qui bat tous les records de vente au Chili. Voir : Patricia Verdugo, Los Zarpazos del Puma, Santiago, CESOC, Ediciones ChileAmérica, 1989.

[8]    De fait, il s’agit de revendications explicites du « Programa de Gobierno de la Concertación de Partidos por la Democracia », coalition d’opposition au régime militaire qui dirigea la transition politique vers la démocratie.

[9]    Partiellement rempli par les initiatives des gouvernements démocratiques, comme l’« Informe de Verdad y Reconciliación » de 1991, et dix ans après l’« Informe sobre prisión política y tortura ».

[10]   Suprema Junta Militar de Gobierno, Proclama de la Junta Militar, 11 de septiembre 1973, mimeo.

[11]   Decreto Ley n° 77 del 8 de octubre de 1973. De plus, le décret interdit tout groupement qui s’appuie sur « la doctrine marxiste ».

[12]   « a fines de 1973 estaba en pleno contacto, funcionando y con el desarrollo de una línea política para el periodo. Su objetivo central – el de mantener la estructura de la organización – se estaba cumpliendo », in Rolando Alvarez, Desde las sombras. Una historia de la clandestinidad comunista (1973-1980), Santiago, Ed. Lom, 2003, p. 82.

[13]   Il s’agit de Jorge Muñoz, Mario Zamorano, Uldarico Donaire et Jaime Donato.

[14]   Entre autres exemples, les Instructivos sur « Comment contrôler la peur ? », « Que faire en cas de détention ? ».

[15]   La compartimentation consiste à diviser l'information de sorte que chaque militant sache uniquement ce dont il a besoin pour mener à bien sa tâche.

[16]   Activité supposée ou réelle du militant qui « couvre » (d’où, en espagnol, le terme « manto ») son activité militante.

[17]   En 1983 les partis d'opposition qui avaient été mis en marge de l'Alliance démocratique (celle qui unissait la DC et le PS renouvelé) créent le Mouvement démocratique populaire. Ceux-ci sont principalement le Parti communiste avec la faction almeydista du Parti socialiste, le MIR et le MAPU. Les objectifs du MDP ont été d’adopter une stratégie de confrontation violente à la dictature, en dénonçant l'inutilité du dialogue, et d’impulser un gouvernement provisoire constitué par tous les secteurs politiques.