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Benjamin Offroy, Les services de sécurité paraguayens dans le système Condor, 1974-1982

Les services de sécurité paraguayens dans le système Condor, 1974-1982

 

Bulletin n° 27, printemps 2008

 

 

 

Benjamin Offroy*

 

 

« Association de dictateurs sans frontières », « Mercosur de la Terreur », « Interpol contre la subversion », etc. Les expressions n’ont pas manqué pour qualifier ce que la presse a popularisé sous le nom d’Opération Condor : un vaste programme de répression des opposants politiques mis en place dans le courant des années 1970, par six régimes autoritaires et/ou militaires du Cône Sud[1].

 

À partir de 1954 et la prise du pouvoir au Paraguay par le général Stroessner, la déferlante de coups d’État sur la région s’accompagna d’un important flux de réfugiés politiques fuyant les nouveaux régimes[2]. Et il paraissait indispensable aux nouveaux gouvernants de contrôler ces flux, même à l’étranger. Car dans le sillage « vert olive » de Cuba, plusieurs mouvements de guérilla s’étaient formés en Amérique latine dans les années 1960, et les militaires au pouvoir craignaient une résurgence des foyers de lutte armée. La peur du communisme qui les avait « poussés » à prendre le pouvoir, allait désormais les conduire à traquer leurs opposants. « Supprimant » les frontières étatiques au bénéfice de frontières idéologiques, ils signèrent un pacte international pour mener à bien la « croisade anticommuniste » prêchée par Washington, dans le souci de préserver la Sécurité nationale[3] : le plan Condor. Ce plan reposait sur trois éléments : un système de coordination des informations et des différents services de sécurité, un plan de répression en trois phases et des opérations conjointes sur le terrain. C’est pourquoi nous préférerons parler de « système Condor », ou « plan Condor », à défaut d’« opération », terme trop générique.

D’abord fondé sur des accords tacites, le plan Condor serait apparu après la prise du pouvoir par le général Pinochet au Chili, et officialisé à la fin de l’année 1975, au cours d’une réunion entre représentants des services de renseignement du Cône Sud. Son nom fut proposé par la délégation uruguayenne en hommage au pays d’accueil de la conférence, le Chili.

Les regards de l’opinion internationale se sont concentrés sur les assassinats notoires et sur les implications chilienne, argentine et nord-américaine, notamment celle de la CIA. Quid du Paraguay ? Ce pays semble être laissé de côté lorsque l’on évoque le Condor. Or, il eut un rôle notable, aussi bien dans l’élaboration du système Condor que dans sa mise au jour. C’est en effet à Asunción que furent découvertes en 1992 les « Archives de la terreur », grâce au long travail d’enquête d’un avocat, ancien détenu politique : Martin Almada. Il mit la main sur pas moins de 180 armoires d’archives, plus de 10 000 photos des services secrets, 8 369 fiches de détenus, 740 cahiers classés, 574 dossiers sur les partis politiques, 1 888 passeports ou cartes d’identités, 115 volumes de rapports de police… soit 4 tonnes d’archives et environ 700 000 documents. Ces archives de la police stroessniste n’étaient pas celles du plan Condor, mais elles révélaient son existence et les principes de son fonctionnement. Avec les archives déclassifiées par le Département d’État nord-américain, les « Archives de la terreur » constituent la base la plus solide pour étudier le système Condor, et c’est notamment sur ces sources que nous avons fondé cette recherche, d’autant qu’une partie d’entre elles est conservée à la BDIC à Nanterre[4].

Cet article a pour objectif de sortir de l’historiographie traditionnelle du plan Condor, qui comprend essentiellement des études journalistiques traitant de son aspect « sensationnel » et « sulfureux ». Ici, l’analyse cherchera, à travers l’exemple paraguayen, à démystifier le système Condor et à mettre en relief les problèmes causés à la fois par la nature du régime stroessniste et par l’insertion dans un système de répression transnational.

Le système politique stroessniste était fondé sur une alliance entre le parti Colorado (conservateur) au pouvoir, l’État et les Forces armées, dont Stroessner constituait la clé de voûte. Venu au pouvoir par un coup d’État qui n’avait rien d’une réaction au danger communiste, Alfredo Stroessner avait veillé à toujours maintenir une façade légaliste et démocratique pour bénéficier du soutien économique et militaire des États-Unis. Mais pour s’assurer la bienveillance de l’Oncle Sam, le général Stroessner avait également développé un anticommunisme « de séduction » exacerbé, qui avait modelé l’idéologie de la répression dès 1956. Voulant une « démocratie sans communisme », Alfredo Stroessner avait surtout mis sur pied un « anticommunisme sans démocratie », dans l’optique de durer et de s’enrichir, ainsi qu’un appareil répressif adéquat.

 

Le système répressif paraguayen : 1966-1982

 

Une juxtaposition des services

 

Structurée en 1956 par les Nord-Américains, la Dirección Nacional de los Asuntos Técnicos (DNAT)[5] était le service chargé de la répression du communisme et du renseignement politique pour le compte du ministère de l’Intérieur. Sous les ordres du docteur Antonio Campos Alum, elle était également le principal point de connexion entre l’appareil répressif paraguayen et les services nord-américains.

Le travail des agents spéciaux de la DNAT consistait à enquêter et à infiltrer les milieux jugés subversifs, et plus spécialement les mouvements communistes. Les communistes n’étaient pas les seuls considérés « subversifs » : les membres du MOPOCO[6] et de manière générale tous ceux qui soutenaient des idées contraires à la République stroessniste l’étaient aussi. Au début des années 1960, la DNAT avait collaboré en province avec l’Armée au démantèlement des guérillas. Dans un mémorandum de février 1967, nous pouvons lire :

« Une grande partie des activités d’infiltration et d’agitation subversives dirigées par le Communisme International à travers l’organisation clandestine du Parti et d’entités de façade et de mouvements révolutionnaires, proclamés par la Conférence Tricontinentale de La Havane, a été découverte. De nombreux agents communistes locaux et étrangers ont été détectés et appréhendés par les services spécialisés de la Direction, en collaboration avec les Autorités Policières et Militaires »[7].

 

À partir de 1968, le Département d’investigations de la police de la capitale (DIPC) devint, sous les ordres de Pastor Coronel, le « centre nerveux » du renseignement politique. L’élément clé de la structure du Département d’investigations était la Direction des « Affaires politiques ». Les fonctions de cette direction étaient portées sur la lutte « contre le communisme et les idées extrémistes contraires à la démocratie, à la tradition et à la religion du peuple paraguayen »[8], la surveillance des syndicats ouvriers, des milieux estudiantins, des centres sociaux, des compagnies théâtrales et des espaces de transit (ports, gares routières, aéroports).

Dans l’ensemble, le Département d’investigations disposait d’une gamme variée de compétences et de prérogatives, faisant de son chef l’un des plus puissants de l’appareil répressif. Pourquoi n’a-t-il pas pu devenir un État dans l’État ? En parlant de la police secrète, Hannah Arendt affirme que « la simple possession d’informations secrètes a toujours conféré à ce secteur une supériorité décisive sur tous les autres secteurs de l’administration ; elle a toujours constitué une menace ouverte pour les membres du gouvernement »[9]. La police de Pastor Coronel serait donc à rapprocher de la police totalitaire, « totalement assujettie à la volonté du chef : lui seul peut décider qui sera le prochain ennemi potentiel et peut aussi bien désigner, comme le fit Staline, les cadres de la police à la liquidation »[10]. Ce qu’avait fait Stroessner en 1966.

Enfin, directement sous les ordres de l’État-major général des forces armées (ESMAGENFA), le « Deuxième Bureau », commandé par le colonel Benito Guanes Serrano, était le service de renseignement de l’Armée. Au moment du plan Condor, le Département II était le principal lien entre l’appareil répressif paraguayen et celui des pays voisins. Il sollicitait auprès des services de police des informations pour les pays voisins ou, au contraire, transmettait des renseignements venus de ces pays. Cet organe, représentation du Condor au Paraguay, était, dans la pratique, supérieur à presque tout l’appareil répressif, car détenteur des informations et renseignements vitaux pour la sécurité du pays.

 

Complexité des rapports entre les différents chefs

 

Des rivalités sans limites

 

En temps normal, l’armée est chargée de la défense nationale et la police de la sécurité intérieure. Mais avec l’application de la doctrine de Sécurité nationale, les militaires prenaient en charge la sécurité intérieure car ils se sentaient les seuls à même de pouvoir lutter contre la subversion. Dans cette optique, ils avaient subordonné la police. Tout au long de la dictature, le commandement des forces de police fut confié à un militaire.

Lors de sa période de détention (de 1974 à 1977), Martin Almada remarqua clairement les fortes tensions qui existaient entre le chef de la Dirección Nacional de los Asuntos Técnicos et le chef du Département d’investigations. Arévalos Ayala, un ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, témoigna aussi en ce sens :

« Il y avait une lutte entre Montanaro et Pastor Coronel, parce que le chef d’investigations voulait être ministre de l’Intérieur. […] Brítez était un assassin né, au même rang que Coronel. Quand il ordonnait de torturer quelqu’un, le chef de la police disait : “ Il parle ou il ne parle pas. Et s’il ne parle pas… Bang ! ” »[11].

Le général Brítez Borges n’avait pas, lui non plus, d’affinités avec Pastor Coronel, pourtant formellement sous ses ordres. La concurrence était terrible, chacun devant justifier son poste de privilège devant le dictateur.

 

Alfredo Stroessner, seul maître du jeu

 

Globalement, la voie hiérarchique était respectée entre les services. Excepté entre Stroessner et Coronel, et entre Guanes Serrano et Coronel. Y avait-il risque d’autonomie ? Non. Tous se querellaient pour obtenir les faveurs de Stroessner. Nous sommes dans un État où la loyauté et le travail efficace étaient dûment récompensés par le chef suprême. Les services susceptibles de prendre un ascendant sur l’ensemble du système auraient pu être le Département d’investigations ou la DNAT. L’armée, sans être la propriété du général Stroessner, était soumise à son autorité. Le général en chef Fretes Davalos n’aurait pas été en mesure de fomenter un coup d’État, les principaux commandants de divisions étant fidèles au commandant en chef et trop occupés à gérer leurs affaires personnelles[12]. Du côté de la police, le général Alcibiades Brítez Borges était immobilisé. Son « subordonné », Pastor Coronel, était directement lié au président et qui plus est, à la tête du service le plus puissant de la police. Pastor Coronel aurait pu, lui, être dérangé par le directeur de la DNAT, qui était un profond rival et à la tête d’un service tout aussi puissant que le DIPC, lié en plus à la CIA et au FBI.

Chaque service et chaque institution s’équilibraient mutuellement. Le général Stroessner dirigeait son pays tel un stratège. Il provoquait, arbitrait et entretenait les conflits entre ses subordonnés « potentiellement dangereux ». L’appareil répressif paraguayen était donc très centralisé. Mais les compétences étaient très mal définies et certains services voyaient leurs prérogatives se recouper (la DNAT et le DIPC par exemple), conséquence de la juxtaposition. Face à un danger qu’il avait peur de ne pouvoir maîtriser (la subversion), l’État multiplia les moyens répressifs. Chacun voulait alors déployer au maximum ses compétences pour atteindre les faveurs du président.

 

L’insertion dans un système de répression transnational : 1974-1982

 

Le système Condor

 

Fondation

 

Le système Condor fut officialisé en novembre 1975 au cours d’une réunion à l’initiative de Manuel Contreras, chef de la DINA chilienne. Néanmoins, une coopération souterraine existait déjà et les militaires paraguayens avaient déjà suggéré la mise en commun d’informations dans un souci d’efficacité.

Lors de la Xe réunion des CEA[13] (Caracas, 3 septembre 1973), le général Breno Borges Fortes, chef d’état-major de l’armée brésilienne, admit que la stratégie de lutte contre le communisme était du ressort exclusif des forces armées de chaque pays mais que « en ce qui concerne l’aspect collectif, nous estimons que sont seuls efficaces […] l’échange d’expériences ou d’informations et l’aide technique dans la mesure où celle-ci est sollicitée ». Décision fut prise de « donner plus de force à l’échange d’informations pour contrecarrer le terrorisme et […] contrôler les éléments subversifs dans chaque pays »[14]. L’avènement des dictatures au cours des années 1970 fut l’aboutissement de ces idées de collaboration, car il fallait s’organiser de façon efficace pour lutter contre la subversion.

Ce fut également une réponse donnée par les militaires à la création par plusieurs groupes de guérilla de la région d’une junte de coordination révolutionnaire (JCR), qui les unissait dans un but commun : réaliser les objectifs de la IVe Internationale par la voie des armes.

 

Un système de coordination et de sécurité

 

Condor était avant tout un système de renseignement, reposant sur l’échange d’informations. L’acte fondateur établissait une banque de données, sorte d’archive centralisée des antécédents de personnes et d’organisations liées à la subversion. Le système était doté de moyens de communications « modernes et alertes », pour permettre d’« accomplir les principes de rapidité et d’opportunité dans la transmission d’informations » utilisant « télex, moyens de cryptologie, téléphones avec inverseurs de voix et usages de courriers »[15]. À cela s’ajoutaient des cours et des conférences, ainsi que des opérations conjointes sur le terrain. Le système serait à la charge d’une direction exercée de façon rotative ou par élection. Elle disposerait d’un siège permanent et d’un secrétariat. Contreras proposait le Chili, car selon lui, le pays remplissait toutes les conditions requises.

Le « plan » de répression prévu comportait trois phases. La création du centre coordinateur et de la base de données, pour faciliter l’échange des informations sur les individus subversifs, constituait la Phase 1. Cette phase existait déjà au moment de la réunion de 1975, les mouvements de guérilla et les principaux opposants politiques ayant tous été fichés depuis 1973. Mais l’idée d’un centre coordinateur pour la collecte et l’échange de renseignements était entièrement nouvelle.

La seconde étape du plan existait aussi avant « l’officialisation » de 1975. Elle se caractérisait par des opérations limitées à des actions contre des cibles à l’intérieur des pays « membres ». En effet, les opposants susceptibles de mettre le plus en péril les gouvernements militaires s’étaient réfugiés à l’étranger. Cette phase 2 supprimait de fait toute protection accordée par l’ONU aux réfugiés politiques. Quant à la troisième phase, elle se définissait par la surveillance et l’assassinat des opposants politiques hors pays membres, c’est-à-dire réfugiés dans n’importe quel pays du bloc occidental. Ainsi, l’Italie, la France et les États-Unis furent-ils le théâtre d’opérations propres à Condor.

Dans le cas du Paraguay, les décisions étaient centralisées et coordonnées par les militaires à travers le Deuxième Bureau et l’État-major. Le Département d’investigations s’investit également fortement dans le système Condor, contrairement aux pays voisins où les forces de police se cantonnaient à des rôles secondaires.

 

La souveraineté nationale : source de conflits

 

La question de la souveraineté avait, dès l’officialisation du plan Condor, été posée par Benito Guanes Serrano, inquiet de voir Contreras proposer le Chili comme siège du système. L’idée d’une collaboration transfrontalière pour éliminer la subversion séduisait, mais celle de soumettre son pays à la volonté collective ne fut pas sans dommages.

 

 

Un historique douloureux

En 1865, le général-président Francisco Solano López se lança dans un conflit contre l’Argentine, l’Uruguay et le Brésil. La guerre de la Triple Alliance dura jusqu’en 1870, après la mort au combat du général López.

Au cours des années 1920, les relations s’envenimèrent à propos de la région désertique du Chaco, entre le Paraguay et la Bolivie. La guerre éclata en 1932 et dura jusqu’en 1935, pour voir finalement triompher le Paraguay.

Comment des États ont-ils pu faire abstraction de ces antécédents conflictuels pour mettre en place un système d’alliances fondé sur l’échange d’informations et les opérations conjointes ? Comment des États profondément nationalistes avaient-ils pu soumettre l’idée de « l’ouverture des frontières » aux pays voisins ? Inquiets du danger révolutionnaire, ils avaient fait abstraction de leurs différences et de leurs antécédents pour s’unir face à la menace subversive. Pour le Paraguay, cela signifiait partager avec ses ennemis héréditaires : l’Argentine et la Bolivie.

 

Paraguay – Argentine : des contentieux sans fin

 

Grâce aux Archives de la terreur et à quelques documents nord-américains déclassifiés, nous savons maintenant que les relations de l’Argentine avec le Paraguay n’étaient pas toujours faciles. Les meilleures preuves de rivalité provenaient du Département d’État nord-américain. Le 8 novembre 1977, un collaborateur à Clorinda donna une information d’importance primordiale pour l’appareil répressif paraguayen :

« Selon les nouvelles qu’il a reçues depuis la ville de Buenos Aires (RA), il y a approximativement huit jours, des effectifs militaires ont arrêté et emmené Epifanio Mendez Fleitas à la ville de Corrientes, maintenant en complet hermétisme le processus »[16].

Les Argentins avaient capturé l’un des plus vieux ennemis de Stroessner : Epifanio Mendez Fleitas, fondateur du MOPOCO en 1959. Les Argentins offraient de l’échanger contre un autre prisonnier :

« 1. D’après une haute source officielle paraguayenne considérée fiable, le gouvernement argentin, peu après l’arrestation de Mendez Fleitas, leader du MOPOCO, a offert de l’échanger contre le leader de l’ERP Amilcar Santucho, qui est en détention au Paraguay […] 2. La source a dit que le Gouvernement paraguayen n’avait rien à faire de l’échange proposé […], il ne voulait pas être encombré avec un autre problème de prisonnier politique »[17].

 

Le Paraguay faisait preuve de mauvaise volonté au sein d’un système fondé sur l’échange et la collaboration. Le système Condor allait en fait à l’encontre même du régime stroessniste, qui s’était volontairement fermé sur la scène internationale. Par rapport aux pays voisins, l’état de la répression n’en était pas au même point en 1975 et les objectifs de Stroessner étaient différents de ceux de Pinochet ou de Videla. Le véritable objectif de Stroessner était de durer au pouvoir. Condor avait donc été bénéfique du point de vue répressif, offrant de grandes perspectives transnationales pour éradiquer l’ennemi numéro 1 : le communisme. Mais en contrepartie, il n’était pas « politiquement » solide, les pays devant s’ouvrir à leurs voisins et mettre de côté leurs vieux contentieux.

Ce système portait en lui deux logiques incompatibles : la participation de régimes conservateurs ultranationalistes et une mise en commun d’informations et de renseignements pouvant porter préjudice à la sécurité nationale, donc à la souveraineté nationale. Pour des pays bâtis sur des guerres et vivant dans le culte militaire, la crainte était de voir le voisin exploiter des renseignements compromettants, dans une autre optique que la répression du communisme. Les rivalités réapparurent très vite, chacun cherchant à nuire à l’autre pour affirmer sa souveraineté, au risque de saboter le système mis en place. Le Paraguay amorça peu à peu un déclin qui culmina avec l’assassinat de Somoza en 1980.

 

Les conséquences du « cas Somoza » : 1980-1982

 

L’image ternie de la république

 

Anastacio Somoza Debayle était arrivé du Nicaragua au Paraguay en août 1979. Deux mois auparavant, il avait été renversé par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN).

Le 17 septembre 1980, un tir de lance-roquettes étripa le véhicule de Somoza. Le Deuxième Bureau n’avait pas eu vent qu’un groupe commando était en train de monter une opération au cœur d’Asunción. Le système Condor se mit en marche, sollicitant des antécédents de détenus dans tous les pays membres.

Les premiers problèmes apparurent lorsque les services paraguayens se rendirent compte qu’ils avaient été désinformés par leurs homologues chiliens. En effet, depuis octobre 1979, ces derniers savaient, grâce à un agent infiltré, qu’un attentat se préparait et n’avaient absolument rien dit.

Les relations entre les deux pays en pâtirent. Il est probable que les Chiliens aient voulu protéger leur agent, ou bien porter préjudice au Paraguay en laissant l’attentat se dérouler. Au final, Stroessner se retrouvait affublé du mauvais rôle : il n’avait pas su protéger un allié, victime du communisme. Pendant plus d’un an, l’enquête piétina, Pastor Coronel ayant même failli perdre son poste. Les « terroristes » ne furent pas retrouvés, mais on apprit par la suite qu’il s’agissait de membres de l’ERP argentin.

Sur le plan international, le Paraguay subit une perte de crédibilité importante et cet incident avec le Chili l’isola un peu plus. D’un point de vue national, l’attentat avait révélé un défaut d’efficacité et amena Pastor Coronel à revoir l’organisation interne de son département.

 

Restructuration du Département d’investigations

 

Le 20 mai 1981, Pastor Coronel s’adressait au commandant en chef de la police en ces termes :

« Il y a de cela un certain temps, plusieurs chefs et officiers qui prêtaient service dans ce département, furent déplacés, sans qu’à cette date ils n’aient été remplacés, selon la liste qui suit […]

Le département à ma charge doit pouvoir compter sur le plus grand nombre possible de fonctionnaires pour remplir normalement les fonctions spécifiques qui lui sont assignées, spécialement pour l’efficacité des services de sécurité de son Excellence Monsieur le Président de la République.

Par les considérations exposées, je sollicite la désignation de nouveaux officiers en substitution de ceux mentionnés plus haut »[18].

 

Quatorze officiers de police avaient été transférés par la préfecture vers d’autres services. Pastor Coronel savait que le DIPC n’avait pas été à la hauteur et il chercha par tous les moyens à régler les dysfonctionnements internes, liés à une juxtaposition désordonnée. Pour le budget de l’année 1982, il proposa une direction des opérations chargée de la coordination générale des services, ce qui, selon lui, avait fait défaut au moment de l’assassinat de Somoza ; ainsi que la création d’une direction administrative chargée de la gestion des personnels et des services du Département. Enfin, une direction des communications devait faciliter les échanges entre les services et les policiers sur le terrain.

Avec cet attentat contre Somoza, le régime de Stroessner connaît son premier échec au niveau national. C’est là les signes d’un déclin, d’un vieillissement du régime qui n’était plus aussi fort après 1982. L’appareil répressif était devenu encombrant et les rivalités entre ses chefs ralentissaient de plus en plus le bon fonctionnement du système. Ces éléments ont en outre conduit à une perte de vitesse dans la participation du Paraguay au plan Condor.

 

 

Loin de n’avoir été qu’une simple machine répressive, et mise à part son efficacité terrifiante, le système Condor a comporté de nombreuses failles, nettement percevables dans le cas du Paraguay, où la souveraineté nationale et le type de régime en place se trouvaient en contradiction avec l’essence même du Condor. Prônant l’égalité entre les membres dans chacun des articles de son programme fondateur, le système Condor ne parvint pas à surpasser les contentieux entre des États, tous différents et historiquement rivaux.



*    Diplômé de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, l’auteur a réalisé un Master sous la direction d’Annick Lempérière et soutenu son mémoire de M2, « Le Paraguay, un autre nid du Condor (1974-1982) », le 9 octobre 2007.

[1]    Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay, Uruguay. En 1978, l’Équateur et le Pérou se joignirent au pacte répressif.

[2]    Coups d’État successifs : Paraguay (1954), Brésil (1964), Bolivie (1971), Uruguay et Chili (1973), Pérou (1975), Argentine (1976).

[3]    Sur la doctrine de Sécurité nationale, voir Joseph Comblin, Le pouvoir militaire en Amérique latine. L’idéologie de la sécurité nationale, Paris, Jean-Pierre Delarge/Éditions universitaires, 1977.

[4]    Ce fonds de la BDIC est constitué de 1 150 documents, soit une infime partie du corpus d’Asunción. Il fut ramené en France en mai 2000 par le sociologue français Alain Touraine, après avoir été microfilmé au Paraguay pour le compte de l’Association d’études et de recherches des Archives d’Amérique latine (créée en 1999), dont le but était de les rendre publiques. Le fonds Touraine est néanmoins lacunaire : il donne un aperçu mais ne permet pas de réaliser une étude approfondie en vue d’écrire un mémoire. Pour compléter ce fonds, je me suis rendu à Asunción, où j’ai pu avoir accès au Centre de documentation des droits de l’Homme, au Palais de Justice, où sont conservées les archives dans leur intégralité.

[5]    Direction nationale des Affaires techniques.

[6]    Mouvement populaire Colorado.

[7]    Archives du Centre de documentation sur les droits de l’Homme (Asunción), document 00186F 0631,  « Memoria de la DNAT » du 14 février 1967.

[8]    D’après un mémorandum cité par Alfredo Boccia Boccia Paz, Miriam Angelica Gonzalez, Rosa Palau Aguilar, Es Mi Informe: Los Archivos Secretos de la Policia de Stroessner, Asuncion, CDE (Centro de Estudios), 1994, p. 100.

[9]    Hannah Arendt, Le système totalitaire, Paris, Éditions du Seuil, 1972, réédition 2002, p. 222.

[10]   Ibid., p. 223.

[11]   Cité par Andrés Colmán Gutiérrez, « ‘El propio Stroessner era el que decidía las ejecuciones’ », Ultima Hora, Asunción, 11 décembre 2005.

[12]   Stroessner avait autorisé ses principaux commandants de divisions à pratiquer un commerce illégal de manière à les tenir écartés le plus possible de la scène politique.

[13]   Conférence des Armées américaines.

[14]   Cité par Pierre Abramovici, « "Opération Condor" » : cauchemar de l’Amérique latine », Le Monde Diplomatique, Paris, mai 2001, p. 24-25.

[15]   Archives du Centre de documentation sur les droits de l’Homme (Asunción), Document 00143F 0015.

[16]   Archives du Centre de documentation sur les droits de l’Homme (Asunción), document  0172F 0474, du 8 novembre 1977.

[17]   Document du 10 novembre 1977, déclassifié par le Département d’État nord-américain, daté du 10 novembre 1977, et émanant de l’ambassade des États-Unis à Asunción. http://foia.state.gov/searchcolls/collssearch.asp

[18]   Archives du Centre de documentation sur les droits de l’Homme (Asunción), document 00021F 0651, de Pastor Coronel au général Brítez.