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Lauren Michaud, Terrorisme et terroristes dans les films américains

Terrorisme et terroristes dans les films américains

 

 

Bulletin n° 26, automne 2007

 

 

 

Lauren Michaud

 

 

Si les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont favorisé la multiplication des ouvrages concernant le phénomène terroriste, la production cinématographique américaine sur le sujet a au contraire été freinée du fait du choc provoqué dans la population américaine par l’attaque. Mais cette interruption ne doit bien sûr pas éclipser les nombreux films bâtis autour d’attaques visant les Américains qui précèdent ou ont suivi tardivement le « 9/11 ». Pour examiner la problématique terroriste dans les films américains, il a fallu déterminer certains critères de sélection des films : des films produits après 1992 traitant d’attaques terroristes contre des Américains ; des blockbusters destinés à plaire à un large public et à faire des recettes plutôt qu’à décrire d’une façon exacte la réalité des attaques terroristes ; des films d’action avec des acteurs connus du public comme Denzel Washington, Harrison Ford ou Arnold Schwarzenegger. Il faut cependant noter que le rôle ludique de ces productions est régulièrement remis en cause. En effet, certaines thèses accusent Hollywood de prédire des attaques voire d’inspirer les terroristes dans leurs projets d’attaques contre les Américains.

Il ne s’agit pas ici d’alimenter ce débat mais il est intéressant de noter l’importance du rôle prêté au cinéma dans le contexte des attentats du 11 septembre tout en gardant à l’esprit que les producteurs cherchent à créer un film qui touchera le plus le public dans ses croyances et ses peurs : quel portrait ces films font-ils des terroristes, des attaques terroristes et des États-Unis ? En discernant les différences entre les scénarios des attaques mises en scène avec la réalité du passé terroriste des États-Unis, on peut ainsi mettre en évidence les craintes les plus répandues chez les Américains au sujet d’une attaque terroriste. Pour comparer les films avec la réalité, il a paru pertinent de s’appuyer sur les données fournies par les rapports annuels du département d’État américain[1]. Pour cela, il faut donc s’intéresser à plusieurs éléments des films : le portrait des terroristes, les victimes des attaques, les réponses et le rôle du gouvernement et enfin diverses problématiques récurrentes dans la plupart des films étudiés.

 

Les terroristes : un portrait biaisé

 

S’intéresser à la façon dont sont présentés les auteurs des attaques implique que l’on étudie à la fois qui ils sont, quels modes d’action ils emploient et enfin les motivations de leurs attaques. Rentrent donc en jeu les analyses de leur apparence physique tout comme celles de leurs actions, de leurs origines ou de leurs discours.

En premier lieu, la majorité des films mettent en scène des terroristes peu nombreux mais faisant partie d’une plus grande entité, les exécutants d’une mission précise au service d’un « ennemi » invisible (IRA ou Al-Qaeda), ce qui le rend encore plus menaçant. Des exceptions existent quand les terroristes sont des membres d’une faction extrémiste d’une organisation. Ainsi, dans Jeux de guerre[2], les terroristes se sont détachés de l’IRA et ont formé une faction ultra-violente. De même, True Lies met en scène un groupe islamique radical s’étant séparé des autres organisations mondiales. Du reste, l’évocation des réseaux terroristes sous-entend qu’éliminer un groupe n’enrayera pas le phénomène.

Le portrait du terroriste typique du Moyen-Orient, stéréotypé et interchangeable semble souvent témoigner d’une réelle méconnaissance de cette population. C’est dans True Lies que ce fait est le plus visible : en tenues militaires, portant un foulard et tirant constamment tout en hurlant en arabe (non traduit), ils apparaissent incontrôlables et extrêmement dangereux. Cette image est dénoncée dans le film caricatural Team America[3] où quelques morceaux de barbe dispersés et de la peinture marron sur le visage suffisent pour qu’un acteur américain aux yeux bleus puisse s’infiltrer chez les terroristes sans se faire remarquer.

Seul un film cherche réellement à ne pas faire l’amalgame entre arabes et terroristes. Dans Couvre-feu, quand une partie de la population s’en prend à des membres de la communauté arabe après des attaques contre la ville, des membres du FBI veulent leur faire prendre conscience qu’ils ne sont pas forcément coupables, et les habitants se révoltent lorsque tous les Arabes sont internés dans un stade pour être interrogés et torturés. En revanche, il n’est jamais fait de distinction entre la population arabe musulmane et non musulmane. Certains films ont même fait l’objet de nombreuses critiques à ce sujet. Ainsi, Couvre-feu, malgré la dénonciation de l’internement de la population arabe, a été largement critiqué par l’American-Arab Anti-Discrimination Committee pour le risque d’accroissement des violences contre la communauté arabe[4]. Cependant, certains films font l’effort d’ajouter à l’équipe du héros un membre de la communauté arabe. C’est le cas dans True Lies mais surtout dans Couvre-feu quand l’agent du FBI libanais voit son fils enfermé dans le stade et qu’il croit assez à la force du pays où il se sent intégré pour faire de la lutte contre les mesures militaires une lutte également personnelle.

La figure du chef du groupe terroriste est importante dans beaucoup de films. Présenté comme charismatique, dur, irascible, il a tous les pouvoirs sur son groupe qu’il dirige d’une main de fer. C’est lui qui prononce le discours qui revendique et justifie les attaques. Les autorités américaines reçoivent alors un enregistrement ou une vidéo où la voix est trafiquée et où le chef terroriste énonce ses intentions s’il n’obtient pas ce qu’il réclame.

L’usage de la langue est un autre élément de diabolisation des figures terroristes des films. D’une façon subtile, les ordres donnés aux membres ou les discours de ralliement des terroristes ne sont pas toujours compréhensibles pour le public. En effet, les discours agressifs en arabe sont souvent non sous-titrés, ce qui inquiète encore davantage qui ne comprend pas ces langues.

La plus représentée des techniques terroristes est l’attentat à la bombe, puis les prises d’otages. Sur ce point, les films sont en accord avec la réalité. En effet, si on prend comme référence l’année 1995, on sait que sur la totalité des attaques contre les États-Unis, cinquante cinq ont été faites à la bombe, sept ont été des prises d’otages et les autres modes d’actions ont tous été employés moins de cinq fois. Certains films bâtissent cependant leur scénario sur l’anticipation de menaces futures telles le cyber-terrorisme (Opération Espadon[5]) ou l’acquisition d’armes de destruction massive par des organisations terroristes originaires du Moyen-Orient (True Lies) grâce à des réseaux de ventes d’armes mondiaux. Entrainés et armés, les terroristes utilisent également souvent des intermédiaires dans la population où ils sont infiltrés. Dans Air Force One, c’est un membre de l’équipe du Président qui est devenu le traître et dans Jeux de guerre c’est le conseiller du membre de la famille royale britannique. Extrêmement vigilants et cruels, ils n’hésitent pas à supprimer un membre devenu inutile ou celui qu’ils soupçonnent d’être devenu un ennemi.

La coopération entre des terroristes de pays différents n’est jamais évoquée mais les relations entre des pays soutenant le terrorisme par des ventes d’armes le sont souvent. Que ces armes soient acquises via le même trafiquant d’armes de Kadhafi (Jeux de guerre) ou que leur fournisseur soit le Kazakhstan, les films mettent l’accent sur un trafic international et sur les États-voyous qui soutiennent le terrorisme.

Les motivations principales des attaques sont souvent énoncées dans un unique discours du chef du groupe terroriste. C’est tout d’abord la politique américaine qui y est dénoncée. La suprématie américaine constitue l’une des plus grandes critiques. Ainsi, dans Air Force One, le chef des terroristes russes accuse le président américain de se prendre pour Dieu à la Maison Blanche et d’être l’homme le plus puissant sur terre. À ces accusations s’ajoutent les déclarations anticapitalistes et la dénonciation de l’ingérence des États-Unis dans les affaires d’autres pays. Le chef de la guérilla colombienne organise ainsi des attaques contre des bâtiments du gouvernement pour dénoncer la présence américaine en Colombie. Par ailleurs, de nombreuses valeurs américaines sont régulièrement critiquées dans les discours des terroristes, comme la liberté ou la participation des États-Unis à la guerre en Irak, en 1991. Tous les terroristes sont représentés comme des fanatiques guidés par des croyances extrêmement fortes, sur le plan religieux, patriotique ou par leur simple haine des États-Unis. Les Musulmans sont ainsi clairement identifiés par leurs références constantes à Allah et se présentent souvent comme des martyrs. Ce fait est clairement caricaturé dans Team America où les mots « Allah, Mohammed Jihad » tiennent lieu de phrase de dialogue entre les terroristes. Mais l’extrême patriotisme des autres terroristes est également très affirmé. Ainsi, dans Jeux de guerre, les  terroristes de l’IRA se nomment « Celts » entre eux, alors que dans Air Force One les terroristes russes ne cessent de faire référence à leur « Mother Russia ». Vol 93 est le seul film où la religion n’appartient pas seulement à l’ennemi. On y voit en effet également des passagers prier quand l’avion est sur le point de s’écraser en parallèle avec les terroristes qui prient dans le cockpit.

 

La question des victimes

 

Les victimes des attaques terroristes sont l’autre grand groupe participant à la trame du film. Tout en gardant en mémoire les données sur les attaques non fictionnelles contre les États-Unis, il faut examiner ces cibles en se demandant qui elles représentent, où elles se trouvent et enfin quel rôle elles jouent après les attaques.

Tout d’abord tous les films présentent au moins une scène d’attentat terroriste. Ces scènes sont destinées à inquiéter le public et illustrent des attentats qui sont très meurtriers. Que les victimes soient potentielles (deux millions dans True Lies[6]) ou réelles, elles sont pour la plupart « innocentes ». Ainsi, même quand ce sont des bâtiments officiels américains qui sont ciblés, les films insistent sur le fait que des victimes extérieures à ces bâtiments sont touchées. Or, cette vision ne correspond pas à la réalité. Car la majorité des attaques anti-américaines dans le monde ne visent pas une population américaine importante. Les attaques les plus répandues n’ont pas pour cible la population civile mais les intérêts économiques américains. De même, les attaques contre les bâtiments du gouvernement américain ne constituent pas une part si importante, comme semblent le montrer certains films comme Dommage collatéral[7] où l’on voit un terroriste colombien organiser deux attaques à la bombe contre le consulat colombien à Los Angeles et contre des bureaux du Département d’État. Or le rapport du Département d’État de 1995 sur l’Amérique du Sud indique que soixante et une attaques visaient les intérêts économiques américains alors qu’elles n’étaient que sept à viser le gouvernement[8].

À l’importance des victimes s’ajoute également un effet de dramatisation de la situation quand la famille du héros est tuée ou prise en otage : c’est le cas dans cinq films. Par ailleurs, les films étudiés mettent le plus souvent en scène des attaques sur le sol américain. Seuls Jeux de guerre et Team America décrivent des attentats contre la famille royale en Angleterre pour le premier, et dans le monde entier pour le deuxième. Or, il s’agit encore d’une représentation inexacte, car dans la réalité très peu d’attaques ont eu lieu sur le sol américain. Si l’on prend à nouveau le rapport de 1995, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud apparaissent comme les lieux les plus dangereux pour les Américains. Sur les soixante seize attaques, aucune n’a eu lieu en Amérique du Nord alors que soixante trois ont eu lieu en Colombie[9]. En outre, il faut ajouter que les cibles des attaques planifiées par les terroristes sont les grandes villes, ce qui ajoute un état de panique générale à l’ampleur des dégâts causés par les attentats. New York et Los Angeles, symboles de la puissance américaine, sont ainsi les cibles favorites. Mais le comble de l’attaque anti-américaine se matérialise dans le détournement de l’avion du président, Air Force One, dans le film du même nom. Là, c’est non seulement l’avion mais le président même qui est la victime des terroristes. 

Enfin, il est intéressant de considérer le rôle de la population américaine dans ces films. Certains présentent constamment la réaction de la population aux attaques terroristes, notamment par l’intermédiaire des médias. Couvre-feu[10] est celui qui montre le plus le rôle de la télévision se faisant l’écho de la peur qui a envahi New York après une série d’attentats à la bombe et de prises d’otages visant la population civile. De nombreuses interviews de citoyens témoignent de l’angoisse permanente et des reportages indiquent également que ces attentats ont un impact très fort sur la criminalité et l’économie de la ville. Dans Jeux de guerre, le porte-parole de la communauté irlandaise est là pour souligner que ce sont des extrémistes, et non pas l’IRA, qui ont tenté de prendre en otage un proche de la reine d’Angleterre.

Mais c’est dans les films qui évoquent peu ou pas du tout les réactions de la population américaine que l’on retrouve une des caractéristiques récurrentes de ces films d’actions : le face à face entre les terroristes et le héros.

 

Gouvernement et contre-terrorisme

 

À l’exception de Vol 93 où ce sont les passagers qui tentent en vain de combattre les terroristes et de Air Force One où le Président combat presque seul les ennemis, tous les films voient l’intervention d’une ou plusieurs organisations qui ont pour mission d’éradiquer la menace. À ces actions de contre-terrorisme s’ajoute systématiquement l’action d’un héros qui fait ou non partie d’une des organisations.

La CIA et le FBI sont au cœur des actions visant à combattre les terroristes, selon que les attaques ont lieu à l’étranger ou sur le sol américain. Les moyens employés témoignent constamment de la puissance américaine. Il faut noter l’exception que constitue Vol 93[11] qui reflète le point de vue de nombreux Américains ayant accusé le gouvernement de ne pas avoir réagi assez vite aux attaques du 11 septembre, et où l’on voit un dispositif militaire bloqué à cause d’une mauvaise transmission des informations. Cependant, tous les autres films montrent les organisations déployer immédiatement des moyens extraordinaires pour escorter des avions, détruire des camps d’entraînement ou attaquer des villages de guérilleros. Team America en est le reflet caricatural : la « police du monde » dispose de toutes les armes et de tous les véhicules possibles pour tuer les terroristes.

Sur la question de l’efficacité de ces organisations et de leurs réponses aux attaques, certaines affirmations sont à nuancer. En effet, une critique majeure et commune à presque tous les films est la non-coopération entre les agences et les organisations qui ne veulent pas se transmettre les informations, ou encore se querellent pour savoir qui est en droit de mener l’enquête, ce qui renforce le sentiment d’un pays mal préparé à une attaque de grande ampleur. Certains conflits aboutissent même à des situations incroyables comme celle de Dommage collatéral où la CIA bombarde (sans l’accord de l’exécutif) le village des guérilleros/terroristes alors qu’un citoyen américain y est en mission.

En outre, toutes les ripostes américaines ne sont pas dépeintes comme justes et nobles. Si plusieurs films insistent pour confirmer le dicton « la fin justifie les moyens », certains sont également une critique de certaines actions jugées largement excessives. Ainsi, l’incarcération et l’utilisation de la torture sur une partie de la population arabe à la suite de l’instauration de la loi martiale à New York dans Couvre-feu, est dénoncée par les médias et la population pour qui ces mesures rappellent l’internement des Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans Team America l’équipe contre-terroriste n’hésite pas à bombarder la tour Eiffel, le Louvre ou les pyramides d’Égypte pour atteindre une poignée de terroristes ! Il faut cependant noter que la moralité des États-Unis est cependant toujours rétablie par le héros qui est là pour dénoncer ces actions excessives. L’agent du FBI réussit ainsi à arrêter le général qui dirige les opérations pour torture et violation des lois internationales. De même, le bombardement du village colombien et donc l’assassinat des femmes et des enfants sont condamnés par le héros. Il est malgré tout étonnant de voir qu’il existe deux grands absents dans la lutte contre le terrorisme : le Président et les organisations internationales. En dehors de Air Force One où le Président est le principal acteur de la lutte anti-terroriste, les autres films ne font que l’évoquer, préférant mettre  en valeur la CIA et le FBI.

Par ailleurs, les films focalisent les événements sur les États-Unis, voire sur une seule ville. Presque aucune coopération internationale n’est évoquée. Les alliés des États-Unis sont évoqués dans Air Force One seulement quand il s’agit de dégager l’espace aérien même s’il est vrai que la nouvelle amitié franco-russe est fortement mise en valeur. Cet isolement des États-Unis illustre un autre problème touchant à la protection du pays. Une des thématiques récurrentes dans tous les films est la réaction de surprise des États-Unis qui ne comprennent pas comment de tels terroristes ont pu venir dans le pays. Dans Jeux de guerre, c’est la non-collaboration avec la Grande-Bretagne qui est critiquée, car les terroristes du groupe extrémiste de l’IRA ont pu entrer dans le pays alors qu’ils étaient fichés pour d’autres attentats. De même, quand l’avion du Président est détourné dans Air Force One[12], les conseillers de la Maison Blanche vont jusqu’à supposer que les terroristes ont été aidés par Moscou car « personne ne peut faire ça aux États-Unis ». L’effet de surprise totale est très bien décrit dans Vol 93 quand les pilotes apprennent qu’une des tours du World Trade Center est en feu et pensent que c’est le résultat de deux élèves pilotes. La facilité qu’ont les terroristes fichés sur la Terrorist watch list à entrer dans le pays, notamment avec des armes, est dénoncée régulièrement et ne fait que renforcer le sentiment de menace constante du public dans ces scénarios catastrophes. Pourtant, la critique épargne la politique étrangère des États-Unis, très rarement évoquée.

 

 

 

De la fiction à la réalité

 

Certaines thématiques récurrentes correspondent enfin à des réalités de la lutte contre-terroriste ou témoignent de la volonté de donner une image orientée des États-Unis.

On peut tout d’abord s’intéresser à la façon dont s’affrontent les deux opposants de ces films, tout en montrant comment cette opposition se matérialise dans le combat entre le héros et le chef terroriste. Cette opposition met en lumière les valeurs américaines systématiquement mentionnées dans les discours présidentiels non fictionnels, et d’abord religieuses comme dans le discours du 20 septembre 2001 au Congrès où le président américain affirme nettement pour qui Dieu prend parti : « La liberté et la peur, la justice et la cruauté ont toujours été en guerre, et on sait que Dieu n’est pas neutre dans cet affrontement[13]. De même, l’opposition entre le « Bien » (Les États-Unis) et le « Mal » (Les terroristes) est clairement énoncée dans les discours présidentiels. Ainsi, dans son discours à la nation le jour même des attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush affirme : « Aujourd’hui, notre nation a vu le Diable, le pire de toute nature humaine. Et nous avons répondu avec le meilleur de l’Amérique »[14]. Que ce soit dans les films ou dans la réalité, les mêmes valeurs reviennent systématiquement dans les références car ce sont elles qui correspondent aux croyances de la majorité des Américains.

C’est d’abord par leurs personnalités que les personnages s’opposent systématiquement. Le héros est calme, loyal et intègre. Il n’agit pas et ne décide pas seul et s’intègre le plus souvent dans une organisation d’État. Il ne se laisse jamais dépasser par son tempérament. Le terroriste, lui, est toujours une figure brutale et irascible, ne se souciant d’aucune loi et pensant pouvoir parvenir à ses fins. Touché personnellement comme dans Jeux de guerre où le terroriste perd son frère, il est débordé par ses émotions et il peut abandonner son groupe pour se venger. Le héros, lui, est à la fois bon père et bon mari et capable de tout pour sauver sa famille alors que le terroriste peut sacrifier sa famille pour sa cause. Cela se passe ainsi dans Dommage collatéral où, dans les bureaux du FBI, la mère se prépare à faire exploser un bâtiment dans lequel se trouve son fils qui n’a pas voulu la suivre.

D’autres éléments sont là en permanence pour faire entrer d’emblée le personnage principal dans la catégorie des héros. Il a tout d’abord fait partie de l’armée et a été récompensé pour sa bravoure ou bien il a un métier considéré comme noble (Arnold Schwarzenegger est pompier dans Dommage collatéral). Il a des capacités mentales, physiques et techniques incroyables pour résoudre les situations. Dans Air Force One, le personnage incarné par Harrison Ford réussit ainsi à éliminer seul tous les terroristes à bord, à y démasquer le traître, à sauver sa famille et la plupart des passagers, mais aussi la politique internationale des États-Unis sans pour autant faire libérer le leader du Kazakhstan. Le héros est donc l’incarnation de toutes les valeurs américaines, combattant contre un ennemi désigné comme le mal absolu. Certains traits du héros, tels sa foi ou son attachement aux valeurs familiales, sont ainsi largement mis en évidence. Mais ce héros américain, qui apparaît dans les salles de cinéma du monde entier, est également attrayant pour un public international car beaucoup des valeurs qu’il véhicule, comme le courage ou l’intégrité, sont valorisées par le public non américain.

Il est enfin intéressant de noter la généralisation des termes employés pour désigner les deux adversaires dans tous les films. En effet, si les terroristes condamnent constamment « les Américains », les terroristes sont également toujours appelés « terroristes ». Ce vocabulaire n’est à aucun moment remis en cause ou critiqué. Il s’agit d’un détail important car il montre le point de vue du film est partial. En effet, si les terroristes désignés ne s’appellent évidemment pas de cette façon entre eux, ils ne contestent cependant jamais cette appellation alors qu’il s’agit en réalité d’un vrai combat de mots[15]. L’autre bataille des mots se retrouve dans l’opposition entre guerre et terrorisme. Les terroristes évoquent constamment un état de guerre alors que les États-Unis évoquent des actes de terrorisme. Pourtant, ce ne sont pas des termes interchangeables. Et si l’on suit l’une des définitions du terrorisme selon A. P. Schmid des Nations unies d’après laquelle c’est « l’équivalent en temps de paix des crimes de guerre »[16], on s’aperçoit que l’on ne peut affirmer que les attaques dans les films sont des actes de guerre. En effet, ces actes ne se situent pas dans un contexte d’affrontement entre deux opposants mais constituent une attaque unilatérale visant une population ou un pays.

En fait, un élément vient toujours clairement différencier les terroristes d’autres catégories d’ennemis : la négociation. En effet, on retrouve constamment l’idée qu’il ne faut pas négocier avec les terroristes. Les terroristes ne sont pas dans la rationalité. Ils attaquent sans déclarer la guerre, ils n’expriment leurs revendications que par la force et par la peur, et ainsi se soustraient aux codes des relations internationales. Il est par conséquent impossible de dialoguer et de négocier avec un ennemi qui ne respecte pas les règles même du dialogue. Il s’agit également de justifier l’emploi de moyens extraordinaires pour venir à bout de la menace. Seule une riposte ciblée et forte peut arrêter les attaques. Pourtant cela ne correspond pas toujours à la réalité. Les prises d’otages, nombreuses en Amérique du Sud, font l’objet le plus souvent de négociations entre les terroristes et le gouvernement américain. Le discours officiel, en revanche, est similaire à celui véhiculé dans les films. Dans son intervention au Congrès du 20 septembre 2001, George W. Bush affirme ainsi que les demandes formulées aux Talibans ne donneront lieu ni à des négociations, ni à des discussions[17]..

Les formules employées peuvent être parfois très proches dans la réalité et dans les films. Le général chargé par le président de diriger les forces militaires qui s’installent dans la ville dans Couvre-feu explique ainsi : « Nous allons chasser l’ennemi, trouver l’ennemi et tuer l’ennemi »[18]. Trois ans plus tard, dans le discours cité précédemment, George W. Bush assure : « Le seul moyen d’éradiquer le terrorisme qui est une menace à notre mode de vie est de l’arrêter, de l’éliminer et de le détruire où il se développe »[19]. La réponse au terrorisme diffère peu dans la réalité et dans les fictions.

 

 

En définitive, ces films frappent par leurs similitudes. Des terroristes d’origines différentes, défendant des causes diverses mais représentant tous une menace pour les États-Unis par leur volonté d’attaquer sans discernement la population. Un sentiment d’insécurité exacerbé par l’action du gouvernement et des agences souvent critiquées. Un héros qui seul peut réellement sauver le pays, à travers qui l’on voit les valeurs américaines et une morale se tisser dans tout le film. C’est la raison principale du succès de ces films, même s’ils ne parviennent pas au sommet du box-office aux États-Unis. On peut noter l’exception de Vol 93 et de Dommage collatéral qui ont réalisé un chiffre d’affaires moins important du fait de leur sortie après le choc du 11 septembre. Team America étant un film satirique qui ne rentre pas dans les critères du film d’action habituel est à mettre à part également. Mais des films comme Air Force One ou True Lies ont été de grands succès[20].

Enfin, s’ils ont pu, selon certains, influencer les terroristes en les inspirant pour des attaques futures, les films s’inspirent eux-mêmes constamment des attaques terroristes pour dresser le portrait type d’une menace constante contre les États-Unis et sa population. Se trouver face à un ennemi parfois invisible, dont les ramifications s’étendent dans le monde entier, soutenu par d’autres pays ennemis, dont on ne comprend pas les motivations et dont le combat se fonde sur la haine des actions et des valeurs américaines, inquiète. C’est ainsi que tout en remplissant leur rôle de divertissement en tant que films d’actions, ils montrent également les angoisses profondes des Américains sur les attaques possibles contre le pays. Ces angoisses, mais aussi la peur parfois inavouée pour un monde arabe souvent méconnu dans sa culture et sa religion par une large partie de la population américaine, semblent se libérer grâce à la représentation dramatique des films, tel un processus de catharsis. L’angoisse apparaît comme l’un des moteurs de l’industrie hollywoodienne. Celle-ci exploite les grandes vagues de peur et les guerres des États-Unis contre des ennemis bien définis. Pendant la « Terreur rouge », dans les années 1950-1960, en pleine Guerre froide, ce sont les communistes qui ont été les victimes de ces portraits biaisés et stéréotypés[21]. Avant cette « quatrième guerre mondiale »[22] contre le terrorisme, les communistes remplissaient le rôle d’ennemis majeurs dans cette guerre constante entre la liberté et la peur, le juste et l’injuste, le Bien et le Mal.

 


[1]    US Department of State Bureau of Diplomatic Security Significant Incidents of Political Violence Against Americans [en ligne] US Department of State [référence du 12 avril 2007].

Accès: <http://www.state.gov/documents/organization>

[2]    War games, Directeurs : Mace Neufeld et Robert Rehme, Paramount Pictures, 1992

[3]    Team America, Directeur : Trey Parker, Paramount Pictures, 2004

[4]    The American-Arab Anti-Discrimination Committee The Iraq Prisoner Torture Scandal: Analysis, Background and Recommendations [En ligne] The American-Arab Anti-Discrimination Committee [référence du 9 mai 2007].

Accès:< www.adc.org/index.php;

[5]    Swordfish, Directeur : Dominic Sena, Warner Brothers, 2001.

 

[6]    True Lies, Directeur : James Cameron, Lightstorm Entertainment, 1994.

[7]    Collateral Damage, Directeur : Andrew Davis, Warner Bros et Bel Air Pictures, 2003.

[8]    US Department of State Bureau of Diplomatic Security Significant Incidents, op. cit. p. 1.

[9]    Ibid.

[10]   The Siege, Directeur : Edward Zwick. 20th Century Fox, 1998.

[11]   United 93, Directeur : Paul Greengrass, Universal Pictures and Studio Canal, 2006.

[12]   Air Force One, Directeur : Wolfang Petersen, Buena Vista International, 2003.

[13]   The White House Address to a Joint Session of Congress and the American People [en ligne] The White House [référence du 10 mai 2007].

Accès: <www.whitehouse.gov/news/releases/2001/09/20010920-8.html&gt;

[14]   “Today, our nation saw evil, the very worst of human nature. And we responded with the best of America” in The White House Statement by the President in His Address to the Nation [en ligne] The White House [référence du 10 mai 2007].

Accès: <http://www.whitehouse.gov/news/releases/2001/09/20010911-16.html>

 

 

[15]   Voir le tableau de comparaison des termes dans Michel Tjade Eone, Et si le terrorisme manipulait les médias ?, Chennevières-sur-Marne, Éditions Dianoä, 2005, p. 69.

[16]   Office on Drugs and Crime Definitions of Terrorism  [en ligne], United Nations [référence du 10 mai 2007].

Accès: <http://www.unodc.org/unodc/terrorism_definitions.html>

[17]   “These demands are not open to negotiation or discussion”, The White House Address to a Joint Session, op. cit., p. 8.

[18]   “We will hunt down the enemy, we will find the enemy, and we will kill the enemy”, The White House Statement by the President, op. cit., p. 9.

[19]   “But the only way to defeat terrorism as a threat to our way of life is to stop it, eliminate it, and destroy it where it grows”, The White House Statement by the President, ibid., p. 9.

[20]   Respectivement 172 956 409 et 146 282 411 dollars de chiffre d’affaires aux États-Unis. Voir : The numbers, box-office data, movie stars, idle speculation.

Accès : <http://www.the-numbers.com/movies/>

[21]   Une liste de films anti-communistes peut être trouvée sur le site de la bibliothèque de l’université de Washington : Washington Library, The red scare : a filmography [en ligne], University of Washington [référence du 10 mai 2007].

Accès : < Http://Www.Lib.Washington.Edu/Exhibits/Allpowers/>

[22]   Expression employée dans Michel Tjade Eone, op. cit., p. 10.