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Entretien d’Antoine Marès avec Thomas Schreiber

Entretien d’Antoine Marès avec Thomas Schreiber

 

Bulletin n° 26, automne 2007

 

 

Entretien d’Antoine Marès avec Thomas Schreiber,

27 janvier 2007

 

 

Antoine Marès (Question)

— L’histoire des émissions françaises vers l’étranger (EVE) débute en novembre 1944, quand le général de Gaulle confie à Philippe Desjardin le soin de réunir des journalistes susceptibles d’encadrer des sections linguistiques. Vous-même avez été associé à cette aventure dans les années 1950. Pourriez-vous rappeler votre trajectoire ? Comment devient-on journaliste à la radio dans les années 1950 ?

Thomas Schreiber (Réponse)

— Je suis peut-être le plus ancien (mon premier « papier » date de 1951) de la RTF, qui a changé de nom et est devenue l’ORTF, puis il y a eu l’éclatement des émissions vers l’étranger (EVE) devenues un département de Radio France, puis RFI, station indépendante  dans le cadre du service public et de Radio France, ce qui est le cas jusqu’à nos jours. Mais il y a toujours eu des discussions pour réorganiser l’action radiophonique vers l’extérieur. Aujourd’hui, il y a la concurrence avec la télévision, avec TV5 et la nouvelle station France 2.

J’ai donc quitté la Hongrie en décembre 1948 pour les États-Unis. J’étais attiré par le journalisme. Une partie de ma famille qui avait émigré avant la Deuxième Guerre mondiale avait préparé le terrain pour m’accueillir en Californie, à la fameuse université de Berkekey, à Los Angeles. Il serait trop long d’expliquer pourquoi je suis finalement resté à Paris, même si alors je ne parlais pas le français.

A. M. — Aviez-vous un statut de réfugié politique ?

T. S. — Oui, je l’ai demandé. Je parlais déjà très bien l’anglais et l’allemand, comme beaucoup d’enfants d’origine bourgeoise en Europe centrale. D’ailleurs, ma famille n’était pas très francophile, à cause d’un certain M. Clemenceau et de nombre de clichés (le traité de Trianon, etc.). Je suis resté en France pour des raisons personnelles, sentimentales, et j’ai commencé à apprendre le français à l’Alliance française, boulevard Raspail, puis je me suis inscrit à Sciences Po, même si j’étais sans le sou. Je jouais du piano dans les bars du Quartier Latin, chantant en anglais. J’ai rédigé mes premiers papiers pour la presse hongroise des États-Unis en 1950-1951 (on me payait 3 ou 5 dollars…). Puis je commençais à me familiariser avec la politique française, avec la vie parisienne. J’ai fait alors la connaissance du célèbre Paul Auer, ministre plénipotentiaire de Hongrie à Paris jusqu’à sa démission en 1947, qui animait dans la capitale un groupe d’intellectuels hongrois ; on y discutait de la Hongrie. Parallèlement, il y avait Kultura pour les Polonais et une section tchécoslovaque à la radio. À la radio, une petite émission hongroise avait été créée en 1945 par le professeur Aurélien Sauvageot, grand spécialiste du finno-ougrien, autour d’un dictionnaire franco-hongrois : j’y ai rencontré Laszlo Bolgar, un ancien diplomate, attaché de presse à la légation hongroise en Bulgarie, un homme remarquable qui m’a beaucoup appris et est devenu un ami. Il m’a proposé de faire une chronique hebdomadaire de politique étrangère le mardi, à l’émission de langue hongroise. Cela durait chaque soir trente minutes à 19 h 15, dans des conditions techniques déplorables (on l’a su par la suite), car il y avait peu d’émetteurs français en ondes courtes. Ils dataient pour la plupart de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ils n’étaient pas modernisés parce que la question budgétaire jouait déjà un rôle. On reviendra tout à l’heure sur les problèmes financiers. Il y a donc eu cette émission et je faisais parallèlement mes études à Sciences Po entre 1952 et 1954 : j’y ai été très aidé par le professeur Marczewski, qui dirigeait le premier département universitaire spécialisé en France sur l’Europe centrale et orientale ; il était spécialiste de l’évolution économique des démocraties populaires et l’auteur en ce domaine d’une « bible » complémentaire de celle de François Fejtö.

En 1954, j’apprends tout à fait par hasard qu’est lancé un nouveau journal intitulé l’Express et dont le directeur porte le nom de Servan-Schreiber. Je lui ai envoyé un pneumatique – très onéreux : j’ai eu beaucoup de mal a rédiger ce texte en français. Mais je lui disais que je m’appelais aussi Schreiber en lui demandant de me donner ma chance. Il m’a donné un rendez-vous. L’Express était alors dans les locaux des Échos, avenue des Champs-Élysées. Je ne savais pas qu’il était à peine plus âgé que moi, je l’ai su bien plus tard. Il m’a dit : « Vous êtes culotté, j’aime les gens culottés ! Quel pseudonyme voulez-vous prendre ? » Je n’ai pas compris pourquoi cette question. Puis est venue une seconde : « Quel est le nom de jeune fille de votre femme ? » Cela m’a servi plus tard pour un article qui m’a lancé et ce nom reste sur ma carte de journalisme (Thomas Jugand). Il n’était pas question de faire du journalisme chez lui, mais il m’a confié la surveillance du télex et la distribution des dépêches. C’est ainsi que j’ai commencé. Cela m’a permis, comme débutant, de prendre contact avec la direction d’un journal où écrivaient François Mitterrand, Albert Camus, François Mauriac, Françoise Giroud (dont le bureau était en face de celui de JJSS alors que celui de son épouse Madeleine Chapsal était dans la pièce d’à côté !). L’atmosphère était extraordinaire, de bonne harmonie : on parlait des heures durant. J’ai ainsi appris sur le tas comment fonctionnait une revue politiquement très engagée, à l’époque de la guerre d’Algérie. L’Express s’est transformé pendant quelques mois en quotidien pour renforcer son action. Mais je passe maintenant à 1956.

En été de cette année, j’ai constaté les changements à l’Est. J’ai alors envoyé un nouveau pneumatique à JJSS, au mois d’août ; je lui ai expliqué ce qui se passait et que j’aimerais retourner en Hongrie comme journaliste (j’avais obtenu la nationalité française en 1955 et j’avais même été militaire pendant trente minutes, mais dispensé de service pour dépassement d’âge d’un an comme père de famille). Il a tout de suite approuvé mon projet. Personne n’y avait songé parmi les réfugiés hongrois. J’ai donc couru le risque parce que je n’avais pas de passé en Hongrie. J’avais l’avantage d’être venu en France juste après mes études secondaires sans avoir fait de politique. « Si vous réussissez à avoir un visa, je vous couvre et je vous envoie en reportage », me dit JJSS. Je suis donc allé au consulat hongrois, rue Saint-Jacques, avec des amis pour obtenir ce visa : une histoire qui vaudrait d’être racontée longuement, mais je résume. J’ai donc appris tout une série de numéros de téléphone par cœur, une chose que les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent pas comprendre : il fallait voyager sans carnet d’adresses ; certes, si vous étiez attrapé, vous étiez obligé d’avouer au bout de quelques heures vos contacts, mais il ne fallait pas faciliter le travail au départ ! En revanche, j’avais un agenda bidon où je notais les noms des officiels que je souhaitais rencontrer (porte-parole, fonctionnaires, etc.). Je suis passé par Amsterdam et Prague. J’avais peur. Ma mère était à l’aéroport en larmes quand je suis arrivé le 13 septembre. J’ai été fouillé et je n’oublierai jamais qu’ils m’ont demandé si j’avais des numéros de Playboy ! Il n’était bien sûr pas question d’habiter chez ma mère : l’ambassade m’avait réservé une chambre à l’hôtel. Je m’attendais à ce qu’on vienne m’arrêter dès le lendemain matin et je n’avais pas dormi. Mais rien de tel, et j’ai été impressionné par ce que je constatais : tout le monde parlait ouvertement. J’ai commencé par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, un apparatchik, pensais-je. Au contraire, je suis tombé sur l’auteur d’un dictionnaire franco-hongrois qui avait fait une partie de ses études en France et qui m’a dit : « Enfin quelqu’un qui vient de France voir ce qui se passe ici ! ». Et il a commencé un discours anticommuniste, antistalinien, anti-moscovite. J’ai cru que c’était une provocation, mais tous ceux qui ont suivi m’ont tenu le même langage. Le troisième jour, le soir, grâce à des amis communs, j’ai été reçu par Pál Justus, numéro quatre de l’ancien parti social-démocrate, l’un des accusés du procès Rajk, francophile et francophone : pendant toute la nuit, dans son appartement budapestois de la place Kossuth, il m’a raconté le procès, son arrestation, les tortures, l’isolement pendant deux ans (il récitait des poèmes français par cœur pour ne pas devenir fou). Et d’autres qui sortaient de prison m’ont raconté leurs expériences, comme si nous étions en Occident. Le ministre de France Paul-Boncour et son conseiller culturel Guy Turbet-Deloff – le seul des diplomates français à parler hongrois car il avait fait une partie de ses études au Collège Eötvös – ont trouvé très intéressant ce que je leur rapportais et m’ont proposé d’organiser une réception en mon honneur, à l’intention uniquement des intellectuels francophones. Ce cocktail insolite a eu lieu la veille du Congrès des Écrivains au cours duquel l’ancienne direction a été limogée. Mais personne n’imaginait un seul instant que cela se transforme en révolution, en insurrection. On pensait plutôt alors à une évolution. Au cours de la réception étaient présents plusieurs chefs de service du Szabad Nep, le journal du parti. Ils m’ont demandé mes impressions et je leur ai donné quelques exemples : à l’hôtel où j’étais descendu, choisi par « eux », il y avait une inscription « Fermer le robinet c’est aussi un moyen de défendre la paix ». Sur la place Móricz de Buda, il était indiqué : « À chaque minute, on s’approche du communisme ». « Quand on va changer d’heure et arrêter l’horloge pendant une heure, ça va être une catastrophe nationale ! », leur dis-je. Tout cela ajouté aux quatre fautes d’orthographe de mon visa… Ils m’ont demandé de leur écrire un papier en ce sens. Méfiant, je l’ai écrit dans la nuit sous une forme métaphorique et anecdotique (« le train démocratie populaire entré dans un tunnel dont il n’est pas encore sorti »…). Et le dimanche matin, le 30 septembre, l’article paraissait en page 5 de l’organe du parti sous le titre « Mes impressions de Budapest » ! Huit jours plus tard avaient lieu les obsèques de Rajk, un événement inoubliable. Rentré à Paris, j’ai fait quatre pages dans le numéro du 13 octobre de l’Express : c’est ce qui m’a lancé parce que j’annonçais des événements autrement importants si l’on ne changeait pas la direction du parti. Le Monde a publié le 20 octobre deux articles de moi, en pleine crise polonaise, mais plus sous mon pseudonyme, à la demande d’André Fontaine. Le 27, Le Monde était le seul journal à titrer sur la Hongrie. Vingt-quatre heures plus tard, j’étais envoyé spécial du Monde et de l’Express en Hongrie…

Je travaillais aussi pour la radio, pour le journal parlé « Paris vous parle » de Pierre Desgraupes. Pendant les événements de Budapest, la radio a augmenté le volume de ses émissions en hongrois du matin et du soir. Mais le problème était technique avec les insuffisances des émetteurs par rapport à ceux de Free Europe, la Voix de l’Amérique et la BBC. Cela étant dit, on a aujourd’hui la preuve que pendant toute la durée du régime Kádár, il y avait des écoutes du côté communiste et que la radio française, malgré son rôle très modeste, était épluchée et considérée comme la voix officielle de la France. J’ai essayé d’expliquer aux diplomates hongrois pendant les années 1960-1970 que nos émissions en langue hongroise n’étaient pas dictées par le Quai d’Orsay, mais sans succès. Pas plus que l’Annuaire de l’Europe centrale édité par la Documentation française et dont je m’occupais. À part les émissions en hongrois, il y avait à la RTF des émissions en polonais, en roumain, en serbo-croate et en russe.

A. M. — Les historiens des émissions vers l’étranger ont souligné le manque d’ambition des autorités françaises : la première étape en 1946-1947, avec la « commission de la hache » menée par Jacques Manachem (les effectifs sont réduits de près de la moitié et nombre de sections disparaissent ; slovène, serbo-croate, roumain, bulgare, suédois, norvégien, danois, plus ou moins durablement), puis l’étape de réduction de 1963. À ce propos, j’ai été surpris de constater que les premières émissions en russe ont été introduites seulement en 1960. Et enfin il y a eu un effort tardif de réflexion avec la « Rose des vents ». Dans un tel contexte, quel a été votre parcours ?

T. S. — Après mes « exploits » de Hongrie, où j’ai été envoyé par la presse écrite et non par la radio (qui ne voulait pas m’assurer parce que je n’étais pas encore permanent…), j’ai été intégré comme simple journaliste le 1er janvier 1960 ; au début, je travaillais surtout pour les émissions hongroises, puis on a créé une rédaction centrale pour l’Europe qui alimentait les différentes sections de langue. J’y suis passé comme commentateur en continuant – rarement – à faire des papiers pour les émissions de langue hongroise, supprimées en 1975 au moment de la liquidation de l’ORTF. Il y a eu alors un « département de l’étranger de Radio France ». J’y ai été commentateur jusqu’en 1977, date à laquelle a été créée la chaîne Est dont j’ai été le chef adjoint. Par la suite, j’ai été éditorialiste de Radio France Internationale jusqu’en 1994. Depuis mon départ, j’ai fait régulièrement des émissions pour France Culture (les Enjeux internationaux) et pour TV5 Monde.

A. M. — Les directeurs généraux successifs Wladimir Porché, Wladimir d’Ormesson (jusqu’en 1957), Gabriel Delaunay, Christian Chavenat, R. Jeannot, B. Bordave… étaient-ils conscients de l’importance de ces émissions ?

T. S. — En fait, au cours de ma longue carrière à Radio France et RFI, j’ai rencontré une seule personne qui s’est vraiment intéressée aux émissions vers l’étranger, c’est Hervé Bourges. Il était le seul à descendre de son bureau éditorial pour nous engueuler ou nous féliciter. Les autres étaient très polis, venaient saluer les rédactions, ils étaient très paternalistes, pas du tout comme les patrons que j’ai rencontrés ultérieurement à la BBC. Les émissions vers l’étranger étaient marginales, elles coûtaient cher. Cela pose d’ailleurs un problème : en France, la politique étrangère n’intéresse personne. En 1973, j’étais délégué du personnel et coauteur d’un livre blanc du Syndicat des Journalistes « Défense des voix de la France ». Cela a fait énormément de bruit parce qu’on a démontré, avec quelques nuances, que tout le monde s’en moquait et que pour le Quai d’Orsay nous coûtions seulement de l’argent. Il n’y avait donc pas de volonté politique du côté de la France. Les personnes intéressées – les sous-directeurs – étaient à un niveau intermédiaire et n’avaient pas de pouvoir de décision. Le manque d’argent était le leitmotiv. C’est ce qui a provoqué la « commission de la hache ». Par exemple, la radio française n’avait pas de service d’écoute : le seul était militaire au Mont Valérien, qui fonctionnait grâce aux appelés parlant telle ou telle langue rare. Nous avons donc été dépendants très longtemps des Américains et des Britanniques. De même que dans les ambassades de France, à l’époque, il était exceptionnel de trouver des diplomates parlant les langues des pays, d’où des dossiers de presse tributaires des ambassades des États-Unis ou de Grande-Bretagne. Tout cela a bien sûr changé.

A. M. — Revenons à l’opération « Rose des vents » dont les résultats ont été très intéressants…

T. S. — Nous avons reçu 45 000 lettres et je dispose du rapport final. Cette opération concernait l’ensemble des émissions vers l’étranger. Nous avions un nombre surprenant d’auditeurs à l’Est, que je ne pourrais pas mieux comparer qu’à l’auditorat de France-Culture par rapport aux autres stations : des auditeurs mordus, qui réagissent, sont exigeants, se donnent beaucoup de mal pour nous capter. Nous avions au maximum trois émetteurs en ondes courtes alors que nos concurrents en avaient dix ou plus, et beaucoup plus puissants. Le succès des Anglo-Américains tenait à ce que, même s’il y avait plusieurs longueurs d’ondes brouillées, il y en avait toujours une qui ne l’était pas : il s’agissait de celle qu’utilisaient les services d’écoutes de l’Est pour savoir ce que les « impérialistes » racontaient. De plus, ils émettaient beaucoup plus que nous. Nous n’avions pas de tels moyens. Ces auditeurs étaient donc essentiellement des intellectuels – de même que pour l’essentiel de l’auditorat de la BBC – francophiles ou francophones. Pour les Polonais, existait un élément supplémentaire avec l’émetteur de Lille sur ondes moyennes[1], qui était officiellement destiné aux Polonais de France et aux Français d’origine polonaise, mais qui pouvait être capté en Pologne. Tout comme les émissions en allemand de Strasbourg pouvaient être écoutées jusqu’en RDA, en fonction des conditions météo. Ces émissions parlaient aussi de la situation intérieure des pays en question.

A. M. — Que pouvez-vous dire de la rupture de 1974 ? S’est-il agi d’une décision financière ou idéologique ? Pourquoi cet arrêt des émissions sous Valéry Giscard d’Estaing ?

T. S. — Je ne vais pas refaire un procès que j’ai déjà fait dans mon livre Les Absences de Marianne (L’Harmattan, 2000). Mais je ne pourrai jamais oublier ce qui s’est passé au cours de l’automne 1974. Les premières nouvelles alarmantes de suppression des émissions vers l’Est ont eu lieu début octobre. Le lobbying des syndicats a commencé, également auprès des partis politiques, surtout de gauche (auprès des socialistes), pour expliquer que cette suppression était une idiotie. Or l’argument invoqué à l’Élysée par le président lui-même, c’était que la Guerre froide était terminée et qu’il était temps de mettre un terme à des émissions qui étaient le fruit de cette Guerre froide. Ce qui résultait évidemment d’une méconnaissance incroyable des rapports Est-Ouest et surtout de l’idéologie soviétique qui a toujours distingué la politique entre les États et la lutte idéologique dans laquelle les radios jouent un rôle de premier plan. On a donc décidé la suppression de l’ensemble des émissions vers l’Est en dehors du russe et de l’allemand (ces dernières faisaient partie de l’accord franco-allemand de 1963). Quant aux émissions en polonais, on peut voir la force du lobby polonais, notamment avec le ministre de l’Intérieur de l’époque Michel Poniatowski, ami personnel de Giscard[2] : elles ont été sauvées partiellement à la dernière minute, à la différence du hongrois, du slovaque, du tchèque…, grâce à l’émetteur de Lille qui a permis une certaine continuité des émissions en langue polonaise. C’était donc une question idéologique et pas financière, et présentée comme telle. Il y a eu des protestations dans la presse, à l’exception de l’Humanité qui s’est bien entendu félicitée de cet abandon imposé aux émigrés, contre-révolutionnaires, etc. Il y a eu plus de quatre-vingt-dix licenciements, et plusieurs suicides. C’était dramatique sur le plan humain. Et six mois plus tard, l’ensemble des fréquences utilisées par les radios françaises était récupéré par les Américains ou les Soviétiques ! À l’époque, il n’y avait pas encore de modulation de fréquences et celle-ci est dépendante de relais qui n’auraient pu se trouver que dans les pays concernés. Nous avons donc perdu nos fréquences et quand la chaîne Est a enfin démarré en 1977, nous avons eu beaucoup de mal avec des émetteurs ultramodernes : pour faire connaître une émission, il faut un minimum de six mois à un an ; nous avions très peu de courrier.

A. M. — N’y a-t-il pas eu une relance des émissions en 1981-1982 ? Cela a-t-il eu un impact durable ?

T. S. — Franchement non, car il y avait désormais d’autres moyens de communication avec la télévision (aujourd’hui TV5). Les habitudes changeaient. À partir de 1984 au moins, sur le plan intérieur, l’accès à des sources extérieures était plus large à l’Est. Le besoin d’ondes courtes était moindre que pendant la Guerre froide. Bien entendu, il y a eu des exceptions comme l’extraordinaire popularité des émissions en polonais après l’état de guerre proclamé le 13 décembre 1981, et pendant deux ou trois ans. Cela avait été développé en 48 heures grâce à Hervé Bourges et Michèle Cotta, le volume des émissions ayant été considérablement augmenté. C’est Kazimierz Piekarec qui pourrait vous en parler bien mieux que moi : il a été jusqu’à une date récente à la tête de ces émissions. C’est la grande « success story » de la radiodiffusion française vers l’étranger. On a battu tout le monde parce que les hommes politiques ont joué en faveur de la Pologne avec un intérêt réel et un engagement gouvernemental. C’est là qu’on a découvert, par exemple, l’impact des émissions de nuit qui étaient captées dans la partie occidentale de la Pologne.

A. M. — A-t-on pu mesurer le brouillage des émissions?[3] 

T. S. — Oui. On sait aujourd’hui que le brouillage, du côté soviétique, coûtait plus cher que les émissions elles-mêmes. Mais comme je vous l’ai dit, il y avait toujours une des fréquences annoncées qui était libre pour les services d’écoute. Mais on ne le savait pas à l’époque et nous n’avions que deux fréquences pour la Hongrie !

A. M. — Abordons le fonctionnement interne des émissions. Y a-t-il eu une évolution des structures ? Comment se sont développées les sections de langues ?

T. S. — Au début, la philosophie était que chaque section avait à sa tête un responsable français, sans exception. Bien évidemment, ces Français devaient connaître le pays en question. Pour les Hongrois, il y a eu Aurélien Sauvageot, pour les Tchèques Michel-Léon Hirsch, traducteur, qui est devenu ensuite mon patron comme rédacteur en chef des rédactions centrales, pour les Polonais André Moosmann, qui avait succédé au père Florent, pour les Grecs André Mirambel … Au-dessus, il y avait des sous-directeurs qui changeaient fréquemment, avec des responsables pour l’Afrique, l’Europe, l’Amérique latine, et au niveau supérieur un directeur de l’information[4]. Les appellations et l’organigramme étaient mouvants. Par la suite, les responsables des sections n’étaient plus nécessairement des Français de souche : pour la section hongroise, il y a eu Jacques Benet, ancien du parti de l’UDSR et ancien résistant, pour la section tchèque Vladimir Peska, pour la section slovaque Tibor Sabo, pour la section polonaise l’ancien ambassadeur Morawski puis Edouard Borowski et enfin Kazimierz Piekarec. Je me souviens comment nous avons travaillé ensemble avec ce dernier en 1981 avec la relance des émissions par Hervé Bourges et Michèle Cotta, à la suite de la proposition que leur avait faite Leszek Talko.

A. M. — Quelles étaient les sections linguistiques ?

T. S. — Rien pour les pays baltes ; donc la Pologne, la Tchécoslovaquie avec une section tchèque et une section slovaque, la Yougoslavie avec le serbo-croate, le slovène et le macédonien, la Bulgarie (dont la responsable était une dame qui était auparavant à l’AFP). Il y avait aussi la Grèce, ces dernières émissions jouant un rôle politique important sous le régime des colonels. L’histoire de ces émissions grecques peut être comparée à ce qui s’est passé pour la Pologne, à partir de 1981. Les émissions étaient diffusées dans l’après-midi, et peu après les rédacteurs recevaient des coups de fil d’Athènes, à partir de l’automatique ! C’était Richard Someritis qui en était le patron ; après 1974 il est devenu chef de service à Antenne 2 (pour la préparation du 20 heures), puis il est revenu au journalisme à Athènes à 65 ans, dans la presse écrite. En revanche, en 1968, nous n’avons pas réédité l’exploit pour la Tchécoslovaquie. On a simplement trouvé le moyen de capter en permanence, grâce au minitel, de nombreuses stations tchécoslovaques : nous avions ainsi des sources fraîches. Sans oublier les émissions en allemand dont une partie était diffusée du secteur français de Berlin, mais qui n’avait rien à voir avec la rédaction en chef vers l’Est. Et puis l’émission russe, la seule à être suivie avec attention par le Quai d’Orsay, sinon contrôlée. Il y avait même un agent de liaison qui venait assister tous les jours aux préparatifs de l’émission. Nous avions dénoncé le procédé dans le Livre blanc : l’agent de liaison demandait le sens des titres, des sous-titres, de certains commentaires dont il ne voulait pas qu’ils passent. Ce qui ne satisfaisait pas mes confrères qui devaient introduire des modifications.

A. M. — Nous en venons aux contenus. De mes conversations avec Vladimir Peska, j’ai eu le sentiment que les instructions – il y avait deux parties, informatives et culturelles – étaient de respecter une certaine neutralité, une grande prudence.

T. S. —  Oui, je le confirme. Je me vengeais dans les commentaires. Le grand slogan des émissions vers l’étranger, c’était « pas d’histoires ! ». Ils avaient tellement peur que les gouvernements du bloc soviétique envoient des notes de protestation ! Elles arrivaient au cabinet du PDG de Radio France et ça redescendait. Des émissions ont été supprimées ou suspendues à la suite de remarques faites pas les pays en question, contrairement aux pratiques de la BBC, par exemple. C’était notamment le cas avec l’URSS, surtout avant les voyages des ministres français. Il fallait être très prudent. Mais en même temps, il n’y avait pas de politique radiophonique de la France ; il s’agissait d’actions ponctuelles. Il n’y avait même pas de réflexion globale sur l’Est, y compris sur les questions énergétiques. Pour ma part, je voulais simplement que l’on dise ce dont on était au courant… Quand on ne pouvait pas le faire, on contournait la difficulté : par exemple, j’avais fait un long article dans Le Monde sur un sujet délicat, et le lendemain, nous avons entièrement diffusé cet article dans la revue de presse… sans un mot de commentaire !

A. M. — Comment les choses se passaient-elles en termes de contrôle ? Se passait-il en amont ?

T. S. — Non, en aval. Quand l’ambassadeur de France dans un pays X, au bout d’une ou deux semaines, ou plus, avait été convoqué au ministère des Affaires étrangères et transmettait une note de protestation : j’ai été ainsi appelé plusieurs fois par le sous-directeur des émissions vers l’Est. Mais il faut noter que, paradoxalement, la radio française était beaucoup plus libre que la BBC, où trois parties différentes cohabitaient : une première, imposée, qui provenait du Central news desk, une deuxième, choisie parmi les commentaires proposés, et une troisième, culturelle, entièrement libre, où on pouvait aborder les relations bilatérales. Chez nous, rien de tel ; il y avait plus d’autocensure que de censure. Parfois survenaient des événements cocasses : une ambassade – que je ne nommerai pas par charité chrétienne – a adressé une note au Quai d’Orsay en réclamant que les émissions en question soient déplacées sur modulation de fréquences… qui n’existait pas dans cette direction ! Tous cela revient à dire qu’il n’y avait ni politique ni volonté radiophoniques. Cela renvoie aussi au problème d’une absence de coordination en matière d’action radiophonique et télévisée à l’extérieur, contrairement à la pratique de la Grande-Bretagne avec la BBC.

A. M. — En consultant les archives tchécoslovaques, j’ai été très frappé par l’importance que les autorités de ce pays accordaient dans les années 1950-1960 à ces activités. Les protestations sont fréquentes, pas tant concrètes que sur le fait que ce sont des ennemis de la Tchécoslovaquie socialiste qui font les émissions, et même si les contenus étaient relativement anodins sur le plan politique, plus informatifs que déstabilisateurs. Rien à voir avec ce que faisait les Américains avec Radio Free Europe. On voit très bien la contradiction : au fond, ce qui importait aux autorités françaises en maintenant ces sections, n’était-ce pas au fond la francophonie plus qu’une action politique directe ?

T. S. — Vous avez en partie raison, ce qui explique qu’au moment de l’éclatement de l’ORTF en 1975 (sous prétexte que la Guerre froide était terminée), on a développé au début les chaînes du Sud vers l’Afrique. Par rapport à la situation actuelle, la francophonie allait mieux. Entre temps, nous étions quelques-uns à expliquer à un certain nombre de personnalités que si on voulait toucher les populations à l’Est, il fallait émettre dans leur langue et pas en français. Vers les Balkans, notamment, les émissions en français avaient un très faible auditorat de haut niveau.

A. M. — Peut-on mesurer dans la durée, par exemple, pour la section hongroise qui a duré de 1945 à 1975, l’impact des émissions[5] ? Avait-on le souci des indices d’écoute ?

T. S. — C’était très difficile à faire, en dehors de 1956. J’ai vu à Budapest les écoutes des radios à cette époque ; nos émissions étaient très régulièrement écoutées par l’Agence MTI comme le montrent les bulletins d’information confidentiels, sans commentaires. Nous n’avons pas travaillé pour rien. Radio Rome avait un quart d’heure d’émission par jour ; Radio Vatican était plus écoutée.

A. M. — A-t-on une idée, pour la Hongrie, du nombre approximatif moyen d’auditeurs ?

T. S. —  Non. Nous avons le courrier dans les archives. C’est modeste en raison de la surveillance et de la censure. Disons quelques dizaines de lettres par mois. En revanche – je n’ai pas le chiffre pour la Hongrie – nous avons eu un nombre considérable de lettres dans le cadre de l’opération « Rose des Vents ». Comme je vous le disais tout à l’heure, la seule comparaison honnête et valable que nous puissions faire est qualitative : nos émissions étaient très exigeantes, très culturelles ; nous diffusions des extraits du Nouveau Roman en hongrois ; on faisait des comptes rendus qui précisaient les contenus des livres qui paraissaient, des films qui sortaient. Ce n’étaient pas des critiques classiques, mais surtout informatives, faites par une équipe d’une dizaine de personnes pour les petites sections.

A. M. — Où étiez-vous installés ?

T. S. — Au début, tout a commencé au 116 des Champs-Élysées, les studios étant rue François 1er, actuels studios de France 3. Puis nous sommes passés à la Maison de la Radio en 1964[6]. Au commencement, c’était rudimentaire ; on naviguait à pied ou en voiture entre les deux sites et les émissions ayant lieu à 19 h, on ne pouvait pas couvrir ce qui s’était passé depuis 18 h 30. L’installation d’un télex qui nous envoyait les nouvelles reçues aux Champs-Élysées a été un énorme changement ! Ce serait inimaginable de travailler aujourd’hui comme cela ! C’était une époque héroïque…

A. M. — Quel type d’informations couvriez-vous ? La France et l’international ? Transmettiez-vous des informations concernant les pays cibles ?

T. S. — C’était la lutte quotidienne parce que, « en haut lieu » – on ne savait pas de qui il s’agissait, c’était diffus –, on ne souhaitait pas qu’on parle de ces pays, disant que ce n’était pas notre rôle. Or, nous savons désormais qu’en nous écoutant, les auditeurs s’intéressaient non seulement à ce qui se passait chez eux, mais aussi à ce qui se passait chez leurs voisins. C’était impossible à expliquer à nos supérieurs. Nous étions censés ne pas être payés pour cela. Nous devions « vendre » la France, la culture française… De ce point de vue, ce que nous avons fait a été partiellement un échec, même s’il nous est arrivé de contourner les interdits par la voie des revues de presse.

A. M. — Les accrochages[7] étaient-ils fréquents avec la hiérarchie ?

T. S. — Oui, autour d’une tasse de café. Mais comme ils ne connaissaient pas les langues, tant qu’il n’y avait pas de feed-back diplomatique, nous avions une énorme marge de manœuvre.

A. M. — Étiez-vous écoutés en France ? Avec quelles réactions ?

T. S. — Oui, par certains émigrés. Ils réagissaient de manière critique ; nous étions trop à gauche ou trop à droite. Certains écoutaient les émissions religieuses. Une partie d’entre eux n’a pas compris, par exemple, que nous ayons fait un compte rendu d’un livre sur les communistes. Mais c’était secondaire. Nous n’avions pas de ligne éditoriale ; nous faisions au mieux… La radio française était la plus pagailleuse et par conséquent la plus libre des radios occidentales. Je m’en suis rendu compte en visitant tardivement la BBC et j’ai compris que nous l’avions échappé belle…

A. M. — François Fejtö est-il intervenu dans ces émissions ?

T. S. — Nous avons utilisé ses dépêches de l’AFP. Nous étions en contact et il me prévenait de ce qu’il préparait.

A. M. — Quelle était votre information sur la Hongrie ? Aviez-vous des relations avec vos confrères de Radio Free Europe ?

T. S. — Personnellement oui, professionnellement non. J’avoue que j’écoutais Radio Free Europe comme tout le monde à Paris parce que nous n’avions pas de service d’écoute. Deux fois par mois, nous recevions par le courrier diplomatique français une énorme enveloppe de journaux de Budapest et de province, que je dépouillais. Cela m’a permis de me spécialiser. J’écoutais aussi la BBC. Les dépêches d’agence étaient peu nombreuses puisqu’il n’y avait pas de correspondant à Budapest et qu’on n’avait pas accès aux dépêches diplomatiques, qui étaient confidentielles. Et puis nous avons commencé, comme les Polonais, à avoir des visiteurs dans les années 1960, comme par exemple la première délégation du Pen-Club hongrois, ce qui a permis de très longues discussions.

À propos d’interview, me revient à l’esprit une anecdote : en 1970, j’ai reçu un visa pour aller en RDA, officiellement pour couvrir la foire de Leipzig où la France était représentée. Pendant ce voyage où tout s’est bien passé, j’ai réussi à obtenir une interview du Premier ministre Willi Stoph, le numéro deux du régime, dans des conditions dignes de Kafka. Les questions avaient été posées avant, les réponses étaient déjà rédigées. Pour moi, cela valait une minute d’antenne. France-Inter était très intéressée, mais quand j’ai présenté mes 17 minutes, j’ai dit à mes collègues qu’il fallait en laisser tomber 16. Dans l’après-midi, après la diffusion du journal de 13 heures, deux coups de fil, le premier du porte-parole, indigné, du Quai d’Orsay : « Comment avez-vous pu aller en RDA alors que la France n’a pas de relations diplomatiques avec la RDA. C’est très grave ! » Convocation, etc. Puis une deuxième protestation, cette fois de la représentation commerciale de la RDA de la rue Marbeuf (siège déguisé des barbouzes de la Stasi, car il n’y avait pas d’ambassade) : « Notre Premier ministre vous a accordé une interview et vous n’utilisez que trois ou quatre phrases ! C’est scandaleux ! » en ajoutant que le matin même (le 10 juin 1970) le Neues Deutschland avait publié l’entretien en première page avec ma photo, et que c’était une première ! Donc, une double incompréhension. Du côté est-allemand, on était scandalisé du fait que l’interview n’ait pas été diffusée intégralement ; du côté français, on se moquait éperdument du contenu ou de la façon dont le contact avait été noué… J’aurais raconté ce qui s’était passé, et qui était intéressant pour les relations franco-allemandes. Non ! Ce qui importait, c’était l’autorisation...

A. M. — Vous évoquez ici les réactions des représentants de la RDA à Paris. Y avait-il une surveillance des services de renseignement de l’Est sur les employés des émissions vers l’étranger. Connaîtriez-vous des faits de l’époque qui prouveraient un intérêt spécial de ces services ?

T. S. — Certainement, mais il n’y a jamais eu d’incidents ouverts. Jaroslav Vrzala, du côté tchèque par exemple, les Roumains évidemment, les Bulgares aussi ont certainement eu maille à partir avec eux. Dans mon propre cas, après 1956, je n’ai pas eu de visa pendant cinq ans pour la Hongrie et je n’ai pas mis les pieds à l’ambassade tant que je ne l’ai pas obtenu. Mais je rencontrais des officiels lors de cocktails. J’ai finalement obtenu un visa en 1961 pour le rapatriement des cendres du comte Mihaly Karolyi en Hongrie : les responsables hongrois voulaient que ce soit raconté par quelqu’un qui connaissait leur pays. Ils ont pris contact avec André Fontaine au Monde qui leur a dit que si je n’obtenais pas le visa, personne du service politique ne couvrirait l’événement (les événements sportifs étaient couverts). Je n’ai jamais été autant surveillé de ma vie que lors de ce séjour, même en Roumanie et en Albanie ! C’était comique. Je n’ai jamais eu la curiosité de voir les dossiers de police qui me concernent, mais un de mes confrères, Paul Lendvaï, qui avait quitté la Hongrie en 1956 pour s’installer à Vienne, l’a fait sur son cas. Évidemment, tous les Occidentaux d’origine hongroise ont été l’objet d’une très étroite surveillance.

À Paris, les originaires de l’Est n’étaient pas surveillés mais approchés, et j’imagine que des tentatives de chantage ont été exercées sur tel ou tel. C’est une histoire qui reste à écrire. Pour le personnel de la radio, je ne peux rien dire.

Pour les Grecs, c’était différent. Avec Caramanlis, Paris était le centre de l’émigration et la radio française en grec était considérée comme Radio-Caramanlis. Il y a des histoires croustillantes autour de cela. Au moment de l’écroulement du régime des colonels, Valéry Giscard d’Estaing a joué un rôle extraordinaire ; c’est lui qui a ramené Caramanlis dans son avion en 1981 et il s’est engagé pour que les Grecs entrent dans le Marché commun. Rappelons que dans les années soixante-dix, ces émissions ont été supprimées deux fois sur ordre du Quai d’Orsay…

A. M. — Que s’est-il passé après la disparition de l’ORTF en 1975 ?

T. S. — Sur l’ensemble du personnel, seule est restée une dizaine de personnes, mais le processus de réduction avait déjà commencé avant (Bulgares, Finlandais, Hollandais..). Le paradoxe c’est que, juste avant la signature du traité d’Helsinki, on m’a expliqué mille fois qu’on ne faisait plus la guerre radiophonique.

A. M. — Savez-vous précisément dans l’esprit de qui est née cette décision ?

T. S. — Je ne sais pas. Au Quai d’Orsay, il y avait des gens qui trouvaient ces émissions inutiles. Et ils invoquaient un très bon argument : nous ne faisions pas techniquement le poids ; ou l’on injectait beaucoup d’argent dans les émetteurs ou cela ne valait pas la peine.

A. M. — Ne peut-on pas aussi analyser cette décision d’un point de vue géopolitique : le poids du Sud par rapport à l’Est européen qu’on a vu à nouveau en 1989 ?

T. S. — C’est un problème à la fois ancien et actuel. On le voit avec la relance en 2007 de la coopération euro-méditerranéenne que j’approuve, mais pas au détriment de l’Est. L’Allemagne qui s’intéresse à l’Est comme la France au Sud, cela existait déjà dans les années 1970. Désormais, il faudrait travailler ensemble dans un cadre européen pour développer l’action radiophonique et télévisuelle. Mais c’est une autre histoire. En résumé, je suis fier d’avoir été parmi les pionniers de ces émissions vers l’Est pendant la Guerre froide, même si trop souvent, on fonçait – bon gré, mal gré – dans le brouillard, alors que personne ne m’a jamais obligé de dire ou de ne pas dire telle ou telle chose…



[1]    Cf. Gabriel Garçon, La radio française parle le polonais, Histoire des émissions en langue polonaise de la radiodiffusion française (1932-1974), Publication du Rayonnement culturel polonais, Lille, Faculté libre des Lettres, 60 bd Vauban, BP 109, 59016 Lille Cedex, 1991.

[2]    Tout au long des années 1960, les autorités chercheront à supprimer les émissions polonaises de Lille ; mais à chaque fois la pression des amis de la Pologne (par exemple les Palewski, mais aussi les élus locaux du Nord de la France) fera céder le gouvernement.

[3]    Le brouillage systématique des émissions, par exemple en Pologne, semble avoir commencé début 1952.

[4]    Les responsables des EVE, directeurs ou sous-directeurs, ont été Philippe Dejardin, Philippe Soupault, Jacques Manachem, Léon Rollin (1948-1954), René Thibault jusqu’en 1956 (puis de nouveau en 1958), Jean Besombes, André Gérard (mais les EVE ne sont plus qu’une sous-direction au sein de la nouvelle RTF), Jean Delannoy, Jacques Flaud, Pierre Deraigne, Raymond Poussard, Georges Pointeau, Claude Boissière, Albert Aycard, Claude Contamine

[5]    Grâce à l’étude de Gabriel Garçon qui a bénéficié des archives d’André Moosmann, on dispose de la comptabilisation de cette audience à travers le courrier, les sommets étant enregistrés entre 1957 et 1961, puis un déclin, un rebonds en 1967, suivi d’une nouvelle baisse, puis d’une sensible remontée en 1973 et 1974 (op. cit.).

[6]    Pour certaines sections, comme la polonaise, ce déménagement a dégradé les conditions de travail.

[7]    Il semble que les problèmes aient été variables selon les sections. Du côté polonais, on est allé jusqu’à licencier un certain nombre de collaborateurs de la section à la suite de leurs prises de position, car ayant déplu soit à Varsovie, soit au Quai d’Orsay.