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Katsiaryna Zakharava, Pavel Lounguine : vision d’un réalisateur russe à travers les médias français

Pavel Lounguine : vision d’un réalisateur russe à travers les médias français

 

 

Bulletin n° 26, automne 2007

 

 

 

 

Katsiaryna Zakharava

 

 

Depuis ses débuts, la télévision française s’est intéressée au cinéma, et le réalisateur – comme principal créateur de films – a toujours été un personnage important lorsque les journalistes et les critiques parlaient du 7e art sur le petit écran. Il pouvait incarner un nouveau style cinématographique, être un porte-parole de toute une génération, d’une époque.

On peut dire que le cas du réalisateur russe Pavel Lounguine est exceptionnel. Pour la première fois, la télévision française a vu en la personne d’un metteur en scène russe, un messager, venu de l’autre côté du « rideau de fer», quelqu’un qui, en langage cinématographique accessible aux Français, racontait les joies et les malheurs de son pays, décrivait avec beaucoup de justesse les changements se produisant dans la société russe et qui, chose plus importante, s’est montré intéressant pour les médias français.

Quelles sont les raisons qui ont fait de P. Lounguine le personnage du cinéma russe le plus présent à la télévision française ? Comment a-t-il construit son image ? À quel moment a-t-il commencé à intéresser le public français, plutôt en tant que porte-parole de la société russe que comme réalisateur ?

 

Cannes 1990 : Pavel Lounguine et la reconnaissance du nouveau cinéma russe en Occident

 

Lorsqu’on analyse la « carrière » médiatique de Pavel Lounguine, c’est surtout son début qui est important. En 1990, son premier film Taxi Blues obtient une des plus prestigieuses récompenses cinématographiques – le Prix de la meilleure réalisation au Festival de Cannes. Le fait qu’un jeune débutant se voit décerner un prix aussi important, attire immédiatement les médias vers ce « phénomène russe ». Cependant, avant de réfléchir sur le personnage et l’œuvre de ce metteur en scène, il faut replonger dans l’atmosphère de la 43e édition du Festival de Cannes.

Le moment où Pavel Lounguine apparaît en France est propice au cinéma soviétique. En 1990, les regards des occidentaux sont tournés vers l’Europe de l’Est. La chute du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, l’apogée des politiques de perestroïka et de glasnost de Mikhaïl Gorbatchev devenu président de l’URSS ont fait naître, dans la conscience collective, un pressentiment de la fin de l’empire soviétique. Plutôt habitués à l’absence totale des témoignages de « au-delà du mur », les Français découvrent, depuis l’ouverture de l’Union soviétique vers l’extérieur, une nouvelle culture, une société inconnue, avec ses problèmes et ses codes spécifiques.

Le début des années quatre-vingt-dix marque aussi une période où le cinéma français se sent « essoufflé » et éprouve un besoin de « sang neuf ». De nombreux professionnels se tournent vers les cinémas étrangers en quête d’une nouvelle vitalité. C’est le cas de  Marin Karmitz, célèbre producteur français, qui permet à Taxi Blues de voir le jour. En juin 1990, dans l’émission de radio Microfilmes, il confie à Serge Daney :

« Ce qui m’intéresse, c’est la possibilité de continuer de faire exister un cinéma où on puisse retrouver la parole, et c’est celui-là que j’ai de plus en plus de mal à saisir, c’est pour ça que j’essaie de m’évader de plus en plus loin. J’ai vraiment du mal à le faire en France, donc, je vais en Russie, en Pologne, en me disant que peut-être, parce que ces gens sont encore devant une situation complètement nouvelle, des murs qui se sont écrasés, cela laisse le champ libre à de nouvelles possibilités d’improviser, de nouvelles structures de production, du récit. Ils ont encore des choses à dire par rapport à toute cette absence de parole qu’ils ont eue pendant des années »[1].

Ce jeune cinéma de l’Est évoque chez le producteur les allusions à l’époque de la « nouvelle vague » française, dont il est nostalgique :

« Il est vrai qu’on peut actuellement faire ce qu’on veut, on a beaucoup trop d’argent, mais il n’y a plus aucune réflexion sur la morale de l’argent par rapport au système de production. Il n’y a pas le combat qu’il y a eu au moment de la "nouvelle vague" pour changer un certain ordre de cinéma… C’était un cinéma des pauvres, mais c’était un cinéma des pauvres bourrés d’imagination, qui remplaçaient cet argent par des idées, par des choses à dire, par des cris qu’ils poussaient »[2].

Paradoxalement, en dépit de cette nostalgie, le film de Jean-Luc Godard n’est pas récompensé à Cannes en 1990[3]. Malgré une forte présence française dans le jury (Fanny Ardant, Bertrand Blier et Françoise Giroud), le cinéma de l’hexagone cède sa place au 7e art étranger pour cette 43e édition du festival. Seul, Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau obtient le Grand Prix de la Commission supérieure technique et le Prix d’interprétation masculine[4].Cette année-là, c’est surtout le cinéma américain qui est à l’honneur : la Palme d’or est décernée à David Lynch pour Sailor et Lula (Wild at heart) qui « lance le cinéma des années quatre-vingt-dix : irrespectueux, révolté, intense »[5]. Le cinéma britannique est présenté par le thriller Hidden Agenda de Ken Loach qui obtient le Prix du Jury. Le metteur en scène japonais, Kohei Oguri, obtient, pendant ce festival, un grand succès avec L’aiguillon de la mort (Grand Prix et Prix de la Critique internationale).

Mais de tous les cinémas étrangers représentés à Cannes, celui de l’Europe de l’Est est le plus visible et le plus honoré. Ainsi, l’actrice polonaise Krystyna Janda se voit décerner le Prix d’interprétation féminine pour L’Interrogatoire de Ryszard Bugajski ; l’adaptation de Maxime Gorki, La Mère, rapporte au réalisateur soviétique Gleb Panfilov, le Prix de la meilleure contribution artistique et finalement, un troisième metteur en scène russe, Vitali Kanevski, est remarqué grâce à son film Meurs pas, bouge et ressuscite et obtient La Caméra d’or. De plus, le 43e Festival de Cannes rend hommage à Tatiana Samoïlova, icône du cinéma du dégel en France, ayant déjà monté les marches cannoises en 1958 pour Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov, où elle interprétait le rôle principal. Enfin, Pavel Lounguine est récompensé par le Prix de la mise en scène pour Taxi Blues.

Trois autres réalisateurs soviétiques ont présenté leurs films sur la Croisette en 1990. Il s’agit de Vassily Pitchoul avec Oh, qu’elles sont noires, les nuits sur la mer Noire !, Igor Kovalev avec Sa femme est une poule et Pavel Koutsky avec Le Portrait. Il y avait également une présence russe dans le jury du festival en la personne du metteur en scène Alexeï Guerman.

La cérémonie de clôture de ce 43e festival, animée par Michel Drucker et diffusée sur la deuxième chaîne dans la soirée du 21 mai 1990, est l’aboutissement logique de cet accent mis sur le nouveau cinéma russe. Les Français y ont découvert Vitali Kanevski, jeune réalisateur débutant et excentrique, ayant passé la plus grande partie de sa vie dans les camps, et surtout, Pavel Lounguine. Son apparition sur scène pendant la cérémonie et son discours ont été particulièrement importants ; le réalisateur a su formuler ce qui était ressenti pendant le festival de 1990, c’est-à-dire l’arrivée des grands changements dans le cinématographe soviétique : « Je prends ce prix non seulement pour moi, mais aussi pour tout ce nouveau cinéma russe, qui pousse aujourd’hui, comme une plante, encore absolument incomprise, sauvage, à Moscou et à Léningrad »[6].

 

La remise du prix à Lounguine a été, elle aussi, significative. Bernardo Bertolucci, président du jury, a annoncé le gagnant, et Ben Gazzarra lui remit le prix. Ce dernier était lui-même metteur en scène, mais avant tout acteur fétiche de John Cassavetes, représentant en quelque sorte le cinéma américain indépendant, dans lequel Lounguine avait puisé son inspiration pendant le tournage de son film. Le titre même, Taxi Blues, fait allusion à une œuvre mythique du cinéma américain, Taxi Driver de Martin Scorsese. Touché, le cinéaste soviétique a témoigné son admiration envers ce comédien américain : « Je me souviens très bien que je suis tombé absolument amoureux de Husbands après l’avoir vu, un matin de 14 juillet à Paris, et de vous (en s’adressant à Ben Gazzara). Alors, c’est vraiment une coïncidence fantastique »[7].

Cette apparition pendant la cérémonie de clôture du Festival de Cannes a été le moment clé pour le metteur en scène russe. En proclamant la naissance d’un nouveau cinéma russe, il devient aux yeux des cinéphiles occidentaux la figure de proue du 7e art russe des années quatre-vingt-dix. Il fait de même figure de créateur ouvert sur le monde occidental, rompant ainsi avec l’esthétique du « cinéma de prophétie » des films de Konchalovsky ou de Tarkovski. Pavel Lounguine est ainsi apparu, avec son Taxi Blues, comme étant pratiquement le seul à pouvoir offrir un témoignage indépendant sur la société russe de la perestroïka. Marin Karmitz a expliqué ce phénomène: « Pavel Lounguine… n’était ni adossé au mur, comme une partie des intellectuels russes, ni contre, comme une autre partie, il était en marge. Il est témoin d’une nouvelle existence en Union soviétique »[8].  

L’intérêt accru envers la Russie en mutation, la recherche d’un nouveau souffle au cinéma français, le besoin d’un discours compris par les occidentaux jouent en la faveur de Pavel Lounguine. Avec son entrée triomphale dans le monde du 7e art, il devient le Russe le plus demandé par les médias français, surtout par la télévision, qui aime autant son personnage que ses films. Le fait d’interroger un jeune réalisateur par rapport à son expérience cinématographique, mais ayant une approche philosophique d’homme mûr (en 1990, Lounguine a quarante et un an), plaît aux journalistes de la télévision. Il apparaît pour la première fois à l’écran le 12 mai 1990, dans Soir 3 et dans Cannes 1990[9], ensuite, lors de la remise des prix, le 21 mai[10]. Depuis, Pavel Lounguine devient le commentateur attitré des événements russes sur France 3. Il témoigne du climat politique en URSS en octobre 1990 dans Soir 3[11], parle avec une certaine nostalgie de l’époque brejnévienne dans Le Divan en 1991[12], réfléchit sur la mafia russe dans le documentaire France : le syndrome mafieux en 1994[13], et enfin en 1995, il s’intéresse aux immigrés russes d’ancienne et de la nouvelle générations[14]. Il n’est pas absent des autres chaînes : TF1, France 2, ARTE et Canal + lui manifestent autant d’intérêt.

Il faut maintenant analyser la façon dont le petit écran français a construit l’image de ce réalisateur et la part que Pavel Lounguine a eu dans ce processus médiatique.

 

Construction de l’image médiatique de Pavel Lounguine

 

L’homme qui a le plus contribué à la « promotion » de Pavel Lounguine à la télévision française fut, sans doute, Henri Chapier. Le « Monsieur Cinéma » de France 3, créateur d’une émission-phare, Le divan, remarque Taxi-blues  et son auteur dès la première projection du film à Cannes. En présentant Lounguine au public, il prédit  au cinéaste « un très grand prix » et nomme le style du réalisateur « incroyable par sa force ». Ce grand « confesseur de la télévision française » a été le premier à essayer de mieux comprendre Lounguine en replongeant dans son enfance et sa jeunesse, à tenter de voir les racines de cette « rébellion cinématographique » dans son passé.

Beaucoup d’autres émissions de télévision se sont également intéressées à ce metteur en scène. Voici comment il est décrit.

 

Un parcours original

 

Pavel Lounguine est né le 12 juillet 1949 à Moscou, dans une famille de l’intelligentsia soviétique, d’un père scénariste reconnu et d’une mère traductrice. Il grandit « au milieu de livres, de rêves et de ses états d’âme en marge d’un système qui ne l’accepte pas » [15].

Adolescent, il assume déjà sa marginalité, pratique l’oisiveté et la sagesse chinoise. Il fait d’abord des études à l’Université de Moscou, département de mathématiques et de linguistique appliquée, spécialisation qui ne le prédestine pas à une importante carrière. Il est, comme il le dit, « persuadé de l’inutilité de sa personne ». Ensuite, il entre aux Cours supérieurs de scénariste sous la direction de Lvovski. À cette époque, commence pour lui une longue période d’autodestruction par l’alcool qui stimule cependant son imagination d’écrivain. Il en naît ses débuts de scénariste à l’époque de Brejnev, où il trouve épisodiquement du travail, lorsqu’il n’est harcelé ni par la censure ni par les bureaucrates. De 1974 à 1989, il n’écrit pas plus d’une dizaine de scénarios anodins pour la télévision et le cinéma russe pour enfant.

Jusqu’en 1990, le réalisateur a, en effet, un parcours et un train de vie assez typiques pour un représentant de l’intelligentsia qui n’accepte pas le régime. « Je viens de passer quarante ans sur un divan » dira-t-il même[16].

C’est durant cette année de rupture en URSS que la vie de Lounguine change fondamentalement. Par chance, un de ses amis français montre le texte de Taxi-Blues – scénario qui lui tient à cœur – au producteur Marin Karmitz qui s’enthousiasme pour le projet.

« Quand le téléphone a sonné chez moi et qu’un producteur français m’a annoncé qu’il voulait que je vienne en France, j’ai tout de suite pensé que c’était une blague de mauvaise qualité, et j’ai tout de suite raccroché. Mais finalement, cet appel a changé toute ma vie »[17].

La mise en scène est confiée à Lounguine, et le film est tourné en trois mois, de février à  avril 1990, dans un appartement moscovite, hors de l’emprise bureaucratique des studios. Ce tournage donne à Pavel Lounguine l’opportunité, si longtemps attendue, de transmettre ses observations sur les changements de société, accumulées pendant tout un temps de « végétation ». « Tout ce qui était en moi pendant ces longues années d’attente, est sorti d’une manière forte et brutale » a-t-il dit dans sa conversation avec Vigil Tanase[18]. L’effondrement de l’URSS lui fait à la fois peur et le pousse à agir en posant, dans ses films, les questions typiques de sa génération. Le fait d’être nouveau dans le métier rendait sa perception plus fraîche, plus originale, ce qui a beaucoup aidé Lounguine. Avec fierté, il se dit autodidacte :

« J’ai voulu faire des films avant, mais je n’ai jamais pu passer par la barrière bureaucratique  mélange de censure et d’interdiction, alors dès que j’ai eu ce petit trou, je m’y suis glissé... L’école de cinéma n’était pas obligatoire : si tu as quelque chose à dire, tu peux toujours trouver la façon, le langage à toi. Je n’ai jamais fait d’école, ni de courts métrages »[19].

Pour Pavel Lounguine, le mois de mai 1990 a été une des « plus heureuses périodes de sa vie ». Pour la deuxième fois seulement, il vient en France, où il présente son film Taxi-blues, racontant la rencontre d’un saxophoniste efflanqué, alcoolique et marginal et d’un chauffeur de taxi solitaire, « terrifiant d’angoisse et de haine mêlées »[20]. Le saxophone est omniprésent dans le film, ainsi que la ville de Moscou, vue comme jamais dans l’histoire du cinéma. Lounguine ne sait pas à quoi s’attendre.

« Je me suis senti un peu comme mon chauffeur, comme Chlykov, tout petit et minable devant un monde énorme qui m’a ébloui, m’a paru très intéressant. En même temps, j’ai eu l’impression que c’était trop tard, que ça ne devait jamais m’appartenir. Je pensais que j’étais trop vieux, qu’il fallait naître en France ».

Il tiens ces propos quelques mois plus tard[21]. Mais grâce à son film, devenu d’après tous les critiques « le choc et la révélation de l’année »[22], le jeune réalisateur vit un vrai conte de fées. Selon Pierre Murat, Taxi-blues « par son importance sociologique... c’était une palme ou rien. On n’avait jamais vu ça, même dans La Petite Véra »[23]. Le style de Lounguine est alors proclamé moderne et novateur. Finalement, le 21 mai, le jury accorde à Taxi-blues  le Prix de la meilleure mise en scène.

 

Pavel Lounguine, la culture et la société française

 

Si le réalisateur a su attirer une telle attention, c’est en grande partie parce qu’il est francophone. Parmi les cinéastes venus directement de Russie, Lounguine était pratiquement le seul à pouvoir s’exprimer librement devant le public français et à connaître la culture de l’hexagone. Il n’a jamais eu recours à la traduction sur les plateaux. Dans une émission de 2005 consacrée à la francophonie en Russie, il explique : « Marqué par un grand amour pour la culture et la civilisation françaises, ma mère m’a torturé depuis tout petit pour me faire apprendre cette langue. »[24] Pavel Lounguine a d’ailleurs habité à Paris de dix à quinze ans.

« C’étaient des années qui m’ont vraiment marqués. Après j’ai tout oublié, je me suis plongé  dans une autre vie avec d’autres problèmes, j’ai commencé à écrire des scénarios. Ce n’est qu’en 1990 que je me suis retrouvé de nouveau à Paris, avec cette langue que je pensais avoir oublié. Ce qui m’a étonné, c’est que j’arrivais toujours à m’exprimer. D’autant plus que les Français m’ont apprécié, c’était tout à fait mystique et inexplicable »[25].

L’autre raison pour laquelle Pavel Lounguine est omniprésent à la télévision française, est que c’est un habitué du Festival de Cannes, où, après Taxi Blues, son autre film La Noce est primé en 2000 pour l’ensemble de son casting. On compte au moins vingt émissions consacrées à ce Festival avec sa participation, avec toujours une mise en scène très précise, qui apparaît nettement dans un sujet de Midi 2[26] par exemple : les images de Lounguine lors du tournage de Luna Park dans un parc d’attractions à Moscou, alternent avec celles du Festival de Cannes. Lumière : magazine de cinéma, reprend la même méthode, en montrant Lounguine d’abord chez lui, à Moscou, quelques heures avant son départ pour Cannes, et ensuite transformé en homme mondain sur la croisette.

Puis le metteur en scène continue d’attirer l’attention des journalistes au cours d’autres festivals. Par exemple, en avril 2003, il présente son film Un nouveau Russe au Festival du film policier de Cognac[27] où il apparaît dans une tenue différente, en parka sportive, sur une terrasse.

L’importance médiatique de ce réalisateur se fait également sentir lors de son absence de certains festivals. Ainsi, en 2005, le cinéaste n’est pas présent dans le jury du Festival du film de Montréal :

« La défection du cinéaste russe Pavel Lounguine... apporte une autre note triste sur une édition ébranlée. Il intéresse les cinéphiles. Pourtant, personne à la direction du festival n’avait daigné avertir les médias et le public de ce lâchage, après avoir claironné sa venue. Lounguine s’est fait porter pâle pour justifier son absence. S’est-il vraiment blessé au genou ? »[28]

La personnalité originale de Pavel Lounguine joue, elle aussi, un rôle très important dans la construction de l’image télévisuelle de ce cinéaste. Tout d’abord, c’est sa dualité qui attire les médias : il est à la fois français et russe, intellectuel raffiné et « barbare conquérant », très social mais solitaire, nostalgique mais regardant toujours l’avenir.

Linguiste de formation, Lounguine sait trouver des expressions très justes, mais il bégaye depuis l’âge de trois ans. Considéré d’habitude comme un défaut pour la télévision, ce bégaiement individualise et distingue ce réalisateur dont le discours est plein de bonne humeur et d’humour. Par exemple, à la question du journaliste de France 3 demandant s’il avait parlé aux gens de la mafia avant de tourner La ligne de vie, il répond : « On ne doit pas demander au crocodile comment il chasse, sinon on risque d’être mangé »[29].

Le personnage de Pavel Lounguine symbolise aux yeux des médias français une réussite artistique alliée à une barbarie étrange. Mais la plus grande réussite médiatique de ce metteur en scène est, probablement, d’avoir créé une image correspondant tout à fait à la vision française d’un « véritable Russe », plus précisément, d’un nouveau type de Russe, ouvert au monde mais avec « ce petit quelque chose qui échappe et nous énerve », aimant l’introspection et débordant d’énergie.

 

Témoignages cinématographiques et télévisuels de Pavel Lounguine sur les mutations de la société russe

 

Dès la sortie de Taxi-blues en 1990, la télévision française a su profiter d’une étonnante capacité de Pavel Lounguine à décrire l’évolution de la société russe par l’image. Au début de sa carrière, le réalisateur, qui vit toujours à Moscou, profite de la possibilité d’observer de près les changements dans la société russe, pour après, les illustrer dans ses films et en parler à la télévision.

Au printemps 1991, il visite la prison de Pylim, près de Sverdlovsk dans l’Oural, pour faire son premier documentaire, commandé par France 2 dans le cadre de l’émission Envoyé spécial et présente au grand public un sujet qui n’aurait pu être diffusé à la télévision soviétique. Il montre la vie dans les prisons soviétiques sous des angles très variés, depuis la division en « castes » jusqu’à l’homosexualité, et en tire la conclusion que le goulag est la quintessence des problèmes de la société russe, même s’il évoque aussi paradoxalement le thème du bonheur :

 

« J’essayais de montrer, pour contrer cette raison simpliste et manichéenne qui est en quelque sorte la vision occidentale des choses, qu’on peut être heureux dans le goulag et être malheureux après. Il n’y a pas que la dimension matérielle dans la vie. Il y a aussi la fierté, la dignité, la force intérieure. Je les ai trouvées chez ces gens incarcérés, dans des conditions humiliantes »[30]

L’année suivante[31], il propose aux spectateurs français son deuxième film, Luna Park, histoire d’un jeune homme nationaliste et antisémite, ayant un jour appris ses origines juives. Ce film – tourné de l’été à l’automne 1991, qui porte en lui l’empreinte des événements du putsch à Moscou et de la décomposition de l’URSS qui en a suivi – est perçu par les critiques français comme brutal et violent.

Puis le réalisateur s’installe définitivement à Paris et se consacre entièrement à la réalisation de documentaires. En 1993, la télévision française diffuse son reportage Nice : la petite Russie, toujours commandé par France 2. Il est consacré à plusieurs générations d’immigrés russes, traditionnellement installés à Nice[32]. Immigré depuis un an, la question qu’il se pose est cette fois-ci : « Peut-on rester russe en habitant pendant une longue période à l’étranger ? » Ce documentaire de Pavel Lounguine permet aux téléspectateurs en France de mieux connaître et de comprendre les Russes qui ont quitté leur pays.

En 1996, Ligne de Vie, long métrage traitant de l’emprise de la mafia en Russie dans lequel pour la première fois un Français, Vincent Perez, tient le rôle principal, marque une certaine rupture dans la carrière cinématographique de Lounguine en France, car il  prend de plus en plus de distance avec la réalité russe contemporaine en se plaçant comme observateur éloigné. Son film suivant, La noce, décrivant un mariage dans un village minier près de Moscou, a été vivement critiqué en France malgré son succès lors du Festival de Cannes en 2000 : Lounguine est accusé d’un « mépris caché pour sa chère mentalité russe »[33], de « faire un film long et répétitif »[34] et de tomber dans l’imagerie »[35]. Cet éloignement du style engagé caractéristique de Taxi Blues, explique le fait que Pavel Lounguine – comme chroniqueur de la société russe – soit de plus en plus absent du petit écran français, à partir du début des années 2000. Si le cinéaste parvient à rétablir l’équilibre deux ans plus tard dans Un Nouveau Russe, vaste fresque sur la naissance du capitalisme en ex-URSS dont le héros, Platon Makovski est inspiré du célèbre oligarque russe Boris Berezovski, la position de Lounguine en France est assez complexe et source pour le réalisateur d’un certain désenchantement. En effet, treize ans après le succès de Taxi Blues, les attentes des spectateurs français ont changé, la Russie a acquis une certaine stabilité tout en revivant, pour beaucoup d’observateurs occidentaux, une nouvelle stagnation idéologique : elle cesse de fait d’être fascinante pour les médias français. Pavel Lounguine explique à sa manière cette situation :

« Si on aime tant le cinéma des Chinois ou des Japonais, c’est parce que ces derniers sont vraiment les autres, les étrangers, tandis que les Russes vous ressemblent, avec un petit quelque chose qui échappe et énerve... Le grand intérêt pour la Russie dans les années quatre-vingt-dix était aussi motivé par la peur des fusées soviétiques... Maintenant qu’on a plus peur de la Russie, on a moins besoin de comprendre la singularité de ce peuple, de percer son mystère. La Russie est devenue un pays en voie de développement comme les autres »[36].

Le réalisateur va même jusqu’à évoquer le projet d’arrêter de faire du cinéma en Russie : « Puisque je vis à Paris, je dois faire mes films ici. Je vais essayer de faire, après Un nouveau Russe, un premier film en français ou en anglais, ça m’est égal, mais un film qui ne sera pas lié à la culture et à la langue russe »[37]. Or le projet ne fut pas réalisé, car depuis 2003, Lounguine a tourné en Russie et avec des acteurs russes, deux longs-métrages (Les Familles à Vendre, 2005 et L’Ile, 2006), un documentaire (La maison haute[38]) et a produit pour la chaîne russe NTV une série, Les Ames Mortes, diffusée uniquement en ex-URSS.

Son film suivant, Les Familles à vendre, beaucoup plus léger et burlesque (« Pavel Lounguine lorgne du côté de Kusturica à la recherche de sa réussite passée », tranche Paris Match[39]) suscite un accueil critique mitigé, mais marque surtout une nouvelle rupture : ce n’est plus de France que lui vient la reconnaissance mais de Russie où le cinéaste n’avait pas été apprécié jusqu’alors. Plus encore, son tout dernier long métrage l’Ile –  un voyage spirituel sur une île isolée près de l’Arctique, habitée par des moines – confirme sa volonté de rompre avec le film-fresque et l’étude psychologique de la société russe qui caractérisait auparavant son œuvre. Il paraît surtout être plutôt fait pour les Russes que sur les Russes et permet au metteur en scène de conquérir définitivement les spectateurs et les critiques russes auparavant très méfiants[40]. À l’inverse, pour la première fois depuis 1990 son film n’a pas été retenu lors de la présélection du Festival de Cannes en 2006 : il fait la clôture de la Mostra de Venise, mais « la salle est à moitié vide »[41].

 

 

Malgré une certaine rupture de son image médiatique dans les années 2000, Pavel Lounguine reste aujourd’hui le réalisateur russe le plus présent à la télévision française, grâce à la diffusion de ses longs-métrages et documentaires. Canal + est la chaîne qui s’intéresse le plus à sa création en diffusant sa Ligne de vie en 1997, La Noce en 2002 et Un nouveau Russe en 2004. ARTE propose de voir ses films une ou deux années plus tard que Canal +, avec l’avantage d’une diffusion en prime-time. En quinze ans, Pavel Lounguine a donc su conquérir la télévision française : dans toutes les émissions d’entretiens analysées, le réalisateur a réussi à garder son propre style, et ce sont les journalistes de télévision qui doivent s’adapter et organiser leurs émissions « à la Lounguine ». Cependant, on peut s’interroger sur son destin télévisuel car ses témoignages sur la Russie deviennent de plus en plus distanciés, moins engagés et peu orientés vers le téléspectateur français. Néanmoins, Lounguine a accompli une mission apparemment impossible : ayant passé la plus grande partie de sa vie en Russie et sans aucune expérience publique, il a su savamment construire, par ses films et tout simplement par sa présence sur les plateaux, une image médiatique très particulière, ce qu’aucun réalisateur russe, à notre avis, n’est parvenu à faire avant.



[1]    Interview de Serge Daney avec Marin Karmitz, Microfilms du 10/06/1990, Radio France, 39 mn 59 s.

[2]    Ibid.

[3]    Il s’agit de La Nouvelle Vague avec Alain Delon. Le Festival de Cannes 1990 est souvent appelé le moment où les « géants » (Kurosawa, Fellini et Godard) quittent la scène.

[4]    Décerné à Gérard Depardieu pour le rôle principal du film.

[6]    Clôture du Festival de Cannes, France 2, 21/05/90, 48 mn 08 s.

[7]    Ibid.

[8]    « Test à l’Est », Entretien avec Marin Karmitz, Cahiers du cinéma, spécial URSS, 1990, p. 35

[9]    Extrait Taxi Blues+ Plateau Henri Chapier et Pavel Lounguine, Soir 3, France 3, 12/05/90, 07 mn ; Extrait Taxi Blues, Cannes 1990, TF1, 12/05/90, 3 mn 05 s.

[10]   Cannes 1990 : c’est fini. Tempsions, France 3, 21/05/90, 1 h 04 mn ; Cérémonie de clôture Cannes 1990, Soir 3, France 3, 21/05/90, 01 mn ; Clôture du Festival de Cannes, France 2, 21/05/90, 48 mn 08 s.

[11]   Plateau Henry Chapier et Pavel Lounguine, Soir 3, France 3, 14/10/90, 02 mn.

[12]   Pavel Lounguine, Le Divan, France 3, 24/02/91, 23 mn. 

[13]   France : le syndrome mafieux, France 3, 25/10/94, 52 mn 30 s.

[14]   La ville de Nice vue par différents réalisateurs, Soir 3 journal, France 3, 13/09/95, 02 mn.

[15]   Pavel Lounguine, Le Divan, France 3, 24/02/91, 23 mn.

[16]   Extrait Taxi Blues+ Plateau Henri Chapier et Pavel Lounguine, Soir 3, France 3, 12/05/90, 07 mn.

[17]   Le français en Russie : Moscou. Espace francophone : Mémoriel, l’actualité du monde francophone, France 3, 03/02/05.

[18]   Pavel Lounguine et Virgil Tanase, Rencontre, ARTE, 16/02/95, 26 mn.

[19]   Ibid.

[20]   Pierre Murat, « Cannes a le blues », Télérama, 26 mai-1er juin 1990, p. 24.

[21]   Pavel Lounguine, Le Divan, France 3, 24/02/91, 23 mn.

[22]   Extrait Taxi Blues+ Plateau Henri Chapier et Pavel Lounguine, Soir 3, France 3, 12/05/90, 7 mn. Ce fut la première apparition de Pavel Lounguine à la télévision française.

[23]   Pierre Murat, « Sortie : Taxi Blues », Télérama, 20-26 octobre 1990, p. 51-54.                                       

[24]   Le français en Russie : Moscou. Espace francophone : Mémoriel, l’actualité du monde francophone, France 3, 03/02/05, 27 mn.

[25]   Ibid.

[26]   Luna Park, Midi 2, France 2, 09/09/92, 02 mn 10 s.

[27]   Festival du film policier de Cognac, Le journal du cinéma, Canal +, 18/04/03, 03 mn.

[28]   www.ledevoir.com (cf. l’article d’Odile Tremblay : « FFM - Le Russe Lounguine est absent du jury »).

[29]   Ligne de Vie de Pavel Lounguine, 19/20, France 3, 21/04/96, 01 mn 45 s.

[30]   Goulag (extraits), Envoyé spécial, France 2, 26/09/91 à 20 h 34.

[31]   Ibid.

[32]   Nice : La petite Russie, France 2, 20/01/93, 42 mn.

[33]   Libération, 16/05/2000.

[34]   Télérama, 17/05/2000.

[35]   Les Cahiers du cinéma, mai 2000.

[36]   Louis Murat et Pierre Guichard, « Les Russes deviennent de plus en plus normaux », Entretien avec Pavel Lounguine, Télérama, 26 avril-2 mai 2003, p. 38-41.

[37]   www.monde-libertaire.info (Heike Hurst, « Un Nouveau Russe. Russie et joie de vivre », Entretien avec Pavel Lounguine, n° 1321, 22-28 mai 2003)

[38]   La maison haute, ARTE, 14/11/05, 01 h 26mn ; TNT, 17/11/05, 01 h 26 mn.

[39]   Paris Match, n° 2958.

[40]   Il obtint le plus grand nombre d’« Aigle d’or » jamais connu en Russie, prix décernés par l’Académie nationale des arts et sciences de Russie.

[41]   Kommersant Daily, n° 11, 29/01/07